Le fourbe

Part 2

Chapter 23,711 wordsPublic domain

Elle eût ainsi pu continuer sans fin: je ne répondais plus, je n'y songeais même pas... Immobile et charmé, j'écoutais sa voix! La marquise Gianelli avait de l'accent, mais comment préciser lequel? Nullement italien, non plus que français, ni d'aucune nation connue. Elle chantait en parlant, voilà: mais elle chantait positivement, et l'on eût au besoin pu reproduire au piano la mélopée délicieuse de chacune de ses phrases. Joignez qu'elle s'exprimait en un français parfait, où ne manquaient même pas certaines négligences du boulevard. Qui se fût imaginé que la marquise Gianelli n'eût pas vu le jour au bord de la Seine? Elle ne roulait aucunement ses _r_. Elle modulait seulement son langage sur quelques véritables notes de musique, et il n'y a point de Parisienne qui eût osé courir ce risque, de crainte que l'on ne se moquât: mais la marquise ne s'en avisait guère, ni moi qui l'écoutais, je le répète, stupéfait et comme en extase.

Puis, qu'arriva-t-il?... Rien... Je ne sais plus... Des fâcheux survinrent, se firent nommer à leur tour avec la timide suffisance qui est du bon ton en province. La marquise Gianelli, circonvenue, m'échappa, puis quitta bientôt l'archevêché, et je ne la revis plus... Sans doute ai-je lu bien souvent, non sans quelque bref et poignant souvenir, son nom dans les journaux; de même ai-je rencontré son portrait en feuilletant des magazines. Ainsi qu'à tout le monde, sa liaison fameuse et tapageuse avec l'illustre Stéphane Courrière me fut connue. Mais je ne retrouvai plus sur la route un peu terne que j'ai depuis lors suivie, cette femme si prestigieuse qui, dans une fête provinciale de charité, m'était autrefois apparue comme la reine scintillant jadis aux yeux du pauvre Jacques Bonhomme, bien au-dessus de sa guenille, plus loin encore de ses rêves!

Or, c'était à présent la même épiphanie qui de nouveau s'avançait là, devant moi, dans l'allée sonore, sous la voûte verte! Elle marchait de son pas régulier, balancé, pareil à une danse; elle parlait de cette voix lente et curieusement musicale, semblable à un chant; ses boucles sombres, comme à Nancy, tombaient sur son front et ses tempes; ses yeux clairs luisaient sous ses sourcils joints; et déjà le bois, autour d'elle, embaumait...

Qui ne connaît la profonde émotion où Rome vous jette, pour rien, parce qu'on y vit seulement, parce qu'on y respire cet air lourd de gloire et chargé de beauté? Il fallait donc me trouver ainsi, soudain, en l'un des sublimes jardins de la Ville Éternelle, face à face avec cette femme entrevue une fois presque en songe, cette femme d'une race évidemment supérieure à mon humble race, cette femme destinée aux puissants de la terre ou aux grands artistes, cette femme de luxe!... A la lettre, mon cœur se crispait, et tandis que la marquise Gianelli s'en venait, presque en dansant, presque en chantant, souriante et exhalant tous les parfums du ciel et de la terre, vers le banc où j'étais assis, il me sembla que j'eusse attendu l'arrêt du Destin. J'avais beau me dire: «Allons donc! Pure crise de souvenir et d'imagination, genre «Stendhal en voyage», c'est du délire romain. Il est doux de s'y abandonner, mais élégant de savoir ce que cela vaut...» La marquise Gianelli mettait mes idées en déroute, mes pauvres petites idées factieuses, bientôt mesquines, puis anéanties, puis envolées!

Deux messieurs l'escortaient, dont l'un, Fernand Luzot, pensionnaire de l'Académie de France, me connaissait un peu. L'autre, un homme grisonnant et très mal mis, se promenait les mains derrière le dos, en mâchonnant un bout de cigarette éteinte; la marquise semblait lui témoigner de la déférence.

--Tiens! s'écria Fernand Luzot, en m'apercevant tout à coup, vous voici donc à Rome? Et vous vous glissez ainsi, sans me prévenir, à la villa Médicis, dans mon propre jardin!... Madame, permettez que je vous présente M. François Simonin, l'un de mes excellents amis. M. Simonin mérite toute votre sympathie. Il s'occupe en effet des arbres, que vous aimez tant: il les soigne et les gouverne. Il est seigneur dans nos forêts françaises.

Je rectifiai, assez bêtement:

--Oh! seigneur, c'est beaucoup trop dire... Inspecteur adjoint, cela suffit bien.

--Diable!... Toujours deux galons?

--Non, trois. Mais cela n'intéresse pas beaucoup...

Pourtant, la marquise me regardait en souriant vaguement: elle semblait chercher. Ajoutons qu'elle m'examinait, des pieds à la tête, d'un regard paisiblement, impudemment expert, un regard dont je me souvenais, que j'avais vu déjà.

--Trois galons d'argent! reprit Fernand Luzot... Voilà un joli ton sur votre uniforme vert et gris. Quel chemin depuis Nancy! Un intrigant, madame!...

A ces derniers mots néanmoins, le visage de la marquise Gianelli venait de s'éclairer:

--Mais, monsieur, fit-elle de sa voix pareille à celles qu'entendit seul Ulysse, lié sur son vaisseau, ne nous sommes-nous jamais rencontrés?

--Si, madame, à Nancy. Il y a près de dix ans.

--Je me rappelle très bien Nancy, et la place Stanislas, et l'archevêché.

Elle n'ajouta point: «Et vous.» Cependant, j'eusse été décoré sur le front des troupes pour avoir conquis une ville, que ma fierté n'eût pas été plus grande!

Sur quoi, Fernand Luzot crut devoir me nommer aussi à leur compagnon. J'appris ainsi que ce dernier n'était rien de moins que le célèbre professeur Gatti, directeur des fouilles du Palatin.

--M. François Simonin, mon ami...

Dieux justes! en quoi cela pouvait-il importer à M. le professeur Gatti, que je m'appelasse Simonin ou autrement, et que Fernand Luzot me tînt pour son ami? Il ne me regarda même point, et sans ôter de sa bouche la cigarette éteinte qu'il y oubliait, M. Domenico Gatti reprit un entretien dont j'avais dû rompre le cours:

--Ces fragments insignifiants de bas-relief, madame, que l'on nous a montrés tout à l'heure, et dont M. le commandeur Carolus Duran fait grand état, sont d'une basse époque. Il est difficile de ne pas les trouver infectés d'alexandrinisme. Je reconnais là, d'ailleurs, le zèle extraordinaire des messieurs directeurs d'instituts étrangers, dont Rome est pleine...

S'il faut tout avouer, je n'entendis pas clairement le discours, pourtant fort intéressant, de M. le professeur Gatti. Toute mon attention s'attachait aux yeux, aux lèvres, à la haute et fine silhouette de la marquise Gianelli, à la façon dont elle ornait divinement l'allée, le bois, l'univers entier, me semblait-il.

Je n'oserais prétendre qu'elle-même eût suivi parfaitement le professeur Gatti dans tous ses développements, car sur une phrase encore plus amère de celui-ci touchant les entreprises inqualifiables de l'Autriche dans le domaine archéologique, la marquise m'a dit:

--Vous viendrez me voir? J'habite près de Saint-Pierre. Nous parlerons de Nancy.

Mais le professeur goûtait peu cette dissipation:

--N'est-ce pas, madame?...» lui demanda-t-il brusquement, à la façon dont le maître interpelle en classe l'élève distrait, et lui ordonne à l'improviste: «Continuez, Un Tel!... Où en sommes-nous?»

Toutefois, il en fallait bien d'autres, sans doute, pour déconcerter la marquise! A ma profonde surprise, elle répliqua sans se troubler:

--Assurément, mon cher Gatti. Votre point de vue est le bon. D'ailleurs, on agirait bien mieux en se remettant à vous pour toutes ces questions. C'est ce que je disais justement à M. Simonin.»

Comme elle mentait bien! Mais je n'eus pas le loisir de m'en trouver surpris, tant je fus exquisement sensible à cette secrète et savoureuse petite familiarité: pour si peu que ce fût, elle venait de me faire complice de son mensonge!... Je crois qu'à ce moment-là, exactement, j'ai commencé de l'aimer.

Il me faut bien, maintenant, parler de Stéphane Courrière.

Ce n'est pas facile. On me reprochera, en effet, soit de rééditer des faits que tout le monde sait, soit de rapporter des anecdotes légendaires, ou moins encore, des commérages. Notre illustre Stéphane Courrière est tellement connu, on l'a tant étudié, commenté, glorifié, chanté, que sa physionomie est populaire à l'égal des plus notoires visages de nos ministres tout-puissants, ou de nos comédiens considérables, et voire du président de la République en personne. Ce ne sera rien apprendre à quiconque lira ces pages, que lui décrire les traits de ce maître incontesté du théâtre en vers, grâce auquel la langue française a résonné mélodieusement sur toutes les scènes du monde. Dirai-je qu'il appartient, depuis douze ans et plus, à l'Académie française, qu'il a gagné des millions, qu'il est commandeur de la Légion d'honneur, gorgé de dignités, rassasié d'hommages nationaux--et que pourtant il n'a point encore atteint la cinquantaine?

Ajouterai-je qu'il est fort élégant, qu'il surveille ses gestes, ses paroles, son sourire, et s'habille comme un dandy? Non, laissons cela, c'est puéril; et la jalousie me pousserait bientôt à faire des réserves ridicules.

Rappellerai-je plutôt sa prodigieuse et déconcertante carrière dramatique, ses premiers succès, _l'Escarpolette_, et _Comment dire?_ puis cette mélancolique et tendre féerie, _Peau d'Ane_; ce retentissant drame de cape et d'épée, ensuite, _Sa voix_, où Courrière chantait le charme rude et âpre de l'Océan, la vie furieuse des corsaires malouins, et l'indomptable Duguay-Trouin hanté, à travers mille aventures folles, par la voix d'une Sirène, qu'il poursuivit sur toutes les mers? Après quoi, dans _Je veux_, Courrière a dépeint, en strophes parfois déchirantes, la profonde foi politique des révolutionnaires russes, leur invincible, leur atroce énergie, et l'exode lamentable vers la Sibérie terrible. Enfin, ce fut le grand, l'immense et foudroyant triomphe, _les Sabots_, hymne enthousiaste à l'épopée des armées jacobines, promenant la France victorieuse par le monde, jusqu'à l'éclosion du Consul miraculeux, que l'on voyait debout, vivace et sublime, dans le frémissement de tout un peuple en armes!

Jamais, de mémoire humaine, pareil délire n'avait bouleversé salle de théâtre! A la répétition générale, à la première, le public trépigna, acclama, hurla de plaisir, perdit la tête. _Les Sabots_ furent joués tout un hiver, repris partout, applaudis jusqu'en Amérique, jusqu'en Australie, jusque dans les grandes Indes. Stéphane Courrière devint le plus considérable poète dramatique des deux mondes.

La pièce qu'il donna deux ans après _les Sabots_ était une satire ingénieuse de plusieurs extravagances contemporaines: elle se nommait _le Masque blanc_. Le carnaval vénitien y bondissait avec beaucoup de grâce. Mais un acte montrait le fameux souper que fit Candide, à Venise, avec les six rois détrônés: l'on voulut discerner là un pamphlet politique contre les combistes, et Stéphane Courrière, qui n'y songeait pas trop, se trouva vilipendé par les uns, non moins que brandi, si l'on peut dire, par les autres.

Ces vicissitudes lui déplurent, car il sentait en lui rire un poète impatient plutôt que gronder quelque âpre et obstiné tribun. Aussi revint-il à des sujets moins inquiétants, et le goût se prenant alors au Grand Siècle, ce ne fut bientôt un secret pour personne que Stéphane Courrière préparât une _Bérénice_... Cette pièce, nous l'avons applaudie, depuis: nous en avons aimé la tristesse et la vénusté, les coquetteries secrètes de Mme Henriette, tantôt mourante, le conflit délicat de M. Racine et de M. Corneille, les vanités terribles de Versailles et la gloire sauvage du Grand Roi... Stéphane Courrière est un poète d'une adresse inouïe.

Évoquerai-je donc une fois de plus, et au risque de maintes redites, cette carrière surprenante, cette vie bien courte encore, et néanmoins resplendissante?

Mais plutôt faudrait-il noter, si l'on veut tracer un portrait de tous points fidèle, que l'heureux dramaturge Stéphane Courrière est aussi le frère glorieux d'Adolphe Courrière, directeur de _la Journée_. Qui n'a lu, au moins une fois dans sa vie, _la Journée?_ On tient ce grand et grave journal, paraissant à six heures, pour un des organes officieux de la République: et de fait, il est l'ami des ministères stables, et l'ennemi des autres; sa prudence extrême ressemble au fin du fin de la sagesse, et si le mot «opportunisme» ne se trouvait désuet et usé, le journal _la Journée_ en eut fait sa devise. Aussi habile à discerner la vogue politique qu'à la suivre d'un peu loin, avec une ruse majestueuse, ce quotidien considérable et abondamment illustré atteint au plus gros chiffre de tirage, et son influence pèse d'un grand poids en haut lieu, puisque l'on nomme ainsi les ministères, l'Élysée, et autres temples voués à des divinités redoutables, telles que directeurs, ministres, présidents, éminences grises, et _monsignori_ de bureau.

Les yeux du vieil Adolphe Courrière pétillaient de malice, quand il parlait de son cadet illustre. Stéphane, tout académicien qu'il fût, avait toujours dix ans de moins qu'Adolphe, et celui-ci le protégeait encore. On peut même dire qu'au début le journaliste s'était diverti à ouvrir au poète maintes portes, dont la serrure eût résisté peut-être un peu davantage, n'eût été le puissant et mystérieux appui. Avec quel art le succès éclatant de _Sa voix_, et le prodigieux triomphe des _Sabots_, n'avaient-ils pas été présentés comme un épanouissement du nouvel esprit national et guerrier, que ne gâtait du moins nulle tendresse réactionnaire! L'on en avait presque fait une victoire remportée sur la frontière lorraine... En réalité, les frères Courrière se comptaient parmi les cent ou cent cinquante roitelets qui règnent en France, nonobstant cette différence entre eux que Stéphane tenait cour et représentait beaucoup, à Paris comme à l'étranger, alors qu'Adolphe ne quittait jamais son Vatican, à savoir le cabinet directorial de _la Journée_.

Parle-t-on politique à Stéphane: «Demandez à mon frère, répond-il. Voyez Adolphe, c'est sa partie.» Et si l'on effleure devant ce dernier le chapitre difficile des débats dramatiques: «Je n'entends rien à ces questions, fait innocemment Adolphe. Interrogez le poète Stéphane, un vieux routier.» Or il est pourtant certain qu'Adolphe Courrière connaît à merveille les coulisses, et tous les artifices du métier. Le directeur de _la Journée_ démontrerait parfaitement pourquoi telle pièce échouera ou tel théâtre fera faillite. De même que l'auteur des _Sabots_ vous expliquera pareillement, sans guère se tromper, comment une interpellation parlementaire portera son fruit ou ne sera qu'un coup d'épée, sinon de baguette, dans l'eau. Aucun d'eux n'avoue tous ses talents. C'est très habile.

Mais quoi! vais-je ergoter avec mesquinerie, insinuer, paraître marchander l'estime à cet homme prestigieux, à ce prince des lettres, dont la gloire brillante et le charme insolent ont pesé, en somme, sur ma vie tout entière? Allons donc! je me suis juré de dire en mes confidences toute la vérité. Écrivons donc franchement que Stéphane Courrière est un poète vigoureux, fécond, qu'il ne recherche pas la grâce choisie et simple, mais qu'il a rencontré des vers éclatants, des vers de bravoure, dans _les Sabots_; que _Sa voix_ est un poème plein de langueurs créoles; qu'on trouve des épigrammes turbulentes, et le plus paré des rêves mis en scène dans _le Masque blanc_; que _Bérénice_ frémit de tendresse, on l'a vu par la suite... Enfin confessons que Marie-Dorothée, marquise Gianelli, ne pouvait certes aimer nul homme qui fût plus digne d'elle--hélas! pas même moi, surtout pas moi!

Allons plus loin, avouons tout: Stéphane Courrière ne fait pas seulement figure de poète national, voire mondial. On n'envie pas un poète, à la vérité; on soupire, des lèvres, on murmure avec une fausse extase: «Ah! Un Tel est aimé des dieux... En naissant, il reçut le don divin!...» Mais on s'en moque, au fond, du don divin. Si par contre on apprend qu'à n'en pas douter, cet Un Tel est un raffiné, d'une immense culture, qui lit le grec, qui disputerait avec M. Salomon Reinach touchant l'épigraphie latine, ou avec le professeur Gatti lui-même au sujet des fouilles palatines; si en même temps l'on voit que cet érudit a les ongles soignés, qu'il fait des mots, qu'il cause, et secoue sur ses précieux Elzévirs un mouchoir parfumé--eh! bien, n'est-ce pas intolérable, pour le coup? Les dieux nous accordent Virgile pour rival: mais non Pétrone!... J'ai bien haï ce Stéphane Courrière. Et ma haine n'avait rien de beau.

Sa légende elle-même m'a fait souffrir. Cependant je la savais fausse presque en tous points: bientôt je n'ai plus ignoré que Stéphane Courrière ne possédât ni yacht splendide ancré dans la baie de Naples, ni villa royale à Frascati, ni palais prodigieux à Rome; j'ai constaté de mes yeux que deux laquais ne le suivaient pas en tous lieux, qu'il dormait la nuit, et veillait pendant le jour; qu'un orchestre de virtuoses ne jouait point en sourdine tant que duraient ses repas; qu'il ne dictait nullement ses vers au cours de ses promenades en automobile, et que chaque mois une maîtresse abandonnée ne venait aucunement se suicider sous son balcon... Tel était mon enfantillage, que cette dernière sottise surtout m'avait été pénible. La réputation de séducteur inévitable, qui précédait partout Stéphane Courrière, m'opprimait, m'offensait. Pourquoi? Parce que je n'étais qu'un homme, un homme grossier... Ou parce que là résidait, sans nul doute, un peu de l'empire exercé par le poète illustre et charmant sur Marie-Dorothée, que j'aimais.

La marquise Gianelli ne cachait guère sa liaison, du reste. Aussi bien celle-ci était-elle publique, ou peu s'en fallait-il. Afin d'accueillir plus aisément l'une, très belle, et l'autre, très glorieux, tous deux d'un heureux effet dans les «Mondanités» des journaux, on affectait de ne remarquer que leur amitié ancienne et paisible, de maître à disciple, eût-on dit. Mais ni lui, ni elle, pourtant, ne se contraignaient fort. Le poète Stéphane parlait des femmes assez librement.

--Sans nos belles amies, me déclarait-il la première fois qu'il me vit, nous connaîtrions plus de pays, nous voyagerions davantage, nous mènerions la vie magnifique des aventuriers de mer et de terre, celle des anciens coureurs de routes, pilleurs d'îles ou gueux de forêts... Je me vois très bien l'escopette au poing. Mais on nous enchaîne devant la bûche de nos foyers: une fée nous y visite, ou c'est Cendrillon qui chante... Vous êtes heureux, vous, monsieur, qui vivez parmi les arbres: vous y suivez l'automne, l'hiver, les saisons. Dans ces coupes que vous avez préparées et soignées, comme un laboureur son champ, il doit vous sembler que le printemps naît, pour ainsi dire, sous vos doigts. C'est un métier que j'eusse adoré: faire jaillir les bourgeons, et ruisseler les feuilles!... Aimez-vous les pins et les cyprès? Ils forment la plus fine ciselure de l'Italie, la dernière coquetterie des monts romains et toscans, les suprêmes égratignures de l'orfèvre. Pourtant les peupliers dont vous avez la garde, là-bas, chez nous, frissonnent mieux au moindre vent, c'est certain...

Stéphane Courrière s'exprimait avec une éloquence étonnamment aisée: l'on sentait que les mots ne lui manquaient jamais, arrivant au contraire en foule à ses lèvres, habitué qu'il était à les pourchasser, unir et désunir, à les faire manœuvrer comme des régiments bien entraînés, danser comme des corps de ballet, ou voltiger en vrais acrobates. Sa voix s'élevait, autoritaire et captieuse, l'une de ces voix qui ont accoutumé de résonner ordinairement seules, dans le silence agréable de toutes les autres qui se sont tues, une voix qui peut prendre son temps pour prononcer les mots à sa guise, qui s'atténuera s'il lui plaît, ou bien insistera sans ombre de gêne sur certaines paroles du vocabulaire noble ou «poétique»; ainsi eût parlé un roi parmi sa cour, si jamais roi eût témoigné, à ce point, d'intelligence, de littérature et d'esprit.

Le poète se trouvait étendu très joliment dans un fauteuil, une jambe croisée par-dessus l'autre, agitant l'un de ses pieds chaussé d'un escarpin de cour. C'était le soir, dans un appartement du Grand Hôtel, où il accueillait quelques intimes. La marquise Gianelli m'avait, à la lettre, ordonné de venir: «Je veux absolument que vous le connaissiez. Je lui ai parlé de vous: il sera content de vous voir, et vous serez séduit, vous ne pourrez pas résister... Personne ne peut résister... Venez me prendre chez moi, monsieur Simonin, à dix heures.»

Et en effet, le poète m'avait reçu en souriant: «Je sais, je sais... M. François Simonin soigne les bois, et il ne dédaigne même pas celui où errent les Muses. M. Simonin est un lettré, on m'a dit... Qu'il soit le bienvenu ici.»

Puis il m'avait comme environné de phrases avenantes, flatteuses, il aimait à plaire évidemment, quel que fût le personnage infime dont il fallût gagner la sympathie. A cet instant encore il parlait pour moi seul, en dépit de ses autres hôtes. Et j'admirais, charmé autant que désespéré, non seulement son élocution délicieuse, pittoresque et fleurie, mais encore ses yeux spirituels et son visage rasé comme celui d'un causeur de la grande époque, l'un de ceux qui eussent disputé jadis ici même, à Rome, avec le président de Brosses. Stéphane Courrière grisonnait, mais il avait la silhouette fort jeune et le sourire fréquent.

--Peut-être, me dit-il, avez-vous lu l'_Hortulus_ symbolique de Conrad de Haimbourg? Ce brave homme nous a décrit le mystique langage des arbres. Seulement je m'y perds: à peine si, en réalité, je sais exactement ce qu'est un cèdre... Que n'ai-je, comme vous, monsieur Simonin, la connaissance de toutes les essences dont les vieux jardiniers composaient jadis un beau parc, ou ce qu'ils nommaient si joliment un jardin de propreté, par opposition au jardin fruitier, au jardin potager et au jardin à fleurs! Tenez, un désir me tient, c'est de voir une yeuse. Ah! qu'est-ce donc enfin que cet arbre au nom mystérieux, à la fois sombre et souple, perfide et bizarre

... _vitiosæ ilicis_,

disait votre prédécesseur Virgile, forestier admirable. Comment est-ce fait, une yeuse? Voilà bien des années que je me le demande. Ne m'en montrerez-vous pas quelqu'une? Quoi?... Ce ne serait qu'un chêne-vert?... Hélas, je n'ai jamais aperçu non plus de chêne-vert, s'il faut tout avouer...»

Cet homme-là m'étourdissait. Alors que, par courtoisie sans doute, il ne m'entretenait que de sylviculture--seul sujet où je me connusse bien, devait-il penser--je ne trouvais presque rien à lui répondre, tant je l'observais avidement, tant je remarquais ses mains mobiles, ses légers tics de physionomie, et jusqu'à ses gestes les plus furtifs. A peine si j'ai saisi l'occasion de lui adresser au moins quelques compliments tout professionnels sur la fameuse tirade des _Sabots_, au cours de laquelle il avait évoqué, avec un lyrisme abondant et splendide, tous les arbres français, dans le bois desquels furent taillées ces galoches immortelles qui conquirent le monde.

--«Je me suis documenté quand j'étais gamin, répliqua-t-il, en courant les buissons. Mais _les Sabots_, bah! je n'y songe plus. Ce fut une gaîté de jeunesse... Dans _Bérénice_, bientôt, j'essaierai de montrer un peu, au loin, les bosquets de notre Versailles. Cependant, monsieur Simonin, que sais-je si j'y parviendrai? Le plan de ma pièce n'est même pas encore fait: un plan s'écrit en prose, et la prose est difficile...»

Le poète Stéphane Courrière, de l'Académie française, se renversa plus mollement encore dans son fauteuil, au risque de froisser sans remède son smoking exquis, et d'un ton véritablement accablé:

--«Du reste, _Bérénice_ ne verra sans doute jamais le jour: la marquise Gianelli m'empêche de travailler.»

Stupéfait devant cette indiscrétion qui me parut alors cynique, j'allais détourner poliment la conversation, quand Marie-Dorothée, s'entendant nommer, s'avança vers nous:

--«Comment, cher ami, demanda-t-elle comme en chantant, je vous empêche, moi, de travailler?»

Courrière sourit, et me répondit, sans s'adresser à la marquise:

--«Eh! oui, la marquise m'empêche: elle me promène, dans sa Rome!»