Part 15
Il avait laissé l'infante Pia regagner l'Espagne. L'épouserait-il décidément? Ou bien, après la première de _Bérénice_, retournerait-il se mettre à ses pieds comme le premier de ses courtisans? Ou encore, dédaignant à présent l'alliance auguste, mais indigne des Muses, allait-il reprendre dans Paris son rang de poète national et de charmeur indiscuté, quitte à jeter bien loin de lui le diadème doré de l'Altesse Royale, pareil au dieu Bacchus alors que celui-ci, en riant, lança jusqu'au ciel, parmi les étoiles, la couronne de la pauvre Ariane? Ainsi naquit jadis une constellation... Or, que deviendrait à son tour, aujourd'hui, l'aventure de l'infante? Des vers, sans doute? Ou quelque pièce éclatante? Ou simplement un mot, un petit mot, à colporter sous le manteau?
Les journaux, par allusions plus ou moins claires, posaient ces questions, et bien d'autres. Dès que l'on eut annoncé la mise en répétitions de _la Princesse Bérénice_--car tel était le titre véritable de la pièce--l'on commença dans les feuilles à publier des notes, des informations, des articles, des photographies: et celles-ci, d'ailleurs maquillées, foisonnaient, de même que les articles passaient toute mesure, soit en bien, soit en mal, de même que les informations ne tenaient pas debout, de même que les notes accusaient la plus ingénieuse fantaisie.
Tantôt l'on voyait, sur les feuilles ou dans les magazines, Stéphane Courrière en manteau de voyage, débarquant à Paris: un nègre portait sa valise, onze chiens l'accompagnaient, et il était déjà reconnu ainsi qu'acclamé dans la gare même par une compagnie de joueurs de football, partant en déplacement. Tantôt on le montrait chez lui, en costume d'intérieur, un faucon familier sur le poing. Il était figuré ici de profil, là de face, ailleurs de trois quarts, ailleurs encore de dos. On le faisait parler sans trêve et sans fin. L'on décrivait ses costumes innombrables--un «incroyable», un muscadin!--son service de table, son bureau, ses cigarettes. Des interviews relataient ses opinions, toutes paradoxales, bien entendu, à propos de danse ou de service en campagne, des couturiers ou de la République, de Mistinguett ou de la tombe de Shelley, du prolongement de la rue de Rennes ou des candidatures académiques. On révélait qu'il allait repartir pour régler un ballet à Saint-Pétersbourg ou diriger les fouilles d'Olympie, qu'il serait nommé directeur du Théâtre-Français ou secrétaire d'État aux Beaux-Arts... et que ne savait-on encore!
Le Théâtre de la Madeleine, qui montait la _Bérénice_ avec un luxe inouï, et avait engagé, en vue de cette pièce, des sommes considérables, exploitait à son gré--comme il est juste--le nom de son auteur, et organisait une publicité non moins considérable que retorse et variée. Le poète n'y pouvait rien, et du reste s'en souciait peu, habitué qu'il était à ce que sa personne soulevât en tous lieux un émoi véritable et la rumeur publique: il répandait partout autour de lui un peu de scandale, en effet, et toutes les nuances du sourire, depuis celui qui s'empresse jusqu'à celui qui raille. Marie m'a toujours dit qu'il haussait les épaules, et consentait à parcourir jusqu'au bout les seuls articles qui fussent très bien écrits: en somme, il lisait peu les journaux.
Marie aussi prétendait regarder fort négligemment les gazettes: elle avait appris jadis de Courrière lui-même la grâce de ces nonchalances, et il est vrai que, surtout depuis la venue de Tiberge, plus d'une fois les feuilles du jour demeuraient intactes, et point même dépliées sur les tables. Cependant elles étaient innombrables, ces feuilles: la marquise Gianelli en recevait dix, vingt, illustrées ou non, italiennes ou françaises, russes même, de tous formats et de tout genre, sans préjudice des revues et des périodiques. Pourquoi donc cet attachement à des journaux bien inutiles, si l'on ne daignait même pas les ouvrir?... Mais depuis quelque temps, l'on daignait: les gazettes, mieux que dépliées, chiffonnées, jonchaient les meubles, et Marie-Dorothée Gianelli, jadis l'amie avenante, bien-disante et notoire de Stéphane Courrière, apprenait assidûment que son poète avait--dans la ville même où elle vivait--dîné en telle ou telle maison, qu'il s'était rendu dans un «thé-tango», qu'il avait offert un goûter ici, en telle circonstance, un souper là, en telle compagnie... Et ceci chaque jour.
Ce n'était pas que Marie fît grand cas de ces paperasses. Elle plaisantait au contraire, prenait Tiberge dans ses bras, le berçait, et cherchait à le faire jouer avec les gazettes:
--«Toi, mon petit, disait-elle, tu t'en moques, hein, des théâtres et des répétitions sensationnelles? Et tu as donc bien raison, va, car tout ça, c'est des histoires de grandes personnes. Ne les écoute jamais, plus tard, elles te rendraient un peu bêta, mon joli tout petit.»
Après quoi, elle confectionnait pour notre fils des cocotes et des bateaux pointus. Toutefois les magazines illustrés--où se trouvaient si souvent reproduits les portraits du poète--ne servaient point à fabriquer ces joujoux d'une minute, vu le papier qui en était trop épais, déclarait Marie, et collait aux doigts.
--«La _Bérénice_, faisait-elle, c'est une belle jeune femme que j'ai connue grande comme une bambine, et encore mieux, avant même qu'elle ne fût née, pendant qu'on la concevait. Elle m'intéresse. Mon Tiberge admirable est mon enfant: mais j'ai veillé sur les premiers pas vacillants de _Bérénice_.»
Un jour, la marquise Gianelli me demanda: «Iras-tu cette semaine, en tant qu'officier de l'Institut et notabilité du pays de Sylvie, à l'inauguration du musée de Chaalis?»
En effet, le château de Chaalis, légué récemment à l'Institut, allait être ouvert au public, et une cérémonie d'inauguration devait avoir lieu bientôt. Chaalis ne se trouvait qu'à quelques lieues de Chantilly, il était naturel que je m'y rendisse. Fête presque intime d'ailleurs, autant que l'on puisse ainsi qualifier une telle journée: les invités de l'Institut seraient, paraît-il, choisis et peu nombreux; Mme Isabelle Rameau, de la Comédie-Française, dirait des vers; et M. Stéphane Courrière, parlant au nom de l'Académie, ferait un discours. Ses collègues l'avaient dès longtemps pressenti: or, malgré le souci de ses répétitions, et bien qu'en outre il dînât en ville chaque soir, il avait eu la coquetterie de ne pas refuser. Qu'était-ce pour lui qu'un discours? Presque rien, des fariboles, une causerie: du moins voulait-il qu'on le crût.
--«Je serais contente, ajouta Marie, d'entendre Isabelle, qui m'offre une place. Et cela m'amusera d'écouter, perdue dans la foule, la voix de Stéphane s'élever, solennelle... Iras-tu seul à Chaalis, François?
--Mais... oui. Pourquoi?
--Parce qu'aussitôt après la cérémonie, nous pourrons nous sauver incognito, à la manière de Cendrillon quittant le bal, et je te reconduirai jusqu'aux portes de Chantilly... Donc, cher, cela est-il convenu ainsi?»
C'était me donner à comprendre: «Je ne parlerai pas à Stéphane Courrière, il ne me verra même pas.» Elle avait réponse à tout, même à ce qui n'était pas seulement formulé. Bref, nous décidâmes d'aller à Chaalis: quant à moi, du reste, j'y étais en quelque manière obligé.
La réunion fut assez jolie. Il y avait un buffet, l'Institut recevait en son nouveau château. Devant des petites dames et des douairières empanachées, mélangées à des professeurs gantés, à des historiens du «faubourg» et à des dilettantes genre «seizième arrondissement», Isabelle Rameau récita, non sans pompe, un poème d'une froide emphase, dans lequel étaient chantés, selon le goût du jour, la décentralisation, la province, l'inaltérable attachement aux traditions du foyer, l'escadron de Saint-Georges, l'aviation, la grande mémoire de la testatrice, et même aussi la majesté des bois. On applaudit beaucoup cet à-propos dû à l'un des poètes officiels de l'État: mais l'on se réservait avec émoi pour le discours de Stéphane Courrière.
Enfin le poète parut dans la galerie noire de monde. Son habit d'académicien, cambré coquettement et pincé à miracle, lui prêtait l'air charmant d'un jeune premier aux cheveux légèrement couverts de poudre, afin qu'ils rendissent un peu moins étrange cette tenue charmante et surannée, dont l'épée, ceignant une taille si svelte, semblait pouvoir être au besoin tirée, pour défendre une dame.
Son visage subtil riait à tous au-dessus de la rouge cravate de commandeur, qu'un costumier, plutôt que la Chancellerie, devait lui avoir livrée, tant elle lui seyait bien. Jamais encore je n'avais ainsi vu Stéphane Courrière en tous ses atours, sinon sur les photographies et les gravures des journaux qui, privées de couleur et de vie, étonnent moins. Non sans cuisante jalousie--cuisante et peu digne, avouons-le--je me comparai à ce gracieux seigneur: il me sembla que je ne fusse vraiment rien, sauf un fonctionnaire triste... Allons, en somme, n'était-ce pas justement cela qu'il fallait?
Quand le poète, arrivé à l'instant en automobile, se montra, toute l'assistance frissonna d'aise. Quelques railleries coururent çà et là, mais elles étaient affectueuses: une fois de plus, la popularité de Stéphane Courrière se témoignait par une tendre malveillance.
--«Quoi! fit quelqu'un près de moi, le bicorne et l'épée, pour une réunion à la campagne? Le grand gala aux champs?
--Comme le paon.
--Ou le coq du village. Va-t-il se marier tout à l'heure?
--Peut-être se remarier, en tout cas... Dame! regardez donc là-bas cette belle personne qui cause avec Isabelle Rameau: vous ne reconnaissez pas la marquise Gianelli?»
Je changeai de place.
Stéphane Courrière, très disert, parlait à merveille, je ne le savais que trop. Il se plaisait à commencer de longues périodes, d'où il s'évadait avec grâce: à peine s'il consultait son papier, comme négligemment oublié sur la table, devant lui, et dès que l'enthousiasme le saisissait, l'on eût cru qu'il improvisât en réalité. On l'applaudissait avec délire: il eût peut-être, nouveau Lamartine, soulevé le peuple, s'il l'eût voulu. Mais il visait à des suffrages moins impurs, disait-il.
Son discours fut adroit, lumineux et caressant. Sa parole ailée, diaprée, effleura toutes choses: elle papillonnait.
Après le juste tribut d'hommages à la défunte châtelaine, Stéphane Courrière exprima l'enchantement de ce Chaalis au Bois dormant, le rêve perpétuel des étangs, la grandiose horreur des sables et des landes où jadis le fol Charles VI a sans doute vu, tel un affreux présage, le cerf au collier d'or bondir par la bruyère désolée.
Il traça le plus suave tableau de la vie monacale dans l'abbaye, au moyen âge. Les ruines admirables de l'église et les débris des monuments conventuels lui inspirèrent, touchant le progrès, d'heureuses pensées: «Qui donc à cette heure, en France, pourrait ne pas porter ses yeux, et en souriant, vers l'avenir? Même naguère blessé, même déchiré, il est d'un peuple sain qu'il s'avance toujours! Ne se montrèrent-ils pas bien dignes de demeurer esclaves, ces antiques prisonniers Grecs autrefois mutilés par les Perses, et qui, par crainte d'exciter une injurieuse pitié, par lassitude peut-être, refusèrent de suivre Alexandre, et sont ignominieusement demeurés dans leurs mauvais petits champs d'Asie?
«C'est affaire à quelques curieux, bien rares et bien pervers, s'ils sont exquis, de contempler sans cesse l'ensorcelant passé, de s'en griser, d'errer parmi les ruines où ils cherchent et trouvent des fleurs, ainsi que de se détourner avec ennui au passage des paquebots dans leurs Venises idéales. Bien plutôt ces chimériques armeraient-ils quelque lente galère ou une caravelle, à défaut du Bucentaure, et l'on verrait s'incliner doucement leurs nefs oisives vers les ports que nul trafic n'éveille, heureux encore si partout les Sirènes ne repoussent loin de terre ces bateaux lourds seulement de rêves, comme elles éloignèrent, chanta Camoëns, les vaisseaux portugais du havre où veillait la trahison, au moyen de leurs beaux seins qu'elles appuyaient contre la proue!»
Après quoi, et non sans un ravissant illogisme, le poète, parlant des abbés de Chaalis, se complut à tracer le portrait du plus fameux entre tous, de ce cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Este, qui déploya ses grâces aux cours de François Ier, d'Henri II et de ses fils. Ce fut avec amour qu'il dépeignit cette figure si séduisante et si fine d'humaniste, de politique délié, de dilettante. En quels termes presque pieux n'évoqua-t-il point ce prélat tout enivré d'art indiquant de la main à Mme d'Étampes, maîtresse royale, combien divinement s'élevait le cou de la Vénus de Cnide, apportée en France par le Primatice!
--«Le cardinal d'Este nous était venu de cette Italie où la vue seule d'un noble visage, en ce temps-là, emportait l'estime, où le Pape proclamait sa confiance en Benvenuto Cellini à cause de l'heureuse physionomie qu'avait celui-ci et de son glorieux aspect. Avant que d'aller achever son âge à Tivoli, devant les terrasses sublimes de sa belle villa, n'imaginerons-nous pas le cardinal d'Este faisant un jour collation parmi ses moines de Chaalis, au bord des étangs? Le voici, numismate, grammairien, bibliophile, amateur d'art, homme de cour, homme de luxe, devisant de Platon ou de Sénèque avec ces bonnes gens, qui n'y entendaient guère, ou bien, tout en partageant quelque figue, laissant luire un camée de Sicile à son doigt... On l'a dit d'un autre humaniste:
_A vederlo a tavola, cosi antico comme era, era una gentilezza[1]._
[Note 1: «Le voir de la sorte à table, tout à l'antique, c'était un vrai plaisir.»]
Stéphane Courrière prononçait parfaitement l'italien, et se félicitait de le parler avec pureté. A ces derniers mots, où sonnait le meilleur accent, il dirigea comme involontairement son regard vers Marie, dont les minces narines m'ont paru frémir à cette brise venue du Transtévère et de l'Agro, de Naples et de Toscane, de loin, de bien loin, de là-bas...
Elle s'est montrée d'ailleurs impeccable: Stéphane achevait à peine son discours et, toute l'assistance étant debout, les applaudissements crépitaient et les murmures d'extase bourdonnaient encore, que déjà Marie se trouvait à mon côté: «Venez-vous?» fit-elle à mi-voix.
Dans l'auto qui volait sur la grand'route, dans la nuit descendue, nous n'avons pas prononcé beaucoup de paroles. Comme les amants qui ont trop à se dire, ou qui au contraire songent chacun de son côté, nous nous tenions la main--et je me taisais. Marie demeurait silencieuse aussi: je n'en voudrais pas jurer, mais il se peut qu'elle ait dormi... Du moins lui ai-je vu plusieurs fois, et longtemps, les yeux clos. Était-ce du sommeil, après tout?... Ce que je sais bien, c'est qu'elle souriait.
Lorsque _la Princesse Bérénice_ fut jouée enfin--avec quel fracas!--Marie n'assista point à la générale, et rendit à Isabelle Rameau la loge que celle-ci lui avait adressée, de la part de l'auteur évidemment. La pièce obtint le triomphe, d'une part, et d'autre part souleva les furieux dédains que l'on sait. Marie s'y rendit seule, dès la seconde, et me dit simplement: «Mais oui, j'ai pleuré: moins pourtant que si _Bérénice_ eût été toute nouvelle pour moi. Car j'en savais des scènes entières par cœur, donc, cher François.»
En même temps, elle écartait du doigt l'une de ses boucles sombres, sur sa joue:
--«Qu'est-ce, lui demandai-je, que cette bague dont le chaton est vide? Je ne l'ai pas encore vue.»
Elle l'ôta, me la donna: «Une bague romaine, que Stéphane tenait du professeur Gatti... il me l'a envoyée après la générale de _Bérénice_, en souvenir. Pouvais-je refuser?... Oh! presque rien, un soupçon d'or, et la pierre est perdue. Mais la lettre qui l'accompagnait lui donne du prix.
--Une lettre du poète?
--Oui. La voici.»
Et prenant dans un tiroir un billet calligraphié et signé par Courrière, Marie me le tendit. Je lus ces lignes:
«Cette bague porte les lettre BER. REG. gravées en son or léger. A-t-elle appartenu à la vraie Bérénice, alors que celle-ci était à Césarée, _florens ætate formaque_? Le chaton a-t-il jadis enserré le diamant célèbre dont parle Juvénal, et qui fut plus précieux pour avoir étincelé au doigt fuselé de la reine des Juifs? N'importe, voulez-vous l'accepter comme un souvenir de ma _Princesse Bérénice_, bien moins belle, mais qui ce soir a gagné la bataille, et qui vous doit tant?
«STÉPHANE COURRIÈRE.»
Du latin, Juvénal, le professeur Gatti, les fouilles, une bague antique, le triomphe sur la scène, les discours, l'Académie, l'éloquence, les vers sonores, la gloire... Ah! Marie-Dorothée. vous oublierez l'injure de l'infante, et la fuite, et l'offensante croisière!
Moi, par contre, je n'oublie rien, rien, pas un mot d'une seule phrase, pas une seule note du chant. Je me rappelle les épaules nues de Marie, Tiberge radieux et balbutiant... Et aussi les yeux pâles d'Hélène, et Yvonne, et que le piètre latin désormais, pour moi, ce sera celui du paroissien, et qu'il m'ennuie--et que je souffre!
Ma première confession avait eu lieu fort simplement. J'étais venu, je m'étais agenouillé, j'avais dit ce qu'il fallait dire--et voilà.
Deux ou trois femmes s'étaient trouvées près du confessionnal: elles avaient fait à Dieu, qu'elles priaient, la politesse de ne pas se retourner plusieurs fois.
Quant à moi, nulle angoisse n'avait surpris ma volonté en cette étrange circonstance: ni romanesque incertitude, ni extase. Je n'avais douté, ni ne m'étais perdu en des rêves orageux, non plus que je ne m'étais senti déconcerté. J'avais résolument accompli mon devoir, sans autre souci que de n'y commettre aucune faute. Je m'étais surtout souvenu du collège et du catéchisme de persévérance, ce qui n'allait pas sans ennui. D'ailleurs, pourquoi me fussé-je troublé? Je n'avais point la foi, et n'éprouvais rien, hormis la crainte de ne pas tromper assez bien.
L'abbé s'était révélé à moi comme le plus avisé et le plus admirable père spirituel.
--«Vous direz, murmura-t-il, le _Confiteor_. Vous en avez pesé les termes. Récitez-le de toute votre âme.»
Il ne m'interrogeait point, il ne me demandait en aucune façon: «Le réciterez-vous sans réserve mentale ni arrière-pensée?» Il me chuchotait seulement avec la plus ferme douceur: «Faites ceci, dites cela», de ce ton qui signifie: «Nous pensons de même, maintenant, c'est entendu: par conséquent, vous allez faire ceci, dire cela.» Et son regard, derrière la grille, ne pouvait rencontrer celui de mes yeux baissés.
«Voici, ô mon Dieu, songeait-il sans doute, voici donc un enfant prodigue. Est-il bien repenti? N'importe, qu'il entre toujours... Qui sait s'il ne restera pas à jamais dans la chaleur du foyer?»
Où l'abbé Duregard, en tout cas, témoigna de la plus merveilleuse et sainte autorité, en quoi il me confondit par son aisance, comme par sa gaîté, ce fut lors de notre première rencontre après la confession. J'avais fait amende honorable pour toutes les fautes de ma vie; lui-même avait exigé une promesse formelle de rupture avec mon passé--oh! non pas exigé en termes rigoureux, mais enfin, sans absolument me contraindre à répondre, il avait supposé à haute voix, à mi-voix plutôt, que j'allais lui faire cette promesse, que je la lui faisais. Il m'avait parlé, lui qui était du même âge que moi, comme un conseiller chargé d'expérience, presque comme un maître, tout rempli d'infinies précautions que se fût montré celui-ci--et aujourd'hui, j'avais l'étonnement de le retrouver riant, allègre, tout occupé de son journal et des élections prochaines: ses yeux mêmes ne se rappelaient rien. Ainsi, après leur être apparu émouvant et sacré, tout brillant d'or sous la chasuble, aux clartés des cierges, ainsi se faisait-il reconnaître des fidèles ensuite, dans la rue, tandis qu'il saluait l'un ou l'autre, dispos, robuste, paisible, et balançant sur ses jambes solides sa soutane où la marmaille des pauvres s'était frottée le matin, en y laissant mille taches. L'abbé Duregard était bien vraiment «l'homme qu'il faut en la place qui convient», selon l'expression des Anglais. Je l'admirais, et j'avais toute confiance en lui.
Il s'en doutait bien, d'ailleurs.
Je le reconduisis un soir jusqu'à la porte qui donnait sur la pelouse, à travers mon jardin. Il était six heures, le vent faisait rage, et l'hiver s'annonçait.
--«L'on n'y voit goutte, dis-je à l'abbé. Attention au buis, à droite, et garez-vous du sapin, là, devant vous. J'aurais dû prendre la lanterne.
--Mais... je vois, je vois à peu près, merci... Que de soins! Vous me rendez confus.
--C'est qu'il ne faudrait pas vous casser la tête, ni même vous fouler le pied. Vos paroissiens ont besoin de vous.
--Je leur appartiens.
--Pas également. Vous préférez les pauvres: allez, on vous connaît.
--Je voudrais être utile à tout le monde, et comme tout le monde... Au fait...»
Ah! au fait... L'abbé, ainsi du reste que moi-même, songeait longtemps et assidûment aux mêmes choses.
--«Au fait, n'oubliez pas le chemin de l'église, mon cher ami. Parmi mes plus ferventes prières, il y a quotidiennement celle par quoi j'appelle le jour prochain, j'espère, où vous vous serez remis plus entièrement encore entre les mains de Dieu.»
Pour le coup, mon cœur se crispa, et j'ai mal réprimé un mouvement que l'on ne vit point, dans la nuit. Je comprenais bien, parbleu! ce qu'entendait l'abbé par ces mots vagues, à savoir la communion... Eh! quoi! déjà?... Certes. j'y étais décidé, je n'en avais pas peur. Pourtant... pourtant!...
Il y eut un court silence. Enfin:
--«Je songe à ce que vous me dites, fis-je, et ce n'est pas sans me troubler. En suis-je digne?... Cependant je prends désormais conseil de mon directeur, et suivrai tous ses avis.»
Mais auparavant, hélas!... auparavant il me fallait aller faire mes adieux à Tiberge.
Car c'était à Tiberge surtout qu'il me fallait faire mes adieux. Marie... Marie, eh bien! elle était femme, et je l'avais tenue dans mes bras: nous avions des souvenirs, et les aurions toujours, quoi qu'il en fût. Et puis, quand elle poursuivrait son poète jusqu'à la Chine, les paquebots vont et viennent, et reviennent...
Non que j'eusse alors une pensée inavouée de reprise ou de rancœur, non que je me fusse accroché des ongles à mon bel amour déjà perdu: non, non! J'étais en deuil de mon bonheur et de ma jeunesse: adieu tout cela, je l'apportais aux pieds d'Yvonne tant de fois blessée par ma faute, par ma très grande faute... Mais Tiberge, le pauvre petit!
Bien sûr, je le reverrais. Toutefois, ce serait un garnement fumant déjà la cigarette, ou bien compassé avant l'âge, sournois peut-être... Comment serait-il élevé? Me donnerait-il le bonjour en russe, en italien, en anglais? Plus tard encore, ne rencontrerais-je plus qu'un jeune viveur rêvant courses et tirage à cinq, ou bien un penseur de petite revue, qui réciterait ses vers chez les douairières, dans les palais de Venise ou les hôtels de Passy? Pourrais-je seulement lui parler? Il m'échapperait. Qui sait même si le colonel, alors sans doute général Gianelli, n'en ferait pas un _marchesino_, lieutenant de l'armée italienne? Il était en somme son père devant la loi: et s'il venait à s'y attacher, l'ayant aperçu par hasard? Tout arrive.
C'est qu'il serait sans aucun doute beau et charmant, mon joli petit, né si Français au village d'Auteuil, d'une mère en qui coulait le sang des Rimbourg, et d'un père forestier du pays de Sylvie! Or, qu'est-ce que les étrangers en feraient? Et ce Courrière lui-même, n'allait-il pas lui servir quelque jour de tuteur? Mais il me renierait plus tard, Tiberge!
J'attendis l'heure et le jour où je fus certain de ne pas trouver Marie au Bois, alors que l'on promenait le bébé, après le déjeuner: et je m'y rendis, le cœur battant.