Le forçat honoraire: roman immoral

Part 4

Chapter 43,768 wordsPublic domain

J'astiquais avec une rage tendre des meubles ignobles de la rue de Rivoli... La rue de Rivoli, la rue Saint-Antoine! qui dira la poésie de ces voies toutes droites et toutes sèches, dans la poésie des tropiques, le désir de la pierre dans les arbres, dans les plantes luxuriantes, tout le souvenir des sales stations de voitures, des lèpres de monuments, palais et églises et les arcades qui, de là-bas, ressemblent à l'arche de Noé dans un déluge de lumière et de soleil!... Ah! ma joie à lire, sous le col des uniformes et des vestons que j'avais à battre, le nom de telle maison du coin du quai!... Le quai!... La Seine opaque, moirée et cahotante sous des bateaux paresseux et boursouflés, les ponts jouant à saute-mouton dessus, Notre-Dame dressant ses cornes d'escargot carré, la Morgue même, toute plate, toute couchée, entre deux eaux, qui m'appelait, amicale et familière! Je me rappelais jusqu'au pavillon des fiévreux, en face de l'Hôtel-Dieu, à gauche, annexe grise comme la livrée de ses malades, avec les yeux qu'on aperçoit parfois, sans vouloir les regarder, à travers les fenêtres grillées! Sur les murs gris, on placarde les extraits des arrêts portant les condamnations afflictives et infamantes. Je n'avais pu lire--et pour cause--mon arrêt à moi, et, par un cauchemar lucide, je lisais mon nom, mon signalement, mon crime, ma peine, je sentais des yeux, dessus, plus haut, au rez-de-chaussée surélevé, aux autres étages des yeux luisant fort, sous des bonnets de coton, des yeux ne pouvant lire mais me fixant, moi--où?--sévères et goguenards et je m'évanouissais de honte lorsque je m'entendis appeler par une voix familière--que je ne reconnus pas.

--Bicorne de la Cellambrie, vous vous ennuyez, n'est-ce pas?

La sueur me troua le front. Je ne me souvenais plus de mon nom. Confusément, j'aperçus mon maître, M. Capucino. Mais pourquoi ne m'appelait-il plus Joseph, comme de juste?

--Monsieur le Directeur, dis-je, comment pourrais-je m'ennuyer?

--Je ne vous demande ni comment ni pourquoi. Vous vous ennuyez. Voilà. Je m'ennuie bien aussi, moi--au moins!

--Monsieur le Directeur n'est donc pas content de moi?

--Trop, monsieur! Trop! Un domestique qui fait trop bien son service s'ennuie. Un domestique doit être si peiné d'avoir à peiner qu'il négligera nécessairement ceci ou cela. Vous, vous avez l'œil et la main à tout. Vous cherchez dans le labeur un dérivatif, une consolation. Vous vous donnez tout entier, en mieux. C'est que vous vous ennuyez. Voilà.

--Monsieur le Directeur ne va pas me renvoyer? balbutiai-je.

Je n'ai pas redouté--outre mesure,--la promiscuité et même la solitude du bagne, mais l'idée de n'avoir plus de compagnon et d'être dominé par la hantise de ce compagnon disparu dans les mille et mornes tortures du châtiment me terrassait.

--Si! proféra M. Capucino, je vais vous renvoyer ou plutôt, tenez, Bicorne, je vais vous faire mourir.

J'eus un sourire. Je comprenais--enfin! Cet homme avait voulu m'éprouver pour me tenailler à loisir. Tenant ma vie entre ses mains lors de ma complicité passive, il avait savouré son plaisir de me voir courbé sous lui, non sans affres, pour livrer son esclave à son jour, à lui. Comme c'était chiourme! Comme c'était corse! La vendetta en tablier! Mais la vie, la mort, zut!

--Comprenez-moi, poursuivit M. Capucino. Vous êtes retranché de la société, mort au monde. Par une cruauté extra-juridique, que je n'ai pas à apprécier, les condamnés à moins de huit ans _redoublent_ ici, comme les mauvais élèves des écoles. Mais les examens de sortie sont plus durs. Cinq ans de travaux forcés, ça en fait dix; sept, quatorze; huit, seize. Après, c'est perpète. Or, mon cher, vous avez eu vingt ans pour avoir assassiné, avec préméditation et sous couleur de le dévaliser, un brave garçon de recettes dont j'ai les meilleures nouvelles. Le dommage que vous avez causé à la banque de ce garçon est nul ou annulé. Je me demande donc pourquoi l'on vous garde ici.

Il fit une pause et continua:

--Je ne me demande pas pourquoi. Moi, j'ai à vous garder. Je suis payé pour ça. Pas cher. Mais payé. Fonctionnaire, je ne puis rien. Homme, je vous tiens quitte. Je n'ai pas le droit de vous relaxer. Mais je puis vous tuer--sans douleur... A cause, continua-t-il, égaré, à cause de notre pauvre Paul... Celui-là, je n'ai pas pu le sauver: il ne voulait pas. Mais vous... vous... à sa place... vous voulez bien, n'est-ce pas... oui, oui?... Vous l'aimiez... Vous avez failli redevenir, devenir criminel, pour lui faire plaisir. Et maintenant, il dort... s'il dort...

Je crus que M. Capucino allait défaillir. Mais ce diable d'homme se reprit, sourit et, d'un ton presque naturel, commença un récit:

--Mon cher, vous n'attachez pas assez d'importance à la politique de la métropole. Vous ne lisez pas les journaux que vous m'apportez. J'ai beau laisser traîner les dépêches, ouvertes: vous ne les regardez pas. Vous voyez que vous n'étiez pas né pour être ou devenir domestique. Vous ne savez même pas que vous avez un cousin au pouvoir. Ministre, mon ami! ministre!

--Je suis sûr, interrompis-je, que c'est cette canaille de Charles!

--Très exact. C'est bien Charles! Canaille? je ne sais pas. Mais je le croirais, à l'indifférence dont il fait preuve envers vous!

--Ah! Monsieur le Directeur ne le connaît pas! Je parierais que mon cousin ne sait pas que je suis au bagne. Il ne prend garde qu'à ses affaires, qu'à son affaire. Rien n'existe pour lui que lui. C'est pour cela qu'il est socialiste. Et le voilà ministre!

--Il est plus socialiste que jamais. Mais le vent a tourné, en France. Ça lui fera plaisir de vous revoir. Un parent pauvre chez un socialiste, c'est un rayon de soleil!

--Monsieur plaisante! En France, moi! chez un ministre!

--Écoutez, Bicorne. Je suis égoïste. Je vous demande votre protection.

--Ah! monsieur, monsieur! Votre générosité prend des déguisements!...

--Voici. Je vous tue. Vous me faites nommer officier de la Légion d'honneur et n'importe quoi, en France. Je ne puis plus rester ici. Je suis trop vieux--et pas encore assez vieux pour crever. Vous, vous en avez assez. Ne dites pas non. Il se trouve que, par une incurie administrative qui ne vous surprendra pas, j'ai toutes les pièces d'identité d'un brave colon qui est mort, il y a quinze jours. Il ne manque que son acte de décès. Ce papier essentiel n'a pas été dressé par suite d'un accès de fièvre chaude d'un scribe. L'individu est strictement de votre âge. Il n'a pas un aussi beau nom que vous mais son nom est assez pittoresque: Rocaroc (Edme-Emmanuel-Augustin-Properce-Sulpice). Vous choisirez votre prénom dans le tas. Vous, voici. Vous allez mourir dans les flammes, en me sauvant pour la seconde fois. Car vous m'avez déjà sauvé une fois, mon vieux: ne l'oubliez pas: il ne restera rien de vous, qu'un bel ordre du jour vous donnant en exemple à vos compagnons d'infortune. C'est même tout ce qu'il y aura de moral dans cette aventure. Et--qui sait?--les forçats prendront peut-être goût à l'héroïsme et au dévouement: le crime que je vais commettre d'incendie volontaire sur des effets hors d'usage fera peut-être sourdre une infinité de belles actions. C'est la vie, mon vieux, c'est la vie! Qu'en pensez-vous?

--Monsieur le Directeur, monsieur le Directeur, c'est bête: je pleure!

--Gardez vos larmes pour éteindre l'incendie: ça suffira. Un mot, encore. Je ne vous fais pas prêter de serment. Je ne vous demande pas d'être un honnête homme et un bon citoyen. Je sais que c'est difficile. Je vous demande seulement de ne pas commettre d'atrocités pour le plaisir. Faites pour le mieux. Nous nous reverrons à Paris. Souvenez-vous un peu de ceux que vous allez laisser ici. Il ne leur a manqué, à chacun, que le hasard d'une amitié, la chance d'un attentat. Et tâchez à ne pas les rejoindre. Je ne serais plus là pour vous sauver. Bonsoir. Joseph!...

* * * * *

On lit dans le _Moniteur officiel des colonies de transportation_:

«_Quelle que soit la légitime sévérité de notre opinion traditionnelle sur la population pénale qui désole, en l'emplissant, notre ville et ses dépendances, il est juste de saluer avec les palmes du pardon les forçats trop rares, hélas! qui se réhabilitent par une mort--nous ne dirons pas honorable--mais sublime et qui mériteraient de demeurer éternellement dans la mémoire des hommes si, précisément, leur noble disparition ne devait pas leur assurer la suprême récompense du crime effacé: nous voulons parler de l'oubli. L'être--que notre estimable clientèle de lecteurs blancs et de couleur nous permettra de pleurer avec elle--s'appelait B. de la C... C'est assez indiquer qu'il était de bonne noblesse, d'une noblesse de robe qui, malgré son origine, donna néanmoins à la mère-patrie un lieutenant-général, deux maréchaux de camp, un cordon rouge et un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Une folie de jeunesse le mit sous la main de la loi. Son repentir, dès son arrivée sur nos chantiers, fut l'objet de toutes les conversations des gardiens si dévoués et autres fonctionnaires. Des circonstances encore mystérieuses, bien que providentielles, lui permirent de sauver l'existence de l'éminent directeur du pénitentier, M. Sylvestre Capucino, menacée par la folie homicide de ce Paul Chéry qui paya de sa tête, récemment, son forfait heureusement avorté, agrémenté de l'assassinat trop réel d'un humble gardien dont nous n'imprimons pas le nom ici, pour ne pas rouvrir une blessure éternellement saignante au cœur de son épouse établie blanchisseuse, rue X... nº 4 bis. Touché par le dévoûment du détenu, M. le directeur l'avait attaché à sa personne. Sans se soucier de ses origines patriciennes, heureux de reconquérir quelque dignité dans le travail le plus dédaigné, B. de La C... se révéla bientôt le plus actif et le plus obéissant des valets de chambre. Le plumeau n'avait pas de secrets pour lui et c'est avec une dévotion presque électrique, qu'il s'acquittait de la fonction de rendre la vaisselle à sa première blancheur, l'argenterie à son suprême éclat. Hélas! la digne et spartiate économie de M. le directeur devait conduire à sa perte l'ex-criminel régénéré! C'est en nettoyant, à l'essence, auprès d'un bidon de pétrole, les gants de M. le directeur que B. de La C... ressentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter! Environné de flammes, aussitôt secouru par M. le directeur qui se précipite, l'infortuné serviteur a à peine le temps de l'écarter, de s'écrier: «Pas vous! Pas vous! Que Monsieur s'écarte! Vite! Vite!» et déjà, il n'est plus qu'un brasier qui diminue à vue d'œil, qui, noircissant affreusement, se ratatine, (si nous osons employer un tel mot en de semblables occurrences), qui cesse bientôt de pousser des cris stoïquement étouffés, et qui, enfin, jonche, d'un débris insignifiant et calciné, l'office aux trois quarts détruit du palais de la direction!_

_L'incendie a été assez rapidement circonscrit et arrêté. Les dégâts seraient purement matériels si, comme nous l'avons relaté avec quelques détails, on n'avait à déplorer le tragique trépas du condamné repentant B. de La C... Ses restes inexistants n'auront même pas la consolation d'une sépulture! Ils ont été emportés pêle-mêle avec les autres décombres. Mais un honneur autrement rare est dévolu à ce spectre évaporé: ses co-détenus, pour l'amour de lui, sont gratifiés d'un quart de vin par M. Capucino. L'état de M. le directeur est, malgré son chagrin, des meilleurs._»

* * * * *

A quelques jours de là, M. Rocaroc, ingénieur civil, s'embarquait à Papaëte sur l'_Astrolabe_ des Chargeurs-Maritimes, à destination de Bordeaux. Un mal de dents opiniâtre l'avait empêché de montrer sa figure et même de parler, des environs de Cayenne à Tahiti. Mais dès qu'il se trouva sur la route azurée de la France, avec des compagnons inconnus, sa face désenfla et quitta ses linges, un sourire revint à ses lèvres rasées et l'avenir lui-même mit du bleu à ses yeux noirs.

CHAPITRE III

PARIS!

_M. Rocaroc à M. Capucino, directeur, Cayenne._

Mon cher Directeur,

Tout d'abord, et très simplement, permettez-moi d'inclure dans l'enveloppe préparée à votre adresse, la somme de deux mille francs que j'ai l'honneur et le plaisir de vous devoir. L'argent est si capricieux qu'il aurait peut-être la tentation de s'évader d'ici tout à l'heure et je veux être, au moins vis-à-vis de vous, un honnête homme de forçat. Je vous assure, sans y insister et pour n'y plus revenir, que ces deux billets bleus sont légitimement acquis: ils sont prélevés sur les fonds secrets. J'espère que, sur ce dont je ne vous suis pas strictement redevable, il restera assez pour payer une tournée à mes anciens camarades, pour fêter tacitement, et sans le savoir, mon extra-légale résurrection. Vous trouverez un prétexte plus digne. Merci encore.

Mon arrivée à Paris a été, comme il convenait, discrète et morne. Descendu à la gare d'Austerlitz, j'ai étouffé mon émotion en remarquant combien Paris voulait dégoûter, à l'avance, les enthousiastes pèlerins qui débarquent dans ses murs, en leur montrant les murs les plus gris, les plus sales, les quais les plus salement moussus et les plus couperosés que je sache. Ces vieilles garces de gares ne lâchent leurs voyageurs qu'à regret. Les employés ont un air de glapir: «Paris-Austerlitz... Descend...» tel, qu'on croit descendre tant qu'on tombe et qu'on a besoin de remonter en wagon pour fuir n'importe où, même au quai d'Orsay. Les guimbardes à galerie, attelées de chevaux-fantômes, ont la mine--je ne sais si vous sentez comme moi--de vous mener à Mazas--démoli--ou à la Morgue, pour une confrontation.

Dehors, des avenues chauves, des rues lépreuses, un décor de cinquième acte de mélo!

Il était très tôt, pour Paris, quand je donnai mon ticket. Je fis un détour. J'arrivai bientôt--tout droit--devant la caserne des Célestins. Des gardes, des gendarmes...: j'étais en pays de connaissance. J'aurais dû avoir peur. Je ne pus que rire. C'est que, à travers la porte, les portes, larges ouvertes, j'assistai aux exercices d'équitation de ces Messieurs. Rien n'est plus comique. Le cadre, c'est vraiment _le cadre_: des officiers qui, gravement, deux à deux, vont au pas, en devisant avec une sérénité affectée, faisant le sacrifice de leur existence, comme en pleine émeute. Leurs chevaux tendent le cou pour entendre, sans y faire attention, les menaces et les vociférations des insurgés, terribles et absents. Les officiers bombent le torse, ainsi que sous les pavés, les balles et les bombes; ils ne fument pas: ils sont en service commandé. C'est l'école du stoïcisme et de l'héroïsme. Pas un pas plus long, pas un geste plus saccadé: tout est mathématique, sublime et géométrique. Le malheur, c'est que l'exemple soit donné à vide: la répétition des couturières.

Pour les hommes, c'est plus amusant: la garde se recrute dans le militaire. Des tringlots, des chasseurs d'Afrique, un vague spahi très seul et très gêné, des dragons et des artilleurs, trois cuirassiers et un cavalier de remonte,--tout ça plus ou moins gradé,--tournent en rond dans le quadrilatère, au pas, au trot allongé, au petit trot, au galop de charge, à la papa, gaillardement, férocement, comme sur les pieds des badauds, pour les aligner, et contre les sauvages attroupements, pour les disperser et les réduire. Ces éléments disparates n'ont qu'un signe commun, quoique d'élite, le blanc de la buffletterie[2], en attendant le fourniment complet.

[Note 2: Pas l'été.]

Mais, dans leurs rangs, il y a les vieux soldats et, ceux-là, c'est inénarrable. En képi, en bonnet de police, en veste, en bourgeron, ils vont et s'en foutent, s'en foutent, s'en foutent!

Ceux qui m'ont le plus réjoui trottaient, galopaient en chemise et en tablier bleu, oui, en tablier bleu à peine relevé sur la selle, la bavette bien en place et les manches retroussées. Le tablier, à cheval! Je vous jure, mon cher directeur, que ce n'était ni le tablier des sapeurs de dragons, ni celui des timbaliers de mameluks, c'était le mien, celui que j'ai eu le plaisir et l'honneur de porter à votre service et qui, d'ailleurs, m'a été plus favorable et plus prestigieux, grâce à vous, que le voile de Tânit. Je me pris donc à rigoler--et je réfléchis, ensuite. Il me sembla qu'un de ces hommes à cheval, c'était moi, mais mon cheval était moins lourd, moins serf, plus leste, qu'il m'emportait en vitesse vers des destinées merveilleuses, que le tablier se déroulait, s'envolait et qu'il nous faisait, au cheval et à moi, une paire d'ailes en hauteur, à peine bleues, azurées et que je montais... montais...

Excusez-moi. C'est une manière comme une autre de ressusciter...

... Une demi-heure après, j'étais chez mon cousin le ministre. J'avais forcé sa porte--il ne couche pas au ministère,--bousculé son valet de chambre, qui me connaît, et trouvé mon brave parent plongé dans son encrier.

--Ne vous dérangez pas, Charles. Ce n'est que moi.

--Qui, toi?

--Ah! la voix du sang devient blanche chez vous. Vous me tutoyez. Attention! Vous ne vous rappelez pas que vous tutoyez tout le monde, tout le monde, excepté vos parents?

Il se retourna. Les grandeurs n'avaient pas affaibli son orgueil ou diminué son dédain de l'univers. Sa figure, tout en grimaces, pour mieux cacher son âme hautaine et tendue, ses yeux de braise rousse, tout avait peu changé. La barbe plus courte, pourtant et plus blanche... Et un chevron d'ancienneté, placé en plein front, entre les deux sourcils à la Bismarck. Je me défendais mal de quelque inquiétude. Comment croire, comment espérer que mon cousin pût ignorer mon diable de passé? J'avais, somme toute, été «une cause parisienne» et ma disparition même, en omettant la chronique, judiciaire ou scandaleuse, écrite ou «parlée», devait avoir frappé, sans nulle vanité, l'actuel potentat. Il y a dans tout parent riche l'étoffe de plusieurs Brutus père. Pouvoir jouer au justicier, au mieux de ses intérêts, quel rêve pour un allié qui est ou sera gêné des évolutions, de l'existence, de la proximité d'un obscur consanguin! D'autant qu'il y a l'opinion publique, les ennemis, les journaux!

--Tiens! c'est vous! dit Charles. D'où sortez-vous, Monsieur? Je vous croyais mort, fou, j'entends fou enfermé--ou au bagne.

--Pas encore! balbutiai-je, pas encore! (Je ne mentais pas. En admettant que j'y pusse retourner, je n'y étais pas. Pourquoi faire à mon cousin des confidences humiliantes et inutiles?)

--Allons! vous n'êtes pas si bête que ça. Pourquoi ne vous a-t-on pas vu depuis si longtemps? Vos opinions politiques?

--La timidité, mon cousin. Le respect de votre conscience et de votre travail. Des caprices, des passions, des voyages!...

--Toujours le même! Et l'on finit par capituler. On débarque chez le monstre. La nécessité, hein? On a quelque chose à demander. Vous n'avez qu'à faire demi-tour: pas de préfecture, pas de sous-préfecture. Bibi ne fait pas de népotisme!

--Mon cousin, affirmai-je avec dignité, vous ne me connaissez pas. J'ai renoncé à mon nom, dès je vous ai su au pouvoir. Il n'y a plus de Bicorne de la Cellambrie. Je m'appelle Emmanuel Rocaroc--pour vous servir.

--Ça, c'est bien! c'est très bien. Vous n'êtes plus mon parent. J'ai le droit de m'occuper de vous et de te tutoyer. Je parie que tu as besoin d'argent. J'ai gagné, pas?

--Oui, monsieur le ministre, tu as gagné. Moi aussi. J'ai besoin d'argent pour rembourser un brave homme qui m'a obligé. Une misère: trois mille francs...

--Trois mille francs! Tu nous crois donc millionnaires?

--Qui, nous?

--L'État, imbécile! L'État que je suis, quoique indigne!...

--Millionnaire ou non, il me faut trois mille francs.

--Tu me fais trembler. Tu les dois à l'Allemagne? Non? Alors à qui?...

--Un brave homme, Charles, un très brave homme. Il a fait un effort surhumain. Il n'a que son traitement pour vivre!...

--Un fonctionnaire! Bien! Son nom? Je le révoque!

--Il ne dépend pas de toi. Je l'ai rencontré sur le bateau.

--Pas sa place. Un gouverneur des colonies, n'est-ce pas?

--Non. Directeur d'établissements pénitentiaires. Mais il n'est tout de même pas à sa place. Tu devrais lui faire obtenir un avancement, en France,--et la rosette.

--Et trois mille francs! Tu n'es pas cher à acheter.

--C'est entendu, oui? Il s'appelle M. Sylvestre Capucino.

--Capucino! tu te mets bien! Une retraite pour tes vieux jours... Non, au fait, puisque tu le rapatries... Je le connais. Je lui dois de l'argent, moi,--oh! c'est vieux!--pour un journal bien mort. C'est bien pour toi que...

--Merci, pour lui. Si tu savais à la suite de quelles circonstances j'ai rencontré ce citoyen... C'est tout un roman.

--Je n'aime pas les romans...

--Depuis que tu n'en fais plus. Merci tout de même.

--N'en jette plus. Je t'emmène à la boîte, pas?

J'eus un petit frisson, entre mon épingle et ma cravate. La boîte... J'eus peur que Charles fût plus Brutus l'Ancien que nature... La boîte... Pour un repris de justice, ça a un sens.

--Je t'emmène à la boîte, continua Charles, pour te donner ton sale argent. Par contre, tu me mettras par écrit ce que tu veux, en articles non monnayés, pour ton protégé. Allons! Ouste! La cocarde et le grelot sont en bas!

Mon cher Directeur, je ne grossirai pas cette lettre trop longue de toutes les plaisanteries et autres observations dont mon cousin Charles meubla les coussins d'une voiture officielle: vous l'avez connu, Charles, au temps de ses luttes et de ses glorieux revers: c'est Robespierre et c'est Vautrin, c'est Gaudissart et Richelieu, c'est Marat dandy et peigné, c'est Fouquet et Napoléon. Il me parla fort peu de vous.

--Rocaroc, clamait-il, Rocaroc! Tu aurais dû me laisser ce pseudonyme, à moi! Ce n'est pas un nom, c'est une déclaration ministérielle, c'est une proclamation, un défi, une menace! Rocaroc! Tiens! je ne t'ai jamais tant aimé! Tu vois ces jardins, ces murs, ces hôtels, ces perrons, ces portes qui ont une défiance à triples gonds, à verrous de sûreté? Je dirais: «C'est le ministre», on n'ouvrirait pas.--Rocaroc!» ça ne s'ouvre pas, ça bée, ça s'offre, ça se donne! Ah! poète! frappe à ces portes, de ton nom, de ton nom tout seul, à la volée, et tu auras l'argenterie, les filles, les femmes, les tableaux de famille et les enfants à la mamelle! Rocaroc! Paris serait à toi si... si toi, c'était moi.

--Si tu veux mon nouveau nom? je te le donne.

--Et moi, je te donne mon portefeuille, pas? Je suis trop connu: on s'apercevrait de la substitution! Hélas! N'en parlons plus. Du reste, tel quel, je fais de la besogne!

Nous étions arrivés. Charles entrait dans l'antre du silence. Il passa comme dans une ville prise et déjà passée au fil de l'épée. Une seconde après, le chef-adjoint du cabinet, M. Lemuet, m'apportait mes trois mille francs, sans un mot. Le ministre avait déjà oublié ma présence. Il avait foncé comme un sanglier dans ses paperasses et signait, sabrait, surchargeait, à coups de boutoir. Nous déjeunons ensemble la semaine prochaine. Et Charles, _in fine_, me charge tout de même pour vous de ses plus amicaux souvenirs. C'est peut-être lourd: je m'en débarrasse tout de suite. Il ne me reste qu'à vous exprimer une fois de plus, en attendant mieux, ma reconnaissance vivante et active. Je vous récrirai avant d'avoir de vos nouvelles. J'ai hâte de clore cette lettre pour avoir la satisfaction de me dire, avec émotion, votre très sincère et très indigne serviteur.

Feu B. de La C.»