Part 3
Encore un peu, il eût soupiré: «Elle me sort, elle me montre, elle se fait gloire de moi...»
Mais Marie-Dorothée ne s'est point troublée pour cette bagatelle:
--«C'est, répliqua-t-elle, que je suis si fière de votre amitié!»
Or il en allait toujours ainsi: ni la marquise, ni Courrière ne dissimulaient davantage leur liaison bien connue. J'en demeurais aussi surpris que secrètement choqué, et même outragé, mon amour aidant! J'étais accoutumé à plus de pudeur et à quelque secret, chez nous, en France. D'autant qu'il y avait un marquis Giacomo Gianelli, colonel d'un régiment de bersagliers à Turin: il avait épousé naguère Marie-Dorothée, et en vivait aujourd'hui séparé, mais non divorcé toutefois. Aussi bien la fortune du singulier ménage n'était-elle point à lui, qui se contentait de sa solde, s'il en fallait croire la renommée.
Que de trouble, que d'étrangetés! Mais dans cette Rome ensorceleuse et magique, où tout acquiert un goût plus puissant et quelque saveur inconnue dans le reste du monde, bientôt Marie-Dorothée de nouveau répandait autour d'elle grâce, musique, parfum, cependant que Stéphane Courrière se reprenait à étinceler, à lancer des phrases d'or et des paradoxes, à chatoyer, à mousser: et je ne tardais guère, grisé par ce scintillement et charmé par ces incantations, à me figurer que j'eusse abordé par fortune en certain pays plus lointain et plus riche que le mien, en une contrée voisine de celle où eurent lieu les Mille et une Nuits. Ainsi, jadis, quelque novice de Malte, arrivé tout droit de sa Normandie ou de son Poitou, touchait, émerveillé, les côtes de Chypre, du Prêtre-Jean, de Trébizonde, la rive du Grand-Turc et les palais d'Armide.
Il n'y a pas d'être au monde dont je me sois plus méfié que de Marie-Dorothée.
Je m'en suis méfié douloureusement, et presque méchamment, pendant plus de huit jours. Ce n'est rien, dira-t-on, que huit jours: et sans doute, au cours d'une vie paisible, une semaine est bientôt passée. Mais il faut songer que, malgré toute ma volonté, malgré toute ma résistance, j'aimais la marquise Gianelli au point de la guetter par les rues où je savais qu'elle dût passer, de la suivre, en me cachant, dans ses promenades. Or, pendant les journées et les nuits qu'illumine, assombrit ou nuance un jeune amour, alors qu'on s'est dit à soi-même, comme en jetant les cartes: «Eh bien! voilà, c'est fait: je l'aime. J'ai perdu...» on dévide millimètre par millimètre le fil de sa vie. J'ai passé par les émotions d'une année peut-être, en huit jours, tandis que je doutais de Marie-Dorothée.
Pourquoi j'en doutais? Mais parce qu'elle était trop belle, en tous points, parce qu'elle avait lu trop de livres, parce qu'elle parlait trop bien, trop juste, parce qu'elle se montrait trop parfaitement émue devant une statue antique ou quelque lambeau du grand décor, là-bas, émue sans un demi-ton d'exagération ni de vulgarité; parce qu'elle témoignait d'une intelligence extrême, d'une noblesse d'âme humiliante, d'une indifférence irritante envers les mille et une mesquineries quotidiennes; parce qu'elle semblait née dans la pourpre enfin--et parce que j'étais Français de race pure, moi!
Or vous obtiendrez bien d'un barbare qu'il s'incline avec un crédule respect devant certaines personnes d'élite. Les étrangers sont habitués à la tyrannie et à la superstition; ils admettent le règne souverain d'une femme exceptionnelle, s'ils ont une fois reconnu qu'elle est telle. Mais chez nous, il y a plus de turbulence. Nous sommes impertinents, nous classons nos compagnes, et notamment les plus jolies, dans la seconde partie de l'humanité, celle qui ne vaut pas la première, où nous nous plaçons par contre. Puis au lieu de nous émerveiller devant les miracles, nous commençons par en rire, afin de les combattre. Nous avons cette fierté, cette vivacité, cette humeur. Un vent de fronde passe toujours sur nous.
Si bien qu'une femme très séduisante, très élégante, en même temps que douée d'un cerveau égal aux meilleurs des nôtres--oh! attention, voici qui dépasse le niveau convenu. Méfiance et raillerie. Que signifie ce coup d'État? Devons-nous reconnaître si vite le droit divin chez un être ordinaire, et plus qu'ordinaire, une femme, une créature pareille à tant d'autres qui, depuis des siècles innombrables, excitent notre tendresse méprisante? N'y a-t-il pas quelque cabotinage, quelque piperie, quelque faux or en tout son prestige?... Et nous nous protégeons, au hasard. Nos ironies s'en vont au-devant, en patrouille, et notre doute se pose en sentinelle. «Qui va là?» Le mot de passe, il faut toujours que ce soit: «Une petite femme». Sinon, nous voici prêts à la défense, c'est-à-dire la moquerie aux lèvres: attitude nationale, et d'ailleurs non sans grâce.
Ainsi vécus-je pendant toute une semaine, auprès de Marie-Dorothée. A plusieurs reprises, j'allai lui rendre visite: elle me recevait volontiers en son étrange logis du Transtévère, mi-palais, mi-hôtel moderne, et plus que moderne. Un grand gars y veillait dans l'antichambre, une manière de suisse orné d'une lévite à boutons écussonnés, tel qu'il dut s'en trouver jadis aux portes de ces belles Romaines dont M. de Stendhal admirait l'âme naïve, non moins qu'orageuse. Mais c'était une petite femme de chambre mise selon le dernier goût, et parlant trois ou quatre langues avec l'accent «palace», qui venait dire si madame était visible. Le vestibule, imposant, s'ouvrait sur une galerie parée de fresques et supportée par des colonnes, que des _monsignori_ et des officiers à tricornes eussent peuplée à souhait; pourtant celle-ci donnait passage vers un petit boudoir à tentures crème, à meubles ici de laque pourpre, là d'ébène, supportant des roses couleur d'ivoire, massées dans des coupes d'onyx, boudoir aujourd'hui classique et reproduit dans tout Paris, mais qui alors était une nouveauté devançant de beaucoup la mode. Dans telle chambre, rien que des lampes à huile et des bougies: un sanctuaire. A côté, par contre, une salle de bains ruisselante d'électricité, où l'eau chaude fusait de tous les points, pour peu qu'on y portât la main: le lavatory de Robert Houdin. Et partout, même contraste: 1810 et 1920.
Marie-Dorothée portait chez elle des tuniques d'intérieur faites d'étoffes comme impalpables, indéfinissables, et qui semblaient plutôt peintes que tissées... Franchement, ce palais bizarre, ces robes exquises, mais exquises avec tant de préméditation, tout cela était-il pour rassurer un homme qui se méfie, qui se dit: «Voilà sans doute, voilà peut-être une comédienne, dont le talent est grand, et qui s'entend comme personne à sa mise en scène, mais enfin rien qu'une comédienne... Est-ce une femme seulement, cet être prestigieux? Cela vous a-t-il un cœur? Cela aime-t-il?»
Avant que de sonner au seuil de la marquise Gianelli, la première fois que je m'y présentai, j'avais passé par les Antiques du Vatican. Je crus devoir lui en parler. Mais aux premiers mots:
--«Comment menez-vous votre vie, me demanda-t-elle, en France? Racontez-moi. Avez-vous beaucoup à travailler? A qui commandez-vous?... Si vous veillez sur de grands bois, ce doit être fatigant. Vous faites des tournées? Je suppose qu'on ne vous réveille pas la nuit?
--Et pourquoi la nuit?
--Mais je ne sais pas. Un homme très occupé, pour moi, c'est un homme qu'on éveille en sursaut, à minuit.
--Ma fonction n'est pas si terrible. J'ai mes tournées à accomplir, oui...
--En plein hiver?»
Il me fallut lui donner cent détails, touchant les mois inconnus des citadins, les brumes de décembre, de janvier, les gelées, les premières feuilles, exposer l'état des routes dans la forêt de Lyons, où j'avais passé plus de six années, résumer mon humble carrière administrative, dire en quelle autre province j'avais séjourné, nommer Chantilly, où je venais d'être établi, décrire mes soucis quotidiens, ma maison, dénombrer mes parents, ma famille, apprécier mes amis:
--«J'en ai peu, fis-je.
--Mais pourquoi?
--Parce que je ne peux pas les retrouver. Ils doivent être quelque part, mais il ne m'est pas facile de les joindre. Mes anciens condisciples de Nancy, mes collègues, m'ennuient fort: des fonctionnaires, mi-ingénieurs, mi-régisseurs... Je ne vous dirai pas qu'ils manquent de conversation: ils n'en ont que trop. Quant aux lettrés, que j'aimerais connaître, comment les approcher? Ils me tiendraient pour un raseur. Vous savez ce qu'ils appellent «raseur»: c'est quiconque leur parle un peu attentivement, quand ce quiconque n'est pas, comme ils disent, de la partie... Ah! les «intellectuels», ainsi qu'on les nomme quand on les déteste, les «intellectuels» sont bien dédaigneux, bien sévères... Pour un modeste officier de l'État, dès qu'il a lu deux ou trois bouquins par-ci, par-là, les amis se cachent.
--Pourtant, il y a les femmes.
--Les femmes? Ce sont toujours des femmes, par conséquent allez donc les traiter en camarades! Elles vous répondent bien: «Oui, mon vieux...» en souriant très cordialement, mais leur sourire est joli, et elles le savent. Alors, adieu, la camarade!...
--Moi, je pourrais, cependant...
--Vous, madame!»
Je la regardai. Elle était charmante, toute baignée de grâce. Nul doute qu'elle ne vît clairement mon amour, qui se trahissait malgré moi, par cent nuances de la voix et du regard, dont certainement je ne me sentais pas maître: elle venait donc de me répondre sans loyauté. Elle avait prononcé une phrase de coquetterie. Or, la coquetterie est un jeu: on ne se met point tout à coup à jouer, entre honnêtes gens, si l'on ne s'est prévenu auparavant, si l'on ne s'est adressé au moins un certain petit signal. Jouer ainsi, brusquement, équivaut à lâcher un calembour au plein milieu d'une conversation délicate. Voilà un vrai manque de tact, ou une espèce de brutalité, qui ne saura jamais me faire rire. J'étais fâché, piqué. Évidemment, Marie-Dorothée me tenait pour bien peu de chose: mais pourquoi, après tout? Son amant était un grand poète, soit. Néanmoins, me connaissant à peine, devait-elle, sans plus ample informé, me juger bon pour un pauvre petit jeu de coquetterie?
--«Madame, lui dis-je, je vous jure que je vous parle en toute confiance. J'éprouve pour vous une admiration profonde. Ne me traitez pas comme un enfant. Causons avec la plus entière simplicité, voulez-vous?»
Propos saugrenu, presque grossier, et tellement fat! A peine venait-il de m'échapper, que j'en avais déjà honte. Mais loin de se montrer choquée, la marquise Gianelli, par un geste imprévu et tout spontané, me prit la main:
--«Et moi, vous ne savez pas comme je vous estime. J'ai aussi compris ce que vous valez. Soyez mon ami. Si, soyez-le... Regardez mes yeux: est-ce que je mens? Sont-ce là les yeux d'une trompeuse, ou d'une coquette? Venez me voir très souvent, tant que vous voudrez. Nous parlerons des choses qui nous intéressent. Apprenez-moi encore votre vie, comme tout à l'heure, dites-moi ce que vous faites, là-bas, à toute heure du jour... Apaisez ce regard noir et inquiet... Nous allons boire du porto, tous les deux... J'ai été un peu bébête: je vous demande pardon, mon camarade... Voulez-vous plutôt de l'asti? Oui, je sonne pour de l'asti: nous allons faire la fête!»
Elle souriait, et son sourire illuminait tout! Et sa voix chantait de plus belle... Cependant, sa main longue, nerveuse et sèche avait, en quelque sorte, laissé comme un gant sur la mienne: et je n'osais bouger, craignant de rompre l'enchantement.
Bientôt, levant sa coupe pleine:
--«A votre santé, fit-elle, mon camarade.»
Je bus en riant, mais sans répondre.
--«Vous ne voulez pas, reprit-elle, m'appeler votre amie, votre camarade?
--Je voudrais. Seulement...
--Tenez, je vais vous donner une preuve de sans-façon: ainsi, vous ne douterez plus... Eh bien, sauvez-vous, filez!
--Parce que?
--Parce que M. Courrière va venir, qu'il doit, m'a-t-il dit, me lire une scène de _Bérénice_, et que s'il trouve un tiers, il boudera et ne lira rien... Allons, est-ce agir en toute cordialité, ça, oui ou non?...»
Oui, parbleu, bien sûr!...
Mais pour cette «cordialité» là, j'ai vraiment souhaité la mort de Marie-Dorothée--ou la mienne.
«Cher Monsieur et Camarade,
«Vous avez quitté mon logis, hier, d'un air presque fâché, en tout cas avec une physionomie bien contrainte. Vous en êtes-vous aperçu, vous avez presque claqué la porte. Pourquoi? Parce que je vous ai dit que M. Courrière souhaiterait sans doute d'être seul, afin de me lire ses vers.
«Je ne veux pas croire à cette impatience, qui ne serait pas très facile à justifier. Venez me voir aujourd'hui, si vous ne vous sentez plus choqué. Si au contraire vous boudez, alors, à bientôt seulement, mais je le regretterai beaucoup.
«MARIE-DOROTHÉE GIANELLI.»
Tel fut le billet que je reçus, le matin qui suivit cette journée. Je le tins longuement entre mes doigts, je l'ai caressé: il vivait! L'écriture droite et nette ressemblait plutôt à celle d'un homme. Mais le papier charmant me parfumait la main, et les lèvres.
J'ai réfléchi, je me suis dit: «Comme tu t'abuses bien toi-même! Tu n'es pourtant pas un étourdi, non plus qu'un écolier. Voilà une femme qui te traite exactement ainsi qu'un page qu'on renvoie dès qu'il gêne, ou comme un abbé du matin, reçu à la toilette pour entendre les nouvelles, en attendant le cavalier en titre. Tu n'es rien que ça, devant elle, et tu t'en rends compte. Quoi de plus naturel, d'ailleurs? Pourquoi serais-tu davantage? Et cependant tu demeures stupide et souriant, et ton cœur saute dans ta poitrine, parce qu'un mot de cette dame,--un mot assez bien tourné, assez clair et court, il est vrai--te parvient au réveil. Tu te rappelles surtout l'intérêt très marqué de ses yeux, son air de curiosité vraiment sincère, alors que tu lui racontais ta vie quotidienne en France, alors que tu lui décrivais ta famille et les soucis de ton emploi...»
Eh! oui, je me flattais certainement en songeant que la sympathie seule, et non la pure courtoisie, avait poussé Marie-Dorothée à me poser tant de questions précises, ainsi qu'à écouter mes réponses, comme si elles lui eussent apporté quelque agrément ou quelque imprévu. Je me rappelais pourtant bien que Stéphane Courrière, lui aussi, m'avait parlé de mon métier, d'arbres, de coupes, de bûcherons, des forêts nues et menaçantes en hiver. C'était un principe de conversation sans doute, adopté par l'un et par l'autre, principe fort poli du reste, qui les poussait à entretenir autrui du sujet spécial où chacun en son genre pût s'étendre et briller... Mais justement, qu'il était donc aisé de comparer la distraction si négligente du poète écoutant à peine mes propos insignifiants, et la vivacité de Marie-Dorothée! «Et alors?... Et après cela?...» me disait celle-ci. Je trottais, là, sous son regard perçant, ou galopais à travers les bois solitaires, mon cheval pointait les oreilles au passage d'une biche, la hache frappait au loin contre un chêne. Elle m'avait vu, suivi, elle m'avait...
Parbleu! elle se souciait bien que je fusse mort ou vivant, à cette heure! Néanmoins, durant un instant, nous avions, tout en bavardant, comme flotté côte à côte à la dérive, elle et moi, sur un beau fleuve aux bords lointains, mystérieux, un fleuve puissant et doux. Ne fût-ce qu'une minute, j'ai dû ne pas déplaire à cette femme merveilleuse, et placée si fort au-dessus de moi. Simple passant, inconnu, touriste, humble fonctionnaire, j'entendis pourtant la marquise Gianelli me demander:
--«Vous vous ennuyez souvent, peut-être, en compulsant vos plans et vos chiffres, en écrivant des rapports... En ces heures-là, vous n'êtes pas triste?»
Et tout son visage, à ce moment, avait ajouté: «Je souhaite vivement que vous ne soyez pas triste...» Je l'ai vu, de mes yeux vu, je l'ai senti, je l'ai presque entendu.
Bref, je tremblais de tendresse devant ce billet, que je relus cent fois. La journée me sembla cruelle. Vers six heures enfin, je courus au Transtévère. Le suisse du vestibule me mettait au supplice avec ses lenteurs et son cérémonial. Tandis qu'il achevait une longue phrase italienne, exprimant sa déférente incertitude touchant la présence de la signora au logis, une porte s'ouvrit tout à coup, et Stéphane Courrière apparut, la main tendue. Il était ravissant: figure gaie, heureuse, veston coupé à miracle, et le mouchoir hors de la poche, comme une fleur. Ce grison marquait vingt ans.
--«Ah! monsieur Simonin, s'écria-t-il, hâtez-vous, on vous attend... La marquise Gianelli est maussade. Moi, je n'ai pu la distraire. Allez lui faire votre cour. Comme jadis à la Place Royale, l'heure des ruelles a sonné: la carte du Tendre est dépliée. Mais les vieux galants comme moi la lisent mal: il y faut de jeunes yeux. Montez, montez vite!»
Et il s'en fut, joyeux, gracieux, léger, cordialement dédaigneux, plein de la plus révoltante bienveillance.
--«Bonjour, mon camarade,» me dit Marie-Dorothée...
Mais son ton démentait ses paroles: elle n'avait nulle envie de plaisanter, ni de jouer à l'amitié brusquée, comme la veille.
--«Vous avez un ennui, lui demandai-je, une tristesse?
--Ah! cela s'aperçoit donc à ce point?
--C'est que je vous regarde bien, madame. Vous avez des yeux changeants: tantôt on les voit très clairs, couleur d'aigue-marine; tantôt ils foncent, sous vos sourcils, et vont jusqu'au bleu sombre, jusqu'au gris «dreadnought». Aujourd'hui, ils m'apparaissent de cette terrible nuance-là.
--Ce n'est pas sans raison.»
Je ne me suis jamais connu fort timide. Pourtant cette étrangère, cette magicienne me causait une appréhension telle, que je n'osais même pas lui dire: «Qu'y a-t-il? Que vous a-t-on fait? Parlez-moi. Je vous aime avec une sorte de fureur, et jusqu'à l'extase. Vous ne le voyez donc pas? Personne au monde ne pourra vous consoler, ni vous écouter aussi dévotement que moi, compatir à la moindre de vos peines...»
Pas un seul mot de ces phrases ne sortit de mes lèvres: j'étais bien trop ému! Et cependant Marie-Dorothée, à mon inexprimable stupeur, me dit très doucement, sur un ton de bonté, presque de tendresse:
--«Je sais, oui, je le sais bien...
--Comment, vous savez... Mais quoi donc?... Vous savez que je vous...
--Chut!... Ne le dites pas. Vous me le direz plus tard, si vous n'avez pas changé, oui, plus tard, quand vous me connaîtrez mieux. Attendez. Aujourd'hui, voyez-vous, ce serait un aveu hâtif, un aveu volé. Et puis il nous gênerait tous deux par la suite. Je ne pourrais plus vous voir aussi souvent, ni sans arrière-pensée... Ne le dites pas. Ne dites rien...»
Mais j'étais déjà debout, je voulais partir sur-le-champ!
--«Non, restez, supplia-t-elle... Restez même plus longtemps à Rome que vous ne deviez le faire. Je vous conjure de rester...
--Pour être malheureux sans espoir, pour contempler le bonheur d'un autre? Pour me taire durement, maintenant que vous savez... Non, c'est au-dessus de mes forces. Adieu, madame.
--Pas ce ton-là, pas cette voix... Dites: Mon amie... Si, dites-le, essayez, c'est la seconde fois que je vous le demande. J'ai besoin d'un ami et d'un frère, un frère un peu incestueux, là, c'est entendu... Mais qu'y a-t-il?»
Il y avait que, malgré moi, je la croyais le génie, la fée du mensonge, le Mensonge même incarné! Or, je contemplais avidement ses yeux à présent éclaircis, pareils à de l'eau absolument nette: sans nul doute possible, elle disait la vérité pure, en cet instant. Oui, elle devait la dire...
D'une voix encore un peu troublée, mais gentille, elle ajouta en souriant à demi:
--«Asseyez-vous là paisiblement, mon confident difficile, et causons. Je vois qu'il faut vous donner des gages de confiance, sinon vous vous méfierez sans cesse. Oh! mais vous n'êtes pas commode... Eh bien, je vais vous raconter des choses, comme si je me parlais à moi-même. Je vais vous livrer mes secrets. Sentez-vous bien, au moins, que cela me fait plaisir?»
Je tombai sur sa main, plutôt que je ne la pris, et la baisai avec un respect inquiet et une sorte de transport, un mélange inouï de remords et d'amour! Aussi bien ne m'a-t-elle pas repoussé, comme si c'eût été tout naturel.
Après quoi, elle retira cette main, dont elle eut bientôt besoin pour faire des gestes, tant son récit, déjà, l'intéressait, l'emportait!... De qui m'eût-elle parlé, sinon de Stéphane Courrière?
Elle me narra par le menu, non sans une franchise infiniment modeste et touchante, comment elle l'avait connu, puis presque aussitôt aimé à en mourir. Un soir, après le succès assez orageux et discuté du _Masque blanc_, on avait annoncé dans un salon de Paris où elle se trouvait: «M. Stéphane Courrière». Elle pensait voir une sorte de poète pour dames, sur la foi des portraits publiés à chaque instant. Ce fut un joli causeur, très éloquent et fort gai, qui entra. Il ne tarda guère à remarquer Marie-Dorothée, se fit présenter:
--«Vous ressemblez trait pour trait, madame, au jeune Bonaparte, celui que M. de Chateaubriand voulait bien admirer. Qui ne croirait à quelque ressemblance de famille?
--Mon père, monsieur, fut l'un des petits-neveux du maréchal Rimbourg, prince de La Canée, et il s'est trouvé que ma grand'mère paternelle nommait pour ancêtre une Bonaparte, avouée seulement, il est vrai.
--Le sang des Napoléonides a fleuri autrefois dans cette orchidée des îles, la divine Borghèse. Voici donc qu'il nous a maintenant donné un iris impérial, et c'est vous.»
Longtemps, le poète avait déployé pour Marie-Dorothée toutes les caresses de ses paroles souriantes et variées. Il avait prétendu séduire aussi le commandant Gianelli, présent à cette soirée: il lui avait parlé d'Annibal.
--«M. Courrière est un original, avait déclaré ensuite l'officier: mais il méprise notre art militaire.»
Puis l'amour avait magnifiquement suivi sa route. Faisant fi de toute entrave, prête à rompre avec le monde entier, s'il le fallait, Marie-Dorothée s'était dévouée, livrée, liée comme une reine vaincue derrière le char triomphal du poète, tramée en esclave sur ses pas, sur sa trace.
--«Je l'ai passionnément, furieusement aimé, me dit-elle. Je l'aime encore. Je suis heureuse de vivre en un temps qui a produit Stéphane Courrière. Il m'a trompée vingt fois, délaissée et bafouée... oui, bafouée! Peut-être m'eût-il livrée en spectacle, au besoin... Mais je lui pardonne, parce qu'il m'a montré la Beauté, et que chaque jour il la fait jaillir des moindres choses. Je servirai toujours, si je le puis, son œuvre et sa renommée... Pourtant je souffre comme la dernière des mendiantes auprès de lui. Je ne compte pour rien à ses yeux. Il estime que tout dévouement lui est dû. Il n'est qu'un tyran ivre de courtisaneries, et qu'un monstre de vanité...
--Mon amie, ma pauvre amie...
--Oui, pauvre!... Qu'un jour je vienne à le gêner en quoi que ce soit, et il me jettera là, ainsi qu'un fruit gâté... Je ne suis pas heureuse, François, et j'ai besoin que quelqu'un m'aime, allez!... Tout le monde s'écarte, tout le monde veut me laisser seule dans l'univers avec lui, croirait-on... Mais pas vous, dites, pas vous?»
Je m'étais levé, bouleversé, défaillant presque de pitié. Sans même y penser, je pris dans mes bras Marie-Dorothée qui pleurait. Je n'ai pas effleuré de mes lèvres un seul de ses cheveux. Tout autant qu'elle sanglotait, mon cœur vacillait, la tête me tournait: c'est qu'elle m'avait par mégarde appelé de mon nom tout court, «François»... Je frissonne en évoquant cette minute-là.
Je n'entendais ni ne voyais, en quittant le palais du Transtévère. J'allais, ivre d'émotion, et comme fou de surprise. Je marchais droit devant moi dans la rue, et m'arrêtai n'importe où pour dîner.