Le forçat honoraire: roman immoral

Part 8

Chapter 83,821 wordsPublic domain

--Ni gai ni triste. Mais ta citation est fausse. Les hommes, ça se fait à tout: ça peut mourir quand ça veut--ou à peu près! Et puis, si enchaîné que ce soit, ça n'a-t-il pas le plaisir de traîner ses fers et ses pieds, d'avoir, au son même que chantent ses entraves, je ne sais quelle ombre de mélodie, je ne sais quelle âpreté de souffrance vivifiante et je sais trop--et toi aussi!--quelle révolte de vie, de vie ancrée, oxydée, latente et gonflant son sang, de vie plus forte que sa destinée, de vie-espoir, de vie-volonté qui vous fait respirer du passé et de l'avenir, de l'avenir surtout, à pleins poumons, à poumons ivres, à poumons libres! _Super flumina Babylonis!_ Nous avons connu mieux et pis... De quelle sueur--pour ne pas parler de cœur--abattions-nous là-bas, près du Maroni, les arbres et les broussailles dorées? Nous imaginions, peut-être,--confusément,--que, ces bois fauchés et massacrés,--l'habitude!--nous apercevrions, de moins loin, dans nos rêves, les arbres familiers, nos arbres à nous, ceux de nos cimetières et de la route de notre clocher! Eh bien! vieux, c'est en m'évadant que j'ai découvert que les arbres n'ont pas de patrie et que, partout, ils sont amis à qui leur est ami, à qui a besoin d'eux. Ils avaient un signe--lequel? je ne le reconnaîtrais pas: je ne suis ni sorcier ni poète--pour m'indiquer, de proche en proche, un semblant de chemin dans ces horreurs de forêts vierges qui couchent les nègres et forçats marrons à la nuit et les fauves, singes féroces, serpents voraces et gypaètes--à perpétuité!... Ils se prêtaient même, ces braves arbres, à des escalades impossibles et à des retraites de repos, devant les dangers d'acier, de plomb, de griffes et de dents. Ils vous portaient et vous berçaient, comme des nourrices gigantesques aux mille bras, aux mille boucles, aux mille rubans de feuilles et de fleurs!... Ils ne pouvaient qu'être bons et divins, aspirant le feu et l'âme de la terre par leurs racines recluses et disant, quand le vent le leur permettait, bonjour aux étoiles, leurs sœurs, emprisonnées dans un ciel lourd derrière une grille de nuages... Ils consument une vigueur inutile qu'ils veulent nous transfuser, en prenant, de leurs aspérités providentielles, une goutte de notre pauvre sang et ils restent debout, comme s'ils étaient tous des grenadiers, en ne dansant pas assez, en ne perdant pas assez de leur frondaison parce que, mon cher, les arbres ne sont pas plus malins que nous: tout ce qu'ils espèrent, c'est d'être couchés un jour, pour de vrai!

--C'est toi qui es saoul, pauvre vieux: tu es lyrique!

--Lyrique! Je les entends, je te le jure, les salamalecs et les caresses du vent; il n'y en a pas beaucoup: c'est de choix. Les arbres de la Guyane conversent avec ceux d'ici et communient, en nostalgie. On ne leur demande plus rien, ni aide, ni ombre; on ne les connaît plus, on ne s'évade plus, on n'a même plus l'idée de lever leurs yeux vers leurs branches pitoyables pour entendre mieux pépier les petits oiseaux! Ah! je reconnais le souffle de mes arbres, des arbres du Maroni! Je ne suis l'ennemi des hommes que parce que je suis l'ami des arbres. On blague les singes qui passent au travers et par-dessus. Eh bien, moi! je voudrais être un je ne sais quoi d'arbre, une sous-racine, très bas, très bas, comme je le suis moralement, pour rendre à un arbre ce que je leur dois à tous! Et... et... Qu'est-ce qu'ils ont donc, les arbres à me dire de m'évader encore... M'évader?... D'où?...

* * * * *

... Un coup de feu tiré d'un massif ne permit pas à Rocaroc de répondre à un Bihyédout vivant...

Le promeneur était tombé le nez contre terre et déjà une nuée d'agents cyclistes s'abattait autour du cadavre et du survivant. Une seconde après, deux autres policiers en bourgeois accouraient, dramatiques, en hurlant:

--Nous ne l'avons pas! nous ne l'avons pas! On est après!

--Ça n'est donc pas monsieur? demanda l'un des premiers arrivés, en désignant, avec un respect subit, le Rocaroc stupide.

--Monsieur?... l'assassin?... Ah! des fois, non! rigola un des civils.

Et le second, secouant affectueusement le banquier, lui glissa:

--Faut pas faire cette gueule-là, patron! On est un homme, pas?

... Une demi-heure après, le commissaire du quartier, mandé en hâte à son bureau, s'usait à réconforter le survivant:

--C'est entendu, monsieur, les Champs-Elysées ne sont pas sûrs, mais à qui la faute?... A des gens comme votre macchabée, pardon, votre ami, pardon, monsieur le directeur, votre secrétaire général. Je me demande s'il faut vous l'avouer--oui, oui, il le faut..., pour diminuer votre douleur..., pardon, votre chagrin..., pardon..., votre saisissement..., bref, c'était un pas grand'chose. Vous ne comprenez pas? tant mieux!... C'était un bon employé?... Mieux?... un excellent collaborateur? Mieux encore? un associé? Plus? Une cheville ouvrière? Diable! Mais ça se remplace! Dans une grande entreprise comme la vôtre... Abordons, monsieur, un point plus délicat. Pardon, une fois de plus, mais Bihyédout, feu M. Bihyédout--ou soi-disant tel--ne m'était pas inconnu... Usurier, mais oui, monsieur, usurier, courtier d'usurier, faux courtier d'usurier... Oui, nous savons tout! Hélas! Et des mœurs!... Vous voyez là--et dans le lieu même de sa mort--la cause de sa fin! jetons un voile, oui, oui, pardon!... Je ne suis pas prude... Magistrat... parisien... lettré... le quartier... On comprend encore ça au bagne, mais ici, quand il y a tant d'occasions!... Comment? vous ignoriez? Ah! mon pauvre monsieur, comme je vous félicite! vous ne saviez pas que votre secrétaire-général était un forçat évadé, un certain _Défrisé des Panoyaux_? Elle est bonne! Nous le savions, nous: il était de la boîte! Sans ça!... Et je me permets de vous rendre hommage: le défunt qui nous a dénoncé tout l'univers n'a jamais écrit un mot sur vous, pas ça, pas ça, pas la moindre fiche anonyme, la peau, quoi!... Mais croyez-moi, il aurait pu devenir dangereux: il était beaucoup trop intelligent. Il nous faisait beaucoup de tort à nous, personnages officiels: il devinait, monsieur! C'est affreux! Vous, il vous aurait mangé aussi! C'était plus fort que lui: il fallait qu'il mît tout dans sa poche, les choses, les gens. Croyez-moi, monsieur, n'ébruitez pas cette affaire... Histoire de mœurs... Il était ivre, n'est-ce pas? ivre-mort?... Non?... Si... si!... Ivre-mort ou, du moins, au moment précis de la congestion... Non?... Accordez-moi qu'il titube... Vous êtes obligés de le quitter... Rendez-vous... rendez-vous d'affaires! Et alors arrive une de ces sales autos, qui fiche le camp, après, très vite... Allez vous coucher, monsieur, au plaisir!... La voilà justement, l'auto!...

CHAPITRE IX

LA SÉANCE CONTINUE.

_M. Rocaroc à M. Capucino, Cayenne_

Mon cher Directeur,

Vous m'avez vu, si vous m'avez regardé, pleurer un ami qui vous toucha, hélas! de trop près.

Un même deuil m'étreint aujourd'hui.

Vos fonctions vous ont permis de peu fréquenter le nº 14713, dit le _Défrisé des Panoyaux_: c'est l'objet de mes regrets et de ma douleur.

Au bagne, j'avais peu remarqué l'individu: il n'était pas de mon équipe--et j'avais autre chose à faire.

Mais, dès mon arrivée à Paris, il s'imposa à moi par une ingéniosité, une énergie, une éloquence, un esprit d'initiative et une bonhomie insensés. Je lui devrai la fortune. Inventeur, créateur de notre banque, il ne s'en occupait que de loin, et de haut, et se contentait de ses appointements de secrétaire général, qui étaient fort élevés, et de sa participation aux bénéfices, assez peu négligeable.

Comme tous les hommes de génie, il s'en tenait à ses idées qui changeaient souvent et se multipliaient, au pas de charge, se souciant peu de leur application.

Paul Chéry, pour le nommer, était une brute qui avait soif de néant et de ciel. Bihyédout (nom, pour Paris, du 14713) était un esprit qui--je l'ai su trop tard--n'avait soif que de l'ordure. Mais il ne m'a jamais fait que du bien. Passons. Moi, vous me connaissez, monsieur le Directeur: je ne suis ni bon, ni mauvais, je suis au _mitan_.

Je vous vois sourire et murmurer: _in medio stat virtus_.

Je ne suis, certes, ni vertueux, ni la Vertu (avec un grand V) ni même _une vertu_. J'ai pris ma part des péchés des hommes, mais tout est relatif, tout est _actuel_.

Assassin et voleur, je prétends valoir n'importe qui et n'être pas méchant. Je me suis défendu, et me défends, _d'avance_, voilà tout.

Vous avez, dans une de vos dernières lettres, blâmé la profession que je me trouve avoir embrassée. Je n'ai pas été désapprouvé par un de vos supérieurs les plus hiérarchiques et j'ai même eu la joie respectueuse et un peu amusée de vous faire décerner un honneur qui, au reste, vous était dû. J'éprouve la joie plus grande, plus humaine, plus qu'humaine et très pure d'avoir rendu service à ceux des hommes qui sont dignes de ce nom, qui veulent travailler, avoir des jours pleins et des nuits sereines.

Oui, mon cher maître, la suppression des empêcheurs de goûter et de déguster en rond n'a pas une mauvaise presse. J'incarne la Fatalité ou plutôt nous l'incarnions, ce pauvre Bihyédout et moi, avec désinvolture.

Mais mon triste associé devenait terriblement chimérique. Son idéologie tournait au lyrisme et à l'extase et, si j'ose l'avouer, un discours qu'il me débita à l'instant de sa mort m'épouvanta plus que sa fin même.

Il n'est que le camouflage de son trépas pour m'avoir terrorisé plus encore. Imaginez que le commissaire n'a pas voulu encaisser et endosser le guet-apens et le meurtre. Il paraît qu'il y avait des à-coups et des dessous. J'ai compris les capitaines de gendarmerie qui utilisent des balles de Lebel dans des cadavres de bandits à primes et avancements, mais faire passer une auto sur la trace d'un revolver, c'est une opération judiciaire que je ne connaissais point.

J'ai rendu quelque estime à ces voitures calomniées et, comme on ne sait pas ce qui peut arriver et que la disparition de mon associé me laissait des fonds disponibles, j'ai acheté une soixante-chevaux. A votre service, mon cher directeur!

Mon malheureux ami était très parisien, très répandu, universellement méprisé et honni, c'est dire qu'on en parlait à tout bout de champ. Personne ne s'est inquiété des conjonctures où il avait perdu l'existence. Au fond, c'est un suicide comme celui de Paul Chéry, mais ici, c'est la Loi qui, éclatante et en grand apparat, rend, sans tête, un fou à sa chimère, là (c'est ici), la Loi fait écrabouiller un sage voluptueux pour l'enfouir sans bruit. Ah! la vie! mon cher directeur! la vie! c'est au dessous de la bêtise, de l'idiotie et du néant!

C'est tellement sot que ça vous enlève tout sentiment et que ça ne vous laisse qu'une sorte d'égoïsme vaniteux et sentimental (ce qui n'est pas un sentiment).

Au fond, je suis satisfait; bassement, ignoblement, d'être débarrassé de mes deux amis, Chéry et Bihyédout, heureux de les regretter--à en crever--et d'avoir à les regretter.

Je me sens libre.

Je ne me sens libre que maintenant.

Libre parce que les affaires ne vont pas mal du tout.

Libre parce que je n'ai plus ni hypnotiseur, ni conseiller cynique et bonasse, libre parce que je n'ai plus besoin de mon terrible cousin de ministre (j'espère que vous l'avez remercié pour votre rosette), libre envers mes victimes et mes employés.

Car je continue à exercer mon industrie.

J'ai charge d'âmes, d'âmes à délivrer--s'il en reste,--d'âmes à nourrir, avec le corps. J'ai hésité, j'ai interrogé ma conscience (mais oui!) et mon cœur (parfaitement!) Et nous avons eu, hier soir, notre mendiant quotidien (deux ou trois au nombre) et un type qui n'est pas pour me faire changer de main (vous verrez ci-après le gabarit du coco).

Je vous avouerai, en outre, que j'ai besoin d'occupation et de distraction, que la méditation m'est lourde et insupportable et que j'ai trop de souvenirs pour un seul homme.

Je fonderai, à l'automne, un journal gouvernemental, mais nous nageons encore en plein été et je tiens à posséder personnellement la moitié plus une des actions, argent comptant: j'ai peur de me soupçonner et convaincre d'ambitions politiques. La famille, voyez-vous!

J'ai un cousin ministre. Pourquoi ne serais-je pas député?

Vous m'avez rendu l'honneur--l'honneur d'un autre--et prêté une nouvelle vie--la vie d'un autre. Je suis un citoyen tout neuf, tout battant neuf, un électeur qui n'a pas encore servi, un éligible à la disposition des scrutins. Je vous dois tout--et la liberté qui est plus que tout.

Vous êtes mieux que mon père. Passons.

Ou plutôt, puisque nous n'avons pas encore quitté ce terrain, vous me laissez deviner que vous êtes, non fatigué, Dieu merci! mais las! et, si j'ose employer ce mot, un peu écœuré!

Vous n'avez jamais profité de vos congés, vous les avez capitalisés: ça fait un assez joli tas de campagnes et d'annuités. Bref, vous avez droit à votre retraite: pourquoi n'en jouiriez-vous point? Et vous me permettrez de donner à ce terme: _jouir_ tout son sens, tous ses sens.

Je connais votre tristesse et quelques-uns de vos chagrins. C'est une raison de vous secouer. La terre de Guyane vous est, depuis plus d'une année, aussi disgracieuse et dolente que le pavé de Paris. Vous n'avez plus aucune illusion sur la moralisation possible des forçats, des gardiens, du personnel administratif, de la colonie entière, voire de vos égaux et supérieurs hiérarchiques de Cayenne et de la mère-patrie. D'autre part, monsieur le Directeur, vous êtes jeune encore et plein de ce feu sombre qui veille et se conserve sous la cendre et qui doit se jeter sur l'existence pour ne pas se consumer soi-même et se détruire vainement, plein d'une énergie inemployée qui doit s'user en volupté et en action nouvelle, d'une bonté, enfin, à laquelle il faut un aliment et des objets inédits.

Interrogez-vous bien, n'avez-vous pas envie de Paris, du boulevard, des cafés, des théâtres, de tout ce qui vous peut être oubli, distraction, rêve dans un passé très lointain?

Et moi, et moi... car il faut parler de moi...

Vous souvenez-vous du _Journal intime_ que vous voulûtes bien parcourir, à mon insu, quand j'étais à votre service. Vous m'avez serré la main, violemment, pour avoir lu, en tête d'un de mes cahiers, le cri de bête: «Oh! un ami!» Ce cri-là, actuellement, c'est tout moi! Je n'aurais plus le courage d'y ajouter des mots! Je ne pleure même plus. Il me semble que ce cri, c'est mon odeur--une odeur de mort, une envie, tout ce qui me reste de besoin d'existence, de besoin d'âme, de besoin!

Eh bien! venez, mon cher Directeur, venez! ne vous en tenez pas à un préjugé grotesque: acceptez d'être secrétaire général de mon entreprise, mon directeur de conscience, oui, de conscience, mon compagnon de pensée, mon père, enfin, puisque vous êtes mieux que mon père. Toute la somme d'affection, de tendresse, d'estime, d'admiration et de respect que je n'ai pas eue à dépenser, hélas! tous mes bons sentiments, tout mon sentiment, je les situe en vous: je ne vous donne sans doute pas beaucoup, mais on ne donne que ce qu'on a.

Dieu est trop haut pour moi: je m'arrête à l'homme que vous êtes, si homme et si âme. En outre, j'ai un aveu à vous confier: je suis résolu à faire le bien, à payer la rançon très large de mes opérations, à créer, autant que je le pourrai, un office personnel et privé de l'aumône éclairée et supérieure, de la fraternité réfléchie, un ministère du sourire et de la prière exaucée. Je veux reprendre sur les faux pauvres pour les vrais pauvres, sur les inutiles dangereux pour les inutilisés nécessaires ou simplement utilisables, sur les incurables pour ceux qu'on peut guérir, sur la plaie purulente pour la blessure touchante et noble, mais, n'est-ce pas? ne m'obligez point à devenir pompier: vous m'avez compris, vous acceptez?

C'est le discours _in extremis_ de Bihyédout qui a triomphé de mes derniers doutes: ce bougre-là m'avait refoulé dans le vice et dans le crime, qui me faisait laver le sang dans de l'_extra-dry_ et du _whisky_ sans _soda_, qui me faisait oublier les vieillards assassinés dans de jeunes drôlesses terriblement vivaces! Et ce Méphisto à bedaine m'écrase de poésie avant de s'enliser dans l'authentique infini! Son lyrisme s'est, dans mes veines, transmué en pitié: c'est la seule poésie humaine...

Mais je suis véritablement ému: je m'étends, je m'étends...

Puisque vous acceptez mon humble proposition (ne dites pas non!) je veux vous faire un tableau de ma compagnie, je ne veux pas écrire ma bande.

Je suis à la tête d'une centaine de bandits qui ont été très affectés--jusques et y compris les larmes--de la mort du _Défrisé des Panoyaux_. Il en est qui _ne voulaient plus vivre_ et qui, petit à petit, m'amenaient des recrues d'élite (lesquelles, pour rien au monde, n'auraient voulu coopérer aux agissements de Bihyédout et ne sont peut-être pas étrangères à son trépas obscur). Anciens et nouveaux se sont réconciliés sur le cadavre en me déclarant qu'après tout, j'étais «un autre costeau que le type, moins poseur, moins râlant, moins rechignant, plus distingué--et d'attaque». Ç'a été, pour la pègre, une délivrance, et pour moi, un nouvel escadron. J'ai deux cent cinquante exécutants (ou exécuteurs) sans mettre en ligne de compte les indicateurs, amateurs et le casuel.

Une des branches les plus florissantes de mon industrie, est le duel, j'entends le duel entre duellistes d'une certaine espèce et qui représentent les spadassins d'antan, à cette différence près qu'ils sont, non employés à gages, mais sans gages et que leurs patrons intérimaires s'en défendent plus que de raison. En occupant ces gars entre eux, quelques-uns de mes clients ménagent leur légitime et je ne désespère pas d'arriver, de proche en proche, à réaliser cette admirable page de _Salammbô_ où les mercenaires se détruisent, malgré eux et en s'embrassant, jusqu'à la plus fugitive des ombres de leur ombre. Mais il faut encore un gros ordinaire de combats singuliers pour en gorger le public, nausée incluse, et le préparer à une hécatombe en règle où tout disparaîtra, avec les procès-verbaux de rencontre, témoins contre témoins, médecins contre médecins, armuriers contre reporters et marchands contre gendarmes.

Ma clientèle est contente: ça continuera.

Il faudra bien encore, un jour, après épuration, bien entendu (mais ça vous regarde, mon cher Directeur), mettre le feu aux asiles de nuit, bancs de nuit, hôtels à la corde, maisons d'aliénés, hôpitaux, voire, hélas! aux prisons, dépôts de mendicité, salles soi-disant de travail, refuges et ouvroirs. Il faudra, après examen préalable (c'est encore votre affaire) tirer des feux de salve sur les moignons d'humanité qui viennent aux casernes quêter les eaux grasses et les os jetés... Mais ne songeons qu'au bien.

Je ne suis pas digne de m'y frotter. Déjà j'ai, en propre, des disponibilités monnayées très suffisantes, non pour récompenser le vrai mérite qui n'est rien, mais la pénurie méritante, qui est tout.

Si vous vous refusez à ma demande, je suivrai les errements de Bihyédout, je me livrerai à un massacre à la Saint-Dominique ou à la Hérode et je n'aurai pas de fine douceur dans un remords opaque et sourd. Je réclame de vous un sacrifice immense et, quoique indigne, je vous offre un sacerdoce, le plus rare et le plus consolant qui soit.

A bientôt, n'est-ce pas? mon cher maître et collaborateur, et sachez moi, d'un cœur régénéré et rasséréné par la gratitude agissante,

Votre

Feu B. de La C.

CHAPITRE IX (_annexe_)

LOUIS-NAPOLÉON SOLSEQUIN

«Lorsque, sur le coup de sa quarante-deuxième année, M. Agénor-Constant-Eudoxe Solsequin connut la gloire d'être père, il n'en conçut (pour ainsi parler) qu'une fort spéciale vanité. Après un conciliabule anxieux avec deux de ses amis, militaires à la retraite et mécontents, il se rendit en cabriolet, en leur compagnie, à la mairie de Strasbourg, et déclara ne consentir à donner à son enfant légitime et du sexe affirmé masculin, que les prénoms de Louis-Napoléon-Bonaparte.

Le scribe, affolé, sans en entendre plus long, alla trouver le secrétaire. C'était au temps où un prince, encore jeune, attendait dans la citadelle de la ville une mise en liberté triomphale et secrète. Le fonctionnaire, dûment appelé, prit le nouveau père par un bouton changeant de son carrick de cérémonie, l'adjura, le supplia.

--Ennemi de la tyrannie bourgeoise.--(Tais-toi, tais-toi!) serviteur fervent des gloires de ma patrie, je veux que ma progéniture...

--Notre progéniture! intervinrent les deux officiers. Le chevalier que voilà, le chevalier que me voici, nous insistons, monsieur!...

Le folliculaire usa des grands moyens: il mena le maigre cortège de cafés en brasseries, usa des sobriquets, appelant celui-ci Kikele, cet autre Feiffel, ce troisième Kartoffle; sa triste victoire raya le vocable Bonaparte, sous le prétexte--soutenable--que c'était un nom de famille (il fallut saluer) et non un prénom.

--Tu comprends, avait conclu Agénor-Constant-Eudoxe, je n'ai pas eu le bonheur de mourir pour Sa Majesté l'Empereur et Roi (ici, les deux ex-demi-solde avaient pris la position), je vieillis en péquin de quatrième classe, je veux que mon moutard recueille, avec le fruit de mon inaction, la fleur de mon désir de gloire! A la vôtre!

Ce vœu, comme les autres, ne se réalisa point.

Le jeune Louis-Napoléon téta dans l'insignifiance, se sevra indifféremment, marcha cahin-caha, moucha là et ci, prit ses lettres où ça lui chanta, bêtifia, ânonna, bâtonna, truffa de pâtés sa ronde et sa bâtarde, chanta à faux ses racines grecques et son histoire sainte, lemme par lemme sa géométrie, équation par équation son algèbre.

Son bachot lui fit l'effet d'une longue médecine.

Pour fuir le collège et la Faculté toute proche, il s'engagea, histoire de guerroyer en Crimée, et ne fut pas trop fâché d'être laissé dans une compagnie de dépôt, à Pontarlier.

Il emporta, du régiment, un galon de premier conducteur, un certificat de bonne conduite, un congé de semestre renouvelable et un grand dégoût des responsabilités.

Il entra donc au ministère de la Maison de l'Empereur avec le grade immérité de rédacteur et fit tellement remarquer son silence appliqué, son insignifiance laborieuse, son infatigable néant, qu'il connut, sans s'en étonner, les plus rares avancements.

Certains de ses collègues et de ses supérieurs le craignaient comme mouchard avéré, d'autres comme révolutionnaire puissant. Grognard à l'envers, il ne murmurait jamais, marchait à pas très courts, ne faisait pas de zèle, était juste assez poli pour se faire redouter de tous.

Les évènements de 1870-71 ne lui offrirent ni occasion d'héroïsme ni excuse de lâcheté. Lieutenant aux compagnies de marche de la garde nationale, il commanda, sans morgue, sortit--et rentra.

Après la Commune, qui le respecta, il reprit ses fonctions au ministère des finances, poursuivit une carrière plane et heureuse et ne se réveilla de son calme labeur que lorsque la nécessité de caser un sous-chef adjoint de cabinet lui fendit l'oreille, à lui, Solsequin, à la soixantième année de son âge, l'an 1896 de l'ère vulgaire.

Chef de bureau, chevalier de la Légion d'honneur, officier de l'Instruction publique et du Mérite agricole, chevalier de l'ordre de Léopold et de la Couronne d'Italie, titulaire de la médaille d'or de l'Encouragement au Bien, chef de division honoraire et membre associé de l'Académie des Beaux-Arts du Yucatan, Louis-Napoléon sentit, du soir au lendemain matin (très tôt) que ses titres et dignités ne valaient que sur un billet de faire-part et qu'il n'était pas encore du bois dont on fait un cercueil et un mort.

Malgré le besoin de travail qui lui remuait la main droite, il eut assez de dignité professionnelle pour ne pas louer à des particuliers le reste des services qui étaient reconnus et pensionnés par l'État.