Le fourbe

Part 14

Chapter 143,726 wordsPublic domain

Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la messe, il y aurait dorénavant la messe tous les dimanches, à la même heure, il faudrait vous y faire. Les hommes fantasques allaient prier, ce matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle de bonne foi, poussée par la ferveur de son âme croyante. Mais votre maître, ô bons et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de votre maître vénérable, dispensateur souverain des pâtées et des sorties, si vous aviez pu deviner qu'il vous laissait cruellement au jardin dans l'unique intention d'aller contrefaire le repenti, et se donner en spectacle? O jolis êtres ingénus, vous lui ferez accueil sans rancune, à votre maître difficile à comprendre, quand il reviendra de sa messe: vous le bousculerez joyeusement, vous le regarderez de vos yeux tendres, et en vérité il aura malgré tout mérité ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi, ô cœurs honnêtes, ô bêtes charmantes!

Dans l'église, je me suis placé en l'un des bas-côtés, près de la porte. Yvonne ne tourna pas une fois la tête: eût-elle été seule, qu'elle ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse passait l'inspection, en revanche: elle prétendait apparemment savoir si chacune ou chacun suivait bien l'office, et si quelque impertinente ne serait pas venue, par hasard, avec un chapeau trop simple, une robe d'un ton trop net ou une figure d'une beauté trop indécente. Il y a en effet un protocole pour le dimanche matin, auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse en connaissait les moindres nuances.

Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes que cette vigilante fidèle m'avait aperçu.

Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant l'église, Thérèse écoutait pourtant la messe avec piété, et ne se fût pas scandaleusement retournée pour constater jusqu'à quel point je m'inclinais au moment de l'élévation: mais bientôt après, en s'asseyant de nouveau, elle s'assurait rapidement de ma contenance, et je dus lui causer un extrême dépit en me retirant un peu avant l'_Ite, missa est_, car elle eût probablement observé avec dilection si je me signais ou non, si je prenais de l'eau bénite, et de quel air, et si j'avais enfin, en descendant les marches du perron devant l'église, cette physionomie correctement paisible, non moins que discrètement allègre, qui a sa place aussi dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je par hasard faire de la fantaisie, tout nouveau et jeune paroissien que j'étais?... Oh! non.

Je suppose que la surprise de Thérèse fut extraordinaire, et qu'elle dut, après la messe, se répandre en commentaires sans fin. Yvonne l'a-t-elle écoutée distraitement, ou en proie à quelque espoir secret, sinon à de la méfiance au contraire? Je ne sais, et rien n'a pu me le laisser soupçonner, ce jour-là ni les suivants. Au déjeuner, elle se montra indifférente et lointaine, comme à son ordinaire. Elle ne fit même pas semblant de ne pas m'avoir vu à l'église.

--«Tu as entendu, me dit-elle tranquillement, le sermon de M. le curé. C'est un saint homme, mais il n'a pas le don de la parole. Il se répète, et sa phrase a souvent bien du mal à venir au bout. J'espère qu'une autre fois tu entendras M. l'abbé Duregard. Notre ami prêche très bien, c'est l'avis général.

--J'irai tout exprès.»

Sur quoi, un silence, et l'on parla d'autre chose. Thérèse elle-même n'ajouta rien: elle réprimait cependant cent allusions diverses. La curiosité l'eût tuée. Sa figure informe brillait de satisfaction comme d'étonnement: mais la réserve, la froideur d'Yvonne la glaçaient.

Le dimanche suivant, je fus encore à la messe, pris fort bien l'eau bénite, et fis parfaitement tout ce que je devais faire. Le regard de Thérèse changea dans la semaine: il s'éclaircit positivement. Je m'en sentais même touché. Il s'en fallait pourtant qu'Yvonne s'apprivoisât; mais quoi! allais-je manquer de patience, ainsi qu'une femmelette nerveuse, au début à peine de mon entreprise? Allons donc, j'étais plus robuste.

Un jour, je rencontrai Thérèse seule au jardin. Elle caressait Marsyas, et même--malgré ma défense--lui avait apporté des friandises. Le beau chien cependant, ayant savouré ces miettes délectables, agitait fort négligemment sa longue queue: cette dame peu agile, qui jamais ne le menait en forêt non plus que jouer sur la pelouse, lui inspirait une sympathie toute alimentaire, et pleine d'un secret mépris. Quant à moi, il en allait bien autrement, et Marsyas s'arrondit à ma vue, appelant aussitôt Marion qui sortit du chenil:

--«Comme ils vous aiment! fit Thérèse gracieusement.

--Pourtant je leur impose souvent d'affreuses déceptions. Je les abandonne, je sors sans eux. Dimanche matin, ils ont hurlé pendant un quart d'heure. A cent mètres d'ici, je les entendais encore.»

Si Thérèse n'eût été qu'une enfant de seize ans, toute frêle et effarouchée, j'écrirais qu'elle rougit d'émoi en même temps que de plaisir à ces mots. Du moins baissa-t-elle les yeux, et me dit:

--«C'est quand vous avez été à la messe?»

Après quoi, elle ajouta, craintive:

--«Est-ce que vous irez aussi dimanche prochain?

--Mais oui.»

Toutefois elle avait si évidemment quelque chose à exprimer encore, quelque chose qui lui semblait embarrassant, ou intimidant à l'excès... Je l'aidai.

--«Eh bien, voyons, Thérèse, qu'y a-t-il donc? Parlez. Est-ce que je vous fais peur?

--Mon Dieu... c'est que dimanche prochain, voilà... nous avons une grande fête.

--Oui, c'est l'Assomption, je le sais.

--Et alors, puisque vous irez à la messe... ah! c'est vous-même qui l'avez annoncé...

--Allons, c'est entendu. Cela vous contrarie, peut-être?

--Non, juste ciel!... Seulement, est-ce que... oh! pour ce jour-là seulement!... est-ce que vous ne pourriez pas... revêtir votre uniforme... oui, enfin, venir en tenue à la grand'messe de l'Assomption?...»

Thérèse s'arrêta, interdite et sans voix. Quant à moi, je lui promis ce qu'elle voulut. Les dévotes virent mon uniforme vert et gris, et en jasèrent longuement. Il me faut même noter que je surpris une ou deux fois, pendant le déjeuner, les yeux d'Yvonne arrêtés, furtifs et un peu effarés, sur ce costume inaccoutumé. Certes elle ne me posa, à moi, nulle question: mais elle s'interrogea beaucoup, à ce qu'il me parut.

Tiberge passait toutes ses journées au Bois de Boulogne, entouré de sa cour, entendez sa mère, la petite nurse, la nourrice, le chauffeur, l'auto, la voiture pliante, un matériel considérable de campement, et moi-même enfin, qui venais parfois vers quatre heures. Si j'avais payé de mes deniers tout ce luxe--et comment l'eussé-je fait?--j'aurais peut-être pu me prendre, à la rigueur, pour une manière de consort: mais à la vérité, c'était plutôt le chauffeur qui eût figuré dans ce rôle. On le consultait touchant certaines difficultés d'ordre topographique; il représentait, au moins durant les trajets, le pouvoir exécutif, il logeait dans la place, portait un dolman d'une coupe «militaire fantaisie». Ajoutons qu'il était paisible et jovial. Au contraire, j'arrivais de loin, moi, pressé, hâtif, plus ou moins soucieux, je ne servais à rien. La marquise Gianelli m'accueillait avec une sereine négligence: quand Tiberge était là, il n'y avait d'important que les mouches, qui eussent pu le gêner.

Toutefois, le petit ne se trouvait pas toujours présent. On le rentrait, on l'endormait, et parfois le soir d'été venait, au son monotone et voluptueux de la pluie sur les branches, ou dans le muet cantique du crépuscule, déjà trop court. C'était l'heure du dîner: de loin en loin, dans Paris déserté, les fenêtres ouvertes s'éclairaient. Je baisais la main de Marie:

--«Au revoir, amie heureuse.

--Au revoir. A demain!»

A ces mots, je parlais de téléphone, d'affaires à régler, d'une tournée en quelque canton lointain, des nouvelles du petit.

--«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer ton train. C'est la vie...

--Que veux-tu dire?

--Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles. Au revoir.»

«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le savais bien: «Tu ne m'aimes plus, tu te lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je me mettais presque le couteau sous la gorge pour lui témoigner tant de froideur?

En outre, ce «pas grand'chose» exprimait, à la russe cette fois, et je ne l'entendais pas moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais qu'est-ce que ça fait, après tout? Tu m'as donné un fils, je ne voulais que cela. Je t'ai choisi parce que tu étais sympathique et d'un bon modèle. Maintenant, tu peux bien t'en aller, François Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand j'aimerai à être aimée, je pourrai trouver ailleurs des athlètes bien réguliers, ou, si j'ai ce caprice, de grands artistes m'adoreront, quand ce ne serait que mon poète, un jour, qui sait?... D'ailleurs, j'ai Tiberge, et je suis riche. Non, tu ne représentes pas grand'chose, mon petit forestier français. Le maréchal mon aïeul m'eût bien grondée peut-être, de t'avoir choisi, ainsi que l'Empereur grondait sa sœur merveilleuse Pauline Borghèse, lorsqu'elle s'était laissée aller à quelque nouvelle escapade...»

Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je pressentais ces paroles, comme si elle les eût effectivement prononcées devant moi, et que j'en demeurais tout palpitant de désespoir et d'angoisse, une fois sa porte fermée?

Je demeurais assez rarement auprès d'elle, maintenant, passé huit heures du soir. Une fois pourtant, le crépuscule était si mauve, si moelleux et si chaud, que Marie me demanda: «Reste. Tu t'excuseras.»

Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse blessée, à la fin, ce que surtout je voulais éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes au Bois. Nous avions choisi le coin le plus secret, presque un bosquet, dans un restaurant à tziganes: mais à peine si l'on entendait ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait en retournant doucement les feuilles. Nous avons commandé des mets légers, et un joli vin d'or: notre fête galante commença très bien.

Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement, de Stéphane Courrière: il le fallut pourtant, ce soir-là, car les journaux annonçaient la mise en répétition de sa _Bérénice_.

--«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai tant aimée, cher, cette belle princesse des Juifs. Stéphane en parlait avec une tendresse merveilleuse. Souvent, j'ai cru la voir, portée en litière sur la Voie Sacrée: un cortège d'esclaves hébreux l'entourait, et elle avait les yeux fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait comme un iris. Stéphane dit qu'elle eût été bien redoutable dans un harem.

--Mais je croyais que l'héroïne de la pièce était Madame Henriette, la belle-sœur du Grand Roi?

--Sans doute, la scène se trouve à Versailles, et la vraie Bérénice n'a que faire ici. Elle n'est qu'un symbole. Pourtant, on verra Corneille et Racine, et aussi des nymphes et des bergers, des précieuses et des guerriers, que sais-je encore! Du moins en était-il ainsi naguère. Ce n'est d'ailleurs pas mon secret, et je ne dois souffler mot de cette _Bérénice_, sinon pour souhaiter son succès... Et donc, tu le souhaites aussi, n'est-il pas vrai? Tu n'es pas jaloux, maintenant? Cher, un jaloux, ah!...»

Et elle chassait de sa main déliée, semblait-il, des vapeurs offensantes, une fumée horrible.

--«En effet, pourquoi jaloux, répondis-je? Le passé est mort, et moi-même n'ai que trop d'autres sujets de trouble. L'apothéose de _Bérénice_ n'a d'ailleurs pas besoin de mes vœux, que je forme de grand cœur: le succès ne fait pas question.

--Stéphane a de grands ennemis. Son mariage manqué avec la Clarke lui cause du tort.

--Il n'épouse plus l'infante?

--Euh... cela traîne et languit, cela échouera, et l'on se moque. Isabelle Rameau et Henri Berri du Jonc, qui étaient à Deauville et à Dieppe, m'ont dit que l'on se moquait. Si Stéphane avait réussi, ce serait une alliance diplomatique et adorable, cher. Comme il n'aboutit à rien, c'est un projet ridicule, maladroit, et même déshonorant. Il est du reste réellement affreux, ce projet... Mais _Bérénice_ contient des mots qui arrêtent le cœur.»

Un silence. La brise, les feuilles: l'orage montait. Marie leva sa coupe, et but.

--«Il fait chaud, François, donne-moi la main. Tu trembles?... Sais-tu ce que nous devrions faire? Isabelle Rameau a invité Tiberge à venir chez elle, dans son château de Grainville, près de Louviers.

--Avec toi, Marie, peut-être?

--Avec nous, si tu veux. Installe-toi pour huit jours, quinze jours à Grainville. Ne devais-tu pas prendre tes vacances en septembre, justement? Isabelle sera contente. Nous verrons là poindre l'automne. Nous chasserons, nous passerons ensemble toutes les journées... Dieux! ce coup de vent! Nous reviendrons sous une trombe d'eau, tout à l'heure, heureusement que nous avons l'auto... Allons, est-ce convenu? J'écris à Isabelle?»

Hélas! il me fallait donc encore refuser. Coûte que coûte, je fournis la plus pauvre excuse, et tandis que Marie tenait encore ma main frémissante:

--«Je ne puis quitter Chantilly, cette année. Non, en vérité. Je suis trop patraque, trop mal en point.

--En voici la première nouvelle.

--Je ne t'en ai rien dit jusqu'ici, par gêne et par discrétion. Mais chaque matin, comme chaque nuit, je suis saisi de vertiges et d'angoisse, de fièvre, de maux de tête insoutenables. Un rien m'attriste pendant des heures et me hante. J'ai vu mon ami le docteur Marbois: il a parlé de neurasthénie et de soins urgents, dont le premier serait d'éviter le surmenage, et jusqu'à la plus légère fatigue. Dans ces conditions, le déplacement de Grainville, non: faire des frais continuels d'amabilité, d'esprit, une conversation perpétuelle avec la maîtresse de maison, non, non!»

A la lueur des petits abat-jour roses, Marie me regardait avec beaucoup plus de dédain encore que de dépit. Un vague éclair qui eut lieu très loin, on ne savait où, peut-être en rêve, parut cependant délivrer en elle la bête captive. Je n'entrevis celle-ci qu'un instant, mais face à face:

--«Je te plains, fit-elle d'une voix qui ne chantait presque plus. Il est fâcheux d'être malade, et plus fâcheux encore de se sentir déchu. Stéphane, tiens, malgré ses cheveux gris, sait toute l'année tenir à jour une correspondance immense, faire ses visites, poursuivre de longs projets très nuancés, courir de tous côtés, parler, lancer mille épigrammes, se maintenir léger et pimpant, et nous donner ses chefs-d'œuvre en même temps. Il est doué.»

Elle agitait ses doigts pointus, ses griffes.

Me regardant aux yeux, elle déclara encore: «C'est vrai que tu n'as plus bonne mine.»

Autrement dit: «Tu as baissé de valeur, mon garçon. S'il fallait te revendre, j'y perdrais.»

Mais n'importe, je pardonnais à Marie ses paroles cruelles: ne les avais-je pas provoquées? N'avais-je point déçu et joué vilainement cette maîtresse tant aimée, devant qui j'eusse voulu vivre prosterné? Ainsi le lazzarone des quais de Naples qui, ayant donné des sous faux à la «Santissime» qu'il adore, lui pardonne secrètement ensuite tous les fléaux dont elle l'accable, la maudite!

L'automne n'est d'abord qu'un sourire un peu plus triste du ciel. Puis tout s'attendrit, et la nature s'abandonne, comme Phèdre frappée d'amour. Une feuille se détache et tournoie, les autres suivront...

--«Voici la mauvaise saison, dit l'abbé Duregard.

--Pourquoi mauvaise? L'automne produit des fruits, des crépuscules et des émotions: nous inaugurons la période des troubles. Quand les bois se rouillent, les cœurs battent plus vite, et vous savez bien, vous qui avez des pénitentes, que les chemins tapissés d'or mènent à la perdition. C'est-à-dire que tous les confessionnaux devraient être enguirlandés de feuilles mortes et de vigne vierge.

--Dans les paroisses riches, il est vrai que l'automne met les âmes en péril, et je ne sais pourquoi.

--On fait de la langueur, comme on fait en hiver de la bronchite.

--A condition pourtant qu'on ait des rentes. Votre langueur est un luxe, que les petites gens ne se permettent pas. Tenez, voici, de l'autre côté de ce mur, la maison du garde Fary, qui a six enfants et dont le beau-père a filé, emportant le magot du ménage: allez donc demander à ce brave garçon s'il est sensible à la ronde des feuilles, ainsi qu'on dit. Mme Fary mouche ses mioches et leur distribue des taloches, avant de regarder si la brume est grise ou bleue sur son potager. Et le père Duche, qui couche dans la forêt, le croyez-vous occupé d'autre chose que de savoir s'il fera froid et s'il y aura de la boue, le soir venu, sous le viaduc où il a établi son domicile en plein vent?

--Ce vieux faune n'est pas un être humain: c'est une bête du bois, et presque un arbre.

--Pas plus que le père Duche, aucun paysan, croyez-moi, n'est sensible à ce fameux charme de septembre ou d'octobre. On n'éprouve ces sentiments de première qualité qu'à partir de 6.000 francs de rentes minimum.

--Vous n'aurez donc jamais eu à confesser de pauvres filles que les vendanges auront troublées?

--Oh! les vendanges! Pourquoi pas aussi les premiers labours? Non, allez, il n'y a pas aux champs de défaillances si compliquées. Tant qu'on ne songe pas à faire des bouquets en mariant des fleurs aux feuilles mortes, la faute peut être grave, mais la malice petite.

--Bref, le péché commence à la rose d'automne.

--Apparemment. Et je vous assure qu'hors certains arrondissements de Paris et quelques lieux de villégiatures, la somme des tristesses, des inquiétudes et des fautes demeure égale--hélas!--en toute saison.

--Vous m'en voyez plus que surpris.»

Nous devisions ainsi dans le parc, et à ces mots nous traversions, l'abbé Duregard et moi, un vaste et rond carrefour que surveillaient, du fond de leurs niches, quelques bustes de marbre. Les bosquets n'étaient plus verts, mais tigrés, sinon tout à fait roux, et ces têtes de marbre et de mousse semblaient me dire: «Eh bien, nous t'écoutons, nous te guettons... Sans doute, nous garderons ton secret, mais oseras-tu bien parler comme tu veux le faire?...»

Je repris: «Certes, mon cher abbé, vous m'en voyez très surpris. J'aurais cru que l'automne eût jeté chacun en toutes les tentations, et au besoin dans l'angoisse. Mais c'est probablement raisonner comme ces enfants qui jugent le monde en faiblesse, parce qu'eux-mêmes ont un rhume ou mal à la tête.»

L'abbé me parut hésiter un instant. Puis je pense qu'il prit son parti, et me regardant bien en face, de ses yeux intelligents et rudes:

«--Vous souffrez donc beaucoup, mon ami?

--Oui... beaucoup.

--Vous parliez d'angoisse...

--Elle m'étreint! Je me sens comme déchiré. D'une part il y a tout ce que j'aime, d'autre part tout ce que j'ai aimé. Cette torture devient au-dessus de mes forces.

--Il y aurait un refuge. Je vous dirais: Celui qui console toujours ne s'est jamais refusé à qui l'appelait de toute son âme... Mais vous n'avez pas la foi.

--Je n'en sais rien!»

L'abbé s'arrêta, presque tremblant. Son regard me perçait, me fouillait, me brûlait comme une flamme, comme le regard même de ma propre conscience. Je me raidis sous ce feu ennemi, et ces mots ne me sont pas sortis spontanément des lèvres, mais je les y amenai un par un, ainsi que des captifs à peine liés et encore frémissants du combat:

--«Je n'en sais rien!... Le doute le plus poignant m'assiège depuis un mois. Vingt fois j'ai cru que Dieu m'avait parlé. Vingt fois une voix de l'enfance m'a crié tout bas: Agenouille-toi, le salut est là!... J'éprouve souvent une émotion puissante, immense, il me semble que la Grâce m'environne, sinon qu'elle m'ait touché...»

Mon ami se taisait. Il avait maintenant la tête penchée et les mains dans les manches: il était le prêtre, et il méditait.

Au bout d'un instant: «Voici, fit-il, il n'est qu'une voie qui s'ouvre à vous, et même il faut dire: à nous. Je peux bien vous l'avouer maintenant: depuis nombre de semaines, votre salut est le sujet quotidien, et mieux, continuel, de mes pensées et de mes prières. Je connais, ou je prévois peut-être quelque infime partie de vos chagrins, que je devine cruellement lourds, mon pauvre ami; je crois aussi discerner assez, avec l'aide de Dieu, quel est votre devoir, redoutable, et qui sait? déchirant... N'en doutez pas, la Providence prendra pitié d'une épreuve si longue. D'autre part, je sens--et avec quelle pieuse et tendre terreur!--que Dieu vous sollicite: c'est donc que déjà vous l'avez retrouvé... Les mots me manquent ici pour exprimer mon attente, mon espoir: j'ai tant demandé au ciel que votre cœur s'ouvre tout grand à la belle lumière!... Mais je ne saurais vous parler dans ce parc et parmi ces statues, vous parler du moins comme je veux, ni comme je dois le faire. Quant aux douloureuses vicissitudes parmi lesquelles vous vous débattez, il en est, vous le savez, que je ne puis entendre qu'en confession... Eh bien, voulez-vous que nous nous séparions à cette place? Nous irons chacun de notre côté, moi priant pour vous avec plus de ferveur que jamais, et vous restant avec vous-même, et avec Dieu: puis, demain ou après-demain, vous viendrez me trouver à l'église, et c'est le pasteur spirituel alors qui vous écoutera... Vous vous serez longuement interrogé, et vous aurez déjà--qui sait?--fléchi sous la Grâce divine... Eh bien, le voulez-vous?...»

Une émotion réelle m'avait saisi, à voir l'abbé vraiment frissonner d'anxiété. Une fois de plus j'admirai cet homme modeste et fort, tout embrasé de piété, et qui tendait si ardemment vers son idéal, très saint, très haut... Quant à moi, je visais aussi le mien, très pur et très net: et je voulais l'atteindre!

Je pris la main de l'abbé Duregard, et la serrai avec une gratitude infiniment affectueuse: et nous nous quittâmes, ainsi qu'il le voulait, au milieu du grand parc.

--«Au revoir, fit-il, je vous attends là-bas.»

Il suffisait. Qu'était-il besoin d'ajouter la question que je posai alors? Ne savais-je pas ce qu'allait répondre l'abbé?... A merveille, au contraire, et j'imagine que seul un dernier sursaut d'orgueil, sinon de sottise, me contraignit, vraiment presque malgré moi, à demander puérilement:

--«Je devrai, n'est-ce pas, réciter le _Confiteor_, avec... avec tous ses articles de foi?»

A cette phrase, l'abbé tressaillit. Puis, de sa voix un peu rauque, impérieuse et grave, il prononça:

--«Certainement, et de tout votre cœur.»

Pourquoi n'a-t-il pas dit: «Comme de tout votre esprit»?... Il n'y songea point, sans doute, ceci suivant cela.

Après quoi, je le vis s'en aller, les épaules carrées, le pas sonore, de la démarche d'un soldat sans reproche qui s'est bien conduit. Son visage seulement se tournait vers le sol: c'est qu'il priait.

Et je demeurai...

Mais le long de ces charmilles où le mol automne chantait, je ne pensai qu'à Marie, qu'à Tiberge, qu'à Rome, qu'aux jardins d'Este ou de Frascati, orfévris par septembre, octobre... Je rêvais à mon petit: «Aura-t-il plus tard, pensais-je, l'accent bien français?»

Et ma confession prochaine, et ce _Confiteor_?... Bah! c'était depuis longtemps tout réfléchi.

Quand la reine de Saba s'en fut trouver l'ermite Antoine, des parfums la précédaient, puis des coureurs, tout un cortège.

Lorsque Stéphane Courrière revint à Paris, après sa longue absence, il eut des coureurs innombrables qui l'annoncèrent en tous lieux, à savoir les journalistes; et son escorte était le souvenir sonore de mille et mille vers, et sa gloire chatoyante, et son prestige bigarré.