Chapter 4
--Retirez-vous, Indiens! ma colère est déchaînée contre vous. Laissez ici cette misérable esclave blanche en expiation de vos crimes. Fuyez! et malheur à ceux qui détourneront la tête! malheur! malheur!
Un éclair livide et un violent coup de tonnerre servirent de péroraison à ce discours.
--Fuyons!... s'écria le matchi terrifié et prêt à croire à son Dieu.
Mais, profitant de cette intervention inattendue pour affermir son propre pouvoir, il continua:
--Fuyons, mes frères!... Gualichu a parlé à son serviteur, malheur à ceux qui résisteront à ses ordres!
Les Indiens n'avaient pas besoin de cette recommandation de leur sorcier: une terreur superstitieuse leur donnait des ailes; ils se précipitèrent en tumulte du côté de leurs chevaux, et bientôt le désert retentit de leur course folle. Les alentours de l'arbre de Gualichu furent abandonnés. Seule, la jeune fille la poitrine encore découverte, gisait évanouie sur le sol.
Lorsque tout fut calme dans la Pampa, lorsque le bruit du galop des chevaux se fut perdu dans le lointain, Sanchez avança doucement la tête hors de l'arbre, scruta de l'oeil les profondeurs noires de la nuit, et, rassuré par le silence, il s'élança vers la jeune fille. Pâle comme un beau lis abattu par la tempête, les yeux fermés, la pauvre enfant ne respirait plus. Le bombero la souleva dans ses bras nerveux et la transporta tout près de l'arbre sur un amas de peaux d'un toldo renversé. Il la posa avec précaution sur cette couche moins dure; sa tête se pencha insensible sur son épaule.
Groupe étrange, au milieu de cette plaine dévastée, troublée par la foudre et illuminée d'éclairs! Tableau touchant! cette jeune et charmante créature et ce rude coureur des bois!
La douleur et la pitié étaient peintes sur le visage de Sanchez. Lui, dont la vie n'avait été qu'un long drame, qui n'avait nulle croyance dans le coeur, qui ignorait les doux sentiments et les secrètes sympathies, lui, le bombero, le tueur d'indiens, il était ému et sentait quelque chose de nouveau se remuer dans ses entrailles. Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues bronzées.
--Serait-elle morte, ô mon Dieu?
Le nom de Dieu, qui ne lui servait qu'à blasphémer, il le prononça presque avec respect. C'était une sorte de prière, un cri de son coeur. Cet homme croyait.
--Comment la secourir! se demandait-il.
L'eau qui tombait par torrents finit par ranimer la jeune fille, que, entr'ouvrant les yeux, murmura d'une voix éteinte:
--Où suis-je? que s'est-il donc passé?
--Elle parle, elle vit, elle est sauvée! s'écria Sanchez.
--Qui est là? reprit-elle en se relevant à peine.
A la vue du sombre visage du bombero, elle eut un mouvement d'effroi, referma les yeux et retomba accablée.
--Rassurez-vous, mon enfant, je suis votre ami.
--Mon ami? que signifie ce mot? Y a-t-il des amis pour les esclaves? Oh! oui, continua-t-elle, parlant comme dans un rêve, j'ai bien souffert. Pourtant, autrefois, il y a longtemps bien longtemps, je me souviens d'avoir été heureuse, hélas! mais la pire infortune, c'est un souvenir de bonheur dans l'infortune.
Elle se tut. Le bombero, comme suspendu à ses lèvres, écoutait et la contemplais. Cette voix, ces traits!... Un vague soupçon entra dans le coeur de Sanchez.
--Oh! parlez, parlez encore, reprit-il en adoucissant la rudesse de sa voix. Que vous rappelez-vous de vos jeunes années?
--Pourquoi, dans le malheur, songer aux joies passées. A quoi bon! ajouta-t-elle en secouant la tête avec découragement. Mon histoire est celle de tous les infortunés. Il fut un temps où, comme les autres enfants, j'avais des chants d'oiseaux pour bercer mon sommeil, des fleurs qui, au réveil me souriaient, j'avais aussi une mère qui m'aimait, qui m'embrassait, qui m'embrassait... Tout cela a fui pour toujours.
Sanchez avait relevé deux perches couvertes de peaux pour la mieux abriter contre l'orage, qui s'apaisait par degrés.
--Vous êtes bon, vous; vous m'avez sauvée. Cependant, votre bonté a été cruelle: que ne me laissiez-vous mourir! Mort, on ne souffre plus. Les Pehuenches vont revenir, et alors...
Elle n'acheva pas et se cacha la tête dans ses mains en sanglotant.
--Ne craignez rien, senorita; je vous défendrai.
--Pauvre homme! seul contre tous! Mais, avant ma dernière heure, écoutez, je veux soulager mon coeur. Un jour, je jouais sur les genoux de ma mère; mon père était auprès de nous avec mes deux soeurs et mes quatre frères, homme résolus qui n'en auraient pas redouté vingt. Eh bien! les Pehuenches sont accourus, ils ont brûlé notre estancia, car mon père était fermier; ils ont tué ma mère et...
--Maria! Maria! s'écria le bombero, est-ce bien toi? Est-ce toi que je retrouve?
--C'est le nom que me donnait ma mère.
--C'est moi, moi, Sanchez, Sanchito, ton frère! fit le bombero rugissant presque de joie et la serrant contre sa poitrine.
--Sanchito! mon frère! Oui, oui, je me souviens, Sanchito! je suis...
Elle tomba inanimée entre les bras du bombero.
--Misérable que je suis! je l'ai tuée. Maria! ma soeur chérie, reviens à toi ou je meurs!
La jeune fille rouvrit les yeux et se jeta au cou du bombero en pleurant de joie.
--Sanchito! mon bon frère! ne me quitte pas, défends-moi; ils me tueraient.
--Pauvrette, ils passeront sur mon corps avant d'arriver à toi.
--Ils y passeront donc, exclama une voix railleuse derrière la tente.
Deux hommes parurent, Pincheira et Neham-Outah. Sanchez tenant enlacée dans son bras gauche sa soeur demi-morte de frayeur, s'adossa contre un des pieux, tira son machete et se mit résolument en défense.
Neham-Outah et Pincheira, trop éclairés pour être dupes de la voix mystérieuse de Gualichu et se laisser à la panique générale, avaient toutefois fui avec leurs compagnons; mais sans être vus, ils avaient tourné bride d'un commun accord, curieux de connaître le mot de cette énigme et l'auteur de cette mystification. Il avaient assisté derrière le frère et la soeur à toute la conversation.
--Mais, dit Pincheira en riant, vous vous portez assez bien pour un mort, il me semble? Il parait canario! qu'il faut vous tuer deux fois pour être sûr que vous n'en reviendrez pas. Soyez tranquille, si mon ami vous a manqué je ne vous manquerai pas, moi.
--Que me voulez-vous? répondit Sanchez. Livrez-moi passage.
--Non pas, reprit Pincheira, ce serait d'un trop fâcheux exemple. Et tenez, ajouta-t-il en prêtant l'oreille, entendez vous ce galop de chevaux? Votre affaire est claire: voici nos _mosotones_ qui nous rejoignent.
En effet, le bruit d'une cavalcade s'approchait de minute en minute, et aux pâles lueurs de l'aube, on distinguait dans le lointain de vagues silhouettes de nombreux cavaliers. Sanchez comprit qu'il était perdu. Il baisa une dernière fois le front blanc de sa soeur évanouie, la déposa derrière lui, fit le signe de la crois et se prépara à mourir en brave.
--Allons! dit Neham-Outah, finissons-en; on dirait que ce misérable a peur de la mort.
--Dépêchons, fit Pincheira, j'entends nos hommes, et, si nous ne nous hâtons, on nous ravira notre proie.
--Vous ne croyiez pas dire si vrai, senor Pincheira, s'écria Julian en apparaissant suivi de ses deux frères. Voyons lesquels tueront les autres!
--Merci, mes vaillants frères, dit Sanchez joyeux.
--Malédiction! jura Pincheira. Ces diables sont donc partout?
--Je ne veux pas qu'il m'échappe! murmura Neham-Outah, qui se mordit les lèvres jusqu'au sang.
--Fi donc, caballeros! cria Julian avec ironie. En garde, défendez-vous comme des hommes ou je vous tue comme des chiens.
Les fers se croisèrent, et la lutte s'engagea avec une fureur égale des deux part.
Un sourire d'ironie contracta le visage bruni des frères de Sanchez, tandis que Pincheira frappait du pied avec impatience. Le chef Indien continua sans prendre garde à ces marques d'improbation.
VI.--NEHAM-OUTAH
C'était une lutte à mort qui se préparait entre les bomberos et les Indiens, ces ennemis irréconciliables; et, en cette circonstance, l'avantage semblait devoir rester aux quatre frères.
Maria revenue de son évanouissement, le coeur oppressé, regrettait de s'être réveillée.
Après le premier choc, Neham-Outah recula d'un pas, baissa son arme, fit signe à Pincheira de l'imiter et, les bras croisés sur sa poitrine, il s'avança vers les bomberos.
--Arrêtez! cria-t-il. Ce combat n'aura pas lieu; il ne convient pas à des hommes de se disputer, au prix de la vie, la possession d'une femme.
--Le sang d'un homme est précieux. Emmenez votre soeur, mes braves gens, je vous la donne; qu'elle soit heureuse avec vous!
--Notre soeur! s'écrièrent les trois jeunes gens étonnés.
--Oui, dit Sanchez. Mais quelles sont les conditions à notre retraite?
--Aucune, répondit noblement le chef.
La générosité de Neham-Outah était d'autant plus désintéressée que les bomberos, aux premiers rayons du soleil levant, aperçurent une troupe de près de mille Indiens bien équipés peints et armés en guerre, qui s'était avancée silencieuse et les entourait comme d'un cercle.
--Devons-nous, demanda Sanchez, nous fier à votre parole, et n'avons nous aucun piège à redouter?
--Ma parole, répondit l'ulmen avec hauteur, est plus sacrée que celle d'un blanc. Nous avons, comme vous, de nobles sentiments, plus que tout autre peut-être, ajouta-t-il en désignant du doigt une ligne rouge qui lui traversait le visage. Nous savons pardonner. Vous êtes libres, et nul n'inquiétera votre retraite.
Neham-Outah suivait sur la physionomie des bomberos le vol de leurs pensées. Ces derniers se sentaient vaincus par la magnanimité du cher, qui sourit d'un air de triomphe en devinant leur étonnement et leur confusion.
--Mon ami, dit-il à Pincheira, qu'on donne à ces hommes des montures fraîches.
Pincheira hésita.
--Allez! fit-il avec un geste d'une grâce suprême.
Le Chilien, à demi-sauvage, subissant malgré lui la supériorité de Neham-Outah, obéit, et cinq chevaux d'un grand prix et tout harnachés furent amenés par deux Indiens.
--Chef, dit Sanchez d'une voix légèrement émue, je ne vous remercie pas de la vie, car je ne crains pas la mort, mais, au nom de mes frères et au mien, je vous rends grâce pour notre soeur. Nous n'oublions jamais ni une injure ni un bienfait. Adieu! peut-être aurai-je un jour l'occasion de vous prouver que nous ne sommes pas ingrats.
Le chef inclina la tête sans répondre. Les bomberos, groupés autour de Maria, le saluèrent et s'éloignèrent au petit pas.
--Enfin, vous l'avez voulu, dit Pincheira, qui haussa les épaules avec dépit.
--Patience! répondit Neham-Outah d'une voix profonde.
Pendant ce temps-là, un immense bûcher avait été allumé au pied de l'arbre de Gualichu où les Indiens, dont les craintes superstitieuses s'étaient dissipées avec les ténèbres, s'étaient de nouveau réunis en conseil. A quelques pas en arrière des chefs, les cavaliers Aucas et Puelches formèrent un redoutable cordon autour du conseil, tandis que des éclaireurs patagons fouillaient le désert pour éloigner les importuns et assurer le secret des délibérations.
A l'Orient, le soleil dardait ses flammes; le désert aride et nu se mêlait à l'horizon sans bornes; au loin les Cordillères dressaient la neige éternelle de leurs sommets. Tel était le paysage, si l'on peut parler ainsi, où, près de l'arbre symbolique, se tenaient ces guerriers barbares revêtus de bizarres costumes. A ce aspect majestueux, l'on se rappelait involontairement d'autres temps, et d'autres climats, quand, à la clarté des incendies, les féroces compagnons d'Attila couraient à la conquête et au rajeunissement du monde romain.
Neham-Outah prit la parole au point où la discussion avait été interrompue par t'intervention imprévue du bombero.
--Je remercie mon frère Metipan, dit-il du don de l'esclave blanche. Dès ce jour nos discordes cessent; sa nation et la mienne ne seront plus qu'une seule et même famille, dont les troupeaux paîtront pacifiquement les mêmes pâturages, et dont les guerriers dormiront côte à côte dans le sentier de la guerre.
Le matchi alluma ensuite une pipe, en tira quelques bouffées et la présenta aux deux chefs, qui fumèrent l'un après l'autre, se la passant jusqu'à ce que tout le tabac fut consumé; puis la pipe fut jetée au feu par le matchi.
--Gualichu, dit-il gravement, a entendu vos paroles. Jurez que votre alliance ne se rompra que lorsque vous pourrez fumer de nouveau dans cette pipe déjà réduite en cendres.
--Nous te le jurons!
Les deux ulmenes se placèrent réciproquement la main gauche sur l'épaule droite, étendirent la main droite vers l'arbre sacré et se baisèrent sur la bouche en disant:
--Frère, reçois ce baiser. Que mes lèvres se dessèchent et que ma langue soit arrachée, si je trahis mon serment!
Tous les chefs indiens vinrent, l'un après l'autre, donner le baiser de paix aux deux ulmenes, avec des marques de jour d'autant plus vives qu'ils savaient combien cette haine leur avait coûté de malheurs et combien de fois elle avait compromis l'indépendance des peuplades indiennes.
Quand les ulmenes eurent repris leur place au feu du conseil, Lucaney s'inclina devant Neham-Outah.
--Quelles communications mon frère voulait-il faire aux grands ulmenes? Nous sommes prêts à l'entendre.
Neham-Outah parut se recueillir un instant, puis, promenant sur l'assemblée un regard assuré:
--Ulmenes des Puelches, des Araucanes, des Pehuenches, des Huiliches et des Patagons, dit-il, depuis bien des lunes mon esprit est triste. Je vois avec douleur nos territoires de chasse envahis par les blancs, diminuer et se resserrer de jour en jour. Nous dont les innombrables peuplades couvraient il y a à peine quelques siècles, la vaste étendue de la terre comprise entre les deux mers, nous sommes aujourd'hui réduits à un petit nombre de guerriers qui, craintifs comme des lamas, fuient devant nos spoliateurs. Nos villes sacrées, nos derniers refuges de la civilisation de nos pères les Incas, vont devenir la proie de ces monstres à face humaine qui n'ont d'autre Dieu que l'or. Notre race dispersée disparaîtra peut-être bientôt de ce monde qu'elle a si longtemps possédé seule et gouverné.
Traquées comme de vils animaux, abruties par l'eau de feu, décimées par le feu et les maladies, nos hordes errantes ne sont plus que l'ombre d'un peuple. Notre religion, nos vainqueurs la méprise, et ils veulent nous courber devant le bois du Crucifié. Ils outragent nos femmes, tuent nos enfants et brûlent nos villages. Vous tous, Indiens qui m'écoutez, le sang de vos pères s'est-il appauvri dans vos veines, répondez, voulez-vous mourir esclaves ou vivre libres?
A ces mots prononcés d'une voix mâle, pénétrante et relevés par un geste d'une suprême noblesse, un frémissement parcourut l'assemblée; les front se relevèrent fièrement et tous les yeux étincelèrent.
--Parles, parlez encore! s'écrièrent à la fois les ulmenes électrisés.
Le grand ulmen sourit avec orgueil et continua:
--L'heure est enfin venue, après tant d'humiliations et de misères, de secouer le joug honteux qui pèse sur nous. D'ici à quelques jours, si vous le voulez, nous rejetterons les blancs loin de nos frontières et nous leur rendrons tout le mal qu'ils nous ont fait. Depuis longtemps je surveille les Espagnols, je connais leurs tactiques, leurs ressources; pour les réduire à néant, que nous faut-il? de l'adresse et du courage...
Les Indiens l'interrompirent par des cris de joie.
--Vous serez libres, reprit Neham-Outah. Je vous rendrai les riches vallées de vos ancêtres. Ce projet, depuis que je suis un homme, fermente au fond de mon coeur, et il est devenu ma vie. Loin de moi et loin de vous, la pensée que j'ai intention de m'imposer à vous comme chef et grand toqui de l'armée! Non, vous devrez choisir votre chef librement, et, après l'avoir élu, lui obéir aveuglément, le suivre partout et passer avec lui à travers les périls insurmontables. Ne vous y trompez pas, guerriers, notre ennemi est fort, nombreux, bien discipliné, aguerri et surtout il a l'habitude de nous vaincre. Nommez un chef suprême, nommez le plus digne, je marcherai sous ses ordres avec joie. J'ai dit: _ai-je bien parlé, hommes puissants?_
Et, après avoir salué l'assemblée, Neham-Outah se confondit dans la foule des chers, le front tranquille, mais le coeur dévoré d'inquiétude et de haine.
Cette éloquence, nouvelle pour les Indiens, les avait séduits, entraînés et jetés dans une sorte de frénésie. Peu s'en fallait qu'ils ne considérassent Neham-Outah comme un génie d'une essence supérieure à la leur, et, qu'ils ne courbassent les genoux devant lui pour l'adorer, tant il avait frappé droit à leur coeurs. Pendant assez longtemps, le conseil fut en proie à un délire qui tenait de la folie. Tous parlaient à la fois. Lorsque cette agitation se calma, les plus sages d'entre les ulmenes discutèrent l'opportunité de la prise d'armes et les chances de succès; enfin, les avis furent unanimes pour une levée de boucliers en masse. Les rangs, un moment rompus, se reformèrent, et Lucaney, invité par les chefs à faire connaître l'avis du conseil, prit la parole:
--Ulmenes des Aucas, des Araucanes, des Pulches, des Pehuenches, des Huiliches et des Patagons, écoutez! écoutez! écoutez!... Cejourd'hui, dix-septième jour de la lune de Kekil-Kleven, il a été résolu par tous les chefs dont les noms suivent: Neham-Outah, Lucaney, Chaukata, Gaykilof, Vera, Metipan, Killapan, Le Mulato, Pincheira et autres moins puissants, représentant chacun une nation ou une tribu, réunis autour du feu du conseil, devant l'arbre sacré de Gualichu, après avoir accompli les rites religieux pour nous rendre favorable le mauvais esprit, il a été résolu que la guerre était déclarée aux Espagnols, nos spoliateurs. Comme cette guerre est sainte et a pour objet la liberté, tous, hommes, femmes, enfants, doivent y prendre part, chacun dans la limite de ses forces. Aujourd'hui même, le _quipus_ sera expédié à toutes les nations Aucas.
Un long cri d'enthousiasme arrêta Lucaney, qui continua bientôt après:
--Les chefs, après mûre délibération, ont choisi pour toqui suprême de toutes les nations, avec un pouvoir sans contrôle et illimité, le plus sage, le plus prudent, le plus digne de nous commander. Ce guerrier est le chef des Aucas, dont la race est si ancienne, Neham-Outah, le descendant des Incas, le fils du Soleil.
Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces dernières paroles. Neham-Outah s'avança au milieu du cercle, salua les ulmenes et dit d'un ton superbe:
--J'accepte, ulmenes, mes frères: dans un an vous serez libres ou je serai mort.
--Vive le grand toqui! cria la foule.
--Guerre aux Espagnols, reprit Neham-Outah; mais guerre sans trève ni merci, véritable battue de bêtes fauves, comme ils sont accoutumés à nous la faire. Souvenez-vous de la loi des pampas: oeil pour oeil, dent pour dent. Que chaque chef expédie des quipus aux guerriers de sa nation, car, à la fin de cette lune, nous réveillerons nos ennemis par un coup de tonnerre. Allez et ne perdons pas de temps. Ce soir à la quatrième heure de la nuit, nous nous réunirons à la passée du Guanaco pour élire les chefs secondaires, compter nos guerriers et fixer le jour et l'heure de l'attaque.
Les ulmenes s'inclinèrent sans répondre, rejoignirent leur escorte et ne tardèrent pas à disparaître dans un tourbillon de poussière.
Neham-Outah et Pincheira restèrent seuls. Un détachement immobile veillait sur eux. Neham-Outah, les bras croisés, la tête penchée vers la terre et les sourcils froncés, semblait plongé dans de profondes réflexions.
--Eh bien! lui dit Pincheira, vous avez réussi?
--Oui, répondit-il, la guerre est déclarée; je suis chef suprême, mais je tremble devant une si lourde tâche. Ces hommes primitifs comprennent-ils bien? sont-ils mûrs pour la liberté? Peut-être n'ont-ils pas assez souffert encore! Oh! si je réussis!
--Vous m'effrayez, mon ami; quels sont donc vos projets?
--C'est juste, mais vous êtes digne d'une telle entreprise. Je veux, entendez-moi bien, je veux...
Au même moment un Indien, dont le cheval, ruisselant de sueur, semblait souffler du feu par les narines, arriva auprès des deux ulmenes, devant lesquels, par un prodige d'équitation, il s'arrêta court, comme s'il eût été changé en statue de granit; il se pencha à l'oreille de Neham-Outah.
--Déjà! s'écria celui-ci. Oh! pas un instant à perdre! mon cheval, vite!
--Que se passe-t-il donc? lui demanda Pincheira.
--Rien qui vous intéresse, mon ami. Ce soir, à la passée du Guanaco, vous saurez tout.
--Vous partez ainsi seul?
--Il le faut. A ce soir.
Le cheval de Neham-Outah hennit et partit comme un éclair.
Dix minutes plus tard, tous les Indiens avaient disparus, et autour de l'arbre de Gualichu régnaient la solitude et le silence.
VII.--LES COUGOUARS.
La conversation de don Luis Munoz avec don José Diaz se prolongea fort avant dans la nuit. Dona Linda s'était retirée dans sa chambre.
--Merci, José, mon ami! dit don Luis en finissant. Ce don Juan Perez n'a jamais plu à ma fille ni à moi; ses façons mystérieuses et l'air de son visage repoussent l'affection et inspirent la méfiance.
--Que comptez-vous faire? demanda le capataz.
--Je suis fort embarrassé; comment lui fermer ma porte? Quel prétexte aurais-je?
--Non Dieu! dit José, peut-être nous effrayons-nous trop vite. Ce gentilhomme est sans doute, ni plus ni moins, qu'un amoureux fantasque. Dona Linda est dans l'âge d'aimer, et sa beauté attire don Juan. Vous n'en voulez pas pour gendre, rien de mieux; mais l'amour est, dit-on, une étrange chose, et, un jour ou l'autre...
--J'ai des intentions sur ma fille.
--C'est différent. J'y songe, ce cavalier ténébreux, qui sait? ne serait-il pas un agent secret du général Oribe, qui guetterait le Carmen, pour être à peu de distance de Buenos-Ayres? C'est, je crois, la vérité; ces recommandations aux gauchos, ces absences inattendues dont on ignore le but, ce n'est que la politique, et don Juan est tout simplement un conspirateur.
--Pas davantage. Veillez sur lui.
--En cas d'attaque et de prise d'armes du général Oribe, mettons-nous en sûreté. L'estancia de San-Julian est voisine du fort San-José et de la mer; allons-y dès le point du jour. Là, loin du danger, nous attendrons l'issue de ces machinations, d'autant plus en sûreté qu'un navire, mouillé en face de l'estancia, sera à mes ordres et nous conduira à la moindre alerte, à Buenos-Ayres.
--Cette combination rompt toutes les difficultés; à la campagne vous n'aurez plus l'ennui des visites de don Juan.
--Caramba! tu as raison, et je vais ordonner les préparatifs du départ. Ne t'éloigne pas; j'ai besoin de ton aide. Tu viens avec nous.
Don Luis se hâta de réveiller les domestiques et les _peones_ (serviteurs indiens civilisés) qui dormaient à double paupière. On emballa les objets précieux.
Aux premières lueurs de l'aube, qui fut étonné? Ce fut dona Linda, quand une jeune mulâtresse, sa camériste, lui apprit la résolution subite de son père. Dona Linda, sans faire une seule observation, s'habilla et serra ses bagages.
Vers huit heures du matin, José Diaz que son frère de lait avait envoyé avec une lettre au capitaine de sa goëlette appareillée devant le Carmen et chargée de marchandises brésiliennes, rentra dans l'habitation et annonça que le capitaine allait mettre à la voile et serait le soir même ancré devant San-Julian.