Chapter 9
--Il faut, continua don Luciano, qu'une force imposante couronne nos murailles. Voici donc ce que je propose. Tous les esclaves noirs seront enrôlés et formés en compagnie; les négociants feront un corps à part; les gauchos, bien montés et bien armés défendront les approches de la ville et feront des patrouilles au dehors pour surveiller la plaine. Nous réunirons ainsi 700 hommes, nombre suffisant pour repousser les Indiens.
--Vous savez, colonel, objecta un officier, que les gauchos sont de mauvais drôles et que pour eux la moindre perturbation est un prétexte de pillage.
--Aussi, seront-ils chargés de la défense extérieure. Ils camperont en dehors de la colonie; et, pour diminuer parmi eux les chances de révolte, on les dispersera en deux compagnies, dont l'une parcourra les environs, tandis que l'autre se reposera. En les tenant ains en haleine, nous n'aurons rien à redouter.
--Quant aux créoles et aux étrangers, dit le major, il sera bon, je crois, de leur intimer l'ordre de rentrer toutes les nuits au fort pour les armer en cas de besoin.
--Parfaitement. On doublera aussi les bomberos pour parer à une surprise, et des barrières seront élevées à l'entrée de la ville, afin de nous garantir des Indiens.
--Si tel est votre avis, colonel, interrompit le major, un homme va être expédié aux estancieros qui, avertis de l'approche de l'ennemi par trois coups de canon tirés du fort, se réfugieront au Carmen.
--Faites, major. Ces pauvres gens seraient impitoyablement massacrés par les sauvages. Il faudra aussi prévenir les habitants des deux villes que toutes les femmes, quand les païens seront en vue, doivent se retirer dans le fort, si elle ne veulent pas tomber aux mains des Indiens. Dans le dernière invasion, vous vous le rappelez, ils en ont enlevé plus de deux cents. Maintenant, messieurs, il nous reste à faire bravement notre devoir et à nous confier à la volonté de Dieu.
Les officiers se levaient et se préparaient à prendre congé de leur chef, quand un esclave annonça un nouveau bombero.
--Introduisez-le; et vous, caballeros, veuillez vous rasseoir.
L'éclaireur était Julian, le frère de Sanchez. Parti quatre heures plus tard de l'endroit où ils étaient embusqués, Julian était arrivé une heure à peine après son frère. La promptitude de sa course indiquait la gravité des nouvelles qu'il apportait. Il avait gardé son air narquois, quoique son visage fût pâle, ensanglanté et noir de poudre. Ses habits lacérés, le bandeau qui enveloppait le sommet de sa tête, son bras en écharpe et surtout quatre chevelures qui pendaient à sa ceinture témoignaient qu'il avait passé sur le ventre des Indiens pour arriver au Carmen.
--Julian, lui dit le gouverneur, votre frère sort d'ici.
--Je le sais, colonel.
--Vos nouvelles sont-elles pires que les siennes?
--C'est selon la façon de les prendre.
--Qu'entendez-vous par ces paroles?
--Dam! reprit le bombero en se dandinant légèrement; si vous aimez votre tranquillité, je ne viens pas vous rassurer; si vous sentez le besoin de monter à cheval et de voir de près les Patagons, vous pourrez vous en passer la fantaisie, et ce que j'ai à vous dire vous fera infiniment de plaisir.
Malgré la gravité des circonstances et l'anxiété des auditeurs, ils sourirent de la singulière argumentation de Julian.
--Expliquez-vous, lui dit le gouverneur.
--Dix minutes après le départ de mon frère, répliqua le bombero, je furetai dans des buissons que j'avais vu s'agiter d'une manière insolite. Je découvris un nègre, blême sous sa peau noire et auquel la frayeur semblait avoir coupé la langue. Enfin il se décida à parler. Il appartenait à un pauvre vieillard, nommé Ignacio Bayal, l'un des deux seuls hommes échappés au massacre des habitants de la péninsule de San José, lors de la dernière invasion des Patagons. L'esclave et le maître cherchaient du bois, lorsque ceux-ci apparurent à peu de distance. L'esclave avait eu le temps de se blottir dans un terrier de _biscacha_, mais le vieillard était tombé sous les coups des sauvages qui le criblèrent de pointes de lances et de _bolas perdidas_. Je rassurai le nègre, mais aussitôt; j'aperçus une multitude d'Indiens qui chassaient devant eux des prisonniers et des bestiaux, qui sur leur passage mettaient tout à feu et à sang et marchaient rapidement sur le Carmen.
L'estancia de Punta-Rosa et celle de San-Blas sont à cette heure un monceau de cendres, qui sert de tombeau à leurs propriétaires. Voilà mes nouvelles, Seigneurie; faites-en ce que vous voudrez.
--Et ces chevelures sanglantes? demanda le major en désignant les trophées humains qui pendaient à la ceinture du bombero.
--C'est une affaire personnelle, fit Julian avec un sourire. Par amitié pour les Indiens, j'ai préféré leur prendre leur chevelure que leur laisser ma tête.
--Peut-être n'est-ce qu'une troupe de pillards des pampas qui vient voler du bétail et qui se retirera avec son butin.
--Hum! dit Julian en hochant la tête, ils sont trop nombreux, trop bien équipés et ils s'avancent avec trop d'ensemble. Non, colonel, ce n'est pas une escarmouche, c'est une invasion.
--Merci, Julian! dit le gouverneur, je suis content de vous. Retournez à votre poste et redoublez de vigilance.
--Simon est mort, colonel, c'est vous dire combien mes frères et moi nous aimons les Indiens.
Le bombero se retira.
--Vous le voyez, messieurs, dit don Antonio, le temps presse. Que chacun aille à son devoir!
--Un instant! fit le major Blumel, j'ai encore un avis à émettre.
--Parlez mon ami.
--Nous sommes comme perdus sur ce coin de terre et éloignés de tout secours; nous pouvons être assiégés dans le Carmen et bloqués par la famine. Je demande, dans les circonstances impérieuses où nous sommes, qu'on expédie une barque à Buenos-Ayres, pour peindre notre situation et demander du renfort.
--Que pensez-vous, messieurs, de l'avis du major? demanda le colonel en promenant un regard interrogateur sur les officiers.
--Excellent, colonel! répondit l'un d'eux.
--Ce conseil va être exécuté sur-le-champ, reprit don Luciano. Maintenant, messieurs, vous pouvez vous retirer.
On organisa la défense du fort et de la ville avec une rapidité inconcevable, pour qui connaît l'indolence espagnole; le danger donnait du courage aux timides et redoublait l'ardeur des autres. Deux heures plus tard les bestiaux étaient rentrés et parqués dans la ville, les rues barricadées, les canons mis sur pied, et les femmes et les enfants renfermés dans les bâtiments attenant au fort. Une barque cinglait vers Buenos-Ayres, et cent cinquante hommes déterminés s'étaient retranchés dans la Poblacion-del-Sur, dont ils avaient crénelé les maisons.
Le gouverneur et la major Blumel se multipliaient, encourageant là les soldats, aidant ici les travailleurs et donnant de l'énergie à tous.
Vers trois heures de l'après-midi, un vent assez violent s'éleva tout à coup qui amena du sud-ouest une fumée épaisse, occasionnée par l'embrasement de la campagne et voilant au loin les objets. Les habitants du Carmen furent dévorés d'inquiétude.
Tel est le stratagème simple et ingénieux dont se servent les nations australes pour favoriser leur invasion sur le territoire des blancs, cacher leurs manoeuvres et dissimuler le nombre à l'oeil perçant des bomberos. La fumée, comme une muraille flottante, séparait les Indiens du Carmen, et, à cause de la clarté des nuits, ils avaient choisi la pleine lune.
Les éclaireurs, malgré les flots de fumée qui protégeaient l'ennemi, arrivaient au galop les uns après les autres, et ils annoncèrent que pendant la nuit ils seraient devant le Carmen. En effet, les hordes indiennes, dont le nombre croissait sans relâche, couvraient toute la plaine, et s'avançaient avec une rapidité effrayante.
Par ordre du gouverneur, on tira les trois coups de canon d'alarme. Alors on vit accourir en foule les estancieros, qui traînaient à leur suite leurs bestiaux, leurs meubles, et qui, à l'aspect de leurs maisons incendiées et de leurs riches moissons détruites, versaient des larmes de désespoir. Ces pauvres gens campèrent où il plut à Dieu, dans les carrefours de la ville, et, après avoir conduit leurs femmes et leurs enfants dans le fort, ceux qui avaient l'âge viril prirent les armes et s'élancèrent aux barrières et aux barricades, résolus à venger leur ruine.
La consternation et la terreur étaient générales. Partout des pleurs et des sanglots étouffés. La nuit vint sur ces entrefaites ajouter à l'horreur de cette situation et envelopper la ville de son crêpe funèbre. De nombreuses patrouilles sillonnaient les rues, et, par intervalles de hardis bomberos glissait furtivement dans l'obscurité pour guetter les approches du péril prochain.
Vers deux heures du matin, au milieu d'un silence désolé, on entendit un bruit léger, de minute en minute, et tout à coup, comme par enchantement les Aucas couronnèrent le sommet des barricades de la Poblacion-del-Sur, et, agitant des torches enflammées, ils poussèrent leur cri de guerre.
Un instant, les habitants crurent la ville prise; mais le major Blumel, qui commandant ce poste, était engarde contre les ruses des Indiens. Au moment où les Aucas se préparaient à escalader les barricades, éclata une vive fusillade qui les rejeta en bas des retranchements. Les Argentins s'élancèrent à la baïonnette. Ce fut une mêlée effroyable, d'où s'échappaient des cris d'agonie, des malédictions et le sourd cliquetis du fer contre le fer. Ce fut tout, les Espagnols regagnèrent leur positions, les Indiens disparurent, et la ville, naguère rougie par la clarté des torches, retomba dans l'ombre et le silence.
Le coup de main des Indiens avait échoué. Ils allaient ou se retirer ou bloquer la ville. Mais, au point du jour, toutes les illusions des habitants se dissipèrent; l'ennemi n'avait pas songé à la retraite. Spectacle navrant! la campagne était dévastée; on apercevait encore au loin les feux mourants des incendies. Là, une troupe de cavaliers aucas entraînait des chevaux; ici, des guerriers la lance debout, épiaient les mouvements des habitants de la ville; derrière eus, des femmes et des enfants chassaient des bestiaux qui poussaient de longs beuglements; puis, çà et là, des prisonniers, hommes, femmes et enfants conduits à coups de bois de lance, tendaient vers la ville leurs bras suppliants; les Patagons plantaient des piquets et élevaient de nombreux toldos; enfin, à perte de vue, de nouveaux indiens débordaient sur la plaine et de tous côtés.
Les plus anciens soldats du fort, témoins des guerres précédentes, s'étonnaient de l'ordre de l'ennemi dans sa marche serrée. Les toldos étaient habilement groupés; l'infanterie exécutait avec précision des mouvements qui, jusqu'alors, lui avaient été inconnus, et, chose inouïe, qui stupéfia le colonel et le major, ce fut de voir les Aucas tirer une parallèle autour de la place et élever presque instantanément des retranchements en terre qui les mirent à l'abri du canon.
--_Sangre de Dios!_ s'écria le colonel, un traître est parmi ces misérables: jamais ils n'ont fait la guerre ainsi.
--Hum! murmura le major en mordant sa moustache grise; si Buenos-Ayres n'envoie pas de secours, nous sommes perdus.
--Oui, mon ami, nous y laisserons notre peau.
--Et ceux qui arrivent dans la plaine... Mais que signifie le son de cette trompette?
Quatre Ulmenes, précédés d'un Indien qui portait un drapeau blanc, étaient arrêtés à demi-portée de canon de la première barrière de la Poblacion-del-Sur.
--Ils semblent, dit le colonel, demander à parlementer. Me croient-ils assez niais pour donner dans le piège? Major, un coup de canon à mitraille dans ce groupe de païens pour leur apprendre à nous traiter comme des imbéciles.
--Nous aurions tort, colonel. Sachons ce qu'ils veulent.
--Mais qui de vous sera assez fou pour se risquer au milieu de ces bandits sans foi ni loi?
--Moi, si vous le permettez répondit simplement le major.
--Vous! s'écria don Luciano étonné.
--Oui, moi. Des malheureux ont été confiés à notre garde et à notre honneur. Je ne suis qu'un homme; ma vie importe peu à la défense de la ville; je suis vieux, colonel, et je vais essayer de sauver les habitants du Carmen.
Le gouverneur étouffa un soupir, serra affectueusement la main de son vieil ami:
--Allez, lui dit-il d'une voix émue, et que Dieu vous protège!
--Merci! répondit le major Blumel.
III.--MARIA
En quittant le Carmen, Sanchez avait senti le souvenir de sa soeur s'éveiller dans sa pensée; et, pour prévenir don Luis Munoz de l'invasion des Indiens, il s'était lancé à toute bride vers l'estancia de San-Julian où, grâce à la vitesse du cheval frais que le gouverneur lui avait donné, il était arrivé sans encombre. Tout était tranquille à San-Julian, la sentinelle placée en vedette sur le mirador n'avait rien aperçu d'inquiétant dans le lointain.
Le Pavito, en l'absence du capataz, veillait à la batterie, comme un bon chien de garde.
--Où est don José, demanda le bombero.
--Au Carmen, en compagnie de don Fernando Bustamente, répondit le gaucho.
--Quoi, ils ne sont pas encore de retour?
--Non.
--Conduisez-moi auprès de don Luis.
L'estanciero reçut à merveille le bombero et fit appeler sa soeur, qui arriva avec dona Linda.
--Qui vous amène si vite, Sanchez?
--Une raison fort grave, don Luis, répondit-il après avoir à plusieurs reprises embrassé Maria. Mais voyez donc, seigneurie! est-elle jolie dans ce nouveau costume! Embrasse-moi encore, petite soeur.
--N'êtes-vous venu que pour dévorer cette enfant de caresses! dit en souriant don Luis; donnez-vous-en à coeur joie, mon brave ami.
--Cela suffirait presque, reprit Sanchez, dont les yeux se remplirent de larmes. Hélas! notre famille diminue de jour en jour. Enfin, ajouta-t-il en changeant de ton, quelque amitié que j'aie pour ma soeur, ce n'est pas seulement pour elle que je suis ici. Mais tenez, seigneurie, je mens, c'est pour elle, pour elle seule! en apparence pour vous. J'arrive du Carmen.
--Du Carmen! fit involontairement dona Linda.
--Oui, senorita, répondit le bombero, comme s'il eût deviné la pensée secrète de la jeune fille, et j'y ai vu don Fernando Bustamente.
Dona Linda rougit comme une cerise et se tut.
--Et qu'alliez-vous faire au Carmen? demanda don Luis.
--Prévenir Son Excellence le colonel don Luciano Quiros que les Indiens sont entrés sur le territoire de la république, pillant et incendiant tout sur le chemin.
--Une invasion! fit don Luis avec un tressaillement intérieur.
--Oh mon Dieu! s'écrièrent les deux jeunes filles en joignant les mains avec un mouvement de frayeur.
--Oui, Seigneurie, une invasion innombrable et terrible. Le gouverneur avait, je me suis rappelé ma soeur et je suis venu.
--Vous êtes un brave garçon, Sanchez, lui dit l'estanciero, en lui tendant la main; vous n'êtes pas un frère pour Maria, vous êtes une mère. Mais n'ayez crainte! l'estancia est plus sûre que le Carmen.
--Je l'ai vu dès mon arrivée, seigneurie, et cela m'a ôté un rude poids qui pesait sur ma poitrine, je vais donc, le coeur dispos et presque joyeux, rejoindre mes deux frères.--Simon est mort dans la lutte;--le même sort nous attend, mais Maria est heureuse, je puis mourir en paix.
--Oh! mon bon Sanchez, s'écria Maria qui se jeta en pleurs dans ses bras: ne dois-tu pas vivre pour moi qui t'aime?
--Allons, ne pleure pas, petite, et adieu! Je retourne dans la plaine.
--Adieu! dit l'estanciero, c'est un mot triste, Sanchez; au revoir!
--Seigneurie, reprit le bombero, nous ne disons jamais: au revoir! à nos amis.
Il embrassa tendrement sa soeur toujours en larmes, sortit de l'appartement, remonta sur son cheval et repartit au galop.
--Mon père, dit vivement dona Linda, est-ce que nous allons demeurer à l'estancia durant l'invasion des Indiens?
--Mon enfant, c'est l'abri le plus sûr.
--Mais, don Fernando? ajouta-t-elle avec une câlinerie charmante.
--Il viendra nous rejoindre.
--Oh! non, fit-elle brusquement; y songez-vous mon père? Les chemins sont impraticables et infestés d'Indiens; je ne veux pas qu'il tombe dans une embuscade de païens.
--Comment faire?
--Lui envoyer un exprès qui lui ordonne de ma part de rester au Carmen, ou, s'il tient absolument à revenir, de prendre une chaloupe; sur le fleuve les Indiens n'oseront pas l'attaquer. Ecrivez-lui, mon père. J'ajouterai quelques lignes à votre lettre; il ne voudra pas déplaire à sa femme.
--Sa femme! fit le père en souriant.
--Ou peu s'en faut, puisque je l'épouse dans deux jours. Vous allez écrite tout de suite, n'est-ce pas, cher père?
--Je n'ai de volontés que tes caprices. Enfin, ajouta-t-il d'un air résigné.
Il se plaça devant un bureau en palissandre et écrivit. Linda, appuyée sur sa chaise en souriant, lisait par dessus son épaule. Dès que don Luis eut fini, il se tourna vers sa fille bien-aimée.
--Eh bien! lui dit-il êtes-vous contente, petite curieuse?
--Oh! mon père! fit-elle en lui prenant la tête à deux mains et la baisant au front.
Puis, par un mouvement plein de grâce amoureuse, elle ôta la plume des doigts de son père et traça quelques mots au bas de la lettre, quand au dehors retentit un grand bruit mêlé de gémissements.
--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle comme frappée au coeur et pâlissant.
Elle se précipita sur le perron et aperçut le Pavito et Sanchez qui portaient un homme enveloppé dans un manteau. Des femmes silencieuses l'entouraient, tandis que d'autres personnes s'empressaient auprès de dona Diaz, prête à s'évanouir.
--Quel est ce corps? demanda dona Linda d'une voix brève et saccadée.
--C'est mon fils, cria la mère désolée.
--Don Juan Perez, répondit Pavito.
--Et don Fernando? fit la jeune fille.
--Disparu! articula Sanchez.
Elle tomba à la renverse, demi-morte; son père la reçut dans ses bras. Les deux hommes entrèrent dans le salon.
Voici ce qui s'était passé.
Sanchez, à peu de distance de l'estancia, avait failli être désarçonné par un écart subit de son cheval. Tiré de ses rêveries par l'effroi de sa monture, le cavalier chercha des yeux quelle en était la cause. Qu'on juge de sa surprise! sur la place, qui semblait avoir été le théâtre d'une lutte sérieuse, la terre détrempée gardait l'empreinte des pieds de plusieurs chevaux; des armes y avaient été abandonnées, et sept cadavres gisaient pêle-mêle au milieu des mares de sang et de boue.
--Eh quoi! pensa Sanchez, les Indiens sont déjà venus par ici?
Puis il ajouta:
--Comment n'ont-ils pas dépouillé leurs victimes?
Il mit pied à terre et s'approcha des corps, qu'il regarda avec attention, et qu'il tâta et souleva l'un après l'autre.
--Il s'est passé quelque chose qui n'est pas naturel, fit le bombero. Deux nègres! Oh! s'écria-t-il en venant auprès des gauchos, quels sont ceux qui portent des masques? Oh! oh! est-ce que, au lieu d'une embuscade ce serait un crime, et au lieu d'une attaque indienne une vengeance espagnole. Voyons un peu!
Il arracha du visage des quatre gauchos les lambeaux de laine qui servaient à les déguiser.
--Ma foi! je ne les connais pas. Qui peuvent être ces misérables?
Au même moment, ses yeux se tournèrent, ses yeux tombèrent sur un dernier corps caché par un épais buisson, sous lequel il était allongé.
--Celui-ci n'est pas vêtu de la même manière. Ce doit être un des caballeros attaqués par les brigands. Voyons-le, peut-être me mettra-t-il sur la trace de cette aventure.
Il poussa un cri en reconnaissant le capataz de l'estancia de San-Julian, don Juan Diaz. Il se pencha sur lui, le prit dans ses bras, le déposa doucement sur la route, le dos appuyé sur le rocher.
--Pauvre capataz! brave et bon! Mais, si je ne me trompe, je sens un reste de chaleur. Vive Dieu! je voudrais qu'il ne fût pas mort.
Alors le bombero lui ouvrit ses habits, et aperçut à la poitrine trois blessures sans gravité; il se hâta de les bander avec soin: les chairs étaient à peine entamées. Sanchez se frottait les mains en signe de contentement, lorsqu'il découvrit au crâne une quatrième plaie sur laquelle les cheveux s'étaient collés et avaient arrêté le sang. Il lava la blessure, coupa aux alentours les cheveux avec son poignard, imbiba d'eau et de sel une compresse qu'il posa sur la palie, et la noua autour de la tête. Le capataz poussa un faible soupir et remua imperceptiblement.
--Caraï! s'écria Sanchez ravi; il est sauvé: les blessures au crâne, quand elles ne tuent pas sur le coup, se guérissent en huit jours.
Peu à peu le blessé sembla revenir à la vie et ouvrit enfin ses yeux, qui regardèrent vaguement.
--Eh! mon brave, vous sentez-vous mieux? Canario! vous revenez de loin, savez-vous?
Le capataz fit un petit signe de tête.
--Attendez! continua Sanchez.
Et il lui introduisit dans la bouche le goulot de la _bota_ d'aguardiente que les bomberos portent toujours à l'arçon de leur selle. Diaz fit la grimace, mais bientôt se résignant, il but la liqueur que son médecin lui entonnait de bon gré mal gré. Au bout de quelques minutes ses yeux brillèrent de leur éclat accoutumé, et un léger incarnat colora ses joues.
--Merci! dit-il en repoussant la bota de la main.
--Vous parlez, donc vous vivez, capataz! Pouvez-vous causer?...
--Oui.
--Sans danger pour vous, au moins?
--Oui.
--Et d'abord, me reconnaissez-vous?
--Vous êtes Sanchez le bombero, dit le blessé en souriant.
--Je suis un ami.
--Que vous amis dans ce piteux état?
--Je ne sais pas.
--Hum! combien étaient-ils?
--Je l'ignore.
--Hein! et pourquoi vous ont-ils ainsi arrangé?
--Je ne sais pas.
--Je ne sais pas! je l'ignore! Tout cela n'est pas très clair; et, si vous n'en dites jamais davantage, il est douteux que vous compromettiez vos assassins. D'où veniez-vous? du Carmen?
--Nous avons quitté ce matin le Carmen pour nous...
--Un instant, s'il vous plaît! vous avez dit _nous_, n'est-ce pas?
--Oui, nous.
--Qui cela, nous?
--Don Fernando Bustamente, moi et deux esclaves noirs.
--Bien. A quel endroit vous êtes-vous séparé de don Fernando?
--Je ne me suis pas séparé de don Fernando.
--Ah bah!
--Nous étions ensemble, lorsque des bandits masqués sont sortis tout à coup de ce bois et nous ont attaqués. Nos nègres ont été tués à la première décharge. Don Fernando et moi, nous nous sommes adossés contre un arbre, derrière nos chevaux, je me suis battu, et... je n'en puis dire davantage.
--Ce coup à la tête vous a renversé; il y avait, pardieu! de quoi assommer un boeuf; mais vous avez la tête dure, et bien vous en a pris, car vous en reviendrez. Ainsi, vous n'avez pu reconnaître vos assassins?
--Non.
--Venez un peu les regarder avec moi. Pouvez-vous marcher?
--Je le crois.
--Essayez.
José Diaz se leva avec difficulté et fit quelques pas en trébuchant.
--Donnez-moi le bras dit Sanchez.
Le capataz, soutenu par le bombero, examina le visage des gauchos.
--Je reconnais celui-ci fit-il en désignant du doigt un cadavre, c'est Mato. Je sais maintenant quel est l'auteur du guet-apens.
--Caraï! tant mieux! Mais le corps de don Fernando n'est pas là.
--Dieu soit loué! s'écria le capataz; il se sera échappé, nous le retrouverons, à l'estancia.
--Non, dit Sanchez.
--Comment, non!
--J'en arrive, je l'aurais vu.
--Où est-il?
--Ah! voilà! je dirais comme vous: je ne sais pas, ou, si vous l'aimez mieux, je l'ignore.
--Je vais vous y conduire au petit pas: votre tête n'est point encore recousue, et une course rapide envenimerait la plaie.
--N'importe, il faut que je m'y rende avec la rapidité du vent.
--Vous voulez vous tuer, alors?
--Cela m'est égal. Vous aimez don Luis Munoz et sa fille n'est-il pas vrai?
--Caraï! si je les aime! je donnerais mon sang pour eux.
--Il s'agit du bonheur, peut-être de la vie de dona Linda. Vous voyez que la mienne n'est rien.
--C'est vrai, fit le bombero d'un ton de conviction.
--Ainsi, vous consentez?
--Je consens.
--Merci! Un mot encore! Si je meurs en route, vous direz à dona Linda que l'assassin...
--Que l'assassin? dit Sanchez voyant que l'autre s'interrompait.
--Mais non, reprit le capataz, c'est inutile, Dieu ne permettra pas que je meure avant de l'avoir vue.