Le fourbe

Part 13

Chapter 133,729 wordsPublic domain

Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit, en somme, devait également juger l'abbé.

Le mois de juillet n'arrivait pas encore en son milieu, qu'un soir, avant l'angélus, j'en venais à dire en présence de M. Duregard:

--«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence profonde pour les attachements coupables. Le premier mouvement poussant quiconque aux genoux d'une femme peut être blâmé, certes. Mais ensuite, par quels liens noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé! Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait le faire sans briser une âme qui ne comprendra rien à ce châtiment. Certaines brutalités semblent bien hasardeuses pour une conscience un peu réfléchie. Il y a parfois la tendre innocence des enfants, dont on se voit responsable, et leur sourire, qui arrête tout. Le devoir n'est pas aisé à discerner. Vous avez dû parfois connaître, en confession, combien on souffre parmi de telles angoisses, et comme le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent besoin d'un conseil et d'un ami!»

Pouvais-je parler plus clairement? D'autant que ma peine, hélas! n'était que trop certaine, et que l'émotion dont tremblait ma voix ne mentait pas, cette fois!

D'autre part, il eût été gênant que je me fusse montré plus explicite devant M. l'abbé Duregard, qui venait familièrement chez moi, et dînait à ma table sous le regard toujours triste d'Yvonne. Il ne m'eût même point permis de pousser davantage ma confidence: car le prêtre seul, ici, pouvait dorénavant m'écouter dans le mystère du confessionnal, et si j'éprouvais tellement le besoin d'un conseil... Les prières toutefois nous séparaient--du moins, l'abbé le croyait.

Comme l'août naissait, je nommais déjà celui-ci «mon cher ami». Lui-même me convoquait à nos promenades. Je crois qu'il eût alors volontiers tenté de me convertir. Peut-être impatienté que je fisse grand état de connaissances artistiques ou littéraires qu'il était loin d'avoir, ou peut-être afin de me convaincre--car tout arrive--par le prestige de l'esprit, il me conseillait certaines lectures des maîtres de l'Église: ce qui se nomme des lectures pieuses.

Or, pour tout avouer, je ne faisais qu'entr'ouvrir les livres qu'il m'apportait ainsi. Rien au monde ne m'ennuie, ne m'est plus indifférent, et au besoin ne m'irrite comme une lecture de ce genre. La théologie m'échappe, la piété ne s'adresse pas à moi, et tout le reste me semble vague. Après un instant de plaisir très vif que m'auront causé le ton inimitable des écrivains religieux, leur allure sublime, leur éloquence nombreuse, leurs précautions et leur exquise politesse--je parle des meilleurs--je me fâche presque aussitôt à ne rencontrer rien de précis en tant de pages. Ne fût le respect, je laisserais là l'ouvrage sans en tourner seulement deux feuillets. Cependant j'en parcourais au moins un chapitre, et nous en causions, l'abbé et moi. Nous feignions--lui moins que moi, mais n'ayant pas goûté aux plaisirs adorables des Muses, connaissait-il bien toute son illusion?--nous feignions donc tous deux une gratitude confidentiellement attendrie envers l'écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure, inaccessible aux esprits hâtifs, brusques ou futiles.

Une fois, tout en marchant dans l'étroite sente d'Avilly, entre deux cloisons de verdure, je m'arrêtai net, et déclarai soudain à l'abbé:

--«Je ne suis séduit que par les jansénistes. Convenons-en, je me sens près d'eux, près d'eux seuls.»

M. l'abbé Duregard était un gaillard solide et carré, comme les ouvriers dont il descendait. Seule, la vive lumière de ses yeux si intelligents purifiait son visage rustique. Il me souvient qu'il a croisé tout à coup derrière le dos ses mains mal équarries, en m'entendant parler ainsi des sombres jansénistes, moi, un homme dissipé, après tout, et dont la vie offrait certain scandale, si l'on voulait se montrer austère.

La sente que nous suivions côtoyait un parc français, jalousement clos: à travers les grilles moussues, l'on apercevait des charmilles, des ronds-points, des statues bocagères, une vallée pour nymphes et sylvains. C'était un lieu précisément où évoquer très bien, par un crochet de la pensée, Port-Royal et les grands Messieurs: mais je ne sais si l'abbé saisit cette réminiscence fugace et, avouons-le, historique plutôt que naturelle. Il paraissait seulement surpris, et même frappé:

--«Vraiment, observa-t-il, je n'aurais pas cru qu'une doctrine si hautaine, quoiqu'elle eût été soutenue par des saints, eût de quoi séduire...

--Un mécréant frivole.

--Pourquoi frivole?... Enfin vous me voyez un peu étonné.

--A tort. Il y a dans la foi janséniste un grand attrait de beauté. Se proclamer si fort aux pieds de Dieu, que les œuvres mêmes, celles-ci fussent-elles les plus hautes, ne seront rien pour le salut, hors de la grâce--quelle sublime attitude dans l'humilité chrétienne, mon cher abbé! C'est une doctrine héroïque et princière, c'est la foi dangereuse, la religion périlleuse et altière du risque!

--Et de l'orgueil, peut-être.

--Oui, peut-être... Aussi bien, ce qui m'attire, dans le jansénisme, vous le confierai-je? c'est le rôle tout-puissant qu'y joue la grâce divine. Mon cher abbé, je suis non seulement préoccupé, mais positivement hanté par cette question de la grâce. Il y a là une puissance qui écrase. La grâce qui brusquement et irrésistiblement se manifeste... Mystère admirable!»

Je ne gagerais pas que l'abbé n'eût point prié pour moi tout particulièrement, ce soir-là.

Je ne dis pas non plus qu'il n'ait jamais pressenti quelque soupçon d'énigme, parfois, dans mon cas. Encore un coup, l'abbé Duregard était très clairvoyant et d'imagination courte, donc difficile à abuser. Mais quoi! il était aussi grandement pieux. Les bonnes volontés, a-t-il sans doute pensé, viennent à Dieu par toutes les voies, et même par les pires: prenons toujours cette âme-ci, la Providence y verra clair.

Admettons que ma conversion eût paru miraculeuse à cet esprit paisible. Et supposons qu'il se soit rappelé en secret le grand mot de Montaigne: «Quant aux miracles, je n'y touche jamais...»

Une après-midi, ma surprise fut grande en arrivant chez la marquise Gianelli. Depuis quelque temps, je m'imposais de m'y montrer un peu moins assidu. Chaque matin, je m'éveillais abattu et contraint: le jour me pesait. Quelque chose, ou plutôt quelqu'un me manquait: Marie... J'aurais voulu l'avoir là sans cesse, m'asseoir contre elle, dans l'ombre savoureuse et comme précieuse, qui s'allongeait à ses pieds ainsi qu'un grand lévrier bleu. J'eusse tremblé de joie à l'espoir de sentir, au cours des nuits silencieuses, s'élever son souffle léger tout près de mon bras. Quel émoi, si je l'eusse rencontrée en sa chambre ou la mienne, dans le désordre du saut de lit, les cheveux en tempête sur les yeux, pareille au jeune Bonaparte après le passage d'Arcole! J'imaginais le toucher si doux de son épaule ou de son cou, sur quoi fût au hasard tombée ma main, ainsi, en rêvant, le matin...

Or, dans la minute même où mon tourment était le pire, il me fallait songer aux discours que je tiendrais afin justement de sembler moins irréfléchi dans ma tendresse, aux gestes de prudence dont je ferais à mon amie la mélancolique surprise... Comme si j'eusse exprès taché d'encre ou de poussière mon pourpoint de cavalier servant!

Marie n'était-elle pas également la mère de notre enfant?... Et avec quelle passion elle le soignait et l'adorait, mon fils!... Pourtant j'habituais mes lèvres à prononcer déjà: «Mon fils illégitime.» Je dirais un jour, et peut-être devant elle: «Mon bâtard.» Je parlerais d'adultère, de scandale et de communion pascale. Peu à peu, je m'entraînais à bien penser. C'est de cela encore que je souffrais, sitôt les yeux ouverts, dans l'accablement de chaque réveil, le regard envolé vers le riant souvenir de Tiberge--et fixé sur le portrait de la petite absente qui, du fond de son cadre couronné de buis, me faisait signe, elle aussi, avec ses pauvres lèvres au fusain et ses yeux de papier.

Une après-midi, donc, alors que sous des prétextes--mais on a vu pourquoi--je n'avais pas sonné depuis trois jours, sinon quatre, à la porte de la marquise Gianelli, je demeurai fort étonné en pénétrant dans le jardin de poupée qui cachait cette demeure en miniature. Un son de mandoline, en effet, sortait de la maison par les fenêtres ouvertes... Bizarre!

Mais plus étrange encore que ce concert imprévu fut le spectacle qui m'attendait au salon. Tiberge était là, rose et ahuri, ornant les genoux de la nourrice. A côté de celle-ci, sur une chaise basse, se tenait la petite nurse, Frida, ses mains gentiment croisées sur sa jupe d'alpaga beige, et semblable, avec son col et ses manchettes rabattus, à la plus sage élève du couvent, dans la classe des grandes. En face, un guitariste et un mandoliniste bourdonnaient d'accord. Près d'eux se tenait un mince éphèbe rasé, aux cheveux comme laqués et rejetés en arrière, et au teint mi-bronzé, mi-verdâtre: celui d'un jeune conquistador qui se fût perdu l'estomac dans les grands bars. Ce jeune homme était mis avec une recherche singulière: un vrai compère de revue. Enfin, au milieu de la pièce, Marie-Dorothée en personne, vêtue d'une exquise robe blanche, brodée de fleurs orangées, dansait le tango avec un monsieur qui souriait sous ses deux centimètres réglementaires de moustache: et je reconnus sans peine en ce dernier le visage populaire de M. Henri Berri du Jonc, notre dandy national.

Qui ne connaît Henri Berri du Jonc? On demandera peut-être ce que c'est qu'un dandy. On ne sait pas. Ce mot-là court les journaux. Quand un monsieur s'habille avec étude, et n'est cependant pas très riche, quand il n'a ni chevaux de course, ni chevaux de polo, ni yacht, ni grandes chasses à tir, ni grosses automobiles, quand il s'adonne seulement aux sports pas trop chers, qu'il ne craint pas de faire des visites, et qu'avec cela il lit un livre de temps en temps, on déclare que c'est un dandy. Les gens de lettres se donnent un grand air de désinvolture en usant de ce terme qui, imprimé, ne fait pas si mal, mais qui dans la réalité ne correspond à rien que de vague. Ainsi, l'on qualifiait de la sorte Henri Berri du Jonc, parce qu'on le rencontrait toujours ganté. Avec cela il était on ne peut plus «ancienne France». Par goût de la plus vieille tradition, il avait effacé les deux _y_ de son nom, Henry Berry, et les avait remplacés par des _i_. On l'entendait fredonner _Pauvre Jacques_, et des couplets de Béranger... Quel dandy!

Néanmoins il était légendaire dans les revues de fin d'année, où il personnifiait l'élégance et le bon ton. Marie, en m'apercevant, cessa de danser, se mit à rire, et fit les présentations:

--«Je n'ai donc pas besoin, n'est-ce pas, cher, de vous nommer M. Henri Berri du Jonc? Il a la bonté de me faire répéter le tango, que vient de m'apprendre en quatre journées M. Torrez ici présent, mon professeur.»

Adolfo Torrez inclina froidement, et à peine, son visage aux cheveux bleus: se figure-t-on qu'un homme aussi considérable, dont le temps valait un prix fou, allait imprimer des plis à son étui-jaquette en commettant des gestes empressés ou précipités? Adolfo Torrez, professeur de tango, maxixe et autres danses du jour, donnait les leçons les plus chères de Paris: c'est dire qu'il n'avait pas de saluts à perdre.

Tout au contraire, Henri Berri du Jonc m'avait déjà serré la main avec une chaleur affectueuse: la cordialité a beaucoup d'allure, ainsi qu'en témoignent les plus grands seigneurs. L'œil étincelant--le panache, le sang!--il me disait d'une voix de théâtre, aussi bien timbrée que brillamment insignifiante:

--«Vous le voyez, monsieur, nous travaillons notre menuet. Car danser le tango comme la marquise Gianelli, c'est véritablement danser un menuet, un de ces menuets pimpants que nos spirituelles aïeules savaient rendre si ravissant, si fringant, si...

--M. Berri du Jonc est un poète, fit gaiement Marie.

--Oh! madame, quelle ironie! Je ne suis, malheureusement, qu'un pauvre diable: mais j'avoue que j'adore la danse, à condition qu'elle conserve cette élégance, ce cachet, ce... comment dire cela?...

--Ce je ne sais quoi.

--Voilà! Vous avez trouvé le mot: ce je ne sais quoi du temps jadis, qui avait tant de charme à Versailles, au Louvre, dans les Trianon... Ah! le je ne sais quoi de France--et Henri Berri du Jonc faisait claquer ses doigts--voilà le trésor que nous ne devons pas laisser perdre! Or le tango me semble une danse triste...

--C'est une danse volouttoueuse, corrigea sévèrement le jeune professeur, mais volouttoueuse pas dans les gestes, jamais dans les gestes: dans l'intention seulement elle est, si on y pense, et on ne doit pas y penser. Le tango n'est pas triste. D'ailleurs, on vient de le recevoir en Angleterre. Lady Fonsburn et lord Perham le dansent aussi bien que moi. Et tout Londres veut maintenant l'apprendre.»

Argument sans réplique, on le sentait, dans l'opinion du petit Argentin... Berri du Jonc, avec un air de galanterie éclatante, répliqua en affirmant que la marquise Gianelli seule, ou l'une des seules, avait rendu au pauvre tango ce... ce je ne sais quoi, décidément, dont nos pères, moins sombres que nous...

Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis, après le thé, et Tiberge remporté dans sa chambre, je demandai à Marie depuis quand elle avait appris le tango.

--«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire depuis quatre grands jours.

--Trois.

--Quatre, François. Je les ai donc fort bien comptés.

--Et fort bien employés.

--Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas trop mal. Tout dépend pourtant de la façon dont on s'y prend. S'il ne s'agit que de chalouper... Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant de mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper ça sans cérémonie, ce n'est pas difficile, bien sûr. Guère compliqué non plus, de l'esquisser à la façon des gens si empesés, vous savez, et qui dansent sans danser... Moi, j'ai voulu arriver à la perfection, en quatre journées. Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc qu'il vînt m'essayer. Il est venu. Je donnerai un dîner pour le remercier.

--Pour le payer.

--Oh! il ne faut pas faire des mots cruels sur lui. D'abord, c'est à la vieille mode, les mots cruels. On se moque tout doucement, maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du Jonc. N'est-ce pas que cela n'allait pas mal, avec lui? Et avec Torrez? Il fait mieux valoir la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur du monde: et il le sait! Notre travail n'était-il pas bon?»

Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail! Que d'aisance, que de souplesse, quelle lenteur légère, quel rythme puissant et néanmoins si discret, quelle langoureuse précision, quelle espèce de modération passionnée! J'en voulais au tango de ce que je l'ignorais, et de ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce qui représentait une embarrassante et fastidieuse étude, pour quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y reconnaissais toutefois une grâce assez étrange, ni trop, ni trop peu inaccessible, qui convenait admirablement à nos contemporains entreprenants et pressés. Or il est certain que Marie se jouait parmi toutes ces figures chorégraphiques comme une allégorie de la Danse en personne...

Cependant, je me scellai les lèvres, et me jurai de ne point le lui dire. Il entrait dans mon caractère nouveau de haïr toute fantaisie, non moins que tout mouvement de jeunesse: et je déclarerais dorénavant avec un sourire châtié que le tango, par exemple, était une manière de frénésie à laquelle, en Argentine, on se livre après boire... Aussi bien étais-je à demi sincère, ayant le cœur douloureusement serré en constatant que peu à peu l'étranger, qu'autrui, que «l'ennemi» enfin, semblait investir la marquise Gianelli, et la maison où reposait mon fils--et le sien.

--«L'important, poursuivit-elle, c'est de ne point se tortiller comme une grosse gitane, et en même temps de ne pas circuler niaisement, presque sans bouger... Mais cela ne t'intéresse pas, tout cela, homme des bois, homme sauvage.»

Je fis ici mon sourire châtié.

--«J'avoue qu'une femme intelligente, cultivée, raisonnable...

--Une femme de mon âge...

--Enfin, une vraie femme, me paraît, au premier abord, devoir connaître des soucis plus intéressants... Apprendrez-vous aussi la maxixe et la «Très moutarde»?

--Ne boudez pas, François. Ne boude pas... Je ne me suis pas mise au tango comme cela, tout d'un coup, et sans nulle cause. J'avais une raison.

--Bah!

--C'était pour amuser Tiberge... Oui, nous avons remarqué, la nourrice, la nurse et moi, qu'il adorait voir danser, et surtout me voir danser. Tu as remarqué, tout à l'heure: pas un cri, pas un pleur, pendant toute la leçon. C'est chaque fois ainsi. On l'amène là, il écoute la musique, il me regarde, et il est très content. Je danse pour lui. Salomé en fit autant sous les yeux d'Hérode. Tiberge vaut bien ce vieux roi de la Bible, je suppose.»

Je demeurai muet. Qui eût songé à cela? Et si Marie dansait devant son fils afin de le divertir, que pouvais-je dès lors y trouver à reprendre? Je sentais bien qu'il en serait toujours ainsi, et qu'elle lui donnerait le bal et les violons durant toute sa vie. Allons, rien de mieux, je n'allais pas lui reprocher de distraire notre petit. Force me fut de trouver quelque autre sujet de déplaisir.

--«D'où connaissez-vous ce Berri du Jonc? De partout? Oui, oui, je sais bien, c'est une relation de «season» parisienne... Encore, passe pour lui... Mais ce petit Argentin de Montmartre, qui doit priser la cocaïne, à voir la mine qu'il a..

--C'est le plus réputé des maîtres à danser.

--Sans doute: il n'en est pas moins curieux de rencontrer autour de la marquise Gianelli, qui inspira les rêves d'un grand poète, cette écume des restaurants de nuit. Il semblerait à peine plus étrange que l'on se mît à jouer du mirliton comme à lancer des serpentins dans votre salon.

--Croyez-vous que cela ferait rire Tiberge?

--J'y songerai.

--Comme vous êtes amer et lugubre, cher! C'est un peu ennuyeux. Cela ne vous réussit guère de ne pas me voir. Entrerez-vous en religion bientôt, donc?»

Cette fois, l'occasion m'était cruellement offerte: je la saisis, les yeux fermés, comme un martyr se fût jeté au feu.

--«Mais, Marie, pourquoi riez-vous?... Entrer en religion, évidemment, je n'y songe point: je n'en serais pas digne. Cependant je mentirais si je disais que j'évoque aussi distraitement que par le passé mes souvenirs de catéchisme, voilà.

--Oh! voilà... vraiment, voilà tout? Il n'y a rien d'autre que vous me cachiez? Quelle humeur affreuse! Vous avez la migraine ou les diables bleus, ou bien vous aurez éprouvé une contrariété, une déception, certainement... Seriez-vous fâché parce que vous ne savez pas le tango, par hasard?

--Non pas fâché, et votre tango n'est pas mon fait... Mon inquiétude vient de plus loin, hélas!... Eh bien, oui, je vous confesse que je me sens triste à mourir, et surtout bouleversé par une obscure voix dont je n'entends que trop les questions. J'éprouve certains doutes, je suis très malheureux...»

Marie me regarda bien en face, entre les deux yeux:

--«François, tu m'aimes moins! Avoue-le, dis-le, j'aime mieux cela.»

Grands dieux! Je lui criai la vérité:

--«Je t'aime éperdument, profondément, de toutes les forces de mon cœur, Marie!»

Après quoi, par le plus grand effort d'énergie dont je fusse capable, je me suis violemment rappelé mon devoir, et j'ai ajouté:

--«Seulement, je suis tourmenté, en ce moment, par une crise...

--De regrets, peut-être?

--Non, de conscience.»

Marie se leva brusquement, à ces mots. J'eus peur soudain de ce qu'elle allait faire ou dire:

--«Mon amie, qu'est-ce qu'il y a?... Où vas-tu?»

Elle me répondit en quittant la pièce:

--«Il est cinq heures moins cinq. On doit donner le bain de Tiberge à cinq heures. Je vais voir si la nourrice est bien exacte.»

Et elle ajouta en riant de ses belles dents saines:

--«A chacun sa conscience, n'est-ce pas?»

Bientôt grisonnant que j'étais, j'eus la honte, cette nuit-là, d'étouffer des sanglots dans mon oreiller--d'humbles sanglots d'amour, de vrais sanglots d'écolier!

Cependant je m'étais rendu à la messe.

Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre au jardin, gantée, et comme d'habitude ce jour-là, habillée un peu plus mélancoliquement encore. Car telle est sa tristesse que, voulant faire honneur à Dieu, elle met ses robes les plus mornes, comme pour dire: «Vous m'avez infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris tout ce que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable et lamentable. Or en ce dimanche où je vous glorifie solennellement, je me pare de tout mon chagrin, et je l'apporte au pied de vos autels. Regardez-moi, mon Dieu, irréparablement malheureuse ainsi que vous m'avez faite. Je présente à tous les yeux mon deuil immense et soumis, comme un exemple bien chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de résignation.»

Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée d'adoration et de douceur infinies. De même se peut-il qu'elle se soit machinalement revêtue de n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci se fût trouvée moins riante que les autres, ainsi qu'il sied à une sage chrétienne allant à l'église: on le sait, les yeux châtains d'Yvonne étaient impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait soit un incendie, soit à peine une étincelle.

Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse Gervonier la suivait, pareille à une grosse bonne d'enfant. Ah! la pauvre Yvonne, combien elle semblait vacillante, avec ses épaules minces, combien elle marchait débile et penchée entre les deux chiens, Marsyas et Marion, qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant, jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi, que quiconque l'eût regardée au visage, se fût arrêté sur place, stupéfait: car cette jeune femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge flétri.

Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma au nez de Marsyas et de Marion qui, désappointés, les oreilles couchées, et les yeux mi-clos, demeurèrent longtemps immobiles: «Comme c'est stupide et malveillant, semblaient-ils penser, de ne pas nous avoir emmenés! A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller, avec leurs gants, leurs petits livres, et leurs jupes qu'il ne fallait pas salir? En voilà des histoires, et des puérilités!»

Au bout de quelque temps cependant, Marsyas et Marion se retournèrent subitement, de même que touchés par une baguette de magicien: je venais de paraître au jardin, et déjà ils me sautaient presque aux épaules, se poursuivaient en rond dans l'étroit espace, gambadaient, aboyaient:

--«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà, enfin! Avec toi, au moins, c'est sérieux, on va faire des choses intéressantes, on va sortir. Tu n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains, mais tu vas aller les chercher, nous avons confiance. Quelles courses, tout à l'heure, sur la pelouse! On boulera les fox, on rattrapera tout ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y aura de l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle ivresse! Et qui sait, malgré cette laisse idiote... Mais quoi, qu'est-ce qui te prend aussi, toi? Tu ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il y a donc, ce matin?»