Part 2
«Alors que, dit M. Octave Uzanne, dans le catalogue de sa vente qui eut lieu en mars 1894, Jouaust mourait repu et envoûté dans la juste réprobation des amateurs lésés par le solde extravagant de ses éditions, lui, le cher honnête homme, mourait de froid, ou qui sait? peut-être de dégoût et de lassitude, avec dix-neuf sous pour toute fortune dans sa poche!»
Les papiers de Liseux ont passé, paraît-il, entre les mains d'un libraire belge nommé Van Combrugghe.
Les détails que j'ai pu recueillir sur l'existence de Bonneau sont trop peu intéressants pour que je les donne ici. Il fut un des collaborateurs les plus discrets et les plus savants de la librairie Larousse et mena une vie modeste et retirée. Plusieurs personnes se souviennent encore de l'avoir rencontré à la Bibliothèque Nationale où il allait très souvent et où les tracasseries ne lui furent point ménagées.
Je ne sais s'il l'inventa, mais il est un des premiers à avoir employé pour la traduction des vers le système de la version juxtalinéaire et littérale qui devait exercer une influence si profonde sur la poésie française.
* * *
C'est dans la boutique de M. Lehecque j'ai acheté le _Virgilius Nauticus_ de M. Jal. Il en avait plusieurs exemplaires.
On s'est amusé à signaler quelques-unes des sources où M. Anatole France a puisé l'inspiration.
Cependant, on n'a pas encore mentionné le nom du savant, M. Jal, qui n'est pas un inconnu, car Littré l'a toujours cité à propos des termes de marine. Il est encore l'auteur du _Virgilius Nauticus_ que M. Anatole France attribue à son «Monsieur Bergeret».
_Virgilius Nauticus. Examen des passages de l'Énéide qui ont trait à la marine, par M. Jal, historiographe de la Marine, auteur de l'archéologie navale... Paris, Imprimerie Royale, MDCCCXLIII_, tel est le titre d'un ouvrage que devait illustrer l'imagination du plus érudit des romanciers contemporains. C'est un in-8° de 107 pages.
M. Jal, qui constatait avec admiration l'étendue des connaissances nautiques de Virgile, était, au moins en ce qui concerne la marine, un ennemi de Rabelais, et consacra plusieurs pages de son Archéologie navale aux navigations de Pantagruel.
«Là j'ai montré, dit-il, en analysant le quatrième livre de l'immortel ouvrage du curé de Meudon, que le savant homme, savait tout peut-être, excepté ce qui touche à la marine; que le navire, la navigation, et même le vocabulaire des mariniers lui étaient restés à peu près inconnus, et que s'il rencontra juste quelquefois dans l'explication des termes usités sur les nefs du XVIe siècle, ce fut certainement par hasard.»
Au contraire, lorsqu'il examine, au point de vue technique, ce qui a trait à la marine dans l'_Éneide_, M. Jal arrive aune conclusion opposée.
Après nous avoir montré Virgile, tout jeune encore, étudiant les mathématiques à Naples et à Milan, il nous le fait voir passant dix-huit ans à Naples, en Sicile, dans la Campanie.
«Pendant ces dix-huit années, il eut presque toujours sous les yeux, ou la flotte militaire stationnée au port de Misène, ou les riches convois qui apportaient les trésors de la Grèce et de l'Égypte à Panorme, Messine, Mégare, Syracuse et Parthénope, ou les barques de plaisance appartenant aux riches voluptueux dont les gracieuses habitations, bâties autour du _Crater_, se miraient aux eaux calmes de cette baie magnifique.»
Plus loin, M. Jal s'attarde dans cette baie: «Sillonnée par mille embarcations cherchant l'une l'autre à se primer de vitesse, et montrant avec orgueil, celle-ci sa proue argentée ou dorée, celle-là sa poupe surmontée d'un aphlaste recourbé en panache, quelques-unes l'élégant _chenisque_ au-dessus de la tutelle, d'autres, leurs rames couvertes de nacre ou de bandes d'un métal précieux, la plupart un gréement de laine aux couleurs variées, et presque toutes les voiles de pourpre ou du lin le plus blanc, sur lequel on a représenté des sujets érotiques, et inscrit, avec le nom du propriétaire de la barque, quelque maxime empruntée à une philosophie sensuelle.»
Et M. Jal traite sans ménagement les commentateurs et les traducteurs de Virgile qui n'ont point tenu compte de la savante exactitude du poète. Ascensius n'a pas trouvé d'explication ingénieuse du mot _puppes_; «le Père de La Rue ne se doute pas de la raison qui a fait opposer les proues aux poupes»; Annibal Caro a substitué les vaisseaux aux proues; Gregorio Hernandez de Velasco traite Virgile très cavalièrement; João Franco Barreto est plus scrupuleux, mais pas beaucoup plus; Dryden prend les proues et les poupes pour les navires eux-mêmes; la traduction allemande de John Voss laisse autant à désirer que la version anglaise de Dryden; Delille, le plus estimé des traducteurs français, pas plus que ses rivaux étrangers, n'a intimement compris le texte de son auteur.
À propos des termes nautiques de Virgile, le savant M. Jal va jusqu'à citer des mots du langage des Malays, des Madekasses, des Nouveaux-Zélandais. Il fait encore de pittoresques rapprochements quand il en vient à examiner le _triplici versu_:
«Il exprime, à mon avis, un chant trois fois répété, un cri, un hourra! une espèce de _celeusma_ dont la tradition est vivante encore dans les bâtiments où pour tous les travaux de force, et, par exemple, quand on hale les boulines, un matelot, le véritable _hortator_ des anciens navires, chante: _Ouane, tou, tri!_ hourra! (one, two, three! hourra!--angl.). La tradition antique était pleine de force au moyen âge, à Venise, où la chiourme du _Bucentaure_, toutes les fois que le navire ducal passait devant la chapelle de la Vierge, construite à l'entrée de l'Arsenal, criait trois fois: _Ah! Ah! Ah!_ donnant un coup de rame après chacune de ces acclamations.»
La conclusion de M. Jal est sans doute différente de celle que M. Bergeret, notre contemporain, eût mise à son fameux ouvrage:
«La marine actuelle touche de bien près à la marine d'autrefois, c'est pour moi un fait de la plus grande évidence. Voilà pourquoi je pense que tout homme qui s'occupe de la marine moderne doit s'enquérir de tout ce que furent les marines anciennes; voilà pourquoi je pense aussi que Virgile étant, sur la question de la marine antique, l'écrivain qu'on peut consulter avec le plus de fruit, il était nécessaire de démontrer sa compétence et de la prouver, en rendant à ses vers toute la valeur didactique dont les avaient dépouillés des interprètes, fort savants d'ailleurs, mais qui ne comprenaient pas la langue spéciale que parlait le poète marin.»
M. Anatole France a peut-être acquis un exemplaire du _Virgilius Nauticus_ chez M. Lehec, dans la boutique duquel il passait parfois une heure. Un jour, par hasard, je l'entendis faire l'éloge de l'abbé Delille.
«Delille n'a qu'un défaut, disait à peu près M. Anatole France, c'est de n'être point lu.»
Et comme il en sait par cœur de longues tirades, il les récita.
Peut-être n'a-t-il pas retenu en aussi grand nombre les vers de son maître Leconte de Lisle.
Mais n'y a-t-il pas une certaine parenté entre ces deux poètes?
Ayant entendu quelqu'un faire un rapprochement entre Leconte de Lisle et l'abbé Delille, je rapportai, dans un article, une opinion qui me paraissait pour le moins singulière. Je viens de la retrouver tout au long et à deux reprises sous la plume de Louis Veuillot: «Tous ces oripeaux descriptifs, ces tintamarres de couleur et de lumière, ne sont que le déguisement du vieil abbé Delille. Seulement, sous le fatras de ses périphrases, Jacques Delille marchait d'un pas leste. L'épagneul de salon dont les jolies petites pattes couraient sans broncher à travers les porcelaines, et secouaient par moments de jolies petites perles fausses, est devenu un éléphant chargé d'une tour de guerre pleine de soldats farouches et surtout bariolés. Il simule bien la marche pesante, toutefois la terre ne tremble pas.»
Et quelques jours après, Veuillot ajoutait:
«Il décrit à outrance. Nous avons rappelé l'autre Delille, son quasi homonyme et qui semblait son contraire. En vérité, de l'un à l'autre il n'y a pas si loin qu'il semble, et ces extrêmes se touchent. Tous deux font leur principale affaire de décrire, parce que le don d'imaginer, le don de sentir et peut-être le don de penser leur manquent. Ils n'ont que l'œil extérieur, que l'écorce de la poésie; la sève et la source leur sont inconnues. L'ancien Delille, qui se contentait d'être philosophe, et qui se piquait d'être correct, serait aujourd'hui libre-penseur irrégulier et peut-être pédant. Il écrirait Kaïn par un K, et ferait facilement du kaïnite et du khaldaïque. Le jeune de Liste,--il y a quinze lustres--, eût décrit les _jardins_, l'_imagination_, la _lecture_, le _café_, les _échecs_, et n'eût su peindre Iris et les rochers qu'en bleu tendre. C'est le même homme ignorant de l'homme, s'exerçant au même jeu puéril avec la même dextérité. Seulement l'un est né sous Voltaire et l'autre sous Victor Hugo.
«S'il faut marquer une différence, peut-être que la part d'imagination de l'ancien Delille ne fut pas la plus restreinte. Autant que nous en pouvons juger à la distance où nous sommes de ses œuvres et de son temps, l'abbé Jacques puisait moins dans le fond public. Les descriptions de M. Leconte de Liste sont bourrées de réminiscences plastiques fournies par l'architecture, la statuaire, la peinture et le dessin, à qui d'ailleurs toute notre poésie matérialiste emprunte considérablement, surtout dans les vastes et abondants domaines de leurs caprices.»
Je ne suis pas éloigné de penser, au demeurant, que l'art de l'abbé Delille n'ait exercé une véritable influence sur les Parnassiens.
Ils ne se réclamaient pas de lui parce qu'il était alors un poète trop décrié et que, sans doute, au Parnasse Choiseul, il fallait parler de Leconte de Lisle et non pas de Jacques Delille. M. Anatole France se rattrapait dans la boutique de la rue Saint-André-des-Arts.
La librairie existe toujours, son aspect n'a pas changé, elle est tenue maintenant par un autre libraire qui connaît bien son métier, mais n'a pas pour les livres ce respect superstitieux que leur marquait M. Lehec.
1, RUE BOURBON-LE-CHÂTEAU
Dans cette vieille maison, deux femmes furent assassinées le 23 décembre 1850. L'une était Mlle Ribault, dessinatrice au Petit Courrier des Dames que dirigeait M. Thiéry. Avant de mourir, trempant son doigt dans son sang, elle eut la force d'écrire sur un paravent: «L'assassin, c'est le commis de M. Thi». Laforcade, le commis, fut arrêté quelques heures après son crime.
De notre temps, cette maison se signale d'une autre façon à l'attention des curieux.
C'est là qu'habite M. André Mary, le poète bourguignon auquel M. Fernand Fleuret a dédié sa Macaronée satirique, _Falourdin_, destinée à stigmatiser la presse contemporaine.
Au commencement de son poème M. Fernand Fleuret a chanté la vieille maison de la rue Bourbon-le-Château:
Si tu translates, voire, un Boëce chanci Dans ta sombre maison du carrefour Buci Que peuplent des bouquins et des pots de la Chine...
L'auteur de _Falourdin_ auquel on ne peut reprocher qu'un peu d'archaïsme, si toutefois un si rare défaut prête au reproche, est aujourd'hui, où ils sont rares, un des meilleurs versificateurs français, et comme il est vraiment poète, ses productions méritent de passer aux âges qui viendront...
M. Fernand Fleuret est Normand. Une fois, au cours d'un banquet où l'on célébrait le millénaire de la Normandie, un Norvégien gigantesque, qui se trouvait près de lui, le regarda avec condescendance et déclara:
«Vous, petit Viking; moi, grand Viking.»
Le petit Viking, d'après l'observation d'un autre poète normand, a l'air d'un archer de la tapisserie de Bayeux.
Son penchant décidé vers la mystification le poussa un jour, alors qu'il allait encore au collège, à faire croire à la cuisinière de ses parents qu'un certain fourreau qui emprunta jadis son nom à la paisible ville de Condom était une bourse de nouvelle sorte et fort commode pour les gros sous. À la boucherie, ce fut un éclat de rire qui se propagea dans toute la ville. La cuisinière se plaignit vivement, ne cachant point le nom de celui qui l'avait trompée. Et depuis ce jour, les dévotes regardèrent M. Fernand Fleuret d'un mauvais œil.
Quand il voulut publier cette supercherie littéraire très supérieure à celle de Mérimée: _le Carquois du sieur Louvigné du Dézert_, M. Fernand Fleuret se fit appuyer auprès d'un éditeur qui demeure à côté de l'Odéon.
L'éditeur sourit à mon Fleuret, tâte le manuscrit, l'ouvre et le premier mot qui lui tombe sous les yeux, c'est celui dont les typographes firent une si belle coquille un jour que, dans un journal, il était question des fouilles de Mme Dieulafoy.
«Fouilles, Monsieur, s'écria l'éditeur en refermant le manuscrit. Monsieur... Sortez, Monsieur.»
* * *
Dans la _sombre maison du carrefour Buci_ habite encore M. Maurice Cremnitz, qui piqua fort la curiosité en publiant sous les initiales M. C., dans _Vers et Prose_, un poème excellent intitulé _Anniversaire_ et qui fut composé à la mémoire de Jean Moréas.
M. Maurice Cremnitz est un poète qui depuis longtemps déjà ne montre plus volontiers ses ouvrages. C'est un homme aimable qui se soucie peu de la gloire. Les poètes, ses amis, ont une grande confiance dans l'intégrité de son goût, et, si ses décisions ne sont point des arrêts, elles emportent généralement le suffrage de celui qui les fait naître et qui s'y range. Cette autorité, qu'il exerce avec une grande discrétion et dans un tout petit cercle, lui donne ainsi dans les lettres contemporaines un rôle inattendu qu'il ne recherchait point et qui est plein de responsabilités.
Chaque année, en temps de paix, M. Maurice Cremnitz, qui aime la marche, parcourait à pied une région qu'il ne connaissait pas encore. Il ne s'embarrassait pas de bagages; une bonne canne à la main, il voyageait, s'arrêtant quand il le voulait, sans se préoccuper des horaires.
Une fois, c'était près de Montereau, deux gendarmes l'arrêtèrent sur la route et lui demandèrent ses papiers.
M. Maurice Cremnitz se fouilla et ne trouva sur lui qu'une carte d'entrée à la Bibliothèque Nationale. Les gendarmes l'examinèrent et l'un d'eux:
«Alors, c'est là que vous travaillez?...» Sur la réponse affirmative de M. Cremnitz il ajouta: «Vos patrons doivent bien mal vous payer puisque vous ne pouvez pas même prendre le chemin de fer.»
M. Maurice Cremnitz que connaissent peu les nouvelles générations mais que n'ont pas oublié André Gide ni Paul Fargue, s'engagea au début de la guerre.
Je le rencontrai à Nice dans son uniforme de fantassin.
Cremnitz vivait la vie des dépôts d'infanterie. Nous nous vîmes dans un café durant quelques minutes et, fantassin, il trouva qu'artilleur j'étais mieux vêtu que lui. J'en avais presque honte et quand je le quittai, je sortis à reculons afin que l'éclat des éperons ne désolât point ce gentil et vaillant garçon.
J'ai rencontré quelques autres littérateurs soldats au cours de mon instruction militaire, soit à Nice soit à Nîmes. J'ai revu le dramaturge Auguste Achaume, caporal dans un régiment de territoriaux. Il avait bonne figure sous la capote et, cantonné dans un skating, couchait sur l'estrade de l'orchestre; il couche à présent sous la tente. Dans le dépôt d'artillerie où j'achevais mes «classes», mon lit était près de celui d'un brigadier poète, René Berthier, qui fit partie à Toulon du groupe littéraire des _Facettes._ J'ai lu de ses poèmes et, à mon avis, il est un des meilleurs poètes de sa génération. Il est maintenant sous-lieutenant d'artillerie. Ce poète est encore un savant de premier ordre dont les inventions utiles à l'humanité ne se comptent plus.
J'ai rencontré encore à Nîmes, Léo Larguier, qui eut plusieurs fois l'occasion de fréquenter la maison du 1, rue Bourbon-le-Château, et qui a publié sur la guerre un beau livre de littérateur: _Les Heures déchirées._
Le premier dimanche de mars, en 1915, je déjeunais au petit restaurant de _la Grille_, quand un caporal de la ligne se leva de table et m'aborda en me récitant une strophe de _la Chanson du Mal-aimé._
Je fus interloqué. Un deuxième canonnier-conducteur n'est pas habitué à ce qu'on lui récite ses propres vers. Je le regardai sans le reconnaître. Il était de haute taille, et, de figure, ressemblait à un Victor Hugo sans barbe et plus encore à un Balzac. «Je suis Léo Larguier, me dit-il alors. Bonjour, Guillaume Apollinaire.» Et nous ne nous quittâmes que le soir à l'heure de la rentrée au quartier. Ce jour-là et les jours suivants nous ne parlâmes pas de la guerre, car les soldats n'en parlent jamais, mais de la flore nîmoise dont, en dépit de Moréas, le jasmin ne fait pas partie. Quelquefois, l'aimable M. Berlin, secrétaire général de la préfecture, nous apportait l'agrément de sa conversation enjouée et d'une érudition spirituelle. La voix terrible de Léo Larguier dominait le colloque et j'en entends encore les éclats quand il nous disait le nom d'un homme de sa compagnie: «Ferragute Cypriaque.»
Un dimanche, Larguier nous emmena, M. Bertin et moi, chez un de ses amis, le peintre Sainturier, dont les dessins ont la pureté de ceux de Despiau. Sainturier vit en ermite, il est inconnu et se complaît dans son obscurité ensoleillée du Midi. Très jeune d'aspect, bien qu'ayant passé l'âge de servir, il est robuste et travaille beaucoup et, outre ses productions, qui sont personnelles, on voit dans sa demeure des trésors artistiques que je ne soupçonnais point.
C'est là que j'ai vu un extraordinaire portrait de Stendhal qui le représente à mi-corps et vu de face. Le visage est calme et pétillant de malice contenue. C'est chez le peintre Sainturier, que je vis pour la première fois Alfred de Musset. Ses autres portraits paraissent factices quand on a vu celui-là qui est peint par Ricard. Musset est de profil. Larguier n'en revenait pas et Sainturier promit de lui en faire une copie après la guerre. Il y a là, de Ricard aussi, un beau portrait de Manet. Mais nous vîmes, encore chez Sainturier, un Van Dyck: _Charles Ier enfant_, plusieurs portraits et miniatures d'Isabey, un Greco, des esquisses de Boucher, un merveilleux Latour, deux Hubert Robert, des Monticelli, une petite nature morte de Cézanne, etc., etc.
Le lendemain, je ne revis plus Larguier. Il était parti pour un camp d'instruction d'où il alla sur le front comme caporal brancardier. Nous fûmes près l'un de l'autre à la bataille de Champagne, mais nous ne pûmes nous joindre. Il y fut blessé et nous ne nous rencontrâmes que durant une de ses permissions, justement devant le n° 1 de la rue Bourbon-le-Château, cette «sombre maison» chantée par M. Fernand Fleuret.
LES NOËLS DE LA RUE DE BUCI
Avant la guerre, c'était la nuit du 24 au 25 décembre qu'il fallait aller voir la rue de Buci, si chère aux poètes de ma génération. Une fois, dans un caveau voisin, nous réveillonnâmes, André Salmon, Maurice Cremnitz, René Dalize et moi. Nous entendîmes chanter des Noëls. J'en sténographiai les paroles. Il y en avait de différentes régions de la France.
Les Noëls ne sont-ils point parmi les plus curieux monuments de notre poésie religieuse et populaire? Ce sont, en tout cas, les ouvrages qui reflètent peut-être le mieux l'âme et les mœurs de la province dont ils viennent. Le premier que je notai dans ce caveau de la rue de Buci était chanté par un garçon coiffeur, né à Bourg en Bresse.
Les noëls bressans ne sont certes pas des noëls de temps de guerre.
Les énumérations rabelaisiennes de victuailles y contrastent avec les restrictions de l'époque dépouillée où nous vivons.
Dès que la ville de Bourg--En apprit la nouvelle,--On fit battre le tambour--Pour mettre tout par écuelles.--Les bécasses, les levrauts--Les cailles, les chapons gras--Furent pris chez Curnillon--Pour faire la bourdifaille--Furent pris chez Gurnillon--Pour faire le réveillon.
Gog porta trois dindonneaux--Et farcit une belle oie,--Et d'une longe de veau--Il fit un bon ragoût;--Sa femme fit du boudin--Et prit chez monsieur de Choin--Une grande bassine d'argent,--Pour y, pour y, pour y mettre--Une grande bassine d'argent--Pour y mettre son présent.
On alla vite appeler--L'hôte de la Bonne École--Qui porta des godiveaux--Et prit une belle andouille;--Il mêla des fricandeaux--Avec des oreilles de veaux--Et porta trois barillets--De mou, de mou, de moutarde,--Et porta trois barillets--De moutarde de Dijon.
Quand l'hôte de Saint-François--Entendit qu'on faisait bruire--Les poêles et les lèchefrites--Dans le quartier de Tesnière,--Il fit faire à son valet--Une potringue de poulet--Qu'on s'en léchait tout droit--Les ba, les ba, les babines--Qu'on s'en léchait tout droit--Les babines et les cinq doigts.
Dès que l'hôte de l'Écu--Vit qu'on partait au clair de lune,--Il mit pour quatre écus--De sucre dans la farine--Pour lui faire des gâteaux--Qui semblèrent des châteaux;--ils sont meilleurs que le pain--Pour les, pour les, pour les dames;--Ils sont meilleurs que le pain--Pour les dames et les enfants.
Neren mit dessus une planche--Du boudin blanc comme neige--Et douze langues de bœuf--Qui étaient noires comme pain;--Et puis de son bon vin vieux--Que j'ai souvent bu,--Et boirai, s'il plaît à Dieu.--Jusqu'à, jusqu'à, jusqu'à Pâques,--Et boirai, s'il plaît à Dieu,--Plus qu'il ne veut m'en donner.
À nous deux, père Alexis,--Il nous faut faire une offrande--Et nous joindre cinq ou six--Pour toucher une sarabande;--Avec notre gros bourdon--Nous chanterons tout de bon;--Noël, Noël est venu--Nous ferons la bourdifaille--Noël, Noël est venu,--Nous ferons du brouet moulu.
Après ce noël de réveillon, en voici un autre plus gracieux qui a été entendu encore il y a quelques années aux environs de Saint-Quentin. J'en donne la version que j'ai notée rue de Buci.
Chantons, je vous prie,--Noël hautement--D'une voix jolie--En solennisant--De Marie pucelle--La Conception--Sans originelle--Maculation.
Cette jeune fille--Native elle était--De la noble ville--Dite Nazareth,--de vertu remplie--De corps gracieux--C'est la plus jolie--Qui soit sous les cieux.
Elle allait au Temple;--Pour Dieu supplier;--Le conseil s'assemble--Pour la marier;--La fille tant belle--N'y veut consentir,--Car Vierge et pucelle--Veut vivre et mourir.
L'Ange leur commande--Qu'on fasse assembler--Gens en une bande,--Tous à marier;--Et duquel la verge--Tantôt fleurira--À la noble Vierge--Vrai mari fera.
Tantôt abondance--De gentils galants--La vierge plaisante--S'en vont souhaitant;--À la noble fille--Chacun s'attendait,--Mais le plus habile--Sa peine y perdait.
Joseph prit sa verge,--Pour s'y en venir:--Combien qu'à la Vierge--N'eût mis son désir;--Car toute la vie--N'eut intention--Vouloir ni envie--De conjonction.
Quand furent au Temple--Trétous assemblés,--Étant tous ensemble--En troupe ordonnés,--La verge plaisante--De Joseph fleurit,--Et au même instant--Porta fleur et fruit.
En grande révérence--Joseph on retint,--Qui par sa main blanche--Cette vierge print;--Puis après le prêtre,--Recteur de la loi,--Leur a fait promettre--À tous deux la foi.
Baissant les oreilles--Ces gentils galants--Tant que c'est merveille,--S'en vont murmurant--Disant c'est dommage--Que ce père gris--Ait en mariage--Cette vierge pris.
La nuit ensuivante,--Autour de minuit,--La Vierge plaisante--En son livre lit,--Que le Roi céleste--Prendrait nation--D'une pucelette--Sans corruption.
Tandis que Marie--Ainsi contemplait--Et du tout ravie--Envers Dieu était,--Gabriel archange--Vint subitement--Entrant dans sa chambre--Tout visiblement.
D'une voix doucette--Gracieusement--Dit à la fillette--En la saluant:--Dieu vous gard, Marie,--Pleine de beauté,--Vous êtes l'Amie--Du Dieu de bonté.
Dieu fait un mystère--En vous merveilleux,--C'est que serez mère--Du roi glorieux;--Votre pucelage--Et virginité--Par divin ouvrage--Vous sera gardé.
À cette parole--La Vierge consent,--Le Fils de Dieu vole,--En elle descend.--Bientôt fut enceinte--Du prince des Rois,--Sans mal ni complainte--Le porta neuf mois.