Le flâneur des deux rives

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LE FLÂNEUR

DES DEUX RIVES

par

GUILLAUME APOLLINAIRE

Avec une Photographie de l'auteur

EDITIONS de la SIRÈNE

12bis, Rue La Roëlie.--PARIS

MCMXVIII

COLLECTION des TRACTS.--N° 2

SOUVENIR D'AUTEUIL

Les hommes ne se séparent de rien sans regret, et même les lieux, les choses et les gens qui les rendirent le plus malheureux, ils ne les abandonnent point sans douleur.

C'est ainsi qu'en 1912, je ne vous quittai pas sans amertume, lointain Auteuil, quartier charmant de mes grandes tristesses. Je n'y devais revenir qu'en l'an 1916 pour être trépané à la Villa Molière.

* * *

Lorsque je m'installai à Auteuil en 1909, la rue Raynouard ressemblait encore à ce qu'elle était du temps de Balzac. Elle est bien laide maintenant. Il reste la rue Berton, qu'éclairent des lampes à pétrole, mais bientôt, sans doute, on changera cela.

C'est une vieille rue située entre les quartiers de Passy et d'Auteuil. Sans la guerre elle aurait disparu ou du moins serait devenue méconnaissable.

La municipalité avait décidé d'en modifier l'aspect général, de l'élargir et de la rendre carrossable.

On eût supprimé ainsi un des coins les plus pittoresques de Paris.

C'était primitivement un chemin qui, des berges de la Seine, montait au sommet des coteaux de Passy à travers les vignobles.

La physionomie de la rue n'a guère changé depuis le temps où Balzac la suivait lorsque, pour échapper à quelque importun, il allait prendre la patache de Saint-Cloud qui l'amenait à Paris.

Le passant qui, du quai de Passy remarque la rue Berton, n'aperçoit qu'une voie mal tenue, pleine de cailloux et d'ornières et que bordent des murs ruineux, clôture à gauche d'un parc admirable et à droite d'un terrain qui a été destiné par ceux qui le possèdent à des fins diverses et bien singulières. Une partie est aménagée en jardin; ailleurs se trouve un potager; il y a encore des matériaux et d'une grande porte donnant sur le quai part un large chemin sablé qui mène à un grand théâtre en bois. Monument bien imprévu à cet endroit et que l'on appelle la salle Jeanne-d'Arc. Des lambeaux d'affiches déjà anciennes montraient, en 1914, qu'une fois, il y avait peut-être quelque cinq ou six ans, _la Passion de N. S. Jésus-Christ_ y avait été représentée. Les acteurs, c'étaient peut-être des gens du monde et vous avez peut-être rencontré dans un salon le Christ d'Auteuil; un baron de la Bourse converti y joua peut-être à la perfection le rôle ingrat de ce saint caïnite. Judas, qui commença par la finance, continua par l'apostolat et finit en sycophante.

Mais que le passant entre dans la rue Berton, il verra d'abord que les rues qui la bordent sont surchargées d'inscriptions, de _graffiti_, pour parler comme les antiquaires. Vous apprendrez ainsi que _Lili d'Auteuil aime Totor du Point du Jour_ et que pour le marquer, elle a tracé un cœur percé d'une flèche et la date de 1884. Hélas! pauvre Lili, tant d'années écoulées depuis ce témoignage d'amour doivent avoir guéri la blessure qui stigmatisait ce cœur. Des anonymes ont manifesté tout l'élan de leurs âmes par ce cri profondément gravé: _Vive les Ménesses!_

Et voici une exclamation plus tragique: _Maudit soit le 4 Juin 1903 et celui qui l'a donné._ Les graffites patibulaires ou joyeux continuent ainsi jusqu'à une construction ancienne qui offre, à gauche, une porte cochère superbe flanquée de deux pavillons à toiture en pente; puis on arrive à un rond-point où s'ouvre la grille d'entrée du parc merveilleux qui contient une maison de santé célèbre, et c'est là que l'on trouve aussi l'unique chose qui relie--mais si peu, puisque la poste est très mal faite--la rue Berton à la vie parisienne: une boîte à lettres.

Un peu plus haut, on trouve des décombres au-dessus desquels se dresse un grand chien de plâtre. Ce moulage est intact et je l'ai toujours vu à la même place, où il demeurera vraisemblablement jusqu'au moment où les terrassiers viendront modifier la rue Berton. Elle tourne ensuite à angle droit et, avant le tournant, c'est encore une grille d'où l'on voit une villa moderne encaissée dans une faille du coteau. Elle paraît misérablement neuve dans cette vieille rue, qui dès le tournant, apparaît dans toute sa beauté ancienne et imprévue. Elle devient étroite, un ruisseau court au milieu, et par-dessus les murs qui l'enserrent, ce sont des frondaisons touffues qui débordent du grand jardin de la vieille maison de santé du docteur Blanche, toute une végétation luxuriante qui jette une ombre fraîche sur le vieux chemin.

Des bornes, de place en place, se dressent contre les murs et au-dessus de l'une d'elles on a apposé une plaque de marbre marquant que là se trouvait autrefois la limite des seigneuries de Passy et d'Auteuil.

On arrive ensuite derrière la maison de Balzac. L'entrée principale qui mène à cette maison se trouve dans un immeuble de la rue Raynouard. Il faut descendre deux étages et, grâce à l'obligeance de feu M. de Royaumont, conservateur du musée de Balzac, on pouvait sinon descendre l'escalier même que prenait Balzac pour aller rue Berton et qui est maintenant condamné, du moins prendre un autre escalier qui mène dans la cour que devait traverser le romancier et passer sous la porte qui le faisait déboucher dans la rue Berton.

On arrive, après cela, en un lieu où la rue s'élargit et où elle est habitée. On y trouve une maison adossée contre la rue Raynouard et qui la surplombe. Une vigne grimpe le long de la maison et, dans des caisses, poussent des fuchsias. À cet endroit un escalier très étroit et très raide mène rue Raynouard en face de la neuve voie qui est l'ancienne avenue Mercédès, nommée aujourd'hui avenue du Colonel-Bonnet, et qui est l'une des artères les plus modernes de Paris.

Mais il vaut mieux suivre la rue Berton qui s'en va mourant entre deux murs affreux derrière lesquels ne se montre aucune végétation, jusqu'à un carrefour où la vieille rue rejoint la rue Guillou et la rue Raynouard, en face d'une fabrique de glace qui grelotte nuit et jour d'un bruit d'eau agitée.

Ceux qui passent rue Berton au moment où elle est la plus belle, un peu avant l'aube, entendent un merle harmonieux y donner un merveilleux concert qu'accompagnent de leur musique des milliers d'oiseaux, et, avant la guerre, palpitaient encore à cette heure les pâles flammes de quelques lampes à pétrole qui éclairaient ici les réverbères et qu'on n'a pas remplacées.

La dernière fois qu'avant la guerre j'ai passé rue Berton, c'était il y a bien longtemps déjà et en la compagnie de René Dalize, de Lucien Rolmer et d'André Dupont, tous trois morts au champ d'honneur.

* * *

Mais il y a bien d'autres choses charmantes et curieuses à Auteuil...

* * *

Il y a encore, entre la rue Raynouard et la rue La Fontaine, une petite place si simple et si proprette que l'on ne saurait rien voir de plus joli.

On y voit une grille derrière laquelle se trouve le dernier _Hôtel des Haricots!_... Ce nom évoque l'Empire et la garde nationale. C'est là que l'on envoyait les gardes nationaux punis. Ils étaient bien logés. Ils y menaient joyeuse vie, et aller à l'_Hôtel des Haricots_ était considéré comme une partie de plaisir plutôt que comme une punition.

Lorsque la garde nationale fut supprimée, l'_Hôtel des Haricots_ se trouva sans destination, et la Ville y fit son dépôt de l'éclairage. Tel quel, il constitue un musée assez curieux, propre à éclairer--c'est le mot--sur la façon dont s'illuminent, la nuit, les rues parisiennes.

Il n'y a plus que très peu de lanternes anciennes. On les a vendues aux communes suburbaines, mais en revanche, quelle forêt, sans ombre, de fûts en fonte, de lyres, de réverbères à gaz et à l'électricité!

On n'y voit guère de bronze; il n'y a de réverbères en cet alliage coûteux qu'à l'Opéra. Autrefois, on cuivrait la fonte, et ce cuivrage revenait à près de 200 francs par réverbère.

Aujourd'hui, la Ville est plus économe, on peint seulement les réverbères avec une couleur bronzée, et l'opération revient à 3 francs environ.

Les plus hauts et les plus grands réverbères, ce sont ceux du modèle dit des boulevards. Voici encore les consoles qui servent aux angles et dans les rues à trottoirs étroits.

Mais on peut regretter que la Ville n'ait pas conservé, dans son dépôt, au lieu de les vendre, un spécimen au moins de chaque appareil d'éclairage.

Il y en a bien quelques-uns à Carnavalet, mais si peu, et quelques photographies de certains modèles se trouvent encore à la Bibliothèque Lepelletier de Saint-Fargeau.

En été, une visite au musée de l'éclairage n'est pas recommandable. Il n'y a pas plus d'ombrage, dans ce bocage métallique, que dans une forêt australienne.

* * *

Mais, il y a de l'ombre sur la petite place.

C'est là, sur un banc, situé devant la grille, qu'Alexandre Treutens, au retour de ses pérégrinations, venait faire des vers.

Ce poète populaire était plus pauvre que les plus pauvres. Il composait des poèmes vaguement humanitaires qu'il récitait aux terrassiers ou aux mariniers, dans les bistrots. Quelles obscures raisons avaient amené ce petit homme triste à délaisser son métier de cordonnier pour la poésie? Il errait aux environs de Paris, et, quand il s'arrêtait dans une localité, il avait un tel souci de respecter l'autorité, qu'il subordonnait son inspiration au bon plaisir du maire de l'endroit. J'ai vu, de mes yeux vu, une pièce authentique délivrée par la mairie d'Enghien et donnant au nommé Alexandre Treutens la permission d'exercer _pendant un jour_, dans la commune d'Enghien, _la profession de poète ambulant._

* * *

Dans la rue La Fontaine, du côté gauche, il y a un long mur gris sombre. Une porte qu'on ne franchit pas sans difficultés donne accès dans une cour où quelques poules se promènent gravement. À gauche en entrant, on a entassé de singulières choses qui sont, je crois, les cerceaux des anciennes crinolines.

Cette cour est encombrée de statues. Il y en a de toutes formes et de toutes grandeurs, en marbre ou en bronze.

Il paraît qu'il y a une œuvre de Rosso; les grands cerfs de bronze du salon de 1911 ont été apportés là et se tiennent auprès de la _Fiancée du Lion_, œuvre bizarre inspirée par un passage de Chamisso:

_Parée de myrtes et de roses, la fille du gardien, avant de suivre au loin et contre son cœur l'époux qui la réclame, vient faire ses adieux à son royal ami d'enfance et lui donner le dernier baiser. Fou de douleur, le lion l'anéantit dans la poussière, puis se couche sur le cadavre attendant la balle qui va le frapper au cœur._

Le bâtiment de droite est une sorte de musée inconnu où l'on voit un grand tableau de Philippe de Champaigne, un Le Nain: _Saint Jacques_, beau tableau qui serait bien au Louvre, et un grand nombre de tableaux modernes.

Quelques salles sont pleines des christs que l'on a enlevés au Palais de Justice.

Celui d'Élie Delaunay mériterait qu'on l'exposât au Petit-Palais. La profusion de ces christs a quelque chose de touchant. On dirait d'un congrès de crucifiés. C'est qu'ils subissent en commun leur exil administratif.

Il me semble qu'au lieu de les abandonner ainsi on ferait mieux de les donner à des églises pauvres.

Ce musée fait partie d'une grande cité mystérieuse composée de l'ancien _Hôtel des Haricots_, derrière lequel se trouve la forêt de réverbères. Il y a aussi la _Salle des tirages_ de la Ville de Paris, et, plus loin, dans une plaine immense, s'élèvent des pyramides de pavés. On les défait sans cesse et on les refait et parfois une de ces pyramides s'écroule, avec le bruit des galets quand la vague se retire.

* * *

Séparée de cette cité édilitaire par la rue de Boulainvilliers, une usine à gaz occupe, avec ses gazomètres, ses différentes constructions, ses montagnes de charbon, ses crassiers, ses petits jardins potagers, un terrain qui s'étend jusqu'à la rue du Ranelagh, à l'endroit où elle est une des plus désertes de l'univers. C'est là qu'habite M. Pierre Mac Orlan, cet auteur gai dont l'imagination est pleine de cow-boys et de soldats de la Légion étrangère. La maison où il demeure n'a rien de remarquable à l'extérieur. Mais quand on entre, c'est un dédale de couloirs, d'escaliers, de cours, de balcons où l'on se retrouve à grand'peine. La porte de M. Pierre Mac Orlan donne au fond du couloir le plus sombre de l'immeuble. L'appartement est meublé avec une riche simplicité. Beaucoup de livres, mais bien choisis. Un policeman en laine rembourrée varie ses attitudes et change de place selon l'humeur du maître de la maison. Au-dessus de la cheminée de la pièce principale se trouve une toute petite caricature de moi-même par Picasso. De grandes fenêtres s'ouvrent sur un mur situé à trois mètres environ, et, si l'on se penche un peu, on voit, à gauche, les gazomètres dont l'altitude n'est jamais la même, et, à droite, la voie du chemin de fer. La nuit, six cheminées gigantesques de l'usine à gaz flambent merveilleusement: couleur de lune, couleur de sang, flammes vertes ou flammes bleues. Ô Pierre Mac Orlan, Baudelaire eût aimé le singulier paysage minéral que vous avez découvert à Auteuil, quartier des jardins!

* * *

Si M. Riciotto Canudo n'avait déménagé d'Auteuil, pour aller fonder _Montjoie_ dans le centre de Paris, une légende se serait formée à Auteuil à propos de la chambre qu'il habitait dans un hôtel situé à l'angle de la rue Raynouard et de la rue Boulainvilliers. Je n'ai jamais vu cette chambre, mais beaucoup d'habitants d'Auteuil ont eu l'occasion d'y regarder et il n'était jadis question que de cela dans les cafés du quartier, en autobus et dans le métro. Ce qui étonnait les habitants d'Auteuil, c'est que M. Canudo, qui habitait le même hôtel, n'y logeait point en garni. Il paraît qu'en effet il était dans ses meubles, c'est-à-dire un petit lit, une table, une chaise et une étagère supportant des livres. Le lit, disait-on, était fort étroit et j'ai entendu un habitant d'Auteuil dire en parlant d'une femme maigre: «Elle ressemble au lit de M. Canudo.»

On disait aussi que les rideaux de cette chambre étaient toujours tirés et que nuit et jour il y brûlait un grand nombre de bougies. Si bien que l'on prenait M. Canudo pour le grand prêtre d'une religion nouvelle dont il accomplissait les rites dans sa chambre. Quelques feuilles de lierre répandues çà et là donnaient lieu à des suppositions singulières, et celle qui rencontrait le plus de crédit était que M. Canudo se servait du lierre dans des opérations magiques dont on n'avait pas encore deviné le but.

Et c'est ainsi qu'à Auteuil les bonnes gens voyageaient agréablement et curieusement autour de la chambre de M. Canudo.

* * *

Mais descendons vers la Seine. C'est un fleuve adorable. On ne se lasse point de le regarder. Je l'ai chantée bien souvent en ses aspects diurnes et nocturnes. Après le pont Mirabeau la promenade n'attire que les poètes, les gens du quartier et les ouvriers endimanchés.

Peu de Parisiens connaissent le nouveau quai d'Auteuil. En 1909 il n'existait pas encore. Les berges aux bouges crapuleux qu'aimait Jean Lorrain ont disparu. «Grand Neptune», «Petit Neptune», guinguettes du bord de l'eau, qu'êtes-vous devenus? Le quai s'est élevé à la hauteur du premier étage. Les rez-de-chaussée sont enterrés et l'on entre maintenant par les fenêtres.

Mais le coin le plus mélancolique d'Auteuil se trouve entre le Port-Louis et l'avenue de Versailles. Théophile Gautier habita au rond-point de Boulainvilliers, mais sans doute n'y avait-il pas alors à cet endroit tant de ferraille qu'aujourd'hui et le Port-Louis n'existait point avec sa flottille de bélandres bariolées de couleurs vives. Sur le pont sont rangés des pots de géraniums, de fuchsias; dans des caisses poussent des arbres verts autour d'un petit cercueil d'enfant. Et quand le soleil brille, le petit cercueil des bélandres n'est pas du tout lugubre.

LA LIBRAIRIE DE M. LEHEC

M. Lehec, le libraire, aimait ses livres au point de ne pouvoir les vendre qu'aux rares personnes qu'il jugeait dignes de les acquérir.

Du temps où il avait sa librairie rue Saint-André-des-Arts, j'allais souvent causer avec lui dans sa boutique. Depuis il a cédé son fonds de bons livres et, devenu presque aveugle, le libraire de Victorien Sardou et de M. Anatole France se tient à l'écart. Nul ne peut désormais recourir à son érudition obligeante.

* * *

Un jour, qu'un groupe d'étudiants passait rue Saint-André-des-Arts en chantant la chanson du Père Dupanloup, si libre qu'on ne peut la citer, M. Lehec m'apprit les relations qui avaient existé entre le grand prélat qui illustra de façon licite le nom de Dupanloup et les deux plus illustres éditeurs d'ouvrages libres et satiriques: les savants Isidore Liseux et Alcide Bonneau.

Je ne sais si la fameuse chanson du _Père Dupanloup_ a été imprimée, mais presque tout le monde la connaît. Elle inspira à M. Jules Marry, qui n'est point le romancier populaire, un excellent recueil satirique intitulé: _Les exploits de M. Dupanloup_, plaquette de vers déjà rare ou destinée à le devenir. L'auteur dit dans un avant-propos:

«La chanson française, railleuse ou grivoise, qui n'épargne ni les guerriers, ni les gens d'église, a transformé ce prélat en une sorte de Priape ou de Kharagheuz chrétien, et, en lui prêtant les plus invraisemblables vertus génétiques, l'a fait entrer, vivant, dans la légende. L'origine de la chanson du Père Dupanloup remonte probablement aux dernières années du règne de Louis-Philippe.

«Monsieur Dupanloup (_de pavone lupus_), qu'on rencontre tour à tour, en ballon, en chemin de fer, à l'Institut, à l'Opéra, et par un naïf anachronisme, au passage de la Bérésina, est honoré d'un véritable culte érotique et patriotique par nos troupiers qui, depuis un demi-siècle, ne cessent de chanter ses exploits pour bercer la longueur des marches et la fatigue des manœuvres.»

Bizarre résultat des préoccupations pédagogiques de Mgr Dupanloup!

Mais ce prélat qui, au demeurant, était un saint homme, dut avoir une force peccante dont on ne pourrait peut-être pas citer d'autre exemple. Car il eut comme élèves au petit séminaire, Isidore Liseux et Alcide Bonneau, desquels l'activité et l'érudition s'exercèrent le plus souvent dans le domaine littéraire, que la singulière renommée de leur maître devait élargir de la façon la plus imprévue.

M. Lehec avait connu Liseux et Bonneau. J'ai recueilli ses propos parce qu'ils se rapportaient à des hommes sur lesquels il semble qu'on n'ait presque rien écrit et qui méritent de fixer un instant l'attention.

Les publications de Liseux sont de plus en plus recherchées parce qu'elles sont correctes, belles et rares. Bonneau fut le principal collaborateur de Liseux, qu'il avait connu au petit séminaire. Ces deux élèves de Mgr Dupanloup étaient l'un et l'autre la modestie même. Leurs styles, extrêmement précis, se ressemblent. Liseux, peu bavard, était, m'a-t-on dit, lorsqu'il ouvrait la bouche, plein d'esprit et du plus mordant.

Au moment du boulangisme, quelqu'un vint acheter, chez Liseux, de la part du fameux général, je ne sais quel ouvrage d'ethnologie orientale qui était sur le point de paraître. Liseux s'excusa et demanda où il faudrait envoyer le livre lorsqu'il aurait paru. On lui donna l'adresse du général, en ajoutant après le nom de Boulanger: «Le premier de son nom de qui on ait parlé; ainsi fut Bonaparte.»

Et Liseux répliqua vivement:

«Pardon, un Bonaparte assistait au siège de Rome, en 1527.»

Un jour, il vit, sur le quai, un ouvrage très rare et qui lui aurait été utile, mais il n'avait pas sur lui l'argent que coûtait le livre. Vite, il alla engager sa montre au Mont-de-Piété. Mais, lorsqu'il revint, l'ouvrage était vendu. Liseux s'en alla dépité. Il racontait parfois cette histoire, ajoutant:

«Je n'ai jamais dégagé la montre. C'était un mauvais oignon qui ne m'a pas donné de tulipe.»

Une autre fois, il entra dans la boutique d'un brocanteur pour acheter un in-folio. Mais, le prix en étant trop élevé, il marchanda longtemps, si longtemps que le brocanteur lui dit:

«Vous marchandez trop et cependant je n'étrangle pas les clients. Je rabats autant que je peux. Il faut que tout le monde soit content. Je ne suis pas un mauvais diable!»

«En ce cas, dit Liseux, je vous vends mon âme contre votre livre.»

Mais il finit par payer le volume avec une monnaie ayant cours.

Son imprimeur Motteroz le poursuivait parce qu'il lui devait de l'argent:

«Motteroz se fâche tout rouge, disait Liseux, c'est la folie des grandeurs; voilà qu'il voudrait se faire passer pour le Cardinal.»

Un auteur lui proposait un manuscrit dont il ne voulut point.

«Les Estienne ou les Elzevier eussent-ils imprimé votre livre? demanda Liseux... Non! n'est-ce pas?... Au revoir. Monsieur.»

Une dame vint lui offrir un ouvrage de sa façon sur la Hollande: «On dirait aussitôt que ce sont les Pays-Bas bleus, dit en souriant Liseux. Et vous n'y pensez pas. Madame, votre livre aurait l'air d'une supercherie. »

On lui demandait quelles étaient ses opinions politiques:

«Je suis républicain, répondit-il, mais de la république des lettres.»

Deux bibliophiles s'étaient attardés dans sa boutique, tandis qu'il traduisait un ouvrage anglais, et ils le dérangeaient fort par leur bavardage. Ils en vinrent à parler de la guerre de 70 et de la trahison de Bazaine.

«Messieurs, leur dit Liseux, on ne parle pas de corde dans la maison d'un pendu, ni d'un traître dans celle d'un traducteur.»

Et interloqués, ils s'en allèrent.

Un amateur voulait un rabais sur les ouvrages que publiait Liseux, prétextant qu'il était un de ses amis.

«En ce cas, répondit l'éditeur, prenez les livres, puisque j'ai fait imprimer sur les couvertures: _Pour Isidore Liseux et ses amis._»

Et l'amateur emporta les livres sans rien payer.

Il parlait de la science avec attendrissement comme si elle eût été une personne de ses amies:

«Elle n'est ni sévère, disait-il, ni repoussante, pensez donc, son corps, c'est la nature, sa tête, c'est l'intelligence, et sa parure, ce sont les livres. Bonneau la connaît encore mieux que moi. Il pourrait vous dire de quelle couleur sont ses yeux, quelle teinte a sa chevelure. C'est qu'il ne la quitte jamais, et moi, je dois la négliger parfois pour m'occuper de commerce.»

Comme il avait l'intention de publier la traduction de quelques nouvelles du conteur napolitain Basile, on lui indiqua, pour ce travail, un savant au nom fortement germanique et qui tenait à signer sa traduction:

«J'aimerais mieux qu'il s'appelât Pulcinella, repartit Liseux, ou, au moins Polichinelle.»

Et il renonça à son projet.

Au temps où sa boutique était située dans le passage Choiseul, Liseux avait à son service un commis et une bonne qui étaient le frère et la sœur. Celle-ci avait un bon ami qui est devenu garçon à la Bibliothèque Nationale et qui est employé dans le département où sont conservées la plupart des publications de Liseux:

«J'ai toujours eu l'impression, m'a dit cet homme, que je ne venais qu'en second et qu'elle couchait avec son patron... Le frère, qui était mon meilleur ami, était surveillé de près par M. Liseux, qui ne voulait pas qu'il rentrât se coucher après dix heures.»

Au demeurant, Liseux était, paraît-il, bon et indulgent. Mauvais comptable, il était fort endetté et ses éditions lui revenaient très cher. Il devait à son imprimeur, il devait au marchand de papier. Son fonds fut dispersé de façon très désavantageuse pour lui, et cet homme, qui avait édité des livres qui comptent parmi les plus beaux de l'époque, mourut dans une misère complète.