Le forçat honoraire: roman immoral

Part 1

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_Le Forçat honoraire_

_DU MÊME AUTEUR_

Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires Contemporains.

L'Imitation de notre Maître Napoléon.

L'Holocauste, roman.

L'Inimitable, roman.

Demi-Volupté, roman.

Sérénissime, roman.

L'Huis-clos malgré lui, un acte.

Cinq ans chez les Sauvages.

Le Boulevard, roman.

_Pour paraître prochainement_:

Le Fossé de Bethléem.

Les Ruines, quatre actes.

L'Épée au fourreau, roman militaire.

La Dynastie, quatre actes.

Le Misanthrope à la terrasse, trois actes en vers.

Oraisons funèbres et autres, sonnets.

Servedieu, roman.

Rocaroc, homme politique, roman.

Mémoires du comte X...

Napoléon intégral.

_Published 24 Aug. 1907._

_Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved Aug. 1907, by Ernest La Jeunesse._

ERNEST LA JEUNESSE

_Le Forçat honoraire_

ROMAN IMMORAL

PARIS

J. BOSC ET Cie, ÉDITEURS

38, CHAUSSÉE D'ANTIN, 38

1907

_Tous droits réservés_

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DOUZE EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE, TOUS NUMÉROTÉS

DÉDICACE

_En vous offrant, mon cher Henri Prost, ce_ roman immoral, _je crois faire mieux que remplir un devoir de cœur et consacrer une fraternité de pensée, d'aspiration et d'espoir: je crois accomplir un devoir--sans plus. Je ne prétends point vous prémunir contre les aigrefins, meurtriers ou escrocs: vous les connaissez mieux que moi, quelle que soit ma science expérimentée. Et vous êtes si loin...!_

_Mais vous représentez la_ Société, _en mieux, avec de la culture, de la bonté et de la délicatesse_.

_Cette_ Société, _depuis quelques années, se donne du bon temps. Après s'être passionnée pour le_ monde,--son _monde_!--_traduit par Paul Bourget, en jargon, et par Georges Ohnet à la barre de la petite bourgeoisie, elle s'était laissé mener un instant, en barque, au soleil de minuit par MM. Ibsen et Björnson, avait suivi M. d'Annunzio dans des carrières d'étoiles et des ciels de marbre, et mordu un tantinet au bois de la vraie croix, trempé par M. Sienkiewicz dans les glaces et le sang de la défunte Pologne. Puis elle revint--ladite Société--à son vomissement, à son ambition: j'ai nommé le crime, dol, viol, vol, à ces histoires de brigands qui berçaient de cauchemars pittoresques son lit infini d'enfance. ... Toutefois, dame! elle avait grandi et vieilli, la Société!_

_Quand on est petit, on tire au sort: ceux qui sortent les premiers, dans la_ botte, _comme on dit à l'École polytechnique, ne veulent pas de la botte (défunte, hélas!) du gendarme. On joue_ au voleur: _il s'agit d'être voleur--au choix. Les perdants sont agents de la Force et du Droit: d'ailleurs n'est-ce pas logique? M. de La Palisse, qui fut précoce, l'aurait déclaré dès ses plus jeunes ans: «Les voleurs ont le pas sur les sergents de ville puisque ceux-là sont sur les talons de ceux-ci--quand ils y sont._»

_Quand ils y sont! Parole grande et sage! Quand ils y sont!_

_Mais tu as engraissé, vieille Société: tu ne veux plus courir et, tout de même, tu as un vague reflet, un trouble relent de ta canaillerie native et de la soif d'aventures de tes dix ans: tu veux, pour bien te réjouir et te frapper, de beaux récits bien sanglants, bien mystérieux, te repaître de la chair et de l'esprit des scélérats les plus terribles, pénétrer dans les cavernes et les laboratoires d'enfer--à la condition de savoir un policier--pardon! un détective!--plus fort que les plus forts assassins, toujours invisible, toujours armé, nourri de Taine et de Gaboriau et venant à son heure (l'heure du crime a changé depuis M. de Florian) mettre la main au collet du coquin triomphant ou plutôt le faire crever, tué par ses machinations mêmes!_

_Ouf! tu respires, Société! Et dire que tu as été sur le point de tourner mal, toi aussi, à la lecture, et de verser dans le forfait--histoire de faire fortune et d'avoir du génie. Heureusement, les canailles sont démasquées et punies! Heureusement, tu as dans ton camp_--«le Camp des bourgeois»--_des auxiliaires de premier plan, des âmes tapies dans des ombres agissantes, des détectives demi-dieux_.

_Où sont-ils?_

_Oui, oui, estimable Société, les méchants finissent toujours mal. Stendhal, pleurnichant et souriant à la fois, a fait, par blague, guillotiner Julien Sorel; Eugène Sue a empoisonné Rodin; le vicomte Ponson du Terrail a tué, ressuscité et retué Rocambole, en sanglotant; Raffles meurt en héros pour sa patrie anglaise, au Transvaal; Arsène Lupin... Mais je dois avouer, à ma honte et à mon ami Maurice Leblanc que je ne connais pas Arsène Lupin: je n'ai pas reçu le volume._

_Mais tout cela, Société, c'est de la littérature. Je reviens à ma question, à la question: où sont tes mouchards--grâce! tes détectives!--surhommes et si humains, devins et farce, commis voyageurs en filatures, tes soutiens, enfin, les colonnes de ton temple? Où sont-ils? Nomme-les!_

_Permets-moi de te répondre. Ce sont des troupes, des élites, des_ crackes _«sur le papier», ce sont des bonshommes en papier, ce sont des «chiures d'encre». Interroge ta mémoire: cherche le nom d'un_ limier _de vitrail! Tu trouveras de braves et héroïques sous-brigadiers assassinés, des victimes du devoir authentiques, des inspecteurs principaux qui, deci delà, ont su arracher prestement les boutons de culotte d'un prisonnier difficile à garder, des commissaires-adjoints qui eurent une chance sur cent, des chefs de la Sûreté qui ont signé des Mémoires. Il y a ce forçat traître, vantard, escroc, sous-maître chanteur de Vidocq. Il y a ce Joseph Prudhomme de Canler qui, accompagnant au pied de l'échafaud un brave jeune homme jaloux qui aurait été acquitté aujourd'hui avec des larmes, (il n'avait tué que sa maîtresse) dit à ce brave jeune homme qui lui demande de l'embrasser (c'est Canler qui l'a fait avouer)_:

--_Pas ici, malheureux!_

_et qui lui fait serment de l'embrasser, sans tête, dans un monde meilleur!_

_C'est l'inépuisable M. Claude qui dépèce Troppmann en dix tomes, c'est M. Macé qui... qui... Mais je ne veux pas prolonger une énumération sans gloire._

_Société, je ne veux pas te rassurer, je veux t'éclairer. Tu n'es pas défendue et tu ne te défends pas. Tu t'endors sur des contes bourgeoisants et subtils,--et c'est si doux de dormir!_

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,

_mais la fraude emplit tous les journaux,--et ce n'est qu'une fraude bien déterminée. Je ne prétends pas, Société, à l'honneur de t'avoir mis en garde; je ne te dois rien. Je tiens seulement à faire pour toi ce que fit pour son siècle cet ivrogne de Nicolas Machiavel lorsqu'il lui donna son_ Prince. _Les époques n'ont que les_ Prince _et les Machiavel qu'elles méritent. Ce n'est pas ma faute si j'ai publié, il y a dix ans passés, l'_Imitation de Notre Maître Napoléon _et si, aujourd'hui, je passe la plume à un forçat, un authentique forçat assassin et pis, qui, au reste, n'est pas des plus intelligents: tu n'avais qu'à m'écouter et à me suivre, Société, quand je te prêchais l'héroïsme et la beauté. Je déclare, d'ailleurs, que je décline toute complicité dans les forfaits qui suivent et leur narration enjouée et cynique. «Je rends au public ce qu'il m'a prêté» sol à sol, déchet par déchet._

_J'ai conscience d'avoir écrit un livre vrai, qui n'est pas de moi;_

_mais de toi--et à toi, Société._

_Si, d'aventure, tu es trop effrayée, va chercher--chez les libraires--tes flics et tes gendarmes de cabinet. Ou dis-toi que moi, aussi, je fais de la littérature._

_Et maintenant, mon cher Henri Prost, revenons aux doux émules des héros de Plutarque, ces hommes du tribunal révolutionnaire qui avaient le courage de couper le cou de Lavoisier parce que cet homme de génie s'était bassement permis d'être fermier-général--et cette bonne bête de Fouquier-Tinville qui, dans son rêve d'assurer le bien-être à tous, avait fauché des têtes comme des épis, et qui, sur l'échafaud, voulait encore donner du pain au pauvre monde..._

4 Août 1907.

_Le Forçat honoraire_

CHAPITRE PREMIER

UN LIVRE QUI COMMENCE BIEN.

_Cayenne, le 24 octobre 190..._

Ce pauvre Chéry n'a vraiment pas de chance. On l'a guillotiné ce matin.

Mes malheurs ne me permettent point de me poser en adversaire irréductible de la peine de mort: je l'ai encourue, sinon méritée, et je connais, par expérience, le vent frais du couperet dans la torride horreur d'un cauchemar cloîtré.

D'autre part, au bagne, nous manquons de distractions: une exécution capitale, même et surtout dans la posture où nous y assistons, genou en terre et sous la menace du feu de la chiourme, c'est un spectacle et une émotion.

On sent profondément ce que vaut la vie--et c'est quelque chose.

Pourtant je n'ai pu me défendre d'un frisson et d'un gros regret qui ressemblait à du chagrin.

C'est que le nº 67486 (Paul-Irénée-Amable Chéry) était, en toute conscience, un _numéro_. Je ne l'ai pas connu en liberté et j'imagine mal son personnage en barbe, cheveux, splendeur et habits bourgeois. Lorsqu'il fut reçu à notre cercle, la faux pénitentiaire--_vulgô_ tondeuse et rasoir--la faux pénitentiaire, donc, avait fait son œuvre et, sous une livrée d'emprunt qu'on ne songeait pas à lui réclamer, trop à son aise dans des sabots criards, il avait cet air un peu hébété de se voir là (et on ne se voit qu'au miroir de son âme) qu'on prend au vestiaire des pénitenciers. Sa seule élégance tenait à une chaîne un peu bruyante et à un bracelet large,--à son pied. Cet ex-citoyen avait eu des affaires d'honneur avec ses gardiens et, d'emblée, montait aux cellules. C'est ainsi que nous pûmes causer. Je ne veux pas me rappeler la peccadille qui me livrait aux rigueurs disciplinaires: je suis un condamné sérieux, important, si j'ose dire, et je rougis d'avoir pu occasionner quelque scandale sur ce qu'on est convenu d'appeler un chantier. Mettons tout sur le compte de l'ivresse. Quoi qu'il en soit, j'étais là, j'étais en train d'être paré _pour le bal_ ou, si vous le préférez, d'être ferré lorsque, plutôt poussé que guidé, imperturbable cependant et dédaigneusement hilare, Chéry s'offrit, de trois quarts, à nos yeux. Du coup, nous nous reconnûmes. Nous ne nous étions jamais vus, mais nous étions du même monde, de la même espèce et nous eussions fait deux copains, pour employer l'horrible argot de la Capitale, si la fatalité n'avait pas voulu nous réduire à l'état de frères. Le règlement obligeait le nº 67486 à rendre les chaînes dont il était dépositaire au département de la Marine, moyennant quoi l'administration pénitentiaire consentait à lui offrir d'autres chaînes, identiques (à la vérité) mais dûment matriculées à ses armes, chiffre et marques particulières. La méticulosité de nos bourreaux nous permit de nous observer et même d'échanger des clignements de paupières qui répondaient, non sans éloquence et avec quelque distinction, à des interrogations tacites. Nous nous lisions sur la face l'un de l'autre et, dans nos rides et ravines précoces, nous retrouvions des souvenirs communs et rares: diplômes, voluptés, dégoûts et tentations; nous déchiffrions, aux plis de nos lèvres et aux brides de nos yeux les étapes de nos chutes, de nos cynismes, la valeur de notre résignation et de notre repentir, cependant que la rapide et courte flamme de notre regard nous rassurait l'un l'autre sur notre intelligence et notre énergie...

Pourquoi faut-il que tout cela soit du passé et la matière d'un éloge funèbre? Allons! on ne sait pas ce qu'on peut devenir et se rappeler, c'est rêver, en mieux! Rêvons... Rappelons-nous...

Je me retrouve dans mon cachot, déjà attendri, amolli par la température suffocante. Je songe aux _in-pace_ de jadis, sous terre, très loin... Il devait y faire frais... Une cellule, au cinquième étage, sans air, sans lumière, ça ressemble à une chambre de bonne. Heureusement pour le pittoresque, il y a la chaîne, mais on ne la voit pas: on la sent qui pèse, qui gratte, qui grelotte dans la chaleur. Cette obscurité absolue... admettons qu'elle nous apporte la bonne nuit. Imaginons que nous dormons simplement, franchement, mais quoi? on ne peut être seul nulle part, même ici! Des coups, méthodiquement espacés, se font percevoir à la cloison. C'est,--on ne l'ignore pas,--la manière de converser en prison, la seule ou à peu près. Encore une brute, une crapule qui a besoin de faire la causette! Ne comptez pas sur moi mon cher! Écoutons, après tout, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Un, deux, trois... onze, douze... vingt-trois... Tiens! tiens! c'est plus intéressant: je ne méritais pas cette aubaine. Mon voisin d'appartement se fait connaître, reconnaître, se nomme. Nous avons été ensemble, il y a un instant, à la peine, à l'honneur. Il me gourmande de ne l'avoir pas entendu monter et _boucler_ derrière moi. Serais-je égoïste ou seulement de ces gens légers et impulsifs qui appartiennent tout entiers à leurs propres petits déboires?

Il continue son discours, son monologue. Décidément, il sait fort bien parler, du bout des doigts--et il a les doigts très robustes. On croirait qu'ils entrent dans la pierre et je défie les gardiens d'entendre: c'est du beau travail.

Résumons ses confidences, en en supprimant, faute de place, nombre de détails d'humour, d'ironie et de charme mélancolique (j'ai peu de papier à moi, dans ce bureau de la chiourme).

Fils d'un conseiller référendaire à la Cour des Comptes, Paul Chéry avait puisé dès le berceau, dans l'exemple, les propos et la contemplation de M. Sosthène-Napoléon-Ludovic Chéry (du Petit-Quevilly), son père, le goût ardent de la fainéantise et le pire dédain de l'humanité. Sous-admissible à Saint-Cyr, il négligea de se présenter aux examens oraux du premier degré parce que, avant d'arriver au manège de l'École militaire où l'attendaient ses examinateurs, il fit la découverte d'un nid de maisons hospitalières, dans un passage de l'avenue La Bourdonnais, et que, soit terreur de la colère familiale, soit insouciance et recherche du plaisir facile, il ne sortit d'une de ces maisons que pour entrer dans une autre et ainsi, si j'ose dire, de suite, un peu client qui ne paie point, un peu garçon qui ne se fait pas payer, partout nourri, partout content et méritant, d'un suffrage unanime, chaleureux et jaloux, le nom qu'il tient de ses parents assez respectueux d'eux-mêmes pour oublier de cueillir les mêmes justifications d'armoiries--et ces tristes lauriers! Ces parents, d'ailleurs, perdent la trace de Paul-Amable. Il ne la vont point chercher dans les établissements louches, bars de nuit et autres bouchons de Grenelle, Javel, Montrouge et Montparnasse. Ils n'auront jamais l'orgueil d'apprendre qu'il a illustré leur patronyme sous la forme de _Le Chéri de Gambetta_ pour huit coups de couteau qu'il a échangés dans l'avenue de ce nom contre trois coups mortels de revolver. Mais, un jour, mon malheureux ami, désœuvré et attendant trop longuement une délicieuse maîtresse vendue et emballée, notre malheureux ami, donc, a l'idée d'ouvrir le journal _Le Journal_. Un mot jaillit des lèvres de Chéry, mot dont je laisse, avec l'histoire, la responsabilité au maréchal de camp vicomte Cambronne. Chéry vient de lire le récit de l'exécution, à Laghouat, de son frère aîné Camille-Antonin-Louis-Silvère Chéry, fusilier à la 11e compagnie de discipline.

Mais ici je laisse la parole à Paul Chéry.

Quand je dis la parole, j'exagère et je crains que son récit ne paraisse froid et banal.

Qu'on se rappelle qu'il fut non tambouriné mais creusé lettre à lettre--et combien d'efforts pour chaque lettre!--dans un mur de cachot, que je le compris péniblement, atrocement, scandé d'un double frisson de nos chaînes de fer et qu'il se grava profondément en moi, à la manière noire.

La dernière fois que j'avais vu mon frère, il était maréchal des logis aux houzards, très vain de son galon, de son uniforme, de sa moustache de vingt ans et demi, de tout, quoi! Il se destinait, d'office, aux plus hauts emplois militaires, galopait, en pensée, à travers les écoles, les exploits et les grades, s'accordait, d'avance, des blessures avantageuses, au choix et des citations à l'ordre de l'armée--comme s'il en pleuvait des canons!--Et, immédiatement, le mot que j'avais étouffé en apprenant sa fin, me remonta, si j'ose dire, aux lèvres,--pieusement. C'est que c'était son _mot_, à lui, ce qu'on eût appelé son _cri_, aux temps lointains de l'héraldique. Il le prononçait à tout bout de champ, avec une mâle, juvénile et martiale fierté qui me frappa fortement mais qui m'expliqua sans retard son malheur et sa chute. Il avait employé ce mot à contre-sens. De fait, une enquête rapide--nous autres, dans la pègre, on a vite tous les éléments d'information sous la main, car le monde est petit et il y a peu d'_hommes_--me convainquit de ma douloureuse perspicacité. Une première explosion à l'adresse d'un gradé sans importance, une autre, plus rebondissante, une troisième, en jet et en cataracte, avaient mené mon malheureux frère de la prison à Biribi, en passant par la cassation. Il avait emporté en Afrique son mot avec lui, et, de silo en crapaudine, de tombeau en tourniquet, savamment agacé et conduit à illustrer l'interjection de coups de poing et d'un «coup-lancé» de fusil à baïonnette, il venait de compliquer son cas, déjà désespéré, en inondant de cet inépuisable mot les membres du conseil de guerre et jusques à son avocat qui plaidait la monomanie et l'irresponsabilité... Je fus irrité, non de son trépas qui avait été héroïque et décent, (à part l'affectation de répéter son mot à tout venant et de le remâcher jusqu'au coup de grâce), mais de l'attitude un peu trop romaine que mon père s'était permise à cette occasion.

Le bon vieillard avait insisté pour faire fusiller son fils! On lui tressa, dans une certaine presse, des couronnes à peine mortuaires. On reproduisait sa lettre au Président de la République: «_En vous suppliant, Monsieur le Président, de laisser la justice suivre son cours régulier, je crois faire mon devoir de père et de magistrat. La trop juste condamnation qui frappe un fils dégénéré ne saurait m'atteindre: la honte ne remonte pas. J'ai la dernière satisfaction de savoir que celui qui porte encore mon nom n'attend pas le châtiment d'une faute contre l'honneur. Mais le crime contre la discipline est inexpiable et tout le sang des miens ne le laverait point. Je regrette que ma femme soit morte: elle se joindrait à moi, dans cette démarche raisonnée, pour réclamer un supplice qui nous vengera de l'injure faite à notre caractère et à notre exemple._»

Tu dois être étonné de m'entendre me souvenir de ce fatras: j'ai mes raisons pour ça. _Primo_, je ne pus le digérer, ensuite, tu vas voir...

... Si ces mots que j'écris sous l'empire de la plus vive horreur et du pire chagrin avaient des prétentions à la publicité, je me permettrais ici, soit digression, soit parenthèse, une longue pause, pour indiquer que ce jour-là, notre entretien n'alla point plus en avant.

On se fait[1], de l'autre côté de la geôle, des idées fausses sur le silence du bagne. Il est aussi rigoureux que son nom l'indique,--au moins de nuit. Rien, dans l'opaque ténèbre du cachot, ne nous avertit de la tombée du soir que le bruit plus lourd et plus angoissant des mots cognés lettre à lettre--et à combien de coups par lettre!--contre les parois de nos niches. On entend crier les verrous. On a peur des gardiens qui n'aiment pas à se déranger pour rien. L'insomnie déroule ses cauchemars. Le passé, le présent, l'impossible avenir prennent des figures de bêtes monstrueuses et enchaînées--comme nous. Nos estomacs ressemblent à nos consciences, en admettant que ça existe. Tout ce qui est bas et mauvais grouille autour de notre accablement et nous n'avons même pas le courage de lever nos fers contre les spectres intimes. C'est en cellule, vraiment, que j'ai pesé la vanité du crime et que j'ai senti, quoique nous en ayons, que nous ne valions pas mieux que les saints et les martyrs vertueux,--en fait de force de résistance, bien entendu. On a, sur le mauvais pavé qui nous sert de couche, des endolorissements d'enfant, la persuasion qu'on est ferré à tout jamais, que l'évasion est un rêve--et l'on ne peut pas rêver--et que la dernière étoile du ciel absent s'est étalée, pour n'en plus bouger, sur l'uniforme de la chiourme...

[Note 1: _On_, c'est M. Jacques Dhur (1907).]

Je laissai donc dormir, jusqu'à l'aube lointaine, les rouges confidences de l'infortuné Chéry. Je ne suis pas d'humeur à rechercher, maintenant qu'il dort son dernier sommeil, si mon nouveau compagnon me donna des nouvelles de sa nuit et de son repos. Nous nous occupons peu, à vrai dire, du temps qui fuit et qui fuit si lentement! Nos souvenirs sont plus agréables, plus riches. Ça meuble.

--Tu comprends, continua le nº 67486, que l'attitude de mon père lui concilia les faveurs des pouvoirs publics et les fleurs les plus rares de la publicité. On burina ses traits sur le zinc des journaux quotidiens, cependant que son ministre l'élevait au grade de commandeur de l'ordre national de la Légion d'honneur. De l'instant où j'appris ce dernier outrage à la mémoire de mon frère, je pris la résolution formelle d'étrangler l'auteur démissionnaire de nos jours à l'aide de sa cravate neuve. «La honte ne remonte pas!» Rien qu'à me rappeler cette phrase!......

«Mais, pardon, interrompit-il, je ne vous connais pas: je vous étonne et vous scandalise peut-être. Pour quelle cause êtes-vous ici?

--Tentative d'assassinat avec préméditation et guet-apens, répondis-je doucement, faux et usage de faux en écriture de commerce, mais c'est un malheureux concours de circonstances...

--Bien! poursuivit Chéry: je puis te raconter la chose. Tu ne te révolteras pas. Ma sentence était entachée de colère. Si j'avais raisonné largement, je n'aurais pas condamné un magistrat, ambitieux et vieilli, avec toute la rigueur et toute la morale naturelle et logique du réfractaire que j'étais. Je me serais repris peut-être si une futile coïncidence n'avait précipité notre destinée. D'un cambriolage dans la banlieue, des amis à moi avaient rapporté, entre autres objets, une vieille croix de commandeur avec son ruban et son agrafe. Ils me l'avaient donnée, sans cérémonie, un peu parce que le bibelot m'amusait, un peu parce qu'il était de mauvaise défaite. Cette cravate s'associa naturellement dans mon esprit au souvenir pressant du col paternel. Je m'en amusai les doigts toute la journée, en regrettant de n'avoir pas autre chose sous la main. Je ressassais mes anciennes années et les instants, un à un, qui piquaient droit dans ma mémoire. C'était une chanson monotone et précise qui me criait la sécheresse de cœur, l'étroitesse d'esprit, l'égoïsme hypocrite et poli du juge dont, à son insu, j'examinais le pourvoi. Peu à peu, je discernai des scélératesses éclatantes dont je n'avais pas pris souci et je ne fus plus capable d'imaginer la société dans son horreur foncière qu'à travers l'image représentative de M. Chéry du Petit-Quevilly. Celui-là, je le tenais. J'avais charge d'âme.

... Et, au seuil de la nuit, lorsque je me dirigeai vers une maison--que je connaissais bien--de la rue de l'Université, j'avais la conviction d'aller faire--simplement--un pâle exemple et une timide manifestation.

Il y avait de la lumière.

Je fus ravi, par avance, de ne pas trop effrayer le bon vieillard et de lui épargner un réveil en musique. Mon nom, jeté au concierge, le laissa dans son lit. Je montai, sans ascenseur, longtemps, parce que le conseiller se contentait, austèrement, d'un luxueux cinquième étage, comme un saint. Une pauvre petite fausse clef ouvrit miraculeusement la porte de l'appartement.