Le fourbe

Part 12

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--Enfin, ni Mme Isabelle Rameau, ni Fata ne vont pourtant s'imaginer que le colonel est le père de leur filleul.

--Ils savent bien la vérité. Je leur ai dit: «Je vis séparée de mon mari, vous ne l'ignorez pas, mais je m'adresse à votre amitié pour baptiser un fils, qui s'appellera Gianelli, puisque je n'ai pu divorcer, selon la loi. Ne me posez aucune autre question.» Ils se sont montrés discrets et affectueux. Je leur en suis profondément reconnaissante.

--N'empêche que cette timbale, que ce coquetier...

--Mon Dieu, François, combien tu es modeste pour Tiberge! Moi, je veux qu'il ait tout ce qu'il peut avoir au monde. Et il aura en effet tout ce qui dépendra de moi. Je suis, grâce à mon bien-aimé père, déjà riche: alors je vais tâcher de devenir encore plus riche, pour Tiberge. Je lui donnerai plus tard tous les maîtres possibles, et les plus habiles: il acquerra toutes les sciences, tous les talents. Je m'efforcerai qu'il connaisse aussi tous les bonheurs, mon fils admirable!... Et afin que sa naissance même ne lui soit reprochée, tu vois que je cherche déjà à laisser entendre--au hasard, tant pis!--que le colonel le verrait sans colère, puisqu'il adresse de Turin un cadeau... ou du moins je permets qu'on le croie... Mais, tiens, son baptême!... Tu me sais libérée de toute croyance. Je m'étonne devant quiconque a la foi: cela ne me semble pas concevable. Pourtant voici mon fils baptisé chrétiennement, afin qu'il ne puisse même pas me faire grief plus tard de lui avoir épargné cette cérémonie, si un jour il y tient... s'il veut aller à l'église...

--Et ce que Tiberge voudra, Dieu le voudra?

--Ah!... peut-être. Je mènerai Tiberge à la messe, comme je le conduirai en Sorbonne, et comme aussi aux courses et au stade, à Rome et en Sicile, que sais-je!... Je le ferai exactement heureux: et je désire qu'il choisisse la façon dont il préférera être heureux, donc, cher François... Eh bien, qu'as-tu, maintenant?»

Ce que j'avais? Un grand malaise, un grand chagrin, ou plutôt un découragement immense. Je me sentais si loin de ce petit, mon fils, à qui l'on préparait une vie nomade, éclatante! Tout cela m'échapperait, passerait bien au-dessus de moi, et s'envolerait au delà de mon pauvre coin de France. Je flairais de nouveau, parmi les rêves que faisait Marie pour l'avenir, cette bouffée de «bon plaisir» russe, d'art cosmopolite et de luxe raffiné, qui eussent bien mieux convenu au fils du poète mondial Stéphane Courrière, qu'à celui d'un forestier obscur et modeste... Et cependant, mon premier enfant étant mort, celui-ci, un jour... le second... Hélas! on me le prendra sans cesse. Il ne pourra même pas me nommer.

Et Marie?... Marie-Dorothée, Marie, mon souvenir éblouissant, ma compagne merveilleuse, mon amie de prix, ma femme, ma seule femme... car l'autre!... Avec quel enchantement je m'abandonnais à la musique adorable de ses _donc_, de ses _exactement_, de ses _cher_, au bercement de son accent, à sa fantaisie, à ses belles mains... Mais, qu'espérer d'elle, à présent que Tiberge était né, sinon son affection parfaite et quelques riantes caresses, quand son caprice le voudrait? J'allais par conséquent passer ma vie agenouillé devant cette insoucieuse idole--alors qu'Yvonne douloureuse pleurait, pleurait, par notre faute, et à chaque minute, par notre faute encore, évoquait le deuil irréparable...

Allons! assez, maintenant! Je me rappelai encore les paroles de cette sympathique brute de Denis Claudion: «Agis! N'hésite pas, commence immédiatement, lève-toi, et au travail!...» Et puis ces mots également: «Une belle ruse, une audacieuse ruse de guerre... le courage indomptable qu'il faut pour la poursuivre jusqu'au bout, et la mener à bien!...»

Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie, quitter Marie, et puisque, d'autre part, il m'était intolérable de torturer davantage Yvonne--eh bien! il me fallait donc prendre mon parti. Marie, profondément aimée, me tenait par toutes les fibres de l'âme et toutes les papilles de la peau. Et il y avait Tiberge... Bon! le sacrifice serait atroce, et j'en mourrais, à la longue... Mais je n'avais qu'à revoir un instant les yeux flétris d'Yvonne et ses traits de martyre, sa silhouette déjà cassée, son pas furtif sur le chemin du cimetière... Marie, d'autre part, berçait son fils--notre fils--entre ses bras, elle n'avait plus besoin de moi: mon devoir était auprès d'Yvonne... «Agis, lève-toi!...» Mais oui. Le temps de m'essuyer les yeux, et me voici.

Pourtant, Yvonne ne m'aime plus d'amour, depuis longtemps, et ma tendresse pour elle s'est changée en pitié. J'ai prononcé le mot abominable: «C'est mon devoir...» En outre, elle est fine: elle va hausser l'épaule, ou se méfier.

Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons bien.

Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la vilenie?...

A moins cependant qu'elle ne me chasse elle-même, ou ne s'en aille la première, railleuse, en détournant la tête...

Et Tiberge?

Mon petit enfant!... Ah! sa mère l'emmènera, il vivra très heureux, très riche... Au lieu que l'aînée, hélas!... toute pâle et menue entre deux brassées de fleurs...

Allons, c'est dit, à la besogne! Sans témoin, devant ma seule conscience, pour cette douloureuse et close Yvonne, je renonce à tout ce que je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des heureux, je m'exécute de ma propre main. Ma volonté est forte et affûtée, comme une épée. Je vais faire, avec cette arme-là, tout ce que je dois faire. Et je commence sur-le-champ.

Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt rentré à Chantilly, j'ai pris dans ma bibliothèque un excellent ouvrage, paru cette semaine, sur les jardins à la française, et l'ai fait porter à M. l'abbé Duregard, avec un mot pour engager celui-ci à lire en ses moments perdus ce volume traitant d'une matière qu'il entendait parfaitement. De fait, M. Duregard, premier vicaire de Chantilly, connaissait mieux que quiconque les plantes de parc et la décoration des parterres: il m'avait vingt fois surpris à ce sujet.

L'abbé Duregard me remercia cordialement. Il eut bientôt lu ce livre, dont nous parlâmes avec plaisir, en nous promenant de long en large sur la pelouse de Chantilly, en vue du parc. Fils d'un entrepreneur, l'abbé eût à merveille transformé tout un canton en parc, établi des terrasses, creusé des tranchées, fait courir partout sous le sol un subtil réseau d'eaux, et quant aux plantations, c'eût été son triomphe. Hâtons-nous d'ajouter qu'il eût joui de ce triomphe avec modestie. L'abbé était un très bon prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses divines d'abord, puis la charité, la politique, les personnalités, puis les jardins et les forêts, les animaux, et lui-même enfin. Malgré cette parfaite humilité, cependant, il ne levait pas les yeux au ciel afin de proclamer son indignité. Non, tenez l'abbé Duregard pour un homme doué de qualités simples et fortes. Il avait trente-cinq ans à peu près, une carrure et des yeux perçants. Ajoutons qu'il s'en servait, et regardait bien.

Je n'eus pas à faire connaissance avec lui. Tant à table, chez moi, qu'au cours de plusieurs rencontres, nous avions fréquemment traité à cœur ouvert, et gaîment, maintes questions inoffensives, telles que sylviculture, fantaisies d'autrui, carrières, fortunes, et politique surtout: tous entretiens sans danger, même le dernier, entre interlocuteurs qui font attention aux paroles dont ils usent, ce qui n'est point si difficile.

Néanmoins deux sujets demeuraient réservés, à savoir la charité, que l'abbé pratiquait à merveille, mais dont il ne soufflait mot; et la religion, touchant laquelle il n'eût toléré qu'à regret la moindre retenue dans ses propos. Or il savait que je n'avais pas la foi. Je n'éprouvais seulement pas un soupçon de curiosité envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient des manières de dilettantes, peut-être un peu aigris, dont il n'eût pas été convenable de constater l'obstination, devenue vénérable par la force des siècles et une immémoriale poésie; ou plutôt ils me produisaient l'effet de byzantins qui conservaient un intéressant trésor de traditions; ou encore je les voyais comme des puristes, en quelque sorte, parlant une langue savante, mais d'une syntaxe assez archaïque et vainement compliquée. D'autres fois aussi, ils me représentaient un parti politique, et une force dans l'État.

Quant à moi, je n'aurais jamais pu réciter un Credo qui durait si longtemps, voilà tout. Il y avait trop d'articles de foi, trop de noms propres, trop d'histoires saintes. Cette Providence était méticuleuse à mon gré, elle établissait son compte, elle demandait des arrhes... D'autre part, j'admirais si humblement la bonté, le courage et la patience--les trois vertus sublimes des héros--que je me révoltais, indigné, contre la vile notion du Paradis. Eh quoi! une récompense, une si exacte récompense, un prix d'excellence payable en béatitudes et en contemplations?... Comme s'il y avait rien de plus noble au monde qu'un acte d'abnégation accompli par volonté pure, et devant le seul tribunal de sa fierté!... Mais un Paradis? Pauvre idéal de salariés ou de prêteurs à la petite semaine.

Joignez que la nécessité d'une religion révélée ne me semblait pas indispensable à ce que le monde vivant pût aller son train... Aussi bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non, justes dieux! Est-ce que ça compte, l'intelligence, en face de l'émotion toute-puissante? Est-ce qu'un raisonnement a la moindre importance, quand le cœur sursaute et frissonne? Si, l'espace d'un instant seulement, j'eusse soudain frémi d'amour ou de charité dans le silence d'une chapelle, j'aurais ensuite trouvé cent raisons pour une, parbleu! de m'expliquer l'intervention divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel, dans nos affaires d'ici-bas: l'esprit est un bon serviteur, dès que le cœur a parlé.

Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je n'avais ressenti apparence d'émotion ni devant un autel, ni sous la voûte d'une église. Bien pis, je n'aimais pas les églises: entendez que je ne les aimais point d'amour, bien que je comprisse leur beauté. J'aurais pu définir ce qu'il est juste et raisonnable d'admirer dans une cathédrale: mais cette beauté ne m'était pas agréable. L'ayant saluée respectueusement, je n'y revenais pas. Je n'avais nul plaisir à voir une ogive: il faut bien appeler les choses par leur nom.

Assurément les clochers de campagne chantent leurs prières avec des voix d'anges dans les parfums du crépuscule. Et d'ailleurs les clochers font partie des arbres, de la brume, des champs, du ciel: ils jouent avec les nuages et les hirondelles, ils sont divins. Mais à l'intérieur de l'église, sous le clocher, quelle tristesse, et que de contraintes!

Il me souvenait encore de certaines minutes, tant à Rome qu'en Sicile ou à Pestum, et à Ostie, ailleurs encore: devant ces poignants vestiges, devant des marbres où souriait et s'élevait depuis des siècles, et pour l'éternité, toute la beauté du monde, comme je me sentis trembler, en proie au démon de la perfection, la gorge contractée, les artères battantes!... Un rien, une nuance seulement de cette fièvre sacrée, que j'eusse éprouvée un jour devant un autel, et le lendemain peut-être, j'entendais la messe.

Toutefois un tel miracle ne s'était pas produit. L'odeur des églises, les saints de plâtre, les dévotes et leurs yeux furieux, tout me repoussait. Et la religion ne m'apportait rien que langueur, ennui, légendes monotones, étrangetés. L'abbé Duregard, répétons-le, était très avisé: il avait deviné sans peine mon déplaisir. D'autre part, il n'eût point aisément consenti à parler des choses divines avec réserve: de sorte que par courtoisie, nous n'abordions aucun sujet qui pût nous amener à cette extrémité. Si jusqu'à présent je m'étais félicité de cette double prudence, il m'en coûtait à cette heure. Comment donc engager l'abbé dans l'entretien que je souhaitais?

Nous regardions le petit château, celui du seizième siècle, si délicatement découpé, et posé sur l'eau comme un coffret:

--«Joli bibelot, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?

--Dommage qu'il ne se trouve pas au milieu du parc.

--Ah! oui, la symétrie, l'ordre, la règle, l'imitation de Notre-Maître Le Nôtre... Vous avez bien raison, d'ailleurs, et Le Nôtre est le dieu des jardins. Mais lui-même a dessiné celui-ci.

--Il ne pouvait mieux faire.

--Certes. Et puis, le grand gala des parterres et des façades, le bal des statues, la procession des charmilles, le carrousel des bosquets, il faut laisser toutes ces splendeurs à Versailles. Dans notre Valois, un peu de laisser-aller ne nuit pas: le pays porte volontiers ses parcs de guingois sur les collines, et ses châteaux négligemment piqués parmi les bois. C'est une contrée ombreuse et gracieuse, où l'apparat ne convient guère. De même la Bretagne, tenez... Monsieur l'abbé, connaissez-vous la Bretagne?

--J'avais un oncle à Saint-Brieuc. J'ai parfois été le voir, quand j'étais gamin, avant d'entrer au séminaire.

--La côte admirable! A droite, Saint-Malo, Cancale! A gauche, Bréhat, Ploumanach, Trégastel, le fouillis des îles et des rochers, entre lesquels s'est si adroitement glissée la mer!... J'ai naguère longé cette côte déchiquetée, autour de Lannion et de Tréguier. Mélancolique Tréguier, blottie à l'ombre de sa petite cathédrale rose, qui est «pauvrette et ancienne»... Mais quel burlesque monument l'on a élevé au pauvre Renan! Le malheureux s'affaisse, obèse et fatigué, sous une Athènè de bronze, raide comme un lampadaire. Mieux eût valu ne laisser, comme témoin de son passé breton, que sa petite et simple villa de Perros-Guirec... Je souhaite que les circonstances vous envoient un jour dans ce coin de Bretagne; il est varié, fin et doux, comme notre Valois, mais bien plus triste pourtant.

--Je le souhaite également, vous m'en donnez l'envie. Souffrez cependant que je ne vous promette pas d'éprouver la même émotion que vous en évoquant les souvenirs d'un des plus grands ennemis qu'ait eus l'Église.»

Déjà l'abbé se fâchait un peu, ou du moins il se mettait en garde: mais n'ayant amené le nom de Renan qu'afin de me faire contredire, tout s'ensuivait selon mes vœux, et je repris en souriant:

--«Il est vrai que le grand exégète argumenta très adroitement. Mais que vous importe, monsieur l'abbé? Renan est mort, et sa pensée s'affaiblira--comme toute pensée humaine--sinon son charme. Or l'Église est éternelle, ne l'enseignez-vous pas?... Je crois que tout en condamnant son œuvre, le meilleur chrétien peut rendre hommage à son talent. Puis n'a-t-il pas des circonstances atténuantes? Nous savons de lui plus d'une page qu'un évêque ne renierait pas. Rappelez-vous ce capucin qui disait de Renan, comme celui-ci le raconte lui-même: «Il a écrit sur Jésus autrement qu'on ne doit; mais il a bien parlé de saint François d'Assise. Saint François le sauvera.»

Cependant je m'embrouillais, je faisais fausse route. L'abbé retenait visiblement ses paroles. Je l'entendis seulement murmurer--et ce murmure n'était dicté que par la politesse, afin d'éviter un silence désobligeant:

--«De mauvais jeux intellectuels.»

Depuis peu d'années, le mot «intellectuel» s'est transformé en blâme, presque en offense: l'on en use pour qualifier plus que sévèrement l'intelligence, aussitôt que celle-ci n'aboutit pas aux conclusions que l'on préférerait.

Allons! l'abbé se méfiait décidément de moi: j'avais une détestable note dans sa pensée, et si j'eusse persisté à le vouloir entretenir, dès le début, des plus hautes inquiétudes humaines, il m'eût instinctivement traité en adversaire; ce qu'il ne fallait précisément pas.

Aussi ai-je changé de route, pour m'approcher de lui. J'ai pris un chemin bien plus court, et le bon. Sans insister, laissant là tous les livres, j'en revins aux voyages. Je lui dis que j'avais visité Auray, un jour de pèlerinage. C'était le conduire à me citer Lourdes, où je n'ignorais point qu'il s'était rendu, voici deux ou trois ans. Il me décrivit très volontiers la basilique, la grotte, les hôtels, la foule des pèlerins, les malades.

L'abbé m'observait sans qu'il y parût, tout en discourant.

--«J'ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser là ses béquilles. Son père pleurait de joie. C'était un spectacle extrêmement émouvant.»

Or mon visage se révélait à cette minute comme éperdu d'attention: j'écoutais l'abbé, sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous mes yeux.

Nous convînmes de faire ensemble, assez souvent, un tour en forêt.

On me dira: «Mais voilà bien des histoires. Quoi! faut-il tant de préparatifs pour se convertir? Il en va plus simplement. Sans s'estimer à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi de son enfance, s'agenouille tout bonnement, un beau jour, dans la plus humble des chapelles, puis demande au prêtre le plus proche de l'entendre en confession, et c'est tout. Pas tant de finesses ni de cérémonies. Un directeur, attentif et expérimenté, un pénitent modeste non moins que repentant, et l'œuvre de salut commence. La porte de l'église est sans verrous, il n'y a qu'à la pousser, elle s'ouvre aussitôt, et ne fait aucun bruit.»

Oui, certes. Toutefois je voulais justement que mon retour au bercail--l'on s'exprimerait ainsi--ne se fît pas avec une telle bonhomie. Tant d'innocence, ici, n'était pas mon fait. Je sentais que si je fusse allé sans plus d'ambages trouver l'abbé Duregard en lui disant: «J'éprouve un grand trouble, et l'église m'attire», il eût paisiblement classé mon cas parmi les heureuses nouvelles, et après en avoir rendu grâces à la Providence, eût observé sur ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si parfaite, si aisée, si élégante même, à force de naturel. Ce qui venait à l'encontre de tous mes souhaits.

Au lieu que l'abbé allait me porter aux nues, s'il avait assisté, heure par heure, aux étapes de ma conversion. Non afin de s'en attribuer le mérite, assurément: l'abbé Duregard avait l'âme trop haute, encore une fois, pour s'attarder aux pauvres mouvements de la vanité, celle-ci fût-elle la moins frivole et la plus justifiée. Mais sans doute penserait-il voir la main divine qui me poussait petit à petit vers le port: et ce serait, de sa part, faire œuvre pie que de constater cette merveille, et que de s'en féliciter. Ce serait seconder les desseins de Dieu que de suivre avec ferveur le beau travail spirituel qui allait s'accomplir en moi, jour après jour. Le coup de théâtre se fût-il produit en quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l'on n'y songeait plus guère: tandis que l'abbé devrait trembler longtemps pour la conversion du pécheur, en observant celle-ci qui germait peu à peu, jusqu'à éclater enfin sous ses yeux. Certainement il ne croirait pas que ses prières seules pussent secourir ma faiblesse. Dès lors, ne recommanderait-il pas aussi l'égaré que j'étais aux oraisons de Thérèse Gervonier, par exemple? Et Thérèse, que ne serait-elle pas capable de confier ensuite à Yvonne, sous le sceau du secret?

En un mot, quelque brusque événement frappe, s'impose, c'est un fait accompli, on l'enregistre, et l'on attend du nouveau. Par contre, l'on s'émeut devant ce qui monte à l'horizon et s'y colore doucement: ainsi la buée dont naîtra tout le crépuscule, d'où sortiront l'orage et son fracas, ou qui nous donnera le frisson de l'aube, suivi du jour en sa fleur.

C'est au cours de nos promenades avec l'abbé Duregard que j'ai surtout tâché d'amener ce dernier à deviner mes inquiétudes. Il me souvient du _Voyage autour de ma chambre_, comme de tant d'autres «voyages» analogues, ceux-ci autour d'un fauteuil, ceux-là autour d'une table ou d'un encrier: les auteurs de ces récits y font mention de toutes choses, et philosophent de la sorte sur Dieu, l'homme et le monde à propos d'une mouche, d'un crayon, d'un verre d'eau ou d'un bâton de cire à cacheter. Ce genre est usé; cependant j'intitulerais volontiers «Voyage autour du champ de courses»--à Chantilly, on dit «la pelouse»--les péripéties de ma conversion; j'entends les péripéties morales, toutes celles enfin qui ne pouvaient échapper à l'abbé, et non seulement ne le pouvaient, mais encore ne le devaient.

Le voyage autour de la pelouse... que de littérature, et que d'apprêts! Ah! soit, mais y avait-il ombre de sincérité en ce que je tentais là?... Oui, pourtant, car il y avait ma fatigue et ma tristesse, quand je rentrais au logis. Il y avait mon bel amour compromis et souillé par des fourberies. Il y avait mon petit Tiberge perdu, et mes larmes secrètes, ma douleur inavouable... O ma conscience et ma fierté, je vous offre tout cela, tout cela!

Le 27 juin, j'ai ramassé sur la pelouse une rose encore fraîche. Elle avait dû choir tout à l'heure d'un corsage ou d'une main gantée: elle embaumait. Je la fis voir à l'abbé:

--«Voici la parure du pays, monsieur l'abbé. Je ne dis pas cela parce que c'est une rose. Un nénufar ou un œillet m'inspireraient la même pensée: mais j'appelle cette fleur ainsi, à cause de la grâce qu'elle avait là, sur notre chemin, toute seule. Il ne faut rien de plus sous le ciel du Valois. Que les cascades de plantes folles retombent et bondissent au soleil d'Espagne, de l'Orient ou des Tropiques! Qu'il y ait des palais surchargés de pierraille à Naples, et des Himalayas dans les grandes Indes! Mais ici nos paysans sont plus délicats: le décor d'une campagne toujours fine a dû leur aiguiser le goût. Voyez leurs maisons, aux alentours, à Montgrésin, à Pontarmé, à Saint-Nicolas, comme c'est simple! Quatre murs, et un rosier qui grimpe au portail, voilà tout. Sinon un rosier, mettez une glycine, ou un cep de vigne. Même à Senlis, les vieux hôtels ne sont ainsi parés que d'un bout de dentelle, leur balcon. Au loin les prés ondulent, le ruisseau serpente sous les saules, et la forêt bleue s'arrête courtoisement devant l'herbe ou le blé. L'on ne peut orner une telle contrée, sinon avec une fleur de place en place--par exemple cette rose, tenez, tombée d'aventure à nos pieds, sur la pelouse.»

L'abbé me fit remarquer qu'il y avait des horreurs dans Chantilly.

--«On bâtit des villages, des maisons à étages. On laisse des papiers gras dans la forêt. L'hôtel Condé a déshonoré la pelouse.

--Bon! un grossier maçon nous a infligé ce palace, et de la canaille touriste se croit tout permis chez nous, j'en conviens: mais avant de gâter tout à fait le domaine, bien du temps passera, cependant! Et puis, si vous voulez humer le vrai parfum du pays, il faut surtout errer dans les villages, et suivre les lisières des bois, enjamber la Thève et la Nonette sur les ponts ébréchés... Connaissez-vous Loisy?

--Loisy, près d'Ermenonville? Non pas. Je ne connais que Chantilly. Pour nous autres, l'univers s'arrête aux potagers de nos paroissiens.

--Loisy est un hameau de vingt bicoques. Gérard de Nerval y fait vivre sa paysanne invraisemblable, nommée Sylvie, en même temps qu'il dépeint le pays avec une poétique inexactitude. Mais elles sont néanmoins charmantes, les vingt bicoques de Loisy: chacune porte sa rose, sa vigne ou sa glycine. Et je pense que certaines aussi, l'automne venu, arborent un jabot d'écarlate, j'entends de vigne vierge... Eh bien, monsieur l'abbé, j'admire toute cette harmonie. Il y a pourtant un bel ordre dans le monde, et les rustres «coupeurs de terre» s'y soumettent eux-mêmes, sans y prendre garde, quand ils construisent leurs cabanes dans le style de leur terroir...»

Mon compagnon ne me répondit point qu'il estimât juste et raisonnable de penser ainsi: mais je voyais son visage approuver à la muette. Il semblait content, sans même que le soleil léger de ce jour y fût pour rien. Au bout d'un instant, j'ai repris gaîment:

--«La marquise de M. de Fontenelle lui déclarait jadis qu'il y avait trop d'affectation à vouloir, comme certains astrologues de ce temps-là, exempter la terre de tourner autour du soleil. De l'affectation... Je n'en trouve pas moins, aujourd'hui, à prétendre exempter cette même planète d'être vraiment fort bien organisée. Le bon Dieu est très artiste.»