Part 10
Ah! bien, j'avais compris, maintenant. Peut-être flatté--il faut tout prévoir--ou peut-être intéressé pour quelque autre raison moins simple, le directeur de _la Journée_ tenait à ce que son frère épousât l'infante, née Clarke et milliardaire: il était venu me prier indirectement d'agir auprès de la marquise Gianelli--notre liaison, hélas! n'étant plus un secret pour personne--afin que celle-ci ne causât ni catastrophe, ni scandale...
Bientôt M. Courrière se leva, me dit au revoir, me prit les mains affectueusement.
--«Envoyez-moi votre avis à _la Journée_, touchant cette affaire du testament d'Aumale. Nous en recauserons. J'en conférerai pareillement avec l'Institut, où Stéphane n'est pas sans crédit, ni moi sans amitiés, ainsi qu'avec le petit Malestan, votre ministre à l'Agriculture: c'est moi, savez-vous bien, qui ai lancé cet enfant-là!»
Parfait. De plus en plus clair. Si la marquise Gianelli faisait du tapage, je risquais ma place. Bah! je crois, heureusement, qu'elle n'y songeait guère. Je lui dirais demain: «Stéphane se marie.» Et elle me répondrait, en extase: «Vous savez, François, notre fils a remué.
--Stéphane, vous dis-je, épouse l'infante.
--Car c'est un fils, j'en suis sûre...»
Oui, M. Courrière pouvait être bien tranquille. Force m'était, par galanterie, de ne rien lui confier qui le rassurât, mais il dut lire sur mon visage que je n'éprouvais nulle inquiétude. Nous nous quittâmes, lui et moi, comme des amis de vingt ans.
Au déjeuner, j'ai tenté de raconter à Yvonne cette émouvante visite:
--«Devineras-tu, fis-je, qui sort d'ici?... Adolphe Courrière, oui, Adolphe Courrière en personne, le directeur de _la Journée_. Au cours d'un entretien à propos de la forêt et du testament d'Aumale, il m'a appris une nouvelle sensationnelle, un mariage curieux, oui, très curieux: celui du poète Stéphane, son frère, avec l'infante Pia...»
Pourtant je n'allai pas plus avant, car la mine d'Yvonne était telle que je craignis de l'entendre me dire: «Cela m'est égal. Garde pour toi ces histoires-là.» Une gêne extrêmement pénible s'ensuivit, et dès lors l'infante, _la Journée_, Adolphe Courrière, l'Académie, devinrent à leur tour des sujets défendus.
C'est ainsi que nous avons pris, peu à peu, l'habitude de nous taire.
Ai-je assez souffert!
Pendant des mois et des mois, déjeuner, dîner, vivre en face d'un fantôme muet, ou presque, quand chaque regard, chaque minute et chaque seconde de silence forment autant de reproches!
J'arrivais, la tête ivre de Marie, de sa voix musicale, de son accent tout-puissant, de sa maternité, de sa fougue, de ses richesses d'âme--puis me trouvais soudain en face d'une femme serrée, murée, douloureuse, que je plaignais, que j'aimais avec pitié, et dont l'attitude me disait si net: «Tu la quittes, n'est-ce pas? Son odeur traîne encore sur toi... Si j'avais, non plus même mon enfant pour me consoler, mais seulement l'espoir d'en revoir quelque jour un autre... Or, ma fraîche petite fille, c'est fini... et plus jamais, maintenant... Cependant, toi, d'où viens-tu?»
Allais-je parfois éclater, m'accuser, et plaider au moins pour moi?... Inutile. Yvonne déjà murmurait une prière, ou partait pour l'église. La leçon était complète: «Tu vois, semblait-elle ainsi me déclarer, tu vois comment je daigne te répondre, et où je me réfugie; laisse-moi, allons, ne prononce même pas un mot, et retourne là-bas, puisque tu oublies tout.»
Quelle torture, mon Dieu!
Or Yvonne souffrait peut-être davantage encore. Non débridée, sa plaie l'empoisonnait. Un jour, j'entrai par mégarde dans une pièce, où elle se trouvait seule: elle pleurait.
--«Eh bien, Yvonne?... Mais qu'y a-t-il?... Tu es mal...?»
Je voulais dire: «Tu es malheureuse?» Je n'ai même pas pu.
Mon lévrier Marsyas m'avait suivi dans la chambre: meilleur et plus simple, il est allé poser tout doucement sa fine tête sur les genoux d'Yvonne. Il n'en fallait guère plus, peut-être... Seulement, moi, j'ai craint la gêne, l'incertitude, une maladresse, l'air sournois: enfin, j'ai craint... Et ces larmes pourtant, il me parut qu'elles eussent coulé sur mon propre visage, et l'eussent brûlé comme du feu!
Le soir, Thérèse Gervonier vint à ma rencontre sur la pelouse de Chantilly. Telle n'était point sa coutume, certes, et je me sentis encore plus inquiet que surpris:
--«Rien de fâcheux à la maison? m'écriai-je du plus loin qu'elle put m'entendre... Yvonne n'est pas malade?»
Elle accourait aussi vite que le lui permettait sa corpulence. J'aperçus bientôt une expression d'embarras maussade sur ses traits:
--«Écoutez... euh... voici, je voulais vous dire... Bref, dans l'antichambre, j'ai ramassé cette lettre qui traînait sur les dalles... Elle se trouve encore dans son enveloppe, quoique celle-ci ait été ouverte. Je ne l'ai pas lue!.. Elle sera tombée de votre poche.»
Je devins assez rouge, encore que l'on ne me déconcerte pas très facilement: car c'était une lettre de Marie, lettre bien familière, hélas!
--«Mais, Thérèse, il n'y avait qu'à remettre cette missive sur mon bureau, et voilà tout.
--Oh! non... Pensez donc... Enfin, quelque autre aurait pu la prendre.
--Pourquoi supposez-vous?... Vous l'avez lue!
--Pas du tout. Je ne lirais jamais, même par mégarde, un papier couvert de cette écriture, Dieu m'en garde!
--Vous la connaissez, Thérèse, cette fameuse écriture?
--Ah! Sainte Vierge, oui!... Et je serais bien la seule, à la maison, qui l'ignorerais.»
Bon gré, mal gré, il me fallut remercier Thérèse Gervonier. Je songeais cependant aux larmes d'Yvonne: le motif en était trop clair, parbleu!
Revenant de Paris avec M. l'abbé Duregard, nous parlions un jour des divorces. M. l'abbé Duregard est un homme jeune encore, quarante ans peut-être, que l'on verra sous peu curé d'une grosse paroisse, bientôt évêque, et tout à l'heure archevêque, sinon cardinal: j'ai confiance en son avenir. Il n'y a rien en effet de si dispos, ni de si sain, ni de mieux agencé que son intelligence, où les moindres ressorts jouent sans faute comme sans bruit.
--«L'Église, monsieur l'abbé, condamne les divorces, et elle est trop sage pour s'être trompée. Avouez cependant que les annulations en tiennent lieu.
--Mais non, parce qu'elles sont très rares.
--Vous voulez dire qu'on les compte par centaines.
--Mettons cent cas de conscience, très délicats à débrouiller. Vous avez par contre des milliers de divorces: je rends hommage aux magistrats, néanmoins ils ont tant d'affaires!
--Où est la différence, quant aux jugements rendus? Les annulations pourraient devenir aussi fréquentes, et non moins étranges, que nos divorces: elles ont déjà débuté dans cette mauvaise voie. Sans manquer à la déférence, je crois, mon cher abbé, qu'on peut en convenir.»
Et notre discussion, pour cordiale et courtoise qu'elle fût demeurée, s'anima beaucoup. En riant, nous nous jetions mutuellement à la tête, d'un côté tant d'annulations scandaleuses, et par ailleurs tant de divorces bouffons. Soudain, et comme l'abbé disputait avec la plus gaillarde âpreté, je lui dis:
--«Voyez en Italie: ils n'ont pas le divorce, mais comme ils s'en passent bien! Le code italien n'admet qu'un seul cas de dissolution d'un mariage, à savoir la mort d'un des conjoints. Cependant, là-bas, quand le problème est trop difficile, voici tout justement l'annulation à quoi l'on songe aussitôt.
--Nos tribunaux ecclésiastiques s'occupent de cas bien définis.
--Allons donc!... Tenez, prenons un exemple: une femme, très riche, a épousé, outre les Alpes, un homme pauvre, ou qui du moins n'a pour vivre que sa solde, que son traitement, si vous voulez. Or, depuis six, sept ans ou davantage, ils n'habitent plus ensemble...»
Eh! mais ici, avec quelle adresse et quelle preste autorité M. l'abbé ne m'a-t-il pas tout net coupé la parole!
--«Mon Dieu, vous savez, comme disait l'hôtelier Madei, que j'ai connu à Rome: «Plus de roses, point de sécateur...» Vous ai-je déjà parlé de cet étonnant et charmant Madei? Figurez-vous qu'en plein carême...»
Et les anecdotes de se succéder l'une à l'autre, vivement, allègrement. Il n'y avait pas à s'y méprendre: malgré toute l'agitation de notre entretien, l'abbé avait immédiatement rompu les chiens, dès que j'avais voulu faire allusion à Marie et au colonel Gianelli. Donc, M. Duregard, confident et confesseur d'Yvonne, se trouvait au courant de ma liaison.
Bien mieux, je me rappelai cette autre fois où, tandis que nous devisions de la détestable invasion étrangère en France, j'avais entrepris de défendre les femmes cosmopolites, qui unissent en elles plusieurs races: «Les métèques simples, déclarais-je, sont bien plus néfastes, à cause de leurs âmes plus différentes de la nôtre, plus marquées et moins souples. Ainsi une femme un peu russe, un peu italienne, un peu française aussi...»
Or, juste à ce moment, M. l'abbé Duregard m'avait interrompu.
--«Ma grand'tante, fit-il, était Danoise. C'est à elle que je dois les quelques mots de cette langue dont je connais le sens et la prononciation. Avez-vous entendu un dialogue en danois?»
Et comme Yvonne entrait dans la pièce:
--«De quoi parliez-vous? avait-elle demandé.
--Du Danemark», s'était hâté de répliquer l'abbé.
Point de doute, il savait à merveille. Tout le monde savait. Et Yvonne?... Je l'offensais, je la peinais, je l'humiliais, elle gravissait un long calvaire... Mais pourquoi jamais un mot, sinon une plainte, une effusion?...
--«Yvonne est la discrétion même», me répétait continuellement, avec admiration, Thérèse Gervonier.
--«Elle est excessivement fragile, me confia un jour son médecin... Je la trouve usée, minée, consumée, et ses nerfs me semblent à bout. Un rien lui ferait bien du mal.»
Le Bois de Boulogne, qui n'est plus qu'un pauvre square entre des maisons, s'émeut dès le premier printemps. A peine fait-il un peu moins froid qu'il laisse aller ses bourgeons, si mous, si pâles, et voici déjà qu'il apparaît tout fardé, quand nos forêts n'en sont encore qu'à s'alanguir, et nos bosquets des champs qu'à nous donner des fleurs. Marie aimait beaucoup l'émoi de Paris, à cet instant qui ne dure guère: elle se couvrait de fourrures, et allait voir au Ranelagh, ou tout autour du champ de courses d'Auteuil, comment les jeunes feuilles se dépliaient en grelottant sous le soleil de mars. Elle recherchait la solitude, craignant de se montrer, elle naguère si svelte; car son bébé allait venir sous peu, dans une semaine peut-être. Et tout en marchant, elle souriait et faisait des rêves.
Je l'accompagnais dans ses promenades aussi souvent qu'il m'était possible. Un jour nous cheminions ainsi le long de cette mare d'Auteuil, fameuse jadis, mais inconnue aujourd'hui, sinon des convalescents, de quelques amoureux, et de certains provinciaux des villages voisins, La Muette, Boulainvilliers, etc.
--«Il faut, François, me disait Marie, que ce petit, ou cette petite sache plus tard plusieurs langues: nous autres Russes, nous sommes donc tous polyglottes, vraiment, et cela vient de ce que l'on nous habitue au français, puis à l'allemand, à l'italien, à l'anglais, dès l'enfance. Quand j'étais une bambine, ma mère me faisait offrir absolument du pain sec pour mon dessert, dès que je bégayais en russe; mais j'avais des gâteaux et des fruits, si je les demandais en français, en italien ou en allemand: tu penses si j'ai vite connu ces phrases-là! Un jour, j'ai demandé à table: «Mami, je veux, s'il vous plaît, que vous me donniez un peu de café.» Et j'ai ajouté: «Bougre!» ainsi que je l'entendais dire au valet de chambre, qui venait de Paris. Ma mère vénérable ignorait ce mot: mais elle fut enchantée, parce qu'il était français: et j'ai eu mon café. Une autre fois, je voulais une goutte de cognac: si tu savais ce que j'ai dit à ma maman ravie, pour l'obtenir! Je fis donc ainsi défiler tous les gros mots du valet de chambre, par gourmandise, et c'est pourquoi aujourd'hui encore le langage des voyous, cher, me rappelle des souvenirs de confitures.
--Avec le jeune personnage qu'on attend, l'on devra se méfier, s'il emploie la même méthode, diable!
--Oh! je sais donc maintenant comment on dit tous les vilains mots en italien, en russe et en français.
--Pas seulement les vilains, Marie charmante.
--Oui, j'ai été très bien élevée.
--On a eu tant de peine!
--On a fait ce qu'on a pu.»
Nous plaisantions, nous étions très gais. Marie s'appuyait un peu lourdement à mon bras, et je veillais comme un jeune époux sur sa démarche ralentie et sur son corps deux fois précieux. Soudain, rompant une de ses phrases chantantes, elle m'a dit:
--«Mais, quoi donc?... Tu es tout pâle... Qu'est-ce qu'il y a?»
Il y avait que dans l'allée menant au petit lac, j'apercevais Yvonne, là, devant nous, s'avançant à notre rencontre, entre Thérèse Gervonier et l'une des cousines Quériou, d'Auteuil! Elle nous avait certainement vus, car elle était devenue plus blanche que moi-même, en même temps qu'elle avait saisi la manche de Thérèse, comme pour se cramponner avant de tomber.
Reculer n'était pas possible: il fallait s'affronter, et que devais-je faire? M'arrêter, évidemment, expliquer que la marquise Gianelli se trouvait un peu souffrante, que je lui donnais le bras afin de l'aider à marcher: mais Marie avait-elle l'air d'une femme malade, avec cette physionomie heureuse et ce rire mal éteint? Puis, comment allait se comporter Yvonne?... Et si elle se trouvait mal, car elle était réellement livide, elle me faisait peur. Elle s'était infailliblement aperçue de l'état de Marie: et alors, le souvenir d'Hélène... Mon Dieu, que j'eusse voulu disparaître à l'instant, écrasé, en cette minute horrible!
Quant à Marie, elle était bien tranquille. Voici qu'elle allait déjà vers Yvonne, résolue à la plus paisible cordialité. Sans doute elle s'apprêtait à dire tout uniment, en son incroyable, innocente et déconcertante impudence: «Bonjour, chère madame. Votre mari a la bonté d'accompagner jusqu'en ces lieux sauvages une femme qui se cache, et se cachera pendant une semaine encore...»
Cependant Yvonne coupa court à tout cela. J'ai vu la pauvre femme, plus morte que vive, étreignant follement le poignet de Thérèse, je l'ai vue passer devant nous en baissant la tête, sans saluer, sans reconnaître--et son frêle dos, tout courbé, semblait au point de se briser, quand je me retournai sur elle, tandis qu'elle s'éloignait. J'étais dans une espèce d'épouvante!
Ma chère Marie saisit ma main. Certes, elle fut très belle, en cette minute, et l'on pourrait même dire très bonne.
--«Je comprends fort bien, me dit-elle, que Mme Simonin ait voulu ne pas me voir. Je serai bientôt mère, alors qu'elle a perdu cruellement son enfant. Va au plus vite la retrouver, François, et la consoler. Ne lui dis pas que je suis fâchée, ce ne serait pas vrai. Ne lui laisse même pas croire que je l'ai remarquée. A moins qu'elle n'ait voulu positivement m'offenser... Mais je lui pardonne. Je conçois, certes, combien elle doit souffrir.»
Que de magnanimité! C'en était un peu trop, peut-être, et Marie ne me jouait-elle pas quelque comédie de noblesse? Mais non, pourtant, sa voix trahissait tant de sérénité radieuse et béatement hautaine!
Lorsque, de retour à Chantilly, je demandai Yvonne, Thérèse me dit d'un air outragé que sa cousine était au lit, malade, qu'elle avait condamné sa porte, ne sortirait de sa chambre ni pour dîner, ni pour déjeuner, et qu'elle ne consentait à admettre personne--«personne»!--auprès d'elle.
Après tout, je suis son mari: j'aurais bien eu le droit de renvoyer cette Thérèse à ses potions ou à son crochet, et d'entrer quand même. Je ne l'ai point osé, pourtant: j'avais honte!
Le lendemain, même consigne, le surlendemain pareillement. Trois jours, quatre jours se passèrent: Yvonne se cloîtrait. Le médecin me confia: «Ce n'est pas qu'elle ait grand'chose: tout son organisme se trouve comme surmené. Ne la contrariez pas. Elle fait une fièvre nerveuse, qui s'éteindra.»
A la sixième rebuffade, néanmoins, n'y tenant plus, je répliquai brutalement à Thérèse:
--«Assez, maintenant! Je suis chez moi, je pense, et j'entrerai.»
Or, Yvonne n'était point au lit, comme je croyais, mais étendue sur sa chaise longue, en peignoir: ses yeux marron avaient envahi tout son visage émacié, si bien qu'on les distinguait seuls, au premier abord, et qu'ils semblaient immenses, fixes et presque insoutenables.
A peine si j'eus le cœur de parler:
--«Yvonne... je ne t'ai pas revue, depuis... enfin, tu sais, depuis le jour... au Bois...»
Elle fronça douloureusement les sourcils:
--«Qui te parle de ce jour?... T'ai-je demandé la moindre explication?
--Je veux pourtant te la donner. C'est si simple... La marquise Gianelli est enceinte, elle aura revu malgré tout son poète...»
Yvonne bondit, se leva presque.
--«Ne mens pas! Pourquoi mentir? Qui t'interroge? C'est stupide!...»
Puis, se laissant aller sur les coussins:
--«C'est stupide, oui... Et cela me fait encore plus de peine... Je ne te prie pas de me dire tes secrets. D'ailleurs, tu n'as pas de secrets. Je devine toute ton existence, et tu le sais bien: tu m'as trompée et abandonnée à l'époque la plus atroce de ma vie...
--Non, Yvonne, oh! non, pas cela: je ne t'ai pas abandonnée! Je n'aurais demandé qu'à demeurer ce que je fus pour toi, un instant, quand nous nous sommes mariés, en Bretagne. T'en souviens-tu seulement?... Mais c'est toi qui m'as éloigné par ta froideur inouïe.
--Je me suis toujours montrée bonne épouse.
--Oui, mais... évidemment, ce n'est pas de ta faute... tu ne sais pas aimer, ma petite Yvonne, tu n'as jamais une tendresse, une caresse... Tu ne t'es jamais épanchée que tout bas, à l'église et sur ton prie-Dieu!»
Elle se cacha la figure dans les mains. Quelle brute j'étais, pourtant! Venu pour m'approcher d'elle, pour l'apaiser un peu, s'il était possible, voici que je la tourmentais davantage. Je m'assis contre sa chaise longue:
--«Mais tout cela ne fait rien. Écoute, Yvonne... Tu es organisée d'une certaine manière, moi d'une autre. J'ai pu rencontrer des amitiés plus... semblables à moi-même... ou moins discrètes... Mais je te le jure devant ton Dieu, à qui tu t'es remise, je n'ai pas un seul moment cessé de te chérir profondément. Ah! tu peux me croire. Je pèse mes mots, en honnête homme!»
Ma voix s'est-elle altérée? Ai-je frémi, tant la vérité me sortait par tous les pores: car si, d'une part, j'idolâtrais Marie, d'autre part ma femme délicate et blessée m'était en effet si chère, et me tenait tellement au cœur--oui, certes!--ainsi qu'un autre cœur saignant et palpitant!... Bref, Yvonne s'est sentie touchée, ou bien elle a puisé quelque calme dans l'invocation qu'elle venait de prononcer là, les mains sur ses yeux. Elle reprit plus doucement:
--«Oui, tu es de bonne foi, je le crois... D'ailleurs je ne te ferai pas de reproches. La Providence est juste. J'ai dû mériter un peu de ces épreuves... Il y a des femmes qui aiment sans doute avec une frénésie... Cela m'échappe. On ne parle pas comme on veut: moi, les mots... certains mots... ils m'intimident... ils se gonflent dans ma gorge, et ils y restent. Ils seraient pourtant bien montés de mon âme tout de même... Tu as l'air de me reprocher ma piété...
--Non, Yvonne, mais non! Au contraire, et souvent je l'envie.
--Tu ne comprends pas ce que nous appelons l'oraison, nous autres, les tristes: ce sont des phrases toujours pareilles, qu'on répète machinalement, mais si tu savais comme on se laisse aller, sans qu'il soit besoin de paroles, et comme on se jette aux bras du bon Dieu, pour le remercier... de tout, de tout ce qu'il nous envoie, et pour crier qu'on a confiance, qu'on le sait là! Ah! c'est de l'amour, cela!...»
Parbleu! la froide Yvonne ignorait presque tout de l'autre amour, celui qui est puissant, aventureux et sublime! Il n'y avait rien à lui répondre, je me suis tu. Elle poursuivit:
--«Du reste, à quoi bon ces vieilles choses? Il faut me laisser, François. Je ne vais pas causer un drame: ce n'est pas de mon goût. Il ne saurait être question de divorce, car je suis bonne chrétienne, ni même de séparation: je continuerai d'habiter ici. Seulement je ne veux plus te voir, ni te parler. Nous ne prendrons plus nos repas ensemble.
--Tu es bien dure!... Enfin, pourquoi...
--Tu me demandes vraiment pourquoi?
--Sans doute. Tu disais tout à l'heure avoir deviné ma vie, et jusqu'ici tu ne m'avais pas habitué...»
Elle s'est tout à coup dressée, à ces mots:
--«Est-ce la même souffrance pour moi, maintenant? Tout récemment encore, je savais ta liaison, oui... Mais à présent je verrai toujours une figure d'enfant auprès de toi, puisque la marquise Gianelli... Tais-toi! Pas de mensonges!... Cet enfant, ce sera le tien, le tien--et pas le mien, car je l'ai perdue, moi, ma petite fille! Je n'avais qu'une pauvre petite, ma toute jolie petite, et elle m'a été reprise. Tu pourras regarder un autre enfant. Il te consolera. Mais jamais plus, moi... Et cela, je ne peux pas, je ne peux pas... Il me semblera toujours que tu m'apportes le babil d'un autre bébé, et ses rires. Il faut m'épargner cela, qui est au-dessus de mes forces...»
Elle pleurait misérablement. Et j'étais comme à l'agonie: je ne ramenais de toutes parts, sur moi, qu'un vrai manteau de glace. Tout se perdait dans la nuit: Hélène morte, l'enfant nouveau, l'horreur de torturer la mère douloureuse, la femme si fragile, ensuite mon bel amour, Marie et sa joie provocante... Yvonne leva les yeux un instant:
--«Et puis cette femme, qui t'aura donné un fruit de ton sang, ton propre sang! Un enfant, qui vient de toi!»
Le silence--atroce!
--«Moi, ajouta-t-elle, maintenant, je suis infirme.»
Elle retomba, les mains jointes, priant de toute son âme.
A deux jours de là, on m'appelait au téléphone:
--«C'est un garçon!... Venez vite.»
J'arrivai chez Marie, en proie au plus singulier mélange de malaise et d'émotion. Après des années de soins et de soucis, après qu'on a pris mille peines afin de parfaire, autant qu'il est possible, le corps et l'âme d'un jeune éphèbe, ou voire d'un simple galopin qui déjà traîne ses culottes à l'école, certes l'on peut déclarer fièrement: «Je contemple mon héritier, mon propre enfant.» Mais on ne se sent pas au même degré le père d'un bébé, et surtout qui vient de naître. On se trouve au plus l'associé de la maman, et encore un associé qui ne travaille guère, une sorte de simple commanditaire.
Ajoutons qu'ici mon cas était pire, car enfin, ne passant même point franchement pour l'auteur responsable et avoué de l'enfant, je jouais bien plutôt le rôle d'un complice à demi caché... Ce qui ne m'empêchait point d'avoir le cœur bouleversé, et de l'aimer d'avance, ce petit. Je souriais, je défaillais presque à la pensée du premier cri que j'entendrais--et tout bas, humble et déchiré, je demandais pardon de ma joie au souvenir de ma petite Hélène et à Yvonne, que je n'avais pas revue.
Dès le vestibule, Romilda, la femme de chambre, me dit d'un air radieux:
--«Il est _souperbe_!»
Je montai quatre à quatre. La garde vint me chercher.
--«Tout s'est passé à merveille, et le docteur est enchanté.»
J'entrai enfin. Marie était couchée, et riait doucement. Elle avait vraiment l'aspect d'une belle idole, au milieu de ses dentelles, une merveilleuse idole de cire pâle, aux yeux éblouissants toutefois et comme en extase.
La garde s'était retirée, nous étions seuls. Je me penchai sur les fines lèvres exsangues.
--«Il est à côté, fit Marie. Va le voir.»
La petite chose rougeaude, grimaçante et fragile reposait dans son berceau, que surveillait une fraîche nourrice. Voilà donc mon fils!... J'eusse tant voulu oublier qu'une fois déjà je m'étais dit, devant un autre berceau tout pareil: «Et c'est là ma fille!...»
Un moment, cet être minuscule déplissa un peu la peau de son visage boursouflé: alors apparurent des prunelles plutôt obscures et quelques cils foncés, ainsi que sont les miens!
--«Tu as remarqué? me demanda Marie. Il a tes yeux.»