Part 11
Je crois qu'elle mit vraiment beaucoup d'amour dans cette phrase. Il s'y trouvait du moins une douceur immense, et les larmes les plus exquises de ma vie, peut-être, me sont venues sous les paupières.
De ces larmes aussi, j'ai bien demandé pardon, secrètement, à Yvonne en deuil, qui souffrait, là-bas.
Et pourtant...
Les devoirs s'affrontent et se combattent, on le sait. «Fais ceci», dit l'un. «Au contraire, fais cela!» ordonne l'autre aussitôt. Il en est un, le plus urgent peut-être, en tout cas le plus doux: «Cause le moins de peine possible à ceux qui t'entourent...» Combien de fois me suis-je répété, dans ma détresse, ces paroles toutes frissonnantes de pitié?
Yvonne se tenait parole: pendant un mois et plus, je ne l'ai pas vue. Elle prenait ses repas dans sa chambre: nulle surprise, d'ailleurs, n'en pouvait venir aux domestiques, car ceux-ci n'ignoraient point que leur maîtresse, de santé très délicate, eût besoin de grandes précautions. Or je travaillais le matin, ou courais les bois; je déjeunais à tout moment, en deux minutes, d'un œuf à la coque et d'une côtelette; et je dînais à neuf heures, en arrivant de Paris--quand je rentrais pour dîner. Un tel régime était bizarre autant qu'incommode, si bien que je prenais mes repas tout seul. Voilà du moins ce qu'autrui devait penser, ou ce qu'il lui eût été permis de penser, s'il se fût trouvé bienveillant.
Mais il ne l'était point. Chantilly est un bourg élégant, situé dans le plus gracieux pays de France. Toutefois, on y a établi un golf, où viennent chaque jour se désennuyer les hobereaux de Senlis, qui étouffent de niaiserie, et les propriétaires des belles demeures élevées parmi ces bois charmants. Ces derniers n'ont pas une conversation fort abondante, si bien qu'il y a pour eux une grande consolation à pouvoir relever de quelques fermes jugements, touchant la conduite du prochain, leurs propos habituels sur les cousinages, les mariages et le malheur des temps. Du golf et des châteaux, les calomnies vont tout naturellement à la cuisine, puis chez l'épicier, la mercière et le sacristain: c'est là sans doute que Thérèse Gervonier les recueillait.
Car j'étais dorénavant un objet de honte et de scandale pour la pauvre fille: le dégoût éclatait dans ses yeux, dès qu'elle m'apercevait. Quelles horreurs ne débitait-on pas sur mon compte, sans nul doute, «dans le pays», ainsi que disaient les commères!
Puis j'étais fonctionnaire, et fonctionnaire envié: point encore quadragénaire, et déjà inspecteur adjoint, trois galons d'argent sur mon uniforme, s'il vous plaît; une place privilégiée à quarante minutes de Paris... Il ne faut pas tenter le diable: il est trop piquant, pour plus d'un, de relater les coquineries et voire les crimes qualifiés d'un intendant de la République et d'un officier de l'Institut de France. Ce sont là de jolies anecdotes, qu'il suffit de conter sur un certain ton amer et résigné pour paraître finement fronder l'État.
Enfin l'une des cousines Quériou jouait au golf. Elle entraînait souvent Yvonne à prendre le thé devant les _links_ de Vineuil, où les dames de Chantilly tenaient leurs parlements. La grande réserve d'Yvonne et son bon esprit lui valaient l'absolution--millionnaire ou titrée, elle eût atteint l'estime--de quelques hautes matrones. Mais si l'on voulait bien oublier ainsi, avec une extrême bonne grâce, qu'Yvonne ne fût qu'une pauvre petite dame, assez triste et pas trop riche, de quelles poignées de mains trop chaleureuses et impitoyablement compatissantes ne devait-elle pas, la malheureuse, payer cette terrible bienveillance! Au golf comme partout, n'est-ce pas, on n'a rien pour rien.
Bref, par ma faute, que je fusse présent ou absent, que l'on fît indirectement allusion à ma personne et à la passion radieuse qui ensorcelait ma vie, ou que l'on en parlât tout cru, Yvonne souffrait toujours davantage--et je n'y pouvais rien.
Non!... Car enfin, devais-je rompre avec Marie?
Ah! peut-être... Un rigoriste, une «tête ronde» dira qu'il l'eût fallu. Je me le disais à moi-même tout le jour. Je me déclarais: «Marie n'a plus besoin de toi: elle a son fils, maintenant. Tu as accompli ta besogne auprès d'elle, ton rôle est terminé. Le petit sera riche et bien soigné... Tu peux à présent te retirer, mon garçon, et rentrer dans ta maison dévastée.»
Bon, mais qu'eût pensé de moi la belle marquise Gianelli, pour qui toutes les gênes entravant le commun des mortels étaient comme abolies? Je me fusse donc un jour présenté devant elle, et je lui eusse adressé la parole en ces termes: «Madame, vous êtes pour moi ce qu'il y a sur terre de plus noble, de plus tendre et de plus charmant. A mes yeux, vous planez au-dessus du monde. En outre vous m'avez fait l'honneur de me donner un fils de votre sang, et vous voulez même bien me témoigner avec sincérité, je le crois, à moi forestier obscur et infime, un peu de cet amour qui combla naguère les vœux d'un poète illustre. Il ne serait pas un homme, d'âme un peu relevée, pas un artiste digne de ce nom, pas un délicat qui n'enviât mon bonheur... Néanmoins, je vous quitte, je vous abandonne, vous et notre enfant.
--Mais, me répondrait-elle, vous ai-je fourni quelque sujet de plainte?
--Pas le moindre, bien au contraire... N'importe, je vous laisse, à cause d'Yvonne, ma femme.
--Pourtant, ai-je jamais parlé d'elle, sinon en sa faveur, alors que je vous aime, et qu'elle n'en a pas moins, malgré tout, la meilleure part, puisqu'elle habite sans cesse à tes côtés, ingrat, puisqu'elle porte ton nom, et puisque tu la chéris profondément, je ne l'ignore pas...
--Certes. Toutefois, je te laisserai, ainsi que notre enfant.
--Tu nous sacrifieras!... Mais quelle femme irrésistible me préfères-tu donc là? Elle t'aura prodigué des marques bien éclatantes d'amour?
--Rien de cela. C'est un être malheureux et contracté, incapable d'une caresse. Elle vit, elle a vécu entourée de dévotes et de femmes sans prix.
--Alors, il faut que tu ne m'aimes plus.»
Moi?... Ne plus aimer Marie! Jamais au contraire je ne l'avais aussi parfaitement idolâtrée! Il y avait un air, autour d'elle, qui m'était plus indispensable que l'atmosphère voluptueuse des belles îles pour les bêtes de ces terres lointaines.
Enfin, après avoir longtemps tenu de tels dialogues imaginaires, je prenais le train pour Auteuil. Je n'étais pas plus tôt entré chez Marie, au fond de son jardin grand comme un mouchoir et brodé de mille tulipes, que je tombais en pleine joie. La cuisinière, la femme de chambre Romilda, le valet de chambre, l'homme d'écurie et la nourrice formaient un parti dans lequel on prétendait, non sans s'attendrir, que le bébé ressemblait incroyablement à sa mère. Une autre faction, composée du chauffeur et de la jeune miss anglaise, affirmait que le petit avait sans doute certain air de famille, rappelant fort la marquise Gianelli, mais qu'à première vue pourtant l'on songeait surtout au père: et le piquant, c'était que ce père, on ne le nommait point, par une sorte de convenance.
--«N'est-ce pas, monsieur, me disait la miss, que c'est tout le portrait du père?
--Mon Dieu, ma chère Frida, il a peut-être les yeux noirs, voilà tout: en quoi il a bien tort, d'ailleurs.
--Je ne trouve pas, répondait-elle. Mon fiancé aussi avait les yeux comme le charbon.»
Frida, la miss, était Wurtembergeoise, et se trouvait douée de cet accent «palace», qui se transforme si aisément en tout ce que l'on peut souhaiter de plus sympathiquement anglais. Elle évoquait sans cesse la mémoire de son fiancé, mort au Cameroun, «dans une exploration», disait-elle fièrement: mais entendez dans l'armée prussienne, enfin sous le casque à pointe. Frida, mince, menue et vive, semblait extraordinairement jeune: néanmoins, vêtue désormais en _nurse_, elle était devenue la gouvernante du petit, et surveillait la nourrice, solide et austère gaillarde qui semblait avoir, en réalité, presque deux fois l'âge de cette _nurse_ pour rire.
Quant à Marie elle-même, posée entre les deux partis en lutte, elle trahissait tantôt celui-ci, tantôt celui-là, selon son humeur du moment: mais tout son cœur était avec le camp de Frida.
--«Et pourtant, affirmait la femme de chambre Romilda, le _bambino_, quand il veut téter, se fâche déjà comme madame quand elle attend!
--Je ne crie cependant pas, Romilda, ni ne pleure, que je sache.
--Madame croit cela.»
Cette Romilda était familière, et souriait toujours: Marie l'aimait beaucoup, et la destinait, elle aussi, au service particulier du bébé, car un enfant ne doit avoir autour de son berceau que des visages heureux. Elle considérait avec effroi l'air si grave de la nourrice: et j'en venais à prendre celle-ci presque en grippe, moi aussi.
Enfin, tout l'hôtel charmant d'Auteuil ressemblait maintenant assez bien à une _nursery_: il n'était plein que de hautes chaises, de voitures à bras, de «moïses», de jouets et de hochets. Quatre pièces au moins en avaient été repeintes des plus fraîches couleurs: des frises puériles et ravissantes, représentant des bergeries et des soldats de bois, couraient sur les murs. Il n'était question que d'antisepsie, de laitages, de promenades savamment réglées, et l'on n'entendait que gazouillements divers, roulades imprévues, voix caressantes qui s'efforçaient d'égayer le précieux petit être enrubanné et couvert de dentelles.
Le baptême prochain prenait les proportions d'un événement immense. Devant la loi, l'enfant devait, vaille que vaille, se nommer Gianelli, les parents n'étant pas divorcés: mais quel serait le prénom?
--«Mon grand-père, disait Marie, s'appelait Tiberge, ainsi que le maréchal, prince de La Canée. C'est là un nom légendaire dans ma famille. Je veux que mon fils le porte: il en est digne.
--Déjà!
--Je sais donc ce que je dis. Mon fils s'appellera Tiberge. Mais je veux aussi qu'il s'appelle François.
--Une fantaisie.
--Caprice. Il faut me passer ça.
--Passons... Par conséquent Tiberge-François.
--Ce n'est vraiment pas tout. Il s'appellera encore Marie, comme sa mère.
--Marie-Dorothée, en ce cas.
--Inutile de plaisanter... Marie, voilà, Marie tout court. C'est un nom qui me fait songer à beaucoup de tendresse, cher, Marie-Dorothée n'évoque pour moi rien d'aussi doux.»
Que pouvais-je répondre, quand mon cœur se gonflait comme un fruit gorgé de sève? Marie, ma compagne, ma femme, ma vraie femme, certainement!
Et bientôt elle reprenait:
--«Puis, dans un an ou deux, je mènerai notre Tiberge en Russie, afin de montrer à sa grand'mère combien il sera beau!»
* * * * *
Eh bien donc, me fallait-il détruire d'un coup tout ce bonheur?
Et comment, d'ailleurs, qu'eussé-je dit? Ceci, peut-être: «Adieu, je ne t'aime plus, ma chère, je ne suis plus en goût.»
Outre l'atroce mensonge, la goujaterie n'eût pas été trop laide, en effet.
Vers le temps où l'on commença de promener plus longuement Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils, voici ce qui arriva.
Yvonne avait un jour pris le parti de reparaître à table. Je ne sais pourquoi, et l'on pense bien qu'elle ne me l'a pas dit. Il ne m'est permis que de supposer, mais j'imagine qu'une si longue retraite aura semblé un peu «théâtre» à son goût très pur. Elle avait un cœur étrangement susceptible, que le romanesque blessait.
Il se peut aussi qu'elle ait une bonne fois haussé pieusement les épaules, en songeant que toutes ces fadaises n'importent guère au salut, en somme, et que les pires contraintes sont des mortifications particulières, dont une bonne chrétienne doit plutôt remercier le ciel que d'en témoigner à autrui une rancune exagérée. Encore une fois, cela m'échappe. J'ai toujours presque tout ignoré d'Yvonne, hélas!
Quoi qu'il en fût, je vis un matin trois couverts dans la salle à manger.
--«Il y a du monde? ai-je demandé à la femme de chambre.
--Madame a dit de mettre son couvert et celui de Mlle Gervonier.
--Ah?... Bien.»
Et peu après Yvonne est entrée, suivie de Thérèse. Mon premier mouvement eût été de me jeter vers elle, et de lui crier: «Merci!...» Je crois que j'avais la voix étranglée et les lèvres tremblantes... Mais je me sentis tellement saisi de voir ma femme si pâle et si vieillie--elle n'avait pas vingt-sept ans!--que je demeurai muet sur place.
Elle me dit légèrement, en détournant les yeux: «Bonjour, François», et s'assit sans plus attendre. Puis nous parlâmes du temps, de la forêt, des gardes, des maisons que l'on bâtissait près de la gare. Ce fut seulement après dix minutes, peut-être, qu'elle fit, en enchaînant deux phrases: «Il valait mieux déjeuner et dîner à table. C'était trop incommode pour le service.» Et rien de plus.
Vers le dessert, je signalais d'imbéciles coupes d'arbres, que la commune de Lamorlaye ne cessait d'ordonner çà et là.
--«Il y a, disais-je, tout un rang de saules charmants et de peupliers qui est vendu. Ils vont y mettre la cognée. Vous devriez aller voir ce pré une dernière fois, avant ses funérailles.
--Nous irons. Tu photographieras les condamnés, Thérèse: c'est un souvenir.»
A ce mot de photographie, je dressai l'oreille. Il me parut d'ailleurs qu'il régnât un peu d'embarras autour de la table. Ainsi, Thérèse faisait maintenant de la photographie? Elle possédait un appareil?... Rien de si naturel, assurément. Toutefois je n'en avais encore jamais entendu parler.
N'importe, le fait ne présentait nulle gravité, et presque aussitôt je n'y songeai plus. Nous causâmes ensuite d'une route neuve, des incendies de Chantilly, des pompiers, que sais-je?... Après quoi, Yvonne me quitta, toujours calme, toujours froide--et bientôt je roulais vers Auteuil.
Là je trouvai Marie en contemplation: assise sur un fauteuil bas, elle regardait, émerveillée, le poupon Tiberge qui pleurnichait doucement sur les bras de sa nourrice. Vêtue d'un peignoir cerise brodé et doublé de violet évêque, elle étincelait dans cette chambre jaune et blanche, elle avait l'air d'un Roi Mage en prière.
--«Je suis donc si contente, me dit-elle, parce que Tiberge sera certainement beau. Mais oui, il sera beau! Je l'ai tant voulu, d'ailleurs, qu'il soit splendide! Vous verrez, cher--à cause de la nourrice, elle ne me tutoyait pas--vous verrez quelle merveille, et chacun verra, plus tard. Il sera de ceux qu'il faut aimer aussitôt qu'ils paraissent: car l'âme des humains s'inscrit très clairement sur leur visage, et il faut être bien étourdi, ou regarder bien mal, pour prétendre qu'on ne doit pas juger les gens sur la mine... Tiberge ressemblera peut-être à son aïeul le grand maréchal--ou à l'Empereur! Dès maintenant, d'ailleurs, on le remarque.
--Je n'en suis pas surpris.
--Vous prononcez cela avec votre insupportable petit ton démodé... Oui, M. Adolphe Courrière aussi, qui est très vieux, se moque toujours... Mais interrogez nounou que voici, tenez! Demandez-lui si, pas plus tard qu'avant-hier, une dame n'a pas sollicité qu'on lui laissât faire la photographie de Tiberge. Répondez, nounou.»
De nouveau, ce mot me frappa singulièrement: voici donc la seconde fois qu'il me surprenait ainsi, aujourd'hui même.
La nourrice offensée me regarda sévèrement:
--«Pourquoi donc que Monsieur ne veut pas croire ce que Madame lui dit? C'est vrai comme le bon Dieu que sur une pelouse de la Muette, au Bois, une dame était en train de prendre des photos, avec un kodak, et que moi, je marchais de long en large avec bébé, dans sa voiture, et Mlle Frida. Et comme nous regardions la dame, qui venait d'arriver là derrière, elle s'est présentée devers nous, très poliment: «Mademoiselle, qu'elle a fait à la miss, voici un beau bébé. Voulez-vous que je le photographie?» Mlle Frida, du premier coup, était interloquée. Mais moi, j'ai jugé qu'on trouvait le petit tout beau, et que Madame serait contente, et je lui ai arrangé son voile pour qu'on tire bien ses veux, vu que c'est ce qu'il a de mieux.»
J'étais bouleversé par un étrange soupçon.
--«Tout de même, nounou, vous n'auriez pas dû. Quelqu'un, en somme, que vous ne connaissiez pas... Et comment était-elle, cette personne? Décrivez-la-moi.
--Monsieur, c'était une bonne dame très bien. Ah! bien sûr, pas mise comme Madame, ni aussi plaisante... Mais très bien.
--Grosse?
--Pas une astèque non plus. Elle était comme qui dirait trois fois moi. Une femme d'âge, ainsi qu'elle, enfin dans les cinquante, ne peut pas avoir des côtes à ce qu'on lui voie les foies, Monsieur doit bien le comprendre.»
Semblais-je donc à ce point troublé, que Marie me demanda gaîment si, à mon tour, je craignais que l'on n'enlevât déjà Tiberge, par amour?
Ma première course, le lendemain matin, fut de descendre chez le plus proche photographe de Chantilly, qui demeurait à côté de mon logis. Je pris un air bien détaché:
--«C'est vous, lui demandai-je, qui développez les clichés de Mlle Gervonier?»
Je tremblais qu'il ne me répondît négativement, ou qu'il n'éludât la question. Or, à mon grand soulagement, il sourit avec complaisance:
--«Mais oui, monsieur l'inspecteur, certainement.
--Je voudrais une épreuve de ce cliché fait tout récemment, et qui représente un bébé dans sa voiture. Vous avez encore la pellicule? Montrez-la-moi, je vous dirai si c'est bien celle-là.
--Je viens d'en tirer plusieurs pour Mlle Gervonier. Veuillez attendre un moment...»
Il était parti vers son laboratoire. Certes, Thérèse connaîtrait ma démarche: eh bien! je la prierais une bonne fois de cesser ses besognes de police privée, et voilà tout! Son intérêt n'était pas d'insister, non plus que celui d'Yvonne: pourquoi risquer un éclat, ou quelque scandale?
Le photographe revint bientôt, me tendant le cliché: en effet, voici Tiberge parmi ses dentelles, je reconnaissais ses yeux clignotants sous son front surpris, sa minuscule bouche ouverte...
Tout à coup, je me suis sauvé, laissant une vague commande au photographe: j'aurais sangloté sous ses yeux! Ainsi donc, secrètement, humblement, lamentablement, la pauvre Yvonne envoyait faire par fraude le portrait de ce petit, afin de le voir au moins, et qui sait? de chercher sans doute quelque douloureuse ressemblance...
Une fois de plus, le chagrin m'étouffait. Je me sentais comme écartelé. Je souffrais trop.
Ce fut, je crois, ce jour-là que je me résolus bien fermement à mettre un terme à ce douloureux martyre. Le calvaire d'Yvonne n'avait que trop duré: et moi-même, je n'en pouvais plus. Mais d'autre part, il eût été indigne que Marie se vît abandonnée, ou injustement offensée... Que faire, enfin?
--«Une ruse, m'eût peut-être répondu mon brutal ami Denis Claudion, une belle ruse, une terrible et cruelle ruse... s'il le faut!»
J'assistai le lendemain au baptême de Tiberge, mon fils. J'y assistai en invité, car je ne m'y trouvais ni comme père, ni même--par décence--comme parrain. Le député Fata, de passage à Paris, et grand ami de la marquise Gianelli, avait accepté de remplir cet office. Quant à la marraine, elle n'était autre qu'Isabelle Rameau, la créatrice inoubliable de la Solange des _Sabots_: elle et Marie s'aimaient extrêmement.
Mme Isabelle, charmée de jouer un vrai rôle ailleurs qu'à la scène, s'était honnêtement vêtue de violet et d'amarante, et souriait de toutes ses dents si fraîches sous un petit pétase de tulle également violet, qu'ornait une rose Jacqueminot. Mme Isabelle apportait une bonhomie joyeuse à contrefaire la maman, donnant des avis à la nurse et plaisantant avec la nourrice, ce qui ne l'empêcha point de réciter son credo avec une gravité saisissante pendant la cérémonie.
Par contre, le député Fata se fût trouvé fort empêché d'en faire autant, n'ayant eu que trop loisir d'oublier les textes sacrés durant les cinq ou six années qu'il avait consacrées à une politique terriblement anticléricale au Parlement italien. Néanmoins, un peu ému de se voir debout et tête nue dans une église, il tint à y surprendre quiconque par son recueillement, et ce fut même à grand'peine qu'il ne pleura point par moments. En somme, pleurer n'est pas voter.
Quant à Marie, elle avait retrouvé sa démarche de déesse qui danse, et la ligne admirablement heureuse et svelte de ses hanches qu'étreignait et soulignait une ceinture blanche, serrant sa robe à fines rayures. Autour de son cou charmant, elle avait noué un foulard rouge, qui lui servait de col: une _cow-girl_.
Faut-il aussi décrire Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils? C'était bien l'enfant Jésus tel qu'on le promènerait dans une procession à Séville ou à Tolède: dentelles, guipures et festons, un vrai reposoir! Pauvre petit! il ne cria seulement pas une fois, mais se montra paisible en ses atours splendides. Je crois, oui, je crois avoir rencontré plusieurs fois le regard stupéfait de ses yeux mobiles, ses yeux décidément bien noirs à présent... Me suis-je trompé, mais il m'a semblé même qu'il me regardait volontiers: il est vrai que je guettais si jalousement la moindre trace d'attention au fond de ces pupilles légères!
--«Un bien beau jour! murmura, tout attendri, le parrain à mon oreille... Ces cérémonies me touchent jusqu'au fond du cœur.
--Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Fata, de parler contre elles.
--Non pas, non pas!... Je veux seulement que le Saint-Père vienne voter, à Rome, comme le premier citoyen de son quartier, voyez-vous. Je suis un esprit évangélique, au contraire: or il faut rendre à César tout ce qui est à César. Mais le son d'une cloche me donne les larmes, et si je me rappelais toutes les prières, je les réciterais avec les bonnes femmes de l'Agro. Ce serait pour le plaisir.»
Après le baptême, il y eut un goûter à Auteuil. Marie avait orné sa table avec des fleurs corail et blanches. D'un bout à l'autre couraient des guirlandes de cerises, et sur la nappe des branches d'orchidées candides semblaient s'élever au milieu de pivoines pressées, puis retomber et neiger mollement en ces coupes écarlates. Je prétendis rappeler poliment à Mme Isabelle son fameux costume incarnat du premier acte des _Sabots_. Mais elle poussa de véritables cris d'horreur, et sa figure se bouleversa:
--«Oh! surtout, n'allez pas me parler théâtre!»
Et ce fut avec une sorte de passion qu'elle se lança dans une appréciation fiévreuse de différents modèles pour les voitures d'enfant.
Cependant la vue de tout ce rouge, marié triomphalement à tant de blanc, excitait beaucoup l'esprit ardent du député Fata:
--«Ce sont les couleurs mêmes qui déshonoraient le visage de Sylla, quand ce dernier faisait le siège d'Athènes. Tous ces _greculi_ montaient sur les murailles, et insultaient le terrible général en le comparant à une mûre roulée dans la farine... Lui, cependant, prit la ville, et fit bien.»
Fata nourrissait en effet une haine furieuse contre les Grecs, avec lesquels il déclarait que l'Italie devait en finir une bonne fois. «Des schismatiques!» répétait-il avec mépris.
Quand Fata m'eut exposé tout ce qu'il souhaitait pour le remaniement de la Méditerranée--je crois qu'il voulait Nice, entre autres, et peut-être Marseille,--et que Mme Isabelle eut dit à Marie tout ce qu'elle savait touchant les voitures d'enfant, les bouillies, les premiers pas et les premières dents, le moment vint de se séparer: ce ne fut pas toutefois sans avoir admiré une fois de plus les cadeaux offerts à Tiberge au sujet de son baptême. La marraine et le parrain s'étaient montrés généreux, et j'avais fait de mon mieux. Toutefois un détail intrigua beaucoup: quelque anonyme avait envoyé une timbale et un coquetier d'or; les deux précieux bibelots reposaient mystérieusement sur un coin de la table. Et chacun de se récrier: «Mais quelle merveille!»
--«Cela vient d'Italie», répondit simplement Marie.
Ces mots m'ont beaucoup troublé. Ayant laissé partir Mme Isabelle avec le député, j'interrogeai Marie:
--«Ce n'est pas un envoi de Turin, apparemment? Y a-t-il un secret?
--Pas le moindre. C'est moi qui ai apporté ici ces deux brimborions. Seulement, si quelqu'un veut croire à un don du colonel Gianelli, eh bien... que ce quelqu'un y croie! Je ne dirai pas le contraire. Je ne dirai rien.