Le flâneur des deux rives

Part 4

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L'influence de _Sanine_ eut, un moment, les résultats les plus étranges. Des lycéens et des lycéennes de quatorze à dix-sept ans avaient fondé des sociétés de saninistes. Ils se réunissaient dans une salle de restaurant. Chacun d'eux apportait un bout de bougie que l'on allumait. Alors on chantait, on buvait, et lorsque la dernière bougie s'était éteinte, l'orgie commençait.

Peu avant la guerre, ce fut, chez les jeunes gens du même âge, une lamentable épidémie de suicides.

La bibliothèque d'Helsingfors est très bien fournie de livres français, même les plus récents.

Dans le transsibérien, le wagon-promenoir contenait, avec des pots de fleurs et des rocking-chair, une bibliothèque d'environ cinq cents volumes dont plus de la moitié étaient des livres français. On y voyait les œuvres de Dumas père, de George Sand, de Willy.

À la Martinique, Fort-de-France possède une bibliothèque, grande villa coloniale construite après le grand incendie d'il y a une vingtaine d'années. Quand j'y fus, le conservateur était un vieux brave qui est peint dans le célèbre tableau des _Dernières Cartouches._ Érudit charmant, il faisait lui-même les honneurs de sa bibliothèque, allait chercher les livres, etc. Il se nommait M. Saint-Félix et, s'il vit encore, je lui souhaite une longue vie.

J'ai eu l'occasion de connaître la bibliothèque du savant Edison. Je n'y ai pas vu l'_Ève future_, dont il est un des personnages. Peut-être ignore-t-il encore cette belle œuvre de Villiers de l'Isle-Adam. Par contre, Edison fait sa lecture favorite des romans d'Alexandre Dumas père. _Les Trois Mousquetaires, le Comte de Monte-Cristo_ sont ses livres de chevet.

À New-York, j'ai fait de longues séances à la Bibliothèque Carnegie, immense bâtiment en marbre blanc qui, d'après les dires de certains habitués, serait tous les jours lavé au savon noir. Les livres sont apportés par un ascenseur. Chaque lecteur a un numéro et quand son livre arrive, une lampe électrique s'allume, éclairant un numéro correspondant à celui que tient le lecteur. Bruit de gare continuel. Le livre met environ trois minutes à arriver et tout retard est signalé par une sonnerie. La salle de travail est immense, et, au plafond, trois caissons, destinés à recevoir des fresques contiennent, en attendant, des nuages en grisaille. Tout le monde est admis dans la bibliothèque. Avant la guerre tous les livres allemands étaient achetés. Par contre, les achats de livres français étaient restreints. On n'y achetait guère que les auteurs français célèbres. Quand M. Henri de Régnier fut élu à l'Académie française, on fit venir tous ses ouvrages, car la bibliothèque n'en possédait pas un seul. On y trouve un livre de Rachilde: _le Meneur de Louves_, dans la traduction russe, et, dans le catalogue, on trouve le nom de l'auteur en russe, avec la traduction en caractères latins suivis de trois points d'interrogation. Cependant, la bibliothèque est abonnée au _Mercure_ depuis une dizaine d'années. Comme il n'y a aucun contrôle, on vole 444 volumes par mois, en moyenne. Les livres qui se volent le plus sont les romans populaires, aussi les communique-t-on copiés à la machine. Dans les succursales des quartiers ouvriers il n'y a guère que des copies polygraphiées. Toutefois, la succursale de la quatorzième rue (quartier juif) contient une riche collection d'ouvrages en yddich. Outre la grande salle de travail dont j'ai parlé il y a une salle spéciale pour la musique, une salle pour les littératures sémitiques, une salle pour la technologie, une salle pour les patentes des États-Unis, une salle pour les aveugles, où j'ai vu une jeune fille lire du bout des doigts _Marie-Claire_, de Marguerite Audoux; une salle pour les journaux, une salle pour les machines à écrire à la disposition du public. À l'étage supérieur enfin se trouve une collection de tableaux.

Et voilà les bibliothèques que je connais.

--J'en connais moins que vous, répondis-je. Et prenant l'Errant des bibliothèques par le bras, je m'efforçai de mettre la conversation sur un autre sujet.

* * *

Un jour, je rencontrai sur les quais. M. Ed. Cuénoud qui était gérant d'immeubles à Montparnasse, et consacrait ses loisirs à la bibliophilie. Il me donna une petite brochure amusante dont il était l'auteur.

C'est une plaquette illustrée par Carlègle. Elle est inconnue et par la suite deviendra sans doute célèbre parmi les bibliophiles qui recherchent les catalogues fantaisistes.

En voici le titre:

_Catalogue des livres de la bibliothèque de M. Ed. C., qui seront vendus le 1er avril prochain à la Salle des Bons-Enfants._

Voici quelques mentions tirées de ce catalogue facétieux:

ABEILARD. Incomplet, coupé.

ALEXIS (P.). _Celles qu'on n'épouse pas._ Nombr. taches.

ALLAIS (A.). _Le Parapluie de l'Escouade._ Percale rouge.

ANGE BÉNIGNE. _Perdi, le couturier de ces dames._ Av. notes.

ARISTOPHANE. _Les Grenouilles._ Papier du Marais.

AURIAC. _Théâtre de la foire._ Papier pot.

BALZAC (H. de). _La peau de chagrin._ Rel. id.

BEAUMONT (A.). _Le beau Colonel._ Parf. état de conserv.

BOISGOBEY (F. DE). _Décapitée._ En 2 part., tête rog., tr. r.

BOREL, (PÉTRUS). _Madame Putiphar._ Se vend sous le manteau.

CARLÈGLE ET CUÉNOUD. _L'Automobile 217-UU._ Beau whatman.

CLARETIE. _La Cigarette._ Papier de riz.

COULON. _La mort de ma femme._ Demi-chagrin.

COURTELINE. _Un client sérieux._ Rare, recherché.

DUBUT DE LAFORÊT. _Le Gaga._ Très défraîchi.

DUFFERIN (LORD). _Lettres écrites dans les régions polaires._ Papier glacé.

DUMAS (A.). _Napoléon._ Un grand tome.

DUMAS FILS (A.). _L'Ami des femmes._ Complètement épuisé.

DUMAS FILS (A.). _Monsieur Alphonse._ Dos vert.

FLEURIOT (Z.). _Un fruit sec._ Couronné par l'Acad. franc.

GAIGNET. _Bossuet._ Pap. grand-aigle.

GAZIER. _Port-Royal des champs._ Rel. janséniste.

GRANDMOUGIN. _Le Coffre-fort._ Ouvr. à clef.

GRAVE. (TH. DE). _Le Rastaquouère._ Av. son faux titre.

GUIMBAIL. _Les Morphinomanes._ Nombr. piq.

HAUPTMANN. _Les Tisserands._ Toile pleine.

HAVARD (H.). _Amsterdam et Venise._ Petites capitales.

HERVILLY (E. D'). _Mal aux cheveux._ Une jolie fig.

KARR (A.). _Les Guêpes._ Piq.

KOCK (P. DE). _Histoire des cocus célèbres._ Nombr. cornes.

LA FONTAINE. _L'anneau d'Hans Cartel._ Mis à l'index.

LA FONTAINE. _Les deux pigeons._ Format colombier.

Livre d'heures. In-18 Jésus.

MÆTERLINCK. _La Vie des abeilles._ Qques bourdons.

MAINDRON. _Les Armes._ Grav. sur acier.

MATTEY. _Le billet de mille._ Très rare.

MAURY (L.). _Abd-el-Aziz._ Maroq. écrasé.

MONTBART (G.). _Le Melon._ Tr. coupées.

RÉMUSAT (P. DE). _Monsieur Thiers._ Un petit tome.

Thierry (G.-A.). _Le Capitaine sans façon._ Basane.

VIGNY. _Cinq Mars._ Tête coupée.

VILMORIN. _Les oignons._ Pap. pelure.

VOLTAIRE. _Le Siècle de Louis XIV._ Magnif. ill. en tous genres, etc., etc.

Et voilà un curieux divertissement bibliographique. Je revis plusieurs fois M. Ed. Cuénoud sur les quais. Il est mort récemment et quand je passe devant les boîtes des bouquinistes près de l'Institut j'évoque la silhouette singulière de ce gérant qui pour la bibliographie facétieuse rivalisait avec Rabelais et celle de Remy de Gourmont, qui ne manquait jamais avant la tombée de la nuit d'aller faire son tour le long des quais.

N'est-ce point la plus délicieuse promenade qui se puisse faire à Paris? Ce n'est pas trop, lorsqu'on a le temps, de consacrer un après-midi à aller de la gare d'Orsay au pont Saint-Michel. Et sans doute n'est-il pas de plus belle promenade au monde, ni de plus agréable.

LE COUVENT DE LA RUE DE DOUAI

Chaque fois que je passe à l'angle de la rue de Douai et de la place Clichy, à l'endroit où se trouve maintenant une école et où il y avait avant la séparation un couvent où fut imprimé mon premier livre: l'_Enchanteur pourrissant_, je songe à M. Paul Birault.

On connaît son histoire. M. Paul Birault parvint à former un comité composé de députés et surtout de sénateurs pour élever une statue à l'imaginaire démagogue Hégésippe Simon. L'auteur de cette mystification en révéla les savoureux détails dans l'_Éclair_, et le mystificateur devint plus célèbre que les inventeurs d'un mot que Voltaire trouva mal fait et qui bernèrent avec tant de malice ce sot Poinsinet qui devait se noyer dans le Guadalquivir. Au contraire de la farce dite de Boronali, qui ne mystifia personne, celle de Paul Birault fit «marcher» tous les parlementaires qui avaient été choisis pour victimes, aucun d'eux ne s'esclaffa en lisant l'épigraphe tirée des œuvres supposées d'Hégésippe Simon «précurseur de la Démocratie», qui ornait la circulaire destinée à hâter l'érection d'un monument dans la ville natale de ce grand homme, né dans plus de villes qu'Homère.

«Quand le soleil se lève, les ténèbres s'évanouissent», telle était la phrase que Paul Birault avait prêtée à Hégésippe Simon. Elle résume une part importante de l'éloquence dont les hommes sont si avides et qui, servie par le phonographe, a devant elle le plus bel avenir.

Nouveau Caillot-Duval, puisqu'il opérait par correspondance, M. Paul Birault se vit qualifié par les journaux de _notre distingué confrère_; il ne tenait qu'à lui de se faire donner de l'éminent et s'il lui avait plu un jour d'entrer à l'Académie, il ne lui restait plus qu'à se pousser dans les salons où, en qualité d'homme d'esprit, il n'aurait point eu de peine à briller.

J'ai connu M. Paul Birault en 1910, où il me fit l'honneur d'imprimer mon premier livre: l'_Enchanteur pourrissant._ M. Birault était à cette époque établi imprimeur dans ce couvent qui se trouvait alors au bout de la rue de Douai, à l'angle de la place Clichy. Il avait déjà imprimé ma première préface à un catalogue de peinture, celui de la première exposition du peintre Georges Braque, cubiste célèbre, illustre joueur d'accordéon, réformateur du costume bien avant la famille Delaunay, et danseur de gigue émérite, car je crois que les soucis de la peinture l'ont fait renoncer à la danse en 1915 au moment où on dansait le plus. C'est grâce à ses relations avec le peintre Kees van Dongen que Paul Birault était devenu et est encore aujourd'hui l'imprimeur ordinaire de l'éditeur du catalogue et de mon livre.

Il était entendu que je dirigerais l'impression conjointement avec l'illustrateur de l'ouvrage, mon ami André Derain, qui avait gravé les plus beaux des bois modernes que je connaisse.

Un matin ensoleillé, nous nous rendîmes au couvent de la rue de Douai, l'éditeur, André Derain et moi. Nous y trouvâmes M. Paul Birault. C'était alors un petit homme sans vivacité, aux traits fins et souffreteux. Il me parut que sa situation de petit imprimeur ne le contentait point. Il avait publié des chansons que l'on avait chantées dans les concerts et qu'il nous montra. Il aimait les calembours et, comme j'eus l'occasion de le revoir, il me raconta le détail de plusieurs mystifications qu'il avait imaginées; je crois même qu'il en avait exécuté une dont je me souviens plus bien, et qui avait trait au métro. Il s'occupait de son imprimerie, mais sa femme, intelligente et travailleuse, ne tarda pas à s'en occuper plus que lui, qui avait trouvé une place de nuit dans un grand journal.

Il me fut même donné d'entrer dans l'intimité de M. Paul Birault et de dîner chez lui. Et je dois dire qu'il me traita fort bien. J'ai remarqué que ceux qui savent manger sont rarement des sots. L'_Enchanteur pourrissant_ fut imprimé et bien imprimé à cent quatre exemplaires par les soins de M. Paul Birault.

Ce livre est aujourd'hui presque célèbre, la plupart des planches qui l'illustrent ont été reproduites dans les revues d'art du monde entier. Je crois que l'impression de M. Paul Birault est un des seuls produits de l'imprimerie française contemporaine qui, sans rien devoir à l'étranger, aient eu de l'influence sur l'imprimerie étrangère. Ces cent quatre petits in-quarto, portant la marque à la coquille Saint-Jacques, dessinée par André Derain, ont sauvé le renom typographique de la France au moment où tous les yeux en France s'étaient tournés pour admirer la typographie allemande, anglaise, belge et hollandaise. Personne ici n'en a encore parlé et moi-même, pour que j'en parlasse, il a fallu que mon imprimeur devînt célèbre comme mystificateur.

C'est que M. Paul Birault, en véritable homme d'esprit, n'avait point de vanité. Je suis certain que, depuis sa célébrité, sa modestie était restée la même et que les gourmets du club des Cent qui eurent à le traiter ne trouvèrent en lui qu'un homme aussi averti qu'eux-mêmes sur les choses de bouche et sans trace d'orgueil.

Depuis le temps de l'_Enchanteur pourrissant_, et avant son invention du «Précurseur de la Démocratie», j'eus l'occasion de rencontrer encore M. Paul Birault; c'était déjà un journaliste répandu. Il s'occupait d'aviation à _Paris-Journal_, il était chef des échos à _la France_, chef des informations à l'_Opinion_, collaborait à l'_Éclair_ et ne cessait de s'intéresser à son imprimerie, où furent encore imprimés les livres de Max Jacob.

Il resta dans le couvent de la rue de Douai jusqu'à la fin, jusqu'au moment de la démolition. Retors, il se fit, je crois, expulser, et l'on démolissait déjà le monastère, les nègres danseurs qui se montrèrent longtemps à cet endroit faisaient déjà leurs bamboulas, que M. Paul Birault, sa petite femme et son enfant, se réunissaient encore chaque soir sous la lampe familiale dans la cellule qui leur servait de salle à manger.

Devenu célèbre dans le monde des journalistes comme mystificateur, Paul Birault resta connu dans les milieux de la nouvelle littérature et de la jeune peinture, comme imprimeur.

Dans la petite imprimerie de la rue Tardieu où il s'installa en quittant la rue de Douai, furent imprimées les premières plaquettes de Pierre Reverdy, de Philippe Soupault et composés un certain nombre des poèmes formels de mon recueil intitulé _Calligrammes._ Les livres imprimés par Paul Birault resteront dans les bibliothèques des bibliophiles.

Pendant la guerre il fut le plus spirituel des collaborateurs du _Bulletin des Armées de la République._ Il mourut dans le courant de 1918, tandis que les Berthas et les Gothas menaient sinistre bruit.

LE BOUILLON MICHEL PONS

Peu avant la guerre, m'étant rencontré avec M. Michel Pons, le restaurateur-poète qui eut, à une élection académique, la voix de Maurice Barrés, il m'invita à aller le visiter. Et quelques jours après cette rencontre, j'arrivai au Bouillon Michel Pons, rue des Moulins, vers 5 heures de l'après-midi.

Une femme à cheveux blancs et très avenante de visage me dit que le patron était au premier étage où je montai par un petit escalier en spirale.

Là, dans une salle basse, en compagnie de son ami, le cordonnier-philosophe André Gayet, Michel Pons collait, à la lueur d'un bec de gaz, les coupures de journaux relatives à son dernier livre de vers: _les Chants d'un déraciné._

Michel Pons est un homme dans la force de l'âge, il est brun, pas très grand, mais large d'épaules et bien campé sur ses jambes. Il s'enthousiasme facilement et rit encore plus volontiers, accompagnant ses récits de gestes à mains fermées.

Son ami, le cordonnier-philosophe, présente avec lui un contraste frappant. Il est très grand et très mince, ce qui, malgré ses cheveux blancs, lui laisse l'air très jeune. Son visage est plein de tranquillité. Un strabisme assez prononcé donne à son regard je ne sais quoi de lointain et de mystérieux. Il parle rarement et toujours avec bon sens, et, tandis qu'il écoute, on comprend qu'il suppute la valeur de ce qu'il entend, cependant qu'il s'efforce de juger son interlocuteur avec bienveillance. Ses vêtements, très propres, sont ceux d'un artisan, mais sa taille et sa tenue leur confèrent une véritable élégance. Il m'a rappelé aussitôt un de mes amis auquel il ressemblait beaucoup, René Dalize, le plus ancien de mes camarades.

Après les présentations, j'examinai avec mes deux confrères les coupures que venait de coller Michel Pons. Ensuite, je vis toutes celles qu'il avait reçues précédemment, et elles sont très nombreuses.

Rien n'excite tant la curiosité qu'un homme de métier ayant des préoccupations intellectuelles. Et la réunion chez Michel Pons des qualités du poète et de celles du restaurateur a étonné jusqu'en Australie. On l'a interviewé plus fréquemment que M. Edmond Rostand et sa photographie a été publiée presque aussi souvent que celle d'une grande actrice.

Je vis, du reste, que Michel Pons et André Gayet, faisant grand cas de la publicité, s'occupaient avec beaucoup d'application de celle qui pouvait être faite autour de leur nom.

«Quand on croit que, par ses écrits, on rend service aux hommes, me dit le cordonnier-philosophe, n'est-il pas légitime de ne négliger aucun moyen de les atteindre?»

Plus tard, un grand rousseau très éveillé et d'une figure très agréable, qui me fit penser à l'aîné des frères du petit Poucet, arriva et, se jetant au cou d'André Gayet, l'embrassa sur les deux joues. C'était son fils, apprenti pâtissier.

«Il veut être cuisinier, dit le philosophe, et j'ai pensé qu'il lui fallait d'abord apprendre la pâtisserie... J'ai des relations du côté de la cuisine et s'il pouvait devenir un grand cuisinier, rival de Carême ou d'Escoffier, son sort serait certainement enviable.»

Je vis ainsi que ce brave homme, plein de raison, au lieu de pousser son fils hors de sa condition, voulait lui donner, dans cette condition même, le moyen d'acquérir une situation importante.

Quant à Michel Pons, oubliant la destinée de son nouveau livre, il interrogeait son ami, lui demandant s'il avait fait le service de son volume, _la Théorie du succès_, à tel ou tel personnage utile. Il lui donnait encore des conseils sur les démarches qu'il fallait faire et je sus qu'après s'être occupé personnellement de l'édition de ce livre il avait fait lui-même mainte démarche en sa faveur, comme il avait écrit plusieurs articles pour le vanter.

Et, lorsque je quittai ces deux amis, tenant _les Chants d'un déraciné_ sous le bras, j'ouvris _la Théorie du succès_ et me mis à fredonner la chanson provençale citée par Mistral:

À la Fontaine de Nîmes Il y a un savetier Qui tout le jour chante En faisant ses souliers. Et si toujours il chante, Il ne chante pas pour nous; Il chante pour sa mie Qui est auprès de lui.

Depuis la guerre j'ai été dire bonjour à l'ami de M. Maurice Barrés. M. Michel Pons a un peu vieilli, mais il aime toujours la poésie et la bonne cuisine bourgeoise. Son restaurant fait de bonnes affaires et l'on y voit parfois encore parmi les midinettes, des poètes et des journalistes.

UN MUSÉE NAPOLÉONIEN INCONNU

Si vous passez rue de Poissy, arrêtez-vous au 14 et essayez de visiter le petit musée napoléonien qui s'y trouve.

Avant la guerre, ce musée avait son organe, le _Journal du Musée._

Je ne sais s'il y eut en France et même dans le monde entier de plus curieuse gazette que le _Journal du Musée._ Bimensuelle, 1er et le 15 de chaque mois. Direction: 14, rue de Poissy. Abonnement: 3 fr. par an. Imprimé en violet au polycopiste, il paraissait sur deux pages à trois colonnes. Cette feuille était publiée par un enfant de dix ans pour servir d'organe de publicité au petit musée qu'il a fondé à la même adresse et qui est consacré à Napoléon.

Ce musée napoléonien est peu connu. Il contient des choses intéressantes et précieuses réunies par ce gamin. Des libraires, des antiquaires, des amateurs, séduits par l'initiative de cet enfant, augmentent par des dons les richesses du musée imprévu. Les abonnés étaient nombreux, m'a-t-on dit, et le journal paraissait en général très régulièrement. Il se vendait à raison de dix centimes le numéro.

J'ai sous les yeux un exemplaire de ce journal singulier. Pour article de tête, la Suite d'une _Vie de Napoléon_, par G. Ducoudray, s'étend sur une colonne et demie. Après quoi, la rubrique _le Musée_ contient d'importants renseignements.

«Le musée est rouvert. Personne ne le reconnaîtrait. De grands changements se sont produits. Nombreux dons enrichissant le musée parmi lesquels ceux de MM. Thiébaut et Mattei.»

Un conte d'Alphonse Daudet en feuilleton anime d'une façon fort littéraire _le Journal du Musée_ et ce qui reste de place est consacré à l'esprit et à la fantaisie. Voici quelques devinettes.

Quel café fréquent (sic) les spéculateurs? Quel café fréquent les gens propres? Quel café fréquent les horlogers? Qui passe la rivière sans se mouiller? Combien de côtés a un pâté carré?

Voici une épigramme:

Monsieur Binet n'a pas, bien que dans l'opulence, Le confort, le bien-être aujourd'hui si goûtés. Quant à moi, si j'avais ce qu'a Binet d'aisance J'aurais certainement plus de commodités.

Je ne crois pas que l'enfant de dix ans en fût l'auteur. De toute façon elle donnait au _Journal du Musée_ un caractère gaulois qui tranchait nettement sur la pruderie contemporaine. La dernière colonne est occupée par les _Réponses aux questions contenues dans le numéro précédent_, qui sont suivies par la _Réponse au Rébus_: «Aide-toi le ciel t'aidera.» Trois personnes seulement ont deviné ce rébus: MM. Grund, Henri Guérard et Mattei.

Un avertissement final nous fait savoir que: «Par suite d'un accident survenu au tirage, le n° est paru avec 15 jours de retard. Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs.»

Aucun nom de gérant, aucune mention d'imprimeur ne légalise la publication de ce petit journal dont une des principales singularités, l'âge de son directeur et rédacteur en chef, est appelée à disparaître tandis que, pour nous comme pour lui, s'écouleront les années.

J'ai connu d'autres enfants qui s'amusaient à publier des journaux. Mais c'étaient toujours des journaux manuscrits à un exemplaire qu'on se passait de main en main au collège. Je me souviens notamment de l'un de ces pamphlets calligraphié en encres de couleurs variées: noir, violet, vert, bleu, jaune, rouge. Il devait paraître toutes les semaines et l'abonnement se payait en friandises: réglisse, cassonades, boîtes de coco, etc.; mais il n'y eut point de second numéro.

Une petite fille, qui est aujourd'hui presque une jeune fille, s'était associée, lorsqu'elle avait dix ans, avec un petit garçon de sept ans dans le but de publier un journal. Elle recueillit des abonnements pour la somme de trente francs, sur lesquels elle donna cinq francs au petit garçon et avec le reste s'acheta du chocolat. Car ce qui lui paraissait la réussite anticipée de ses espérances avait donné une entière satisfaction à son besoin d'activité; c'est ainsi qu'un succès prématuré est presque toujours une cause de décadence pour un poète, un artiste quel qu'il soit.

LA CAVE DE M. VOLLARD

Près du boulevard, au 8, rue Lafitte, il y avait avant la guerre une boutique, véritable capharnaüm où s'entassaient les tableaux des peintres contemporains et où la poussière régnait partout.

Depuis la guerre, elle est close. M. Vollard sans doute, a renoncé à son commerce pour se livrer tout entier à sa fantaisie d'écrivain et à la rédaction de ses souvenirs sur les peintres et les auteurs qu'il a fréquentés. Il n'oubliera pas d'y parler de sa cave qui fut fameuse de 1900 à 1908, époque à laquelle il m'annonça qu'il renonçait à manger dans sa «cave de la rue Lafitte»; elle était devenue trop humide.

Tout le monde a entendu parler de ce fameux hypogée. Il fut même de bon ton d'y être invité pour y déjeuner ou y dîner. J'ai assisté pour ma part à quelques-uns de ces repas. Carrelée, les murs tout blancs, la cave ressemblait à un petit réfectoire monacal.

La cuisine y était simple, mais savoureuse: mets préparés suivant les principes de la vieille cuisine française, encore en vigueur dans les colonies, des plats cuits longtemps, à petit feu, et relevés par des assaisonnements exotiques.