Chapter 3
--Incontestablement, colonel, reprit le jeune homme; mais laissez-moi faire, ajouta-t-il avec un accent indéfinissable, je prendrai bientôt ma revanche.
Et il enveloppa dona Linda dans un regard dont elle frissonna.
--Don Juan, demain, je l'espère, demanda le gouverneur, vous assisterez au _Te Deum_ chanté en l'honneur de notre glorieux Rosas?
--Impossible, colonel; ce soir même, je pars pour un voyage forcé.
--Allons bon! encore une de vos excursions mystérieuses?
--Oui, mais celle-là ne sera pas longue et bientôt je serai de retour.
--Tant mieux!
--_Quien sabe?_ (Qui sait?) murmura le jeune homme d'une voix sinistre.
Dona Linda, qui avait entendu ces dernier mots, ne fut pas maîtresse de son effroi.
Les visiteurs prirent congé les uns à la suite des autres. Don Juan Perez était enfin seul avec ses hôtes.
--Senorita, dit-il en faisant ses adieux, je pars pour un voyage où je courrai sans nul doute de grands dangers. Puis-je espérer que vous daignerez, dans vos prières, vous souvenir du voyageur?
Linda le regarda un instant en face, et, avec une rudesse qui ne lui était pas naturelle, elle répondit:
--Senor Caballero, je ne puis prier pour la réussite d'une expédition dont je ne connais pas le but.
--Merci de votre franchise, mademoiselle! reprit don Juan sans s'émouvoir; je n'oublierai point vos paroles.
Et après la politesse d'usage il se retira.
--Le Capataz de San-Julian, don José Diaz, demande à parler, pour affaire importante, au senor don Luis Munoz.
--Faites entrer, répondit don Luis au domestique, qui avait si longuement annoncé le capataz. Toi, Lindita, viens auprès de moi, sur ce canapé.
Don Juan était extrêmement agité lorsqu'il sortit de la maison; il se retourna et darda son regard de vipère sur les fenêtres du salon où se dessinait la silhouette mobile de dona Linda.
--Orgueilleuse fille, dit-il d'une voix sourde et terrible, je te punirai bientôt de tes dédains.
Puis, s'enveloppant dans son manteau, il se dirigea d'un pas rapide vers une maison située à peu de distance et qui au Carmen lui servait de pied à terre. Il y frappa deux coups; la porte s'ouvrit et se referma sur lui.
Vingt minutes après, cette porte se rouvrait, pour livrer passage à deux cavaliers.
--Maître, où allons-nous? demanda l'un.
--A l'arbre de Gualichu, répondit l'autre, qui ajouta tout bas: chercher la vengeance.
Les deux cavaliers s'enfoncèrent dans l'obscurité et le galop furieux de leurs chevaux fut vite perdu dans les profondeurs du silence.
IV.--L'ESPION.
Généralement, les nations australes ont une divinité, ou pour mieux dire, un génie quelquefois bienfaisant, le plus souvent hostile; leur culte est moins de la vénération que de la crainte. Ce génie est nommé _Achekemat-Kanet_ par les Patagons, _Quecubu_ par las Aucas, et _Gualichu_ par les Puelches. Et, comme ces derniers ont plus particulièrement parcouru le territoire où se trouve l'arbre sacré, ils ont perpétué le nom de leur génie du mal en le donnant à l'arbre auquel ils attribuent la même puissance.
La croyance à Gualichu remonte, dans les Pampas, à la plus haute antiquité.
Ce dieu méchant est tout simplement un arbre rabougri qui, mêlé à d'autres arbres, n'aurait point attiré l'attention, tandis que, seul et comme égaré dans l'immensité des plaines, il sert de repère au voyageur fatigué d'une longue route dans ces océans sablonneux. Il s'élève à une hauteur de trente à trente-cinq pieds, tout tortueux, tout épineux, et s'arrondit en une large coupe formée par son tronc vermoulu, où hommes et femmes entassent leurs présents, tabac, verroteries, et pièces de monnaie. Il est âgé de plusieurs siècles et appartient aux espèces d'acacias que les Hispano-Américains désignent sous le nom d'_algarrobo_.
Les hordes errantes des Indiens, frappées sans doute de la solitude de cet arbre au milieu des déserts, en ont fait l'objet de leur culte. En effet, ses branches sont couvertes d'offrandes diverses d'une certaine valeur; là un poncho, là une mante, plus loin des rubans de laine ou des fils de couleur; de toutes parts, sur les épines, des rameaux sont accrochés des vêtements plus ou moins altérés et déchirés par le vent, ce qui donne à l'arbre sacré l'aspect d'une friperie. Aucun Indien, Patagon, Puelche, Aucas, ou Tehuelche n'oserait passer sans y laisser quelque chose; celui qui n'a rien coupe des crins de son cheval et les attache à une branche. L'offrande la plus précieuse et la plus efficace, selon les Indiens est celle de leur cheval; aussi, le grand nombre de chevaux égorgés autour de l'arbre atteste-t-il leur culte.
La religion des nations australes, tout primitive et épargnée par la conquête, ne tient nul compte de l'être moral et ne s'arrête qu'aux accidents de la nature, dont elle fait des dieux. Ces peuplades cherchent à se rendre favorables les déserts, où la fatigue et la soif amènent la mort, et les rivières qui peuvent les engloutir.
Au pied même de l'arbre de Gualichu, quelques heures après les événements déjà racontés, une scène étrange se passait, rendue plus étrange encore par l'épaisseur des ténèbres et par un orage qui s'approchait. De gros nuages noirs roulaient lourdement dans l'espace; le vent soufflait par rafales avec des sifflements aigus, et de larges gouttes de pluie tombaient sur le sable.
Autour de l'arbre sacré, les Indiens avaient improvisé un village composé d'une quarantaine de _toldos_ élevés à la hâte et sans ordre. Devant chaque toldo pétillait un feu clair, auprès duquel trois ou quatre femmes indiennes accroupies se chauffaient sans quitte de l'oeil les chevaux entravés qui mangeaient la provende d'_alfalfa_.
Un feu immense, semblable à un bûcher, flamboyait à quelques pas de l'arbre de Gualichu, et était entouré d'une vingtaine d'Indiens, debouts et silencieux, plongés dans cette immobilité automatique et contemplative qui leur était habituelle, et leurs grands costumes de guerre faisaient penser qu'ils se préparaient à une importante cérémonie de leur culte.
Soudain un coup de sifflet aigu fendit l'air et annonça l'arrivée de deux cavaliers. L'un d'eux mit pied à terre, jeta la bride de son cheval à son compagnon et s'avança dans le centre formé par les guerriers. Cet homme portait l'uniforme d'officier de l'armée chilienne.
--Salut mes frères! dit-il en regardant autour de lui; que Gualichu les protège.
--Salut à Pincheira! répondirent les Indiens.
--Tous les chefs sont-ils réunis? reprit-il.
--Tous, fit une voix, excepté Neham-Outah, le grand _Toqui_ (chef suprême) des Aucas.
--Il ne peur tarder; attendons.
Le silence se fut à peine rétabli qu'un second coup de sifflet retentit et que deux nouveaux cavaliers entrèrent dans le cercle de lumière projeté par les flammes.
Un seul homme descendit de cheval. Il était de haute taille, d'une mine fière, et il était vêtu du costume des guerrier aucas, la nation indienne la plus civilisée et la plus intelligente de toute l'Amérique du Sud. Ce sont eux qui, presque sans armes, repoussèrent Almagro et ses soldats cuirassiers, en 1855, qui triomphèrent du malheureux Valdivia et qui, toujours combattus par les Espagnols, n'en furent jamais vaincus. Les Aucas Offrirent un refuge aux Incas sans asile que Pizarro traqua comme des bêtes fauves et qui, pour prix de leur hospitalité, introduisirent chez ces Indiens leur civilisation avancée. Peu à peu les deux peuples se mélangèrent et leur haine contre les Espagnols s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
Le guerrier qui venait d'entrer dans le conseil des chefs indiens, était un des types les plus parfaits de cette race indomptable: tous ses traits portaient le caractère distinctif de ces fiers Incas, si longtemps les maîtres du Pérou. Son costume différent de celui des Patagons, qui emploient des peaux de bête, se composait de tissus de laine broché d'argent. Un _chamal_ ou _chaman_ bleu lui entourait le corps depuis la ceinture, où il s'attachait par un ruban de laine, jusqu'à la moitié des jambes, semblable en tout au _chilipa_ des gauchos qui ont emprunté aux Indiens ce vêtement et le poncho court rayé de bleu et de rouge. Ses bottes, armées d'éperons d'argent et habilement cousues avec des tendons d'animaux étaient faites de cuir tanné de _quemul_ (espèce de lama).
Ses cheveux se divisaient derrière sa tête en trois queues, réunies à l'extrémité par un pompon de laine, tandis que, par devant, le reste de sa chevelure était relevé et attaché par un _kéca_ ou ruban bleu qui, après trois tours, retombait sur le côté et se terminait par de petits morceaux d'argent roulés en tuyaux. Son front était ceint d'un cercle massif, espèce de diadème large de trois doigts, au centre duquel étincelait un soleil incrusté dans des pierreries. Un diamant d'une énorme valeur pendait à chacune de ses oreilles, son manteau de peaux de guanacos qui retombait jusqu'à terre, était retenu sur ses épaules par une torsade en soie, et d'agrafait avec un diamant. Deux revolvers à six coups luisaient à sa ceinture; à sa hanche droite, s'appuyait un _machete_, sabre court à lame très-large; Il tenait à la main un fusil Lefaucheux.
Aussi ce guerrier fit-il à son arrivée, une vive sensation parmi les chefs: tous s'inclinèrent respectueusement devant lui en murmurant avec joie:
--Neham-Outah! Neham-Outah!
Le guerrier sourit avec orgueil et prit place au premier rang des chefs. --Le _nacurutu_ (bubo magelanique) a chanté deux fois, dit-il; l'orfraie du Rio-Négro jette son cri lugubre; la nuit touche à sa fin; qu'ont résolu les chefs des grandes nations?
--Il serait utile, je crois, répondit un des Indiens, d'implorer pour le conseil la protection de Gualichu.
--L'avis de mon frère Metipan est sage. Qu'on prévienne le _matchi_.
Pendant qu'un chef s'éloignait pour prévenir le matchi ou sorcier, un autre chef sortit du cercle, s'approcha de Neham-Outah, lui parla tout bas à l'oreille et revint à sa place. Le toqui des Aucas, qui avait baissé la tête affirmativement, porta la main à son machete et s'écria d'une voix haute et menaçante:
--_Yek youri, yak miti_ (un traître est parmi nous); attention, guerriers!
Un frémissement de colère parcourut les rangs de l'assemblée; chaque Indien regarda à ses côtés.
--_Lar hary mutti_ (il faut qu'il meure)! s'écrièrent-ils tous ensemble.
--_Achiéh_ (c'est bien), répondit Neham-Outah.
Ces mots, échangés en langue indienne que nous reproduisons littéralement, devaient arriver comme un vain son à l'oreille du traître, car le dialecte aucas n'est pas généralement compris par les Espagnols.
Cependant, un homme vêtu comme les autres chefs indiens, et protégé par l'ombre, bondit tout à coup loin du cercle et poussant à trois reprises différentes le glapissement rauque de l'_urubus_ (espèce d'oiseau de proie) il s'adossa au tronc même de l'arbre de Gualichu, et, les jambes écartées, le buste en avant, les revolvers au poing, il attendit.
Cet homme était Sanchez le bombero.
Une muraille vivante, une centaine d'Indiens, se dressait en armes devant lui et le menaçait de toutes parts. Sanchez, à qui la fuite était impossible, fronça les sourcils, serra les dents et écuma de rage.
--Je vous attends, chiens! cria-t-il.
--_Chew! chew!_ en avant! en avant! hurlaient les Indiens.
--Silence! fit Neham-Outah d'une voix rude; je veux l'interroger.
--A quoi bon? reprit Pincheira avec une expression haineuse. C'est un de ces rats de la Pampa que les Espagnols appellent bomberos; je le reconnais. Tuons-le, d'abord.
--Un bombero! hurlèrent de nouveau les Indiens. A mort! à mort!
--Silence! dit Neham-Outah; qui ose interrompre?
Au commandement du maître, le silence se rétablit.
--Qu'as-tu? demanda le toqui au bombero.
--Et toi? répondit Sanchez en ricanant et en se croisant les bras, sans toutefois lâcher ses pistolets.
--Réponds si tu ne veux mourir: tu es en mon pouvoir.
--Un brave n'appartient qu'à lui; il a toujours la ressource de se faire tuer.
--Peut-être
--Essayes de me prendre.
--Rends-toi, il ne te sera fait aucun mal.
--Un bombero ne se rend jamais.
--Pourquoi t'es-tu introduit parmi nous?
--Canario! je suis venu pour assister à vos jongleries indiennes et pour connaître le but de cette réunion nocturne.
--Vous êtes franc, au moins, j'y aurai égard. Allons! la résistance Serait inutile, rendez-vous.
--Etes-vous fou, mon maître?
--Chew! dit aux indiens Neham-Outah bouillant de colère.
Ceux-ci s'élancèrent. Deux coups de pistolet retentirent et deux Indiens se tordirent sur les sable. Pendant que les autres hésitaient, Sanchez, replaçant ses revolvers à sa ceinture, sait son machete.
--Place! s'écria-t-il.
--A mort! répétèrent les guerriers.
--Place! place!
Et Sanchez se précipita sur les Indiens, frappant à droite et à gauche d'estoc et de taille. Neham-Outah se jeta au devant de lui avec un rugissement de lion blessé.
--Ah! ah! fit le bombero; mon brave chef au soleil de diamant, à nous deux!
Tout à coup trois coups de feu partirent derrière les Indiens, et trois cavaliers se ruèrent sur eux, semant sur leur passage l'épouvante et la mort. Les Indiens, ne sachant combien d'ennemis combattaient contre eux, crurent, grâce à l'obscurité et au nombre des morts, avoir affaire à un renfort considérable et commencèrent à se disperser dans toutes les directions, hormis les plus résolus qui tinrent bon et continuèrent à résister aux assaillants. On comptait parmi eux Neham-Outah, Pincheira et quelques chefs renommés.
Les trois bomberos, appelés par le glapissement rauque de Sanchez, s'étaient hâtés vers leur frère; ils l'aidèrent à se mettre en selle sur son cheval qu'ils lui avaient amené.
--Ah! criait-il, sus! sus! aux Indiens! Neham-Outah lui asséna un coup de machete auquel l'Espagnol riposta par un coup de taille qui balafra le visage de son adversaire. Le toqui poussa un cri, non de douleur, mais de rage.
--Eh! lui dit le bombero, je te reconnaîtrai, si jamais nous nous rencontrons, car tu portes mes marques.
--Misérable! fit le chef, en déchargeant sur lui un de ses pistolets.
--Ah! murmura à son tour Sanchez qui s'affaissa sur sa selle.
Il serait tombé si Julian ne l'eût retenu.
Il m'a tué, reprit le blessé d'une voix entrecoupée. Courage, frères! ne leur laissez pas mon corps.
Les trois bomberos, soutenant leur frère au milieux d'eux, redoublèrent d'ardeur pour l'entraîner loin d'une perte inévitable; mais comment fuir? Les Indiens, le premier mouvement de panique passé, purent compter leurs ennemis, ils revinrent à la charge et menaçaient de les accabler par leur nombre. La position était horrible. Sanchez, qui avait gardé son sang froid, comprit que ses frères allaient se perdre pour lui, et, sacrifiant sa vie pour les sauver, il leur cria:
--Fuyez! laissez-moi seul ici: dans quelques minutes je serai mort.
--Non, répondirent-ils en faisant cabrer leurs chevaux pour parer les coups, nous vous sortirons de là où nous périrons ensemble.
Sanchez, qui connaissait ses frères, n'ignorait pas que leur résolution était inébranlable.
Le combat se livrait, en ce moment, à deux mètres de l'arbre de Gualichu. Sanchez, pendant que ses frères se défendaient partout à la fois, se laissa glisser sur le sol; et, lorsque les bomberos se retournèrent, le cheval était privé de son cavalier, Sanchez avait disparu.
--Il est mort, que faire? dit Julian désespéré.
--Lui obéir, puisque nous n'avons pu le sauver, répondit Simon.
--En avant donc!
Et tous les trois, ensanglantant les flancs de leurs chevaux, ils bondirent au plus épais des Indiens. Le choc fut terrible. Cependant, quelques secondes plus tard, mis hors de danger par leur audace incroyable, les bomberos fuyaient comme le vent dans trois directions différentes en poussant des cris de triomphe.
Les Indiens reconnurent l'inutilité d'une poursuite à travers les sables; ils se contentèrent de relever leurs blessés et de compter les morts, en tout une trentaine de victimes.
--Ces Espagnols sont de véritables démons, quand ils s'y mettent, dit Pincheira qui se souvint alors de son origine.
--Oh! lui répondit Neham-Outah ivre de fureur, si jamais je leur appuie le pied sur la poitrine, ils expieront les maux dont ils flagellent ma race depuis des siècles.
--Je vous suis tout dévoué, reprint Pincheira.
--Merci, mon ami! L'heure venue, je vous rappellerai votre promesse.
--Je serai prêt, mais à présent quels sont vos desseins?
--Cette balafre que cet enragé m'a taillée dans le visage me force à mettre le feu aux poudres le plus tôt possible.
--Faites, vive Dieu! et finissons-en avec ces Espagnols maudits.
--Vous haïssez donc bien vos compatriotes?
--J'ai le coeur indien, c'est tout dire.
Je vous procurerai bientôt l'occasion d'assouvir votre haine contre eux.
--Dieu vous entende!
--Mais les chefs se sont de nouveau rassemblés autour du feu du conseil; frère, venez.
Neham-Outah et Pincheira approchèrent de l'arbre de Gualichu où les Indiens s'étaient groupés, immobiles, silencieux et calmes, comme si rien n'eut troublé leur réunion.
V.--LE MATCHITUM
Les Indiens, en relevant leurs morts avaient vainement cherché le cadavre de l'homme blanc; ils se persuadèrent que ses compagnons l'avaient enlevé. Ceux-ci, au contraire, se reprochaient amèrement d'avoir abandonné aux mains des païens le corps de leur frère.
En effet, qu'était devenu Sanchez?
Le bombero était un de ces hommes de fer, qu'une forte volonté mène à leur but et que la mort seule peut abattre. Il voulait donc assister au conseil des chefs, dont il soupçonnait la haute importance, et, au lieu de jeter sa vie en pâture dans une lutte inégale, il trouva le coup de pistolet de Neham-Outah le prétexte qu'il guettait. Comme le temps pressait, il avait feint d'être blessé à mort, et ses frères et ennemis avaient été dupes de son stratagème.
Dès qu'il se fût laissé glisser en bas de son cheval, à la faveur de l'ombre de la mêlée, il avait pu, soit en rampant comme une couleuvre, soit en sautant comme un cougouar, grimper et se cacher dans le tronc creux de l'arbre de Gualichu. Là il se tapit sous un amas informe d'objets offerts par la dévotion des Indiens et fut aussi en sûreté que dans la forteresse du Carmen. Du reste, en hardi chasseur qui a toujours le temps de se faire tuer, il n'avait point lâché ses armes. Son premier soin fut de s'envelopper le bras sans respect pour Gualichu, dans un morceau d'étoffe afin d'arrêter le sang de sa blessure: puis il s'arrangea de son mieux au fond de sa cachette, la tête un peu en dehors pour avoir les yeux sur la scène qui allait se passer.
Tous les chefs étaient déjà réunis. Lucaney, ulmen des Puelches, prit la parole.
--L'Espagnol qui a osé s'introduire parmi nous pour violer le secret de nos délibérations est mort; nous sommes seuls; commençons la cérémonie.
--Il sera fait selon le désir de mon frère l'ulmen des Puelches, répondit Neham-Outah. Où est le sage matchi?
--Ici, reprit un grand homme efflanqué, sec et maigre, dont le visage était bariolé de dix couleurs différentes et qui était habillé en femme.
--Que le sage matchi approche et accomplisse les rites!
--Un _matchitum_ est nécessaire, dit le matchi d'une voix solennelle.
On fit immédiatement les préparatifs usités pour cette conjuration. Deux lances furent plantées l'une à droite, l'autre à gauche de l'arbre sacré; à gauche d'elles on suspendit un tambour et un vase rempli de boisson fermentée; douze autres vases, contenant la même liqueur, furent rangés circulairement d'une lance à l'autre. On apporta on mouton et un poulain garrottés, qui furent déposés près des vases, et deux vieilles femmes se placèrent à côté des tambours. Les préparatifs terminés, le matchi se tourna vers Neham-Outah.
--Pourquoi l'ulmen des Aucas demande-t-ile le matchitum? dit-il.
Métipan s'avança d'un pas hors du cercle.
--Une haine héréditaire a longtemps séparés les Aucas et les Pehuenches, fit Métipan. L'intérêt de toutes les grandes nations veut la fin de cette haine. Kezilipan, non aïeul, ulmen des Pehuenches, enleva une esclave blanche appartenant à Medzelipulzi, toqui des Aucas, et arrière grand'père de Neham-Outah. Devant les chefs assemblés, devant la face du ciel, je viens dire à Neham-Outah, le descendant de Yupanqui, le fils du Soleil, que mon aïeul a mal agi avec le sien, et je suis prêt, pour éteindre toute discorde passée, présente et future, à lui remettre ici une esclave blanche, jeune, belle et vierge.
--J'abjure devant Gualichu répondit Neham-Outah, la haine que ma nation et moi avions jurée à la tienne.
--Gualichu nous approuve-t-il? demanda Métipan.
Le matchi sembla réfléchir profondément.
--Oui, reprit-il, la protection de Gualichu vous est acquise Qu'on amène l'esclave blanche; peut-être exigera-t-il qu'elle lui soit livrée à lui-même au lieu d'appartenir à un homme.
--Que sa volonté soit faite! dirent les deux ulmenes.
Deux guerriers conduisirent une jeune fille de dix-sept ans environ et la placèrent entre les deux lances, le visage tourné vers l'arbre de Gualichu. A sa vue, Sanchez sentit par tout son corps une sueur froide et je ne sais quel frisson; un nuage voilà ses yeux.
--D'où me vient cette émotion étrange! se murmura le bombero à lui-même.
Les grands yeux noirs de la jeune fille, dont la taille se pliait comme un roseau, avaient une expression de douceur et de tristesse. Elle était vêtue à la mode des femmes pehuenches. Le quedeto de laine s'enroulait autour de son corps, assujetti sur ses épaules par deux épingles d'argent, et sur ses membres par un kepike ou une ceinture de soie large de six pouces et serrée par une boucle. Les deux coins d'un pilken carré, comme un manteau, s'attachaient sur la poitrine par un topu orné d'une magnifique tête en or. Elle avait au cou deux échepels (colliers) de verroterie, et à chacun des ses bras quatre _charrecur_ de perles de verre et de grains d'argent soufflé. Ses longs cheveux noirs se divisaient au milieu de la tête en deux queues tressées et guirlandées de rubans bleus qui flottaient sur ses épaules et se terminaient par de petits grelots. Elle était coiffée d'une luchu ou bonnet conique de perles de verre de couleur bleue et rouge.
A cette gracieuse apparition, les Indiens, qui sont très-friands de femmes blanches, ne purent, malgré leur impassibilité naturelle, retenir un murmure d'admiration.
Sur un signe du matchi, la cérémonie commença. Les deux vieilles Indiennes battirent le tambour, pendant que les assistants, guidés par le sorcier, entonnèrent une chanson symbolique en dansant autour de la captive.
La danse cessa avec le chant; puis le matchi alluma un cigare, en huma la fumée et vint en parfumer par trois fois l'arbre, les animaux et la jeune fille, dont il découvrit aussitôt la poitrine. Il y appliqua sa bouche et se mit à sucer jusqu'à en exprimer le sang. La pauvre enfant faisait des efforts surhumains pour ne pas crier. Les danses, accompagnées de chant, recommencèrent, et les vieilles femmes tapaient sur leurs tambours à tour de bras. Sanchez, plein de compassion pour l'innocente victime de la superstition des Indiens, eut envie de voler à son secours.
Cependant, le matchi, les joues gonflées, s'échauffait peu à peu; ses yeux s'injectaient de sang, il sembla possédé du démon et devint tout-à-fait furieux; il se démenait et se tordait comme un épileptique. Dès lors la danse s'arrêta, et Metipan, d'un coup de machete, ouvrit les flancs du poulain, en arracha le coeur tout palpitant encore et le donna au sorcier, que en suça le sang et s'en servit pour faire une croix sur le front de la jeune fille. Celle-ci, en proie à un effroi inexprimable, tremblait de tous ses membres.
L'orage, qui se promettait menaçant dans les nues, éclata enfin. Un éclair blafard sillonna le ciel, le tonnerre courait avec des roulements terribles, et une rafale de vent tourbillonna sur la plaine et balaya les toldos, dont elle dispersa au loin les débris.
Les Indiens s'arrêtèrent, consternés par l'orage.
Tout à coup une voix formidable, qui paraissait sortir de l'arbre de Gualichu, jeta ces mots sinistres: