Chapter 8
--Bien! reprit Neham-Outah, sur la laine noire, j'ai fait dix-neuf noeuds pour indiquer que mon frère est parti d'auprès de moi le dix-neuvième jour de la lune; sur la blanche, vingt-sept jours les guerriers seront réunis en armes sur l'île de Chole-Hechel, à la fourche du Rio-Négro. Les chefs qui consentiront à sa joindre à nous feront un noeud sur la laine couleur de sang; ceux qui s'excuseront noueront ensemble la laine rouge et la laine bleue. Mon frère a-t-il compris?
--Oui, répondit Churlakin. Quand faut-il partir?
--Tout de suite; le temps presse.
--Dans dix minutes, je serai loin du village, dit Churlakin qui salua les deux chefs et sortit de la choza.
--A nous deux! maintenant, fit amicalement Neham-Outah dès qu'il se trouva seul avec Pincheira.
--J'écoute.
Le chef suprême, quittant alors les manières composées et le langage d'un ulmen, usa des façons européennes avec une aisance surprenante, et, laissant de côté le dialecte indien, il s'adressa à l'officier chilien dans le plus pur castillan qu'on parle du Cap Horn à Mazatlan.
--Mon cher Pincheira, lui dit-il, depuis deux ans que je suis de retour d'Europe, je me suis attaché la plupart des gauchos du Carmen, gens de sac et de corde, bandit, exilés de Buenos-Ayres pour crimes, je le sais; mais je puis compter sur eux et ils me sont tout dévoués. Ces hommes ne me connaissent que sous le nom de don Juan Perez.
--Je ne l'ignorais pas, dit Pincheira.
--Ah! fit Neham-Outah en lançant un regard soupçonneux au Chilien.
--Tout se sait dans la pampa.
--Bref, reprit Neham-Outah, l'heure est venue où je dois récolter ce que j'ai semé parmi ces bandits, qui nous serviront contre leurs compatriotes par la connaissance de leur tactique espagnole, par leur adresse à se servir des armes à feu. Des raisons trop longues à vous déduire m'empêchent de m'occuper des gauchos. Vous, présentez-vous en mon nom. Ce diamant, ajouta-t-il en retirant une bague de son doigt, sera votre passeport. Ils sont avertis; et, en le leur montrant, ils vous obéiront comme à moi-même. Ils se réunissent dans une pulperia borgne de la Poblacion-del-Sur au Carmen.
--Je vois cela d'ici; qu'aurais-je à faire avec ces gaillards-là.
--Une chose bien simple. Tous les jours un homme dévoué, un gaucho nommé Chillito, vous transmettra mes ordres et vous apprendra ce qui se passe parmi nous. Il s'agit donc de tenir ces bandits en haleine, et, au jour que je vous désignerai, vous formerez une révolte dans le Carmen. Cette révolte nous donnera le temps d'agir au dehors, pendant qu'une partie de vos gens battra la campagne et nous débarrassera, s'il est possible, de ces enragés de bomberos qui surveillent nos manoeuvres dans la pampa, et qui sont presque aussi fins que nos Indiens.
--Diable! dit Pincheira; voilà du fil à retordre.
--Vous réussirez, sinon par amitié pour moi, du moins en haine des Espagnols.
--Pour ne pas tromper votre attente, je ferai plus qu'un homme ne peut faire.
--Je le sais, et vous en remercie, mon cher Pincheira. Mais de la prudence et de l'adresse! On se doute de nos projets, on nous épie. Pour parler le langage des Indiens, c'est un travail de taupe que je vous confie: il faut creuser sous le Carmen une mine qui engloutisse tout, en éclatant.
--Caraï! dit Pincheira en serrant chaleureusement la main de Neham-Outah, vous aimez un homme comme je les aime. Comptez sur moi, sur mon amitié, surtout sur ma haine.
--Nous serons tous vengés, ajouta Neham-Outah.
--Satan vous entende!
--A l'oeuvre donc! Mais auparavant quittez votre costume d'officier chilien. Grimez-vous le mieux possible, car votre visage est connu au Carmen.
--Oui, reprit Pincheira, et dans une heure vous-même ne me reconnaîtrez pas; je vais me vêtir en gaucho, c'est moins compromettant. Adieu!
--Un mot encore!
--Dites.
--Chaque nuit, l'homme que je vous enverrai prendra avec vous rendez-vous dans un endroit différent, afin de déjouer les espions.
--C'est convenu.
--Adieu.
--Pincheira sortit de la choza, et le chef indien le suivit un instant des yeux.
--Va! dit-il, bête féroce à laquelle je jette un peuple en pâture! Va! misérable instrument de projets dont tu ne comprends pas la grandeur! ajouta-t-il en promenant ses regards sur les Indiens; ils sont en fête, ils jouent comme des enfants et ne se doutent pas que je vais les rendre libres. Mais il est temps que je songe moi-même à ma vengeance.
Et il s'éloigna de la choza, sauta sur un cheval qu'un Indien tenait en bride et à fond de train s'élança du côté du Carmen.
Au bout d'une heure il s'arrêta sur les bords du Rio-Négro, descendit de cheval, s'assura par un coup d'oeil qu'il était seul, détacha une valise en cuir attachée à sa selle et entra dans une grotte naturelle située à quelques pas. Là, il se dépouilla lestement de ses vêtements, revêtit un riche costume européen et se remit en route.
Ce n'était plus Neham-Outah, le chef suprême des nations indiennes, mais don Juan Perez, le mystérieux Espagnol. Son allure aussi, par prudence, était changée, et son cheval, d'un pas tranquille, le portait au Carmen.
Arrivé à peu près à l'endroit où, la veille, les bomberos, emmenant leur soeur, avaient fait halte pour se consulter entr'eux, il mit de nouveau pied à terre, s'assit sur l'herbe et tira d'un magnifique cigarera, en paille tressée de panama, un cigare qu'il alluma avec la placidité apparente d'un promeneur qui se repose à l'ombre et admire les beautés du paysage.
Pendant ce temps-là le pas de plusieurs chevaux troubla la solitude de la pampa, et d'une voix rauque entonna ce refrain indien bien connu sur cette frontière:
El mebin mi neculantey Tilqui mapu meunt Anca ma guida meunt Ay! guineckry ni pello menckey!
«Je suis allez mon Néculan dans le pays de Telqui. Oh! coteaux humides qui l'ont changé en ombres et en mouches.»
--Oh! oh! déjà le chant du maukawis! (espèce de caille) dit don Juan à voix haute.
--Le chant du maukawis n'annonce-t-il pas le lever du soleil? demanda la voix.
--Tu as raison, Chillito, reprit don Juan; nous sommes seuls; tu peux venir, ainsi que ton compagnon qui, je le suppose, est ton ami Mato.
--Vous avez deviné, Seigneurie, dit Mato en tournant une dune mouvante.
--Fidèles à notre parole, dit Chillito, nous arrivons à l'heure et au lieu désignés.
--C'est bien, mes braves, merci! Approchez-vous; restez à cheval. Vous m'êtes dévoués tous deux?
--Jusqu'à la dernière goutte de sang, Seigneurie, dirent les deux gauchos.
--Et vous ne méprisez pas l'argent?
--L'argent ne peut jamais nuire qu'à ceux qui n'en ont pas, répondit sentencieusement Chillito.
--Quand il est honorablement gagné, appuya Mato avec une grimace de singe.
--C'est convenu, repartit le jeune homme. Il s'agit de cinquante onces.
Les deux bandits eurent un petit frisson de joie, leurs prunelles de chat-tigre étincelèrent.
--Caraï! firent-ils.
--Cela vous va-t-il?
--Pardieu! cinquante onces! Ce sera difficile sans doute?
--Peut-être.
--N'importe.
--Il y aura mort d'homme.
--Tant pis pour lui, dit Chillito.
--Cela vous va toujours?
--Plus que jamais, grommela Mato.
--En ce cas écoutez-moi avec attention, dit don Juan Perez.
DEUXIÈME PARTIE.
I.--LE PAMPERO.
Durant tout le cours de leur voyage, qui dura deux heures, don Fernando et don José n'échangèrent pas une seule syllabe, au grand étonnement du capataz, don Fernando songeait à son bonheur prochain, un peu couvert d'ombre par la tristesse de ses adieux et les pressentiments de dona Linda. Ces inquiétudes vagues, dès qu'il fut arrivé au Carmen, se dissipèrent comme les brouillards du matin devant le soleil.
Le premier soin de Fernando fut de visiter la maison où il devait conduire dona Linda après la bénédiction nuptiale. Quoique le confort n'existe pas dans l'Amérique du Sut, c'était un palais féerique encombré de toutes les splendeurs du luxe. Un peuple d'ouvriers français, anglais, et italiens, réunis avec des difficultés inouïes, travaillaient sans relâche sous les ordres d'un habile architecte pour donner la dernière main à cette création des _Mille et une Nuits_, qui déjà avait englouti des sommes considérables et qui, dans quarante-huit heures, pouvait recevoir ses nouveaux hôtes. Au Carmen, on ne parlait que du palais de don Fernando Bustamente; la foule curieuse, qui affluait devant les portes, racontait des merveilles de cette demeure princière.
Don Fernando, satisfait de voir son rêve accompli, sourit en pensant à sa fiancée, et, après avoir complimenté les ouvriers et l'architecte, il se rendit chez le gouverneur, où l'appelaient de graves intérêts.
Le commandant fit un gracieux accueil au jeune homme, dont il avait beaucoup connu le père. Cependant Fernando, malgré la bienveillance courtoise de don Luciano Quiros, crut voir sur son visage la trace d'une contrariété secrète.
Le gouverneur était un brave et loyal soldat, qui avait rendu des services dans la guerre de l'indépendance et auquel, en guise de retraite, le gouvernement de Buenos-Ayres avait confié le commandement du Carmen, poste qu'il occupait depuis quinze années. Courageux, sévère et juste, le colonel tenait en respect les gauchos par le supplice du _garrot_ et déjouait les continuelles tentatives des Indiens, qui venaient jusqu sous les canons du fort essayer de voler des bestiaux et de faire des prisonniers et surtout des prisonnières. Doué d'une intelligence médiocre, mais soutenu par sa propre expérience et par l'estime de tous les honnêtes gens de la colonie, il ne manquait pas d'une certaine énergie de caractère. Au physique, c'était un grand et gros homme, à la face rubiconde et bourgeonnée, plein du contentement de lui-même, qui s'écoutait parler et pesait soigneusement ses paroles comme si elles eussent été d'or.
Don Fernando fut étonné de l'inquiétude qui dérangeait la placidité habituelle du visage du colonel.
--C'est, dit ce dernier en serrant cordialement la main au jeune homme, c'est un miracle dont je remercie nuestra senora del Carmen que de vous voir ici.
--Dans quelques jours vous ne m'adresserez plus ce reproche, répondit don Fernando.
--Ainsi, c'est pour bientôt? fit don Luciano qui se frotta les mains.
--Mon dieu! d'ici à quatre jours, je l'espère, je serai marié. Aujourd'hui je suis venu au Carmen donner le coup d'oeil du maître aux derniers préparatifs de mon mariage.
--Tant mieux! reprit le commandant, je suis enchanté que vous vous fixiez auprès de nous. Don Fernando, votre fiancée est la plus jolie fille de la colonie.
--Merci pour elle, colonel!
--Et vous passez la journée au Carmen?
--Oui; demain de bonne heure je compte retourner à l'estancia.
--Dans ce cas, vous déjeunez avec moi, sans façon, n'est-ce pas?
--Volontiers.
--Parfait, dit le commandant qui frappa sur un timbre.
Un esclave noir parut.
--Monsieur déjeune avec moi.
A propos, don Fernando, j'ai là un gros paquet de papiers à votre adresse qui est arrivé hier soir de Buenos-Ayres par un exprès.
--Dieu soit loué! je craignais un retard. Ces papiers sont indispensables pour mon mariage.
--Tout est pour le mieux, reprit don Luciano.
Le jeune homme mit le paquet dans la poche de son habit.
L'esclave noir rouvrit la porte.
--Sa Seigneurie est servie, dit-il.
Un troisième convive les attendait dans la salle à manger. Ce personnage était le major Blumel, vieil Anglais, long, sec, maigre et formaliste qui, depuis vingt ans, commandait en second au Carmen. Don Luciano et le major avaient guerroyé ensemble dans leur jeunesse et ils s'aimaient fraternellement. Le major et don Fernando se connaissaient un peu. On s'assit après les politesses d'usage, devant une table abondante et délicate, et, au dessert, la conversation, qui avait souffert de l'appétit des convives, devint tout à fait amicale.
--Ah çà! demanda don Fernando, don Luciano? Vous n'avez pas votre gaîté de tous les jours.
--Il est vrai, fit le commandant en humant un verre de xérès de la Frontera, je suis triste.
--Triste, vous? Diable, vous m'inquiétez; si je ne vous avais pas vu déjeuner d'aussi bon appétit, je vous croirais malade.
--Oui, répondit le vieux soldat avec un soupir, l'appétit va bien.
--Qui peut alors vous chagriner?
--Un pressentiment, dit le commandant d'un ton sérieux.
--Un pressentiment! répéta don Fernando, qui se souvenait des dernières paroles de dona Linda.
--Un pressentiment! appuya le major. Moi aussi je suis inquiet malgré moi: il y a je ne sais quoi dans l'air. Un danger est suspendu au dessus de nos têtes; d'où viendra-t-il? Dieu le sait.
--Oui, reprit don Luciano, Dieu le sait, et, croyez-moi, don Fernando, il donne des avertissements aux hommes en danger.
--Le major Blumel et vous, deux vieux soldats braves comme leur épée, n'ayez point peur de votre ombre; ainsi, quelles sont vos raisons?
--Aucune, dit le colonel; cependant...
--Allons! allons! don Luciano, dit gaiement Fernando, vous avez ce que la major appelle _blue devils_, des diables bleus. C'est une espèce de spleen produit par les brouillards de l'Angleterre et une maladie dépaysée dans cette contrée pleine de soleil. Un conseil, colonel! faites-vous saigner, buvez frais, mangez salé, et dans deux jours les brumes de votre imagination se seront dissipées, n'est-ce pas, major?
--Je le souhaite, répondit le vieil officier en secouant la tête.
--Bah! reprit Fernando, la vie est déjà si courte, à quoi bon l'attrister par des chimères?
--Sur la frontière, on n'est sûr de rien.
--Les Indiens sont devenus des agneaux.
--Seigneurie, dit au gouverneur un esclave qui entr'ouvrit la porte, un bombero, arrivé à toute bride demande à être introduit.
Les trois convives se regardèrent.
--Qu'il entre! fit le colonel
Des pas lourds résonnèrent dans les salles attenantes, et le bombero parut. C'était Sanchez. Il avait bien en ce moment l'apparence d'un porteur de mauvaise nouvelles: il semblait sortir d'un combat; ses vêtements en lambeaux étaient tachés de sang et de boue; une pâleur inaccoutumée lui couvrait le visage; harassé de la rapidité de sa course, il s'appuya sur sa carabine.
--Tenez, lui dit don Fernando ce verre de vin vous remettra.
--Non, répondit Sanchez en repoussant le verre; ce n'est pas de vin que j'ai soif, mais de sang.
Le bombero essuya du revers de sa main son front baigné de sueur, et, d'une voix brève et saccadée qui porta la terreur dans l'âme des trois hommes:
--Les Indiens descendent, dit-il.
--Vous les avez vus? demanda le major.
--Oui, fit-il sourdement.
--Quand?
--Ce matin.
--Loin d'ici?
--A vigt lieues.
--Combien sont-ils?
--Comptez les grains de sable de la pampa, vous aurez leur nombre.
--Oh! s'écria le colonel, c'est impossible; les Indiens ne peuvent ainsi du jour au lendemain organiser une armée. La terreur vous aura troublé.
--La terreur! fi donc! répondit le bombero d'un air de dédain. Dans le désert, nous n'avons pas le temps de la connaître.
--Mais enfin, comment viennent-ils?
--Comme un ouragan, brûlant et pillant tout sur leur passage. Ils forment un demi-cercle dont les deux extrémités vont se rapprochant de plus en plus du côté du Carmen. Ils agissent avec une certaine méthode, sous les ordres d'un chef aguerri et habile, sans nul doute.
--Ceci est grave dit le commandant.
Le major hocha la tête.
--Pourquoi nous prévenir si tard? dit-il au bombero.
--Ce matin, au lever du soleil, mes trois frères et moi avons été enveloppés par deux ou trois cents Indiens qui semblèrent sortir subitement de terre. Quelle lutte! nous nous sommes défendus comme des lion; Simon est mort, Julian et Quinto sont blessés, mais nous avons échappé, enfin, et me voilà!
--Rejoignez votre poste au plus vite; on vous donnera un cheval frais.
--Je pars.
--Eh bien! dit Luciano quand Sanchez se fut retiré, que pensez-vous de nos pressentiments, don Fernando? Mais où allez-vous? demanda-t-il au jeune homme qui s'était levé.
--Je retourne à l'estancia de San-Julian, que les Indiens ont peut-être attaquée. Oh! dona Linda!
--San-Julian est fortifié et à l'abri d'un coup de main. Cependant, tâchez de ramener don Luis et sa fille au Carmen, où ils seront plus en sûreté.
--Merci, colonel! j'y tâcherai. Vous, soyez ferme devant les ennemis. Vous le savez, les Indiens ne tendent jamais que des surprises, et, dès qu'ils voient leurs projets découverts ils s'esquivent.
--Dieu vous entende!
--Au revoir, messieurs, et bonne chance! dit le jeune homme en serrant la main au deux vieux soldats.
Don José Diaz, qui attendait don Fernando dans la cour, dès qu'il l'aperçut, accourut vers lui.
--Eh bien! lui dit le capataz, vous savez la nouvelle, les Indiens descendent.
--On vient de me l'apprendre.
--Qu'allons-nous faire?
--Retourner à l'estancia.
--Hum! don Fernando, ce n'est guère prudent: les Indiens nous barrent sans doute le passage.
--Nous leur passerons sur le corps.
--Pardieu! c'est évident, mais si vous êtes tué?
--Bah! dona Linda m'attend.
--Comme il vous plaira, répondit le capataz. Tout est prêt pour le départ; les chevaux sont là, tout sellés. Partons!
--Merci, José; vous êtes un brave homme, dit Fernando en lui serrant la main.
--Je le sais bien.
--En selle!
Don Fernando et don José, escortés de deux esclaves, traversèrent au pas la foule des oisifs rassemblés devant la porte du fort afin d'apprendre les nouvelles; puis ils descendirent au grand trot la pente assez raide qui conduit de la citadelle au vieux Carmen, et ils galopèrent enfin vers San-Julian.
Ils n'avaient pas remarqué les gestes de plusieurs hommes à mine suspecte qui, depuis leur départ, les suivaient à distance et causaient vivement entre eux.
Le temps était à l'orage, le ciel était gris et bas; les oiseaux de mer tournoyaient en sifflant. L'air semblait sans mouvement; un profond silence planait sur la solitude; un nuage blanchâtre et léger comme la neige se forma dans le sud-ouest: il avança, et ses proportions grandirent de minute ne minute. Tout annonçait l'approche du _pampero_, ce simoun des prairies.
Les nuées s'amassèrent; la poussière s'éleva et courut en colonnes épaisses, suspendues entre le ciel et la terre. Les nuages enveloppèrent la plaine comme d'un manteau, dont les tourbillons soulevèrent à chaque instant les plis, et que les éclairs découpèrent çà et là. Des bouffées d'air embrasé traversèrent l'espace, et soudain des bouts de l'horizon la tempête accourut furieuse, balayant la pampa avec une violence irrésistible. La lumière fut obscurcie par des masses de sable; d'épaisses ténèbres couvrirent la terre, et le tonnerre mêla ses éclats terribles aux mugissements de l'ouragan. D'énormes morceaux se détachèrent des hautes falaises et roulèrent avec fracas dans la mer.
Les voyageurs étaient descendus de leurs montures et sur le bord de la mer ils s'étaient abrités derrière des rochers. Quand le plus fort de l'orage fut passé, ils se remirent en route. Don Fernando et José marchaient silencieux côte à côte, pendant que les deux esclaves avancés d'une vingtaine de pas, tremblaient de voir paraître les Patagons.
L'orage avait un peu diminué d'intensité; le pampero avait porté plus loin sa furie; mais la pluie tombait à torrents, et les éclairs et la foudre se succédaient sans interruption. Les cavaliers ne pouvaient guère continuer leur route et risquaient à chaque seconde d'être renversés de leurs chevaux qui se cabraient effrayés. La terre et le sable détrempés par la pluie, n'offraient pas une seule place où les pauvres bêtes pussent poser les pieds avec sécurité; elles trébuchaient, renâclaient et menaçaient de s'abattre.
--Nous avons beau faire, dit le capataz, il est impossible d'aller plus loin; je crois qu'il vaut mieux nous arrêter de nouveau et nous abriter sous ce bouquet d'arbres.
--Allons! reprit don Fernando avec un soupir de résignation.
La petite troupe se dirigea vers un bois qui bordait la route. Ils n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas, lorsque quatre hommes, le visage couvert de masques noirs, s'élancèrent au galop hors du bois et se ruèrent en silence contre les voyageurs.
Les esclaves roulèrent en bas de leurs chevaux, atteints de deux coups de feu que leur avaient tirés les inconnus, et se tordirent dans les convulsions de l'agonie. Don Fernando et José Diaz, étonnés de cette attaque subite de la part d'hommes qui ne pouvaient être des Indiens, car ils portaient le costume des gauchos, et leurs mains étaient blanches, mirent immédiatement pied à terre, et, se faisant un rempart du corps de leurs chevaux, ils attendirent, la carabine à l'épaule, le choc de leurs adversaires.
Des balles furent échangées de part et d'autres, et un combat acharné s'engagea, combat inégal et silencieux! Un des assaillants, le crâne fendu jusqu'aux dents, tomba; un autre eut la poitrine traversée par l'épée de don Fernando.
--Eh bien! mes maîtres, leur criait-il, en avez-vous assez? ou bien l'un de vous veut-il faire connaissance avec ma lame? Vous êtes des niais, c'est dix qu'il fallait venir pour nous assassiner.
--Et quoi! ajouta le capataz, vous renoncez déjà? Vous n'êtes guère adroits pour des coupe-jarrets, et celui qui vous paie aurait dû mieux choisir.
En effet, les deux hommes masqués avaient reculé; mais aussitôt quatre hommes, également couverts d'un masque, apparurent, et tous les six se précipitèrent sur les deux espagnols qui attendirent de pied ferme.
--Diable! nous vous avions calomniés, pardon! Vous connaissez votre métier, dit don José en déchargeant à bout portant un pistolet dans le groupe de ses adversaires.
Ceux-ci, toujours muets, ripostèrent et la lutte recommença avec une nouvelle furie. Mais les deux braves Espagnols, dont les forces étaient épuisées et dont le sang coulait, tombèrent à leur tour sur les cadavres des deux autres assaillants qu'ils sacrifièrent à leur rage avant de succomber.
Dès que les inconnus virent Diaz et don Fernando sans mouvement, ils poussèrent un cri de triomphe. Sans s'inquiéter du capataz, ils prirent le corps de don Fernando Bustamente, le placèrent en travers sur l'un de leurs chevaux, et à toute bride d'enfuirent dans les détours de la route.
Sept cadavres jonchaient la terre. Après les assassins arrivèrent les vautours qui planaient et tournoyaient au-dessus des victimes, et mêlaient leurs rauques cris de joie au bruit de l'ouragan.
II.--L'ÉTAT DE SIÈGE.
--Le coup est rude, dit le gouverneur après le départ de don Fernando; mais, vive Dieu! les païens trouveront à qui parler, Major, prévenez les officiers de se réunir tout de suite en conseil de guerre, afin d'aviser aux moyens de défenses.
--A la bonne heure! répondit le major, je suis content de vous: vous redressez fièrement la tête, et je vous retrouve enfin, mon ami.
--Ah! mon cher Blumel, le pressentiment d'un malheur abat le courage, tandis que le danger si grand qu'il soit, dès que nous l'avons en face de nous, cesse de nous causer de l'effroi.
--Vous avez raison, fit le major, qui sortit pour s'acquitter de la commission de son chef.
Les officiers de la garnison, au nombre de six, sans compter le colonel et le major, se furent bientôt réunis chez le gouverneur.
--Asseyez-vous, caballeros, leur dit-il. Vous n'ignorez pas sans doute le motif de cette convocation. Les indiens menacent la colonie; une ligue puissante s'est formée entre les Patagons. De quelles forces disposons-nous?
--Les armes et les munitions ne nous manquent pas, répondit le major; nous avons ici plus de deux cents milliers de poudre, des pistolets, des sabres et des lances à foison; nos canons sont abondamment fournis de boulets et de mitraille.
--Bien.
--Malheureusement, reprit le major, les soldats...
--Combien en avons-nous?
--L'effectif devait être de 170; mais la mort, les maladies et les désertions l'ont réduit à 80 à peine!
--Quatre-vingt! fit le colonel en secouant la tête; en présence d'une invasion formidable, comme il s'agit de la défense commune, ne pouvons-nous pas obliger les habitants à se mettre sous les armes?
--C'est leur devoir, dit un des officiers.