Le forçat honoraire: roman immoral

Part 3

Chapter 33,773 wordsPublic domain

Un couteau vous fait autant de bien à voir au bagne qu'une belle bouée de sauvetage en pleine mer, dans l'eau. C'est le fruit défendu, c'est l'outil, c'est la liberté, c'est l'âme même. On se sent vivre puisqu'on peut tuer et se tuer. Mais ce couteau-là! Je ne le reconnaissais pas, je lui appartenais. C'était mon couteau, à moi, mon crime, ma peine, mon existence! Il ne brillait pas, il me brûlait.

--Oh! fis-je d'un ton de reproche puéril, on l'a nettoyé! Il est lavé!

Relation de cause à effet! Retrouver, comme au premier jour un _lingue_ catalan, Ruben Matteño, Barcelona, tout frais, repassé, pis que neuf, sans tache quand, la dernière fois qu'on l'a vu, il était mangé de sang, de sale sang mauvaisement et mal conservé, pour vous nuire, sur la table des pièces à conviction, être trop sûr qu'on doit tous ses malheurs à cette tache de sang--qui n'existe plus--et qu'on existe encore, aboli, retranché du nombre des vivants, ne soufflant plus que pour soupirer et que l'arme est là, pure, innocente, blanche comme une fiancée, argentée comme une vraie pièce de cent sous, ça donne envie de recommencer, rien que pour croire qu'on n'est pas forçat et qu'on a beaucoup à faire pour le devenir. C'est un joujou qui vient de France. Et comment peut-il en arriver?

--Ce couteau, ce couteau... d'où le tiens-tu?

--C'est une bien sale arme, en effet. Trop d'arête, trop de pointe. Trop lourd. Et ces clous en étoiles jaunes sur le fond rouge! C'est d'un bourgeois! Enfin, il faut se servir d'une arme!

Il ajouta:

--Je parle pour toi, bien entendu. Parce que moi, tu sais, j'ai mes mains.

Et il rit, d'un rire trop gros.

--Ne compte pas sur moi, dis-je. Je ne veux pas de ce couteau.

--Tiens! tu as la voix rauque. Je ne t'ai pourtant pas encore étranglé, toi. Mais vois-tu, si tu veux trahir!...

--Je ne veux pas te vendre. J'irai avec toi. Au besoin, j'étranglerai, moi aussi. Je me moque d'être guillotiné. Mais c'est physique. Ce n'est pas du remords. Ce couteau, c'est mon couteau à moi, le couteau qui..., le couteau que...

--Zut! éclata Chéry (j'atténue), vraiment elle est bonne! Plains-toi donc! On a fait suivre l'instrument de travail de Monsieur! Et ta victime, ce pauvre garçon de recettes?

J'éprouvai à ce moment un des plus singuliers sentiments du monde. J'étais à la veille du crime, du dernier crime, celui dont on ne peut pas revenir, inutile, imbécile, odieux, inique, la perle du suicide et du suicide involontaire. Eh bien! j'eus l'impression profonde, animale que je _n'y passerais pas_, que non seulement ma tête ne tomberait pas, de ce coup-là, mais que mon existence recommencerait, libre et large...

Libre? oui! Je ne cherche pas à mentir. J'ai su mentir, j'ai dû mentir. J'ai donné des preuves de cynisme, j'ai même _bluffé_ plus d'une fois, en dehors du jeu. Mais je jure sur ma vie qui ne m'est un peu précieuse que parce que, tant de fois! elle ne tint à rien, pas même à un fil de corde, de filin ou de cordelette, que j'eus alors l'intuition que c'est au crime du lendemain que je devrais mon avenir--et un véritable avenir. Chéry, en me jetant à la tête ma condamnation et son objet, ce garçon de recette falot, me donnait du même mot mes lettres de grâce, d'absolution, d'abolition.

C'était l'amnistie. Parler, au bagne, d'un crime, c'est l'effacer, c'est remettre son auteur en possession de son état civil et moral, à l'orée de son infamie ou du prétexte de son infamie.

--Je marcherai, dis-je. Ne me rappelle pas cet imbécile. J'ai toutes les raisons de l'oublier et de croire que je suis ici par hasard.

--C'est une opinion, remarqua Chéry. Moi, tu sais, tant qu'on ne parlera pas d'erreur, même d'erreur judiciaire...

Passons sur la nuit qui suivit cette conversation et ces préparatifs. Les pires cauchemars... Mais pourquoi déranger les cauchemars? Le pire cauchemar, c'est dormir quand il _faudrait_ avoir des cauchemars, dormir effroyablement, lourdement, sourdement, simplement, pour avoir à se réveiller, éberlué, à se demander: «Où suis-je? Qu'ai-je à faire aujourd'hui?» et à se rappeler qu'on est au bagne et qu'on a à tuer ou à laisser tuer le directeur du bagne.

La matinée fut admirable. M. Capucino nous avait désignés pour être portés malades, d'office. Je l'étais. Nos frais de toilette n'étaient pas grands. On se passe de l'eau sur la figure, avec les mains, des mains toujours sales, par devoir. On est rasé complètement, par mesure de rigueur, mais peu ou prou, avec des poils durs qui vous entrent dans la paume des mains. Bref, on ne serait pas reçu dans le moindre bureau de placement. Mais c'est bien bon pour un directeur qui, en outre, est habitué à ces sortes de figures, son œuvre, par ailleurs, sa raison d'être et son gagne-pain.

Je n'aime pas le meurtre pour lui-même. Il a sa beauté. C'est une façon pour l'homme de ressembler à Dieu, s'il y croit, ou à la Fatalité s'il y songe. L'autre est de créer. Mais c'est plus facile. Cependant tuer pour tuer, vivre pour être tué soi-même, après, c'est niais. Je fus assez dur pour mon terrible complice. Il ne put lire ma résolution, ma résignation dans mes yeux. Il blagua:

--Tu vas à la noce, ma parole, comme un chien qu'on fouette!

--S'il ne s'agissait que d'être fouetté ou même de fouetter! Et pourquoi?

--Tiens! fit-il, tu ne seras, tu n'auras jamais été qu'un homme pratique. Pour ce que ça t'aura rapporté!

Et il éclata de rire...

... La réception de M. Capucino fut, à vrai dire, non une leçon mais un enseignement. Elle m'apprit l'art, la science des nuances. Je connaissais le mot, non--je n'écrirai pas la chose, elle n'existe pas--mais le rien--ou le tout,--le souffle de ciel à quoi ce ressemble. Il nous fit asseoir sans nous en prier, nous fit fumer des cigares sans nous les offrir, nous mit à l'aise sans paraître trop à son aise. Pas un reproche, pas un encouragement. Il nous appela: «_Messieurs_» sans appuyer et sans y prendre garde, nous fit grâce de toute espèce de morale sans nous la cacher par sous-entendus et prétéritions: bref il nous consola et, sans nous humilier, nous charma. Il ne fit pas miroiter à nos yeux les arêtes du droit chemin et ne nous englua pas des grâces melliflues du repentir. Il nous traita comme un homme du monde qui n'est pas très heureux peut traiter des _gentlemen_ en mauvais état et qui met à leur disposition le peu dont il dispose. Il n'attaqua pas de front la vertu; il la loua de haut, en des termes mesurés et qui ne nous blessaient point; bref, s'il ne nous offrit aucun espoir de libération, même conditionnelle, il ne nous interdit point de nous enfuir, à nos risques et périls, en laissant entendre que ces risques étaient--à peine--éventuels et que les périls seraient réduits à leur plus bénigne expression.

C'est à cet instant que je compris le néant de l'intelligence humaine, voire de toute humanité.

J'étais pénétré d'admiration et de reconnaissance--d'une reconnaissance toute blanche--envers M. Capucino, je me sentais prêt, sans phrases, à me faire tuer pour lui et il me suffit d'entendre un

--En voilà assez! Allons-y!

de mon forcené camarade pour me lever comme lui, pour me précipiter le couteau au poing.

Car, d'un mouvement machinal j'avais retrouvé dans ma poche mon couteau, mon fatidique et éternel couteau dont je ne voulais pas, et que Chéry m'avait glissé d'office, car je l'avais ouvert, brandi, tendu, presque jeté, à la catalane, sur le directeur qui s'offrait de biais. Un double cri de rage suivit: la victime avait fait un à-gauche instinctif et parfait, la lame émoussée, honteuse, inutile, froissée, mise hors de combat par notre frénésie même, restait dans le mur, bourdonnant comme une longue antenne de papillon capturé et agonisant sans fuir.

Paul Chéry, désarmé, avançait ses mains d'étrangleur, la face convulsée d'un rire sans nom, mais, sans effort, comme en se jouant, sans se servir de ses poings, de ses pieds, M. Capucino s'était dégagé, éloigné, mis hors de danger, avec l'intention évidente de ne pas nous faire du mal. On avait entendu du bruit. On se précipitait. Les deux soldats accouraient, un peu tard, se précipitaient sur mon compagnon, criaient au secours sous les coups soudains dont il les accablait avant de prendre le large.

--Je reviendrai! criait-il.

Puis tandis que Chéry se perdait dans un brouhaha, ces gardes infortunés, un peu remis, me remarquaient à mon tour de bête. Le temps de calculer sur moi un élan jumeau plus averti et de se ruer en trombe, je les sentais. Je tendais déjà des poignets, meurtris d'avance, quand M. Silvestre Capucino prononça:

--Laissez-le. Ce transporté vient de me sauver la vie!

Les sbires s'arrêtèrent court. Mon regard stupide se rencontra avec le regard du directeur.

L'ironie est un si effroyable poison qu'il prime la terreur. On peut braver, on peut nier, on ne peut rien contre le sarcasme.

Dans mon état de criminelle infériorité, j'avais un œil si pauvre que M. Silvestre eut la force surhumaine de sourire et de se moquer, héroïquement:

--N'ayez pas de fausse modestie, condamné! Vous êtes un brave.

Je me sentis défaillir.

Le bruit grondait, au dehors, plus menaçant et plus direct, à mesure qu'il s'éloignait.

D'un geste sans exemple, Capucino me serra la main, à plein, théâtralement, pour me soutenir, pour m'asseoir dans son fauteuil.

--Laissez-le, répéta-t-il. Laissez-nous. Et ne bougez pas. J'ai besoin de vous, ici. Il y a à faire. Il y a de la besogne en retard.

... Nous demeurâmes quelques instants sans nous parler, sans nous voir.

--Pardon! pardon! Monsieur le Directeur! murmurai-je machinalement.

--Pardon? de quoi? répondit le quidam, avec simplicité.

Puis, plus durement:

--Voici, n'est-ce pas? une fois pour toutes. Vous entriez derrière votre... votre camarade... un instant... un long instant après... vous l'avez vu m'attaquer, vous n'avez pas hésité, vous vous êtes lancé, il vous a repoussé, vous avez redoublé d'efforts, m'avez protégé de votre corps... il vous a blessé...

--Blessé?... fis-je, ahuri.

Le fonctionnaire ne me permit pas le temps de réfléchir: d'un mouvement corse, il avait repris au mur un des poignards, il m'en marquait le front: un peu de sang vint mourir dans ma sueur.

--Nous sommes quittes, continua l'autre. Non! pas encore! mais ça vous fait du bien. Enchaînons. Vous n'avez pu l'empêcher de s'échapper. Il ne me reste qu'à payer votre dévoûment.

A bout d'énergie, il tomba sur une petite chaise.

--Pourvu, dit-il, pourvu que ce malheureux puisse être sauvé!

Des larmes emplirent ses yeux las et un tremblement le saisit.

--Au moins, reprit-il, que j'en puisse sauver un des deux!

Je considérais, d'un regard plus ferme, cette puissance magnanime et écroulée. L'insignifiante égratignure qu'il avait dessinée sur moi nous faisait un peu parents. Je songeai cependant à la plaie que je lui destinais et à une autre parenté plus farouche avec quelqu'un que je savais bien.

J'avais encore le goût du meurtre dans la bouche, ravivé de la fraîcheur qui m'entr'ouvrait la peau et du grand dégoût que j'avais de mon ingrate sauvagerie et de ma lâcheté. Le couteau était toujours là, le mien, un peu rouge.

M. Capucino me l'offrit.

--Gardez ça, dit-il, c'est un alibi glorieux, un certificat d'origine. Il est doublement à vous.

Et surtout ne lavez pas le sang: c'est le vôtre.

Cet homme-là aurait enchaîné des tigres enragés. Plus douloureusement que ma rage, ma honte tomba.

--Ma vie, Monsieur le Directeur!...

--Je la prends, dit-il très doucement. Je vous attache à ma personne: vous m'avez donné de si grandes preuves, une si étrange preuve de dévouement!... Vous serez mon valet de chambre, si vous n'y voyez pas d'empêchement.

C'est un honneur inouï, au bagne. J'avais hâte de me retirer. Le souvenir, l'angoisse, une reconnaissance trouble et hébétée, tout me donnait l'envie du repos à cauchemar, de tout ce qui n'était pas la réalité...

Le Directeur m'arrêta, du geste:

--Vous coucherez ici, dit-il. Vous ne serez plus en odeur de sainteté auprès de vos camarades. Et puis! qui sait? _il_ n'aurait qu'à revenir!

Il avait prononcé ces paroles d'un ton de pitié et de tendresse intraduisible: un remords ancien et très doux lui dictait le sacrifice, dans un nimbe. En plein bagne, il buvait le ciel des martyrs. Il épuisa longuement son malaise et ne rouvrit les yeux que sous un coup de lune. Il me redécouvrit et me donna congé.

Je dormis.

Le matin nous apporta les plus tristes et les meilleures nouvelles de Paul Chéry. Il avait disparu, non sans laisser de traces. En sortant du bureau, il avait renversé une dizaine d'auxiliaires, foncé sur cinq ou six bourriques, démoli quatre ou cinq contremaîtres, botté une vingtaine de mouchards nègres ou jaunes et salué, en échappant à leurs coups, une centaine de dames et demoiselles qui s'acharnaient à la gloire falote de le capturer. Par malheur, aux portes de la ville, il s'était rencontré avec un des chiourmes les plus haïs du cadre, Népomucène-Mathias Schetzler, dit Aloïsius. Ce gardien n'avait, du reste, jamais puni ou battu, à tort ou à raison, Paul Chéry, pour cette raison que ce dernier n'était ni de son convoi ni de sa batterie. Mais une telle fièvre de justice brûlait dans les veines de l'évadé malgré lui que les images inconnues des camarades martyrisés se levèrent, en pleine brousse, toutes droites, toutes couchées, toutes rossées, toutes trouées...

--Tue! tue! cria au cœur du parricide une voix qu'il connaissait, une voix irritée qu'il n'avait pas satisfaite tout à l'heure, et un appétit de vengeance désintéressée monta à ses lèvres qui n'avaient pas mangé et qui n'avaient faim que de néant--ou d'idéal.

Il tua, à coups de menton, bête féroce lâchée contre une bête féroce.

Puis il prit au mort sa pipe, son tabac, son revolver dans sa gaîne, quitta ce qu'il avait conservé de la livrée du bagne, et tout nu, armé, coiffé, alla faire un tour chez d'autres fauves...

Le directeur modérait le zèle des recherches.

--Le fou est mort! Le fou est mort! N'ébruitez rien! Il y va de votre situation!

L'enthousiasme des forçats se calmait déjà, la veuve qui n'était plus étrillée que par ses amants, se faisait toute petite, le service pénitentiaire, penaud, respirait un peu mieux lorsqu'un scandale affreux remplit la ville et les faubourgs.

Ce Parisien-Normand de Chéry ne s'accoutumait ni aux forêts trop vierges, ni aux guenons, ni aux serpents, ni au ciel trop pur--et caché, d'ailleurs, par des arbres jaloux.

Un beau matin, les ménagères et dames notoires avaient vu déambuler gravement à travers les rues les plus sévères un jeune homme terriblement nu, la bouffarde au bec et le chef recouvert d'un képi bahuté de surveillant-chef. Ce spectacle n'est pas unique: la fièvre est là, pour un coup! Moi-même, je me souviens d'un général de brigade qui charma une aube de mes jeunes ans, dans le Midi, en se promenant à cheval, majestueux, orné seulement de son chapeau doré à plumes noires et de son épée à dragonne étoilée et à ceinturon bleu et or.

On se résigna à l'enfermer.

A la rigueur, le péripatéticien sans linge eût pu passer pour un fonctionnaire en goguette si sa barbe et ses cheveux trop courts, sa distinction, son regard de fièvre et de défi ne l'eussent pas trahi.

Il se laissa dévisager, cerner, arrêter, d'un cœur léger, répondit «oui» à toutes les questions aggravantes, en allongeant souvent cette affirmation du mot bref et lourd qui avait tué son frère, et n'eut d'humeur que lorsque M. Capucino, dûment malade, ne comparut pas.

--Dommage! je l'aurais crevé!

Chez nous, on instruit, on traduit, on juge, en cinq sec.

Chéry fut condamné à mort, à _l'unam._, comme une reine.

--Ça, fit-il, ça va, si c'est du vrai--et c'est du vrai!

Mais ici le drame commence. Sous prétexte qu'on avait mal passé à l'agonisant légal les courroies et les sangles de la camisole de force, la porte de la cellule était mi-ouverte et, en cas de la moindre velléité, les gardiens avaient l'ordre tacite de bouter dehors le patient, avec les pires violences. Ensuite, quand on s'aperçut que le futur décapité n'avait pas de passion pour la liberté, on lui présenta des narcotiques qu'il rejeta, des poisons qu'il devina, des stupéfiants qu'il rejeta.

De menues faveurs et quelques immunités assurent à la loi des exécuteurs, parmi ceux-là mêmes que son glaive eût dû châtier les premiers. Jouissant du mépris général, comme les cochons d'un rare engrais sanglant, ils essuient leurs bouches, gourmandes de conserves avariées, sur des mains veuves comme à regrets des fers et des cadenas. On ne les voit qu'aux grands instants. Ils ont cette odeur de sang qu'ont les punaises mûres avant d'être écrasées, et sont gras, on ne sait comment ni pourquoi, des vies qu'ils étouffent sans savoir, parce que c'est le labeur inaccoutumé et la rançon de leur loisir.

Eh bien! ces gens-là, qu'on ne cherche pas, on ne les trouvait plus. Trop gras, peut-être, ils avaient fondu au soleil. Il y en avait qui, de tout leur poids, s'étaient laissé retomber à la troisième catégorie (incorrigibles), il y en avait qui étaient morts, il y en avait d'évadés (chose sans précédent), il y en avait un qui, volontairement, était devenu authentiquement fou.

Chéry se désespérait. Enfin, un très timide garçon, ancien élève pharmacien qui s'était dévoué, un jour de spleen, demeura trop saoul une nuit pour se faire porter malade. On l'entraîna à demi-mort. On monta la machine sous son nez pour lui rendre un peu de sang-froid, voire de courage...

Et Paul a été guillotiné ce matin...

Il a eu une mort déplorable. Quand on entra dans sa cellule, on recula. Il était debout, tout nu, délivré--par un trop clair miracle--des fers, des boucles et des cuirs par lesquels on garde à la Mort sa proie toute fraîche.

--Je ne m'excuse pas, fit-il, la chaleur... Monsieur le Procureur, ajouta-t-il, vous êtes floué. Vous ne pouvez pas proférer le fatidique: «Ayez du courage!» Vous ne le pourriez plus, en outre. Essayez! Allons! du courage! Tournez-vous vers mon lit, comme si j'y étais--on dort si mal--et articulez, oui, articulez: «Du courage, Chéry, votre pourvoi...»

Les types étaient plus que glacés; le patient poursuivit:

--Mais j'oubliais, ici, nib de pourvoi!

Et il éclata de rire.

Au mitan de son hilarité, il avisa le bourreau improvisé qui faisait une drôle de bobine.

--C'est toi, monsieur de Cayenne? fit-il. T'as une foutue manière de te présenter. Tu ne salues plus? Messieurs, alla-t-il gravement, excusez-moi, mais cette question est de première importance; dois-je, moi, condamné, le salut à un exécuteur _ad latus_ et même en pied, ou me doit-il le salut à moi, condamné? On me saluera tout à l'heure, quand je n'aurai plus de tête. N'ai-je point la survivance rétrospective, maintenant, si j'ose?

Ces subtilités juridiques et d'étiquette n'amusaient point les assistants. Mais leur hâte d'en finir s'alanguissait d'une sorte d'espoir impossible. Il y avait tant de vie dans ces yeux qui, légalement, se devaient clore, tant de vie dans cette bouche qui crachait le sarcasme et mâchait la cartouche d'ironie, tant de vie dans ce corps décidé, surtout dans ce cou nu et offert...

--Lorsque M. de Saint-Preuil, poursuivait le forçat, fut condamné à mort, il vit entrer dans sa chambre un brave jeune homme, un peu gauche et très poli, comme toi, camarade. Interrogé, le jouvenceau confessa au général qu'il était le bourreau, pour le servir. Il ajouta qu'il venait pour le lier puis, sur un regard de son client, il ajouta qu'il avait tout le temps. Mais il le supplia, à l'instant dit fatal, de rentrer un peu la tête pour ne la point faire choir dans la boue, ce qui l'eût fait gronder, lui, bourreau débutant. Toi, mon vieux, tu as un panier pour ma tête. Je te permets de me lier tout de suite. Lie, mon vieux, lie! Allons, petit (il lui tapotait l'épaule), je ne suis pas méchant, je te pardonne, quoi que tu ne me le demandes pas, je te bénis, même! Allons-y! on n'attend que toi!

Le Procureur de la République eut alors le mot de la situation:

--Chéry, vous n'allez pas mourir comme ça! Dans cette tenue!

--Je dois subir le châtiment suprême, Monsieur le Procureur, dans le costume que je portais au moment de mon arrestation. Il me manque quelque chose, c'est vrai: qu'on m'apporte un képi et une pipe! Tenez! je deviens conciliant. Je consens à m'envelopper dans une couverture. J'aurais l'air d'un Arabe. Ce ne sera pas le premier que vous aurez guillotiné ici, pas?

L'Arabe lui rappela son frère. Une ombre de mélancolie voila son œil moribond qui se raviva d'une malice:

--Y a-t-il un médecin parmi vous, Messieurs?

Un grand gaillard, très pâle et très blond, bégaya un nom.

--Eh bien! toubib, prends ma tête tout à l'heure: j'aurai quelque chose à te dire: oh! presque rien--pour la science!

... Et c'est fini: la tête est tombée, très, très pesante, avec un contre-coup dans ma poitrine: elle a semblé emporter mon cœur, ma conscience, mon âme, dans un jet noir...

La tête, coupée, a reparu aux mains d'un major à deux galons à qui elle a craché le mot, le mot du frère, son mot à elle,--et il me semble que, sur la terre, ici, là-bas et au ciel, il n'y a plus que cela...

CHAPITRE II

UNE PROPOSITION MOINS INACCEPTABLE QU'INATTENDUE

«Oh! un ami!» L'irréprochable et souple honnête homme que fut M. de Montaigne, ancien maire de Bordeaux, m'excusera-t-il d'avoir eu, au bagne, le même regret que lui, le même soupir, la même amertume aux lèvres, nostalgique, criante, en prière? Ce magistrat a eu des amis, des disciples et de simples admirateurs en fort méchant état: je ne dépare la collection qu'à peine. Et j'ai tant besoin d'une phrase qui n'est pas une phrase, d'une citation qui se détache, non d'un livre, mais du cœur!

«Un ami!» J'ai passé en revue, de loin, de haut,--parce que tout en bas--les camarades, les compagnons que j'ai pu compter, du collège au bagne. C'est petit, c'est pâle, ça grouille à blanc. Les amies... c'est ou ç'a été l'ennemi. Les jupes, les chemises ont tissé ma casaque, et l'or des bracelets, les perles aussi, ont forgé mes fers. Mauvaise littérature? Tâtez du bagne, Messieurs de la critique, et vous me jugerez après, après les juges... Rien n'est plus triste que de pleurer un ami fauché, en pleine fleur,--en deux. Quand on l'a peu connu, on a pu faire sur lui un tel fonds d'avenir et de consolation, s'être promis une telle réserve de confidences, de souvenirs, de rédemption et d'espoir!...

... Décapité! On ne peut le pleurer tout entier. La tête entre les jambes! C'est massacrer le deuil et jeter du grotesque sur l'horreur magnifique du regret et du rêve, c'est vous forcer à prêter la faculté et le besoin de souffrir à des restes inanimés et disjoints, c'est laid et c'est atroce...

Je puisais dans l'excès de ma mélancolie une fièvre de travail, du zèle, un goût maladif pour mes humbles fonctions, pour mon service.