Le fils du Soleil (1879)

Chapter 14

Chapter 143,814 wordsPublic domain

Quelques jours s'écoulèrent sans que les assiégeants renouvelassent leur attaque contre la ville, que, néanmoins ils resserraient de plus en plus. Les Espagnol, étroitement bloqués, sans communications avec le dehors voyaient les vivres leur manquer; et la hideuse famine ne tarderait pas à faucher des victimes. Heureusement, l'infatigable Sanchez eut une idée qu'il communiqua au major Blumel. Il fit pétrir cent cinquante pains qu'il satura d'arsenic et mélanger du vitriol à l'eau-de-vie dans vingt barils. Le tout chargé sur des mules, fut placé sous l'escorte de Sanchez et de ses deux frères. Les bomberos, s'approchèrent des retranchements patagons avec cet effroyable approvisionnement. Les Indiens, passionnés pour l'eau de feu, se précipitèrent au-devant de la caravane pour s'emparer des barils; mais, barils et pains, Sanchez et ses frères abandonnèrent leur chargement sur le sable, et jouant de l'éperon, ils rentrèrent dans les mules destinées à nourrir les assiégés, si les Patagons ne donnaient pas l'assaut.

Ce fut fête au camp. Les pains furent coupés. Les barils défoncés; rien ne resta. Cette orgie coûta aux Indiens six mille hommes, qui moururent dans des tortures atroces. Les autres frappés de terreur, commencèrent à se débander dans toutes les directions. On ne respectait plus les chefs; Neham-Outah lui-même voyait tomber son autorité devant la superstition des sauvages, qui croyaient à un châtiment céleste. Leurs prisonniers, hommes, femmes et enfants, furent massacrés avec des raffinements de barbarie horribles. Dona Linda, quoique protégée par le grand chef, ne dut son salut qu'au hasard ou qu'à Dieu qui la gardait comme un instrument de ses volontés.

La rage des Indiens, ne pouvant plus s'exercer contre personne, se calma peu à peu. Neham-Outah parcourait tous les rangs pour rendre le courage aux guerriers. Il avait compris qu'il fallait en finir. Il donna l'ordre à Lucaney de rassembler tous les ulmenes dans son toldo.

Grands chefs des grandes nations, leur dit Neham-Outah, dès que tous furent réunis devant le feu du conseil, demain au point du jour, l'assaut sera donné au Carmen de tous les côtés à la fois. Dès que la ville sera prise, la campagne sera finie. Ceux qui reculeront ne sont pas des hommes, ce sont des esclaves. Souvenez-vous que nous combattons pour la liberté de notre race.

Il désigna ensuite à chaque chef la place de sa tribu dans l'attaque, forma une réserve de dix mille hommes pour soutenir au besoin ceux qui faibliraient, et, après avoir encouragé les ulmenes, il les congédia.

Dès qu'il fut seul, il se rendit au toldo de dona Linda. La jeune fille donna à Lucaney l'ordre de l'introduire. Il entra. Dona Linda causait avec son père, qui, après avoir reçu sa lettre des mains du Pavito, était accouru vers elle.

L'intérieur du toldo était méconnaissable: Neham-Outah l'avait garni de meubles enlevés çà et là dans les estancias par les Indiens. A l'extérieur, rien n'était changé, mais l'intérieur, divisé par des cloisons et enjolivé d'ornements, était devenu une véritable habitation européenne. Là, Linda vivait doucement, honorée du chef suprême, en compagnie de son père et de Maria, qui l'aidait à sa toilette.

Les Indiens, quoique un peu étonnés de la vie de leur grand toqui, se souvenant, d'ailleurs de l'éducation européenne qu'il avait reçue, fermait les yeux et n'osaient se plaindre. La haine de Neham-Outah n'était-elle pas toujours aussi vivace contre les blancs? Devant le feu du conseil sa parole n'était-elle pas toujours pleine d'amour pour la patrie? N'est-ce pas lui qui avait dirigé l'invasion et mené les peuplades dans les sentiers de la liberté? Ainsi, Neham-Outah n'avait rien perdu dans l'esprit des guerriers; il en était resté le chef bien-aimé.

--L'effervescence des tribus est-elle apaisée? demanda dona Linda au chef.

--Oui, grâce au ciel, senorita, mais l'homme qui gouverne au Carmen est une bête fauve: six mille hommes sont morts empoisonnés.

--Oh! c'est affreux, dit la jeune fille.

--Les blancs sont habitués à nous traiter ainsi, et le poison...

--Ne parlons plus de cela, don Juan, j'en ai le frisson.

--Depuis des siècles les Espagnols son nos bourreaux.

--Que comptez-vous faire? demanda don Luis pour détourner la conversation.

--Demain, senor, assaut général contre le Carmen.

--Demain?

--Oui, demain, j'aurai abattu en Patagonie le pouvoir espagnol, ou je serai mort.

--Dieu protégera la bonne cause, dit dona Linda d'une voix prophétique.

Un nuage douloureux passa sur le front de don Luis.

--Pendant la bataille, qui sera rude, je vous en conjure, ne sortez pas de ce toldo, devant lequel je laisserai vingt hommes de garde.

--Nous nous quittez déjà, don Juan.

--Il le faut, excusez-moi, madame.

--Adieu donc! dit dona Linda.

--Tout est fini! murmura don Luis désespéré quand Neham-Outah fut sorti; ils réussiront.

La jeune fille, calme et souriant à demi, mais le regard enflammé de haine, s'approcha de don Luis, joignit ses mains sur son épaule et lui dit tout bas:

--Mon père, avez-vous lu la Bible?

--Oui, dans le temps que j'étais jeune.

--Vous rappelez-vous de l'histoire de Samson et de Dalilah?

--Voudrais-tu donc lui couper les cheveux?

--Vous souvenez-vous de Judith et d'Holophorme?

--Voudrais-tu lui couper la tête?

--Que signifient ces étranges questions?

--J'aime don Fernando.

X.--LA DERNIÈRE HEURE D'UNE VILLE.

Vers deux heures du matin, au moment où la hulotte bleue lançait dan l'air son premier chant doux comme un soupir, Neham-Outah, complètement armé en guerre, sortit de son toldo et se dirigea vers le centre du camp. Là, rangés autour d'un immense brasier et accroupis sur leurs talons, les ulmenes, apo-ulmenes et caraskenes, fumaient silencieusement. Tous se levèrent à l'arrivée du toqui suprême; mais, sur un signe du maître, ils reprirent leurs places. Neham-Outah se tourna vers le matchi, qui marchait gravement à ses côtés, et auquel il avait d'avance dicté ses réponses.

--Gualichu, lui demanda-t-il, sera-t-il neutre, contraire ou favorable dans la guerre de ses fils Indiens contre les blancs?

Le sorcier s'avança vers le feu en fit trois fois le tour de gauche à droite, en murmurant des paroles inintelligibles. Au troisième tour, il emplit un couï d'eau sacré renfermée dans les roseaux étroitement tressés, en aspergea l'assemblée et, à trois reprises, la jeta dans la direction de l'Orient. Puis, le corps demi incliné et la tête en avant il écarta les bras et parut écouter des bruits perceptibles pour lui seul.

A sa droite, la hulotte bleue fit entendre à deux reprises différentes son cri plaintif. Soudain le visage du matchi se décomposa dans d'horrible grimaces; ses yeux sanguinolents se gonflèrent; il pâlit, bava et trembla comme un fiévreux.

--L'Esprit vient! l'Esprit vient! firent les Indiens.

--Silence! dit Neham-Outah; le sage va parler.

En effet, docile à cet ordre indirect, il siffla entre ses dents des sons gutturaux, d'où bientôt se dégagèrent ces mots entrecoupés:

--L'esprit marche! s'écria-t-il; il a dénoué ses longs cheveux qui flottent au vent... Son souffle répand la mort. Le ciel est rouge de sang; les victimes ne manqueront pas à Gualichu, le génie du mal. La chair des blancs sert de gaine aux couteaux des Patagons. Entendez-vous au loin les vautours et les urubus? Quel ample pâturage! Poussez le cri de guerre...Courage, guerriers! La mort n'est rien, la gloire est tout.

Le sorcier, continuant à balbutier, roula sur le sol, en proie à une sorte d'épilepsie. Alors les Indiens se détournèrent de lui sans pitié, car l'homme assez téméraire pour toucher au matchi quand l'esprit le tourmente, serait frappé d'une mort subite. Telle est la croyance indienne.

Neham-Outah prit à son tour la parole.

--Chefs des grandes nations patagones, vous le voyez, le dieu de nos pères est avec nous, il veut que notre terre redevienne libre. Que le soleil, à son coucher, ne retrouve plus en Patagonie le drapeau espagnol. Courage, frères! les Incas, mes ancêtres, qui chassent dans les prairies bien heureuses de _l'Eskennane_, recevront avec joie parmi eux ceux qui tomberont dans la bataille. Que chacun se rende à son poste! Le cri de l'urubus, répété trois fois à intervalles égaux, sera le signal de l'attaque.

Les chefs s'inclinèrent et se retirèrent.

La nuit diamantée d'étoiles était calme, imposante. La lune colorait d'un argent pâle le bleu sombre du firmament. Dans l'air pas un souffle! dans le ciel pas un nuage! L'atmosphère était sereine et limpide. Rien ne troublait le silence de cette splendide nuit, si ce n'est le gémissement sourd et vague qui semble être au désert la respiration de La nature endormie. Mille sentiments divers se confondaient dans l'âme Neham-Outah, qui pensait à la liberté prochaine de sa patrie et à l'amour de dona Linda. Puis, levant les yeux vers la voûte étoilée, l'indien demanda avec ferveur à celui qui peut tout et qui sonde les reins et les coeurs de combattre pour lui. S'il lui eût fallu choisir entre son amour et la cause qu'il défendait, certes, il n'aurait point hésité: le bonheur d'un homme n'est rien au prix de la liberté de tout un peuple.

Pendant que le toqui était plongé dans ses réflexions, une main se posa lourdement sur son épaule. C'était le matchi qui le regardait avec ses yeux de chat-tigre.

--Que veux-tu? lui demanda-t-il sèchement.

--Mon père est-il content de moi? Gualichu a-t-il bien parlé?

--Oui, fit le chef en retenant un geste de dégoût; retire-toi.

--Mon père est grand et généreux.

--Neham-Outah jeta dédaigneusement un de ses riches colliers au misérable sorcier, qui grimaça en signe de joie.

--Va-t'en, lui dit-il.

Le matchi, content de ses honoraires, s'en alla. Un beau métier chez les Indiens que celui de sorcier!

--J'ai le temps, murmura Neham-Outah, qui avait calculé l'heure par la position des étoiles.

Il porta en toute hâte ses pas vers le toldo de dona Linda.

--Elle est là! se dit-il; elle repose, bercée par ses rêves d'enfant; sa bouche s'entr'ouvre comme une fleur aux souffles parfumés de la nuit: elle sommeille, la main sur son coeur pour le défendre. Et je l'aime! Faites, ô mon Dieu, que je la rende heureuse! Aidez mon bras qui veut sauver un peuple!

Il s'approcha d'un guerrier debout à l'entrée du toldo.

--Lucaney, dit-il d'une voix émue, je t'ai deux fois arraché à la mort.

--Je m'en souviens.

--Tout ce que j'aime est dans ce toldo; je te le confie.

--Ce toldo est sacré, mon père.

--Merci, fit Neham-Outah en serrant affectueusement la main de l'ulmen, qui baisa le bas de sa robe.

Les ulmenes, après le conseil, avaient échelonné leurs tribus déjà prêtes pour l'assaut. Les guerriers, se couchant à plat ventre sur le sol, avaient commencé une de ces marches impossibles que les Indiens seuls sont capables d'entreprendre. Glissant et rampant comme des couleuvres dans les hautes herbes, ils étaient parvenus en une heure à se poster, sans avoir été aperçus, au pied même des retranchements des Argentins. Ce mouvement avait été exécuté avec une prudence raffinée que les Indiens apportent dans le sentier de la guerre; le silence de la prairie n'avait pas été troublé, et la ville paraissait ensevelie dans le sommeil.

Cependant, quelques minutes avant que les ulmenes reçussent les derniers ordres de Neham-Outah, un homme revêtu du costume des Aucas, avait avant tous les autres quitté le camp et s'était esquivé vers le Carmen en s'aidant des mains et des genoux. Arrivé à la première barricade, il avait tendu les mains à une main invisible qui l'avait hissé sur la barrière.

--Eh bien, Sanchez?

--Major, avant une heure nous serons attaqués.

--Est-ce un assaut?

--Oui; les Indiens ont peur d'être tous empoisonnés comme des rats, ils veulent en finir.

--Que faire?

--Nous faire tuer.

--Pardieu! le beau conseil!

--On peut encore tenter...

--Quoi?

--Donnez-moi vingt gauchos fidèles.

--Prends-les, et puis?...

--Laissez-moi agir, major. Je ne réponds pas du succès, car ces diables rouges sont plus nombreux que les mouches; mais j'en tuerai bien quelques-uns.

--Et les femmes et les enfants?

--Je les ai internés à l'estancia de San-Julian.

--Dieu soit loué!

--Mais, j'y songe, ils attaqueront l'estancia, s'ils prennent le Carmen.

--Tu es un nigaud, Sanchez, dit le major en souriant; et dona Linda?

--C'est vrai, reprit gaiement le bombero, je n'y pensais plus, moi, à la senorita. J'oubliais encore ceci: le signal de l'attaque sera trois cris d'urubus à intervalles égaux.

--Bon! je vais me préparer, car ils n'attendront pas le lever du soleil.

Le major, d'un côté, et le bombero de l'autre, allèrent de poste en poste réveiller les défenseurs de la ville et les avertir de se tenir sur leurs gardes.

La veille même, le major Blumel avait réuni tous les habitants et dans une harangue brève et énergique, il leur avait peint leur situation désespérée.

--Les embarcations mouillées Sous les canons du port, avait-il dit en terminant, sont prêtes à recueillir les femmes, les enfants et les colons craintifs. On s'embarquera, dès la nuit venue, pour l'estancia de San-Julian.

Les habitants réveillés se plantèrent derrière les barricades, l'oeil et l'oreille au guet, et le fusil en main. Une heure se passa dans l'attente des Patagons, lorsque tout à coup le cri de l'urubus s'éleva rauque et sinistre dans le silence. Un deuxième cri suivit de près le premier, et la dernière note du troisième vibrait encore qu'une clameur effroyable éclata de toutes parts à la fois et que les Indiens se précipitèrent en tumulte pour escalader les retranchements extérieurs. Ils se brisèrent devant cette autre muraille vivante qui se dressa aux barrières. Etonnés de cette résistance inattendue, les Patagons reculèrent et ils furent mitraillés par les canons qui semaient dans leurs rangs le désordre et la mort.

Sanchez, profitant de la panique des Indiens, s'élança au milieux d'eux à la tête de ses gauchos et sabra vigoureusement.

Au bout de deux heures d'une bataille de géant, le soleil dédaigneux des luttes humaines, se leva majestueux à l'horizon et répandit sur ce champ du carnage la splendeur de ses rayons. Les indiens saluèrent son apparition par des cris de joie et se ruèrent avec une rage nouvelle contre les retranchements. Leur choc fut irrésistible.

Les colons s'enfuirent, poursuivis par les sauvages.

Mais une formidable explosion entr'ouvrit le terrain sous leurs pieds, et les malheureux guerriers, lancés dans l'espace, retombèrent en lambeaux de toutes parts. C'était l'explosion du sol miné par les Argentins.

Neham-Outah monté sur un superbe cheval, noir comme la nuit, s'élança en avant presque seul, agitant au vent le _totem_ sacré des nations unies, et il cria d'une voix qui domina le bruit de la bataille:

--Lâches! qui ne voulez pas vaincre, au moins regardez-moi mourir!

Cette voix résonna aux oreilles des Indiens comme un honteux reproche, et ils coururent sur les traces de leur chef suprême.

Neham-Outah paraissait invulnérable. Il faisait caracoler son cheval, le lançait au plus épais de la mêlée, parait tous les coups avec la hampe de son totem, qu'il élevait au-dessus de sa tête et criait aux siens:

--Courage! suivez-moi!

--Neham-Outah, le dernier des Incas! mourons pour le fils du Soleil! exclamaient les Patagons électrisés par la téméraire audace de leur toqui.

--Eh! s'écria-t-il avec enthousiasme en montrant l'astre du jour, voyez, mon père radieux sourit à votre valeur. En avant! en avant!

--En avant! répétèrent les guerriers, qui redoublaient de furie.

Toute la ville déjà était envahie: on se battait de maison en maison. Les Aucas, formés en masse serrée, escaladaient au pas de charge, guidés par Neham-Outah, la rue assez raide qui conduit au vieux Carmen et à la citadelle: ils avançaient sans peur, malgré la mitraille du fort. Neham-Outah, respecté par la mort, et toujours en avant, brandissait son totem et faisait cabrer son cheval noir.

--Allons! dit tristement le major Blumel à Sanchez, l'heure est venue.

--Vous le voulez, major?

--Je l'exige, Sanchez.

--Il suffit, reprit le bombero. Adieu, major, ou plutôt au revoir là-haut!

Les deux hommes se serrèrent la main; étreinte suprême! car à mois d'un miracle, ils allaient mourir. Après ce dernier adieu, Sanchez rassembla une cinquantaine de cavaliers, les aggloméra en troupe compacte, et entre deux décharges, il se précipitèrent à fond de train sur les Indiens qui montaient. Les Araucans, devant cette avalanche qui s'abattait du haut de la montagne, s'ouvrirent à droite et à gauche, et, à peine revenus de leur stupeur, ils aperçurent trois barques sur le fleuve et voguant à force de rames vers la mer.

Profitant de cette diversion hardie, tous les colons, sur l'ordre du major Blumel, s'étaient renfermés dans le fort.

Neham-Outah fit signe aux Aucas de s'arrêter, et il s'avança seul auprès des murs de la citadelle.

--Major, cria-t-il d'une voix ferme, rendez-vous. Vous et la garnison aurez la vie sauve.

--Vous êtes un traître et un chien, répondit le major qui parut aussitôt.

--Vous êtes perdus, vous et vos hommes.

--Je ne me rendrai pas.

Vingt balles sifflèrent du haut de la muraille; mais Neham-Outah était retourné vers ses guerriers avec la rapidité d'une flèche.

Une détonation, comme mêlée de cent tonnerres, déchira les airs; le major avait mis le feu aux poudres de la forteresse. Le géant de pierre oscilla deux ou trois secondes sur sa base, semblable à un mastodonte ivre; puis, brusquement arraché du sol, il s'éleva dans l'espace et éclata comme une grenade trop mûre, aux cris répétés et mourants de: Vive la patrie!

Une pluie de pierres et de cadavres horriblement mutilés tomba sur les Indiens terrifiés.

Ce fut tout! Neham-Outah était maître des ruines du Carmen. Pleurant de rage en face de cette désastreuse victoire, il planta son totem sur un mur chancelant, le seul débris du fort de ses défenseurs.

XI.--APRÈS LA VICTOIRE.

Les principales maisons de la ville avaient seules été épargnées par le pillage, et Neham-Outah, pour en sauver les richesses, les avait adjugées aux ulmenes les plus puissants. Quant à lui, il avait établi son quartier général dans sa demeure au vieux Carmen. Don Luis et sa fille avaient repris possession de leur habitation échappée à la furie indienne.

La ville, où les Patagons étaient entassés, offrait l'image de la désolation.

Huit jours après la prise de la colonie, vers dix heures du matin, trois personne causaient à demi-voix dans le salon de don Luis Munoz. C'étaient don Luis lui-même, sa fille te le capataz don José Diaz. Ce dernier, sous son costume de gaucho, avait l'air d'un vrai bandit. Maria, en vedette à une fenêtre, en riait comme une folle, au grand désespoir du capataz, qui, de tout son coeur, donnait au diable don déguisement maudit.

--José, mon ami, disait don Luis, ajuste tes flûtes pour entrer en danse.

La cérémonie est donc pour aujourd'hui?

--Oui, José. Avouons que nous vivons dans de singuliers temps et de singuliers pays. J'ai vu bien des révolutions, mais celle-là les passe toutes.

--Au point de vue des Indiens, dit Linda, elle est très-logique.

--Il y a un mois, qui de vous s'attendait à un si prompt rétablissement de l'empire des Incas?

--Pas moi, reprit le capataz. Seulement, il me semble que, pour un futur empereur, Neham n'est guère magnanime.

--Qu'entends-tu par là, mon ami?

--N'a-t-il pas écrit à don Fernando que si, dans trois jours, il n'a pas quitté la colonie, il le fera pendre.

--Avant de pendre les gens dit dona Linda, il faut les prendre.

--Tout cela est fort bien, José mais tu vas retourner à l'estancia. Surtout n'oublie pas mes recommandations.

--Rapportez-vous-en à moi, seigneur; mais je suis inquiet de Sanchez, dit-il tout bas pour n'être pas entendu de Maria. Depuis six jours, il a disparu sans donner de ses nouvelles.

--Don Sanchez, répondit Linda, n'est pas homme à se perdre sans laisser de traces. Rassurez-vous; nous le reverrons.

--Neham-Outah! s'écria Maria, en se retournant.

--José, mon ami, décampe dit don Luis.

--Venez vite, ajouta Maria.

Neham-Outah parut. Le grand chef des Aucas, paré de son magnifique costume indien, avait le front soucieux et le regard triste. Après les premiers compliments, dona Linda, inquiète de l'apparence sombre du chef, se pencha gracieusement vers lui, et, d'un air affectueux parfaitement joué:

--Qu'avez-vous, don Juan? Vous paraissez tourmenté. Auriez-vous reçu de fâcheuses nouvelles?

--Non, madame, je vous remercie. Si j'étais ambitieux, tous mes souhaits seraient comblés: les chefs patagons ont résolu le rétablissement de l'empire des Incas, et c'est moi, leur héritier direct, qu'ils ont élu pour succéder à l'infortuné Tupac-Amaru; mais...

--Mais on vous a rendu justice.

--Cette distinction m'effraye, et je tremble de ne pouvoir porter le poids de l'empire. Les blessures faites à ma race par les Espagnols, sont anciennes et profondes; les Indiens ont été abrutis par une longue servitude. Quelle tâche que de commander à ces peuplades désunies! Qui continuera mon oeuvre, si je meurs dans vingt ans, dans dix ans, demain peut-être? Que deviendra le rêve de ma vie?

--Dieu vous garde de longs jours, don Juan, répondit dona Linda.

--Un diadème sur mon front! Tenez, senorita, je suis découragé, las de vivre; il me semble que la couronne, comme un cercle fatal, serrera mes tempes, les brisera, et que je serai enseveli dans mon triomphe.

--Chassez ces vains pressentiments, reprit la jeune fille, qui lui avait lancé à la dérobée un regard perçant.

--Vous le savez, madame, la roche terpéienne est près du Capitole.

--Allons! allons! don Juan, dit gaiement don Luis, mettons-nous à table.

Un splendide déjeuner était servi. Les premiers moments furent silencieux; les convives paraissaient gênés; mais peu à peu, grâce aux efforts de dona Linda, la conversation s'anima. Neham-Outah, on le voyait aisément, se faisait violence pour refouler dans son coeur le flot des pensées qui lui montait aux lèvres. Vers la fin du repas, il se tourna vers la jeune fille:

--Senorita, lui dit-il, ce soir tout sera dit, je serai empereur des Patagons et ennemi des Espagnols que, sans doute, reviendront les armes à la main troubler notre empire. Ce qu'ils redoutent le plus dans une insurrection indienne, ce sont les représailles, c'est-à-dire le massacre des blancs. Mon mariage avec une Argentine est un gage de paix pour vos compatriotes et une sécurité pour leur commerce. Je viens donc vous dire, en présence de votre père: Dona Linda, accordez-moi votre main.

--Qui nous presse en ce moment, don Juan? répondit-elle. N'êtes-vous pas sûr de moi?

--Toujours la même réponse, vague et obscure, fit le chef en fronçant le sourcil. Enfant qui jouez avec le lion, je vois à présent le fond de votre coeur. Imprudente! vous courez à votre perte... Mais non, vous êtes en mon pouvoir, et, après vous avoir sauvé dix fois la vie, je vous offre la moitié du trône. Demain, il le faut, madame, vous m'épouserez. La tête de votre père et celle de don Fernando me répondront de votre obéissance.

Et, saisissant une carafe en cristal pleine d'une eau limpide, il mouilla jusqu'aux bords son verre qu'il vida d'un trait, pendant que don Linda le regardait fixement; ce regard contenait une joie cruelle et voilée.

--Dans une heure, ajouta-t-il en posant son verre sur la table, vous assisterez à la cérémonie auprès de moi, je le veux.

--J'y serai, répondit-elle.

--Adieu, madame!

La jeune fille se leva vivement saisit la carafe et s'approcha de la fenêtre.

--Que fais-tu là? demanda don Luis.

--Mon père, j'arrose mes fleurs.

Tout en vidant l'eau, Linda, l'oeil animé d'un feu sombre, murmura tout bas:

--Don Juan, entre la coupe et les lèvres, il y encore place pour un malheur, m'as-tu dis un jour; en bien! écoute-moi à mon tour: Entre ton front et la couronne, il y a la mort.