Le Fils de Coralie: Comédie en quatre actes en prose

Part 5

Chapter 53,997 wordsPublic domain

Je devine... Tu crains que je ne t'oublie pour Édith!... Tu n'as rien à redouter, ma chérie. Je serais plus qu'un ingrat si je t'oubliais jamais. Il est certaines choses qui ne s'effacent pas... J'ai gardé là (Il met la main sur son cœur.) le passé tout entier. Je me souviens du jour où je tombai malade au collège. Jusqu'alors, je t'avais vue rarement; tu payais ma pension, tu m'envoyais de l'argent: nos rapports se bornaient là. On t'écrivit que j'étais alité: tu arrivas le lendemain. Pendant trois semaines tu m'as veillé avec un dévouement acharné, me disputant à la mort. Que de fois, au sortir de mon délire, je me suis réveillé sur ta poitrine où tu me serrais étroitement comme pour mieux me garder. J'aperçois, dans la pénombre du souvenir, ce long dortoir du collège, avec ses rideaux blancs à franges rouges; et, si ma pensée suit le cours des ans, je te retrouve toujours, bonne, dévouée, vaillante. Tu as exalté mon courage aux heures de succès, tu l'a relevé aux heures de défaillance. Quand la guerre a été déclarée, tu m'as dit: «Pars et fais ton devoir!...» Après la capture de Metz, tu as été la première à m'écrire: «Tu as eu raison de t'évader: retourne te battre!» Et j'oublierais ces dévouements, ces sacrifices et ces héroïsmes-là! Allons donc! tu me juges mal. Plus je suis heureux, et plus je t'aime.

CORALIE, prenant la tête de Daniel entre ses mains et la couvrant de baisers.

Oh! mon enfant! mon enfant!

SCÈNE XIII

LES MÊMES, GODEFROY.

Godefroy est pâle, très animé.

GODEFROY, à part.

Bonchamp a raison. Je suis devant le fils...

CORALIE.

M. Godefroy!

DANIEL.

Qu'y a-t-il donc?

GODEFROY, il fait un geste résolu et va vers Daniel.

Monsieur, je viens remplir une triste mission: un mariage entre ma fille et vous n'est plus possible, et je vous prie de me rendre ma parole.

DANIEL.

Vous voulez!... (Se tournant vers Coralie.) Que veut dire?...

CORALIE, faiblement.

Ce matin, au sujet de la rédaction de ton contrat de mariage, M. Godefroy, M. Bonchamp et moi, nous nous sommes trouvés en désaccord sur un point très important.

DANIEL.

Quel qu'il soit, je te supplie de céder! Tout mon bonheur en dépend.

GODEFROY.

Madame votre tante croirait devoir céder que ma résolution ne serait modifiée en rien. Je vous le répète, j'ai le regret de vous redemander ma parole.

DANIEL.

Vous me refusez la main d'Édith!

GODEFROY.

Oui.

DANIEL.

Et rien ne vous fera revenir sur cette décision?

GODEFROY.

Rien.

Daniel fait un geste désespéré, il regarde Coralie, qui détourne les yeux, puis, tout à coup, très simplement.

DANIEL.

Pourquoi?

GODEFROY, avec un geste d'impatience.

Mais, monsieur...

DANIEL.

Oui, pourquoi? voyons, monsieur, raisonnons froidement. Il faut un prétexte pour changer d'avis si promptement... M'a-t-on calomnié auprès de vous? Je vous adjure de me l'apprendre. Suis-je victime d'une accusation mensongère? Dites-moi laquelle.

GODEFROY.

Vous vous trompez; personne ne vous a calomnié, personne ne vous a accusé.

DANIEL, avec fermeté.

Alors, vous me forcez à exiger l'explication catégorique que je me bornais à solliciter. Ma dignité est atteinte, car j'estime qu'on ne repousse un homme tel que moi que si son honneur est entaché!

GODEFROY.

Je ne dis pas cela, mais...

DANIEL.

Vous ne le dites pas, mais vous le pensez! En vérité, je deviens fou! Je vous somme de vous expliquer.

GODEFROY.

Ah! vous le prenez sur ce ton!

DANIEL.

Sur le ton d'un homme qu'on chasse sans lui dire pourquoi.

GODEFROY.

Vous me feriez sortir de mon caractère! Si je ne parle pas, monsieur, c'est que je ne peux parler, c'est qu'il est certaines choses que je voudrais vous taire!

DANIEL.

Mais vous ne voyez donc pas que je ne me contiens plus! Vous n'avez plus le droit de garder le silence. Mais répondez-moi donc! C'est une question d'honneur qui me sépare d'Édith?

GODEFROY.

Oui.

DANIEL.

Une tare sur moi?

GODEFROY.

Oui.

DANIEL.

Laquelle?

GODEFROY.

Interrogez madame: c'est elle qui doit vous répondre.

Il sort.

SCÈNE XIV

CORALIE, DANIEL.

DANIEL, doucement, presque à voix basse.

Ma chérie, est-ce vrai ce qu'a dit cet homme? Est-ce vrai que c'est à toi de m'apprendre, de me révéler...

CORALIE.

Oui.

DANIEL.

Il ment, n'est-ce pas?... Il ment... ou on l'a trompé?

CORALIE.

Non, tu ne peux pas épouser Édith.

DANIEL.

C'est donc vrai! Je suis donc déshonoré! Tu courbes le front, tu ne réponds rien? Je suis déshonoré! moi! Comment? par qui?

CORALIE, d'une voix rauque.

Par ta mère.

DANIEL, reculant.

Par ma mère...

CORALIE.

Je t'ai menti; je ne pouvais faire autrement. Ta mère n'est pas morte en te mettant au monde. Elle a eu une existence honteuse: c'était une fille perdue.

DANIEL, brisé.

Ma mère!

CORALIE.

Et pour tout te dire en un mot: elle s'appelait Coralie.

DANIEL, d'une voix éclatante.

Je suis le fils de Coralie, moi! (Coralie tombe agenouillée, foudroyée, avec un sanglot.--Un silence.--Daniel la regarde.) C'est toi qui es Coralie; c'est toi qui es ma mère.

CORALIE, très bas.

Oui.

Daniel éclate en sanglots. Puis il regarde de nouveau Coralie; alors il essuie ses larmes et allant vers elle.

DANIEL, très doucement.

Tu es ma mère. Relève-toi.

CORALIE.

Daniel...

DANIEL, même jeu.

Quoi que tu aies fait, je suis forcé de t'absoudre.

CORALIE.

Tu ne me maudis pas?

DANIEL, même jeu.

Puisque je suis ton fils... Tu n'es pas une femme pour moi, tu es _la mère_, l'être sacré qui a pris soin de mon enfance, qui m'a élevé, qui m'a aimé, moi qui étais seul au monde. Que d'autres t'accablent; moi je te pardonne. Que d'autres te méprisent, moi je te respecte.

CORALIE.

Tu me pardonnes?

DANIEL, gravement.

J'oublie.

CORALIE.

Oh! mon Daniel! Et je te condamne à la souffrance! Et je brise ton bonheur! Ah! si tu voyais le martyre que j'endure!...

DANIEL.

Je le vois, mais sois courageuse comme je suis fort. Tu comprends qu'à partir de cette heure, une existence nouvelle commence pour nous deux. Après ton aveu, je n'ai pas à t'interroger. De ton passé, je ne veux, je ne dois savoir qu'une chose... (Il la regarde en face.) Qui est mon père?

Coralie se tait. Daniel comprend et pousse un cri en cachant sa tête entre ses mains.

CORALIE.

Je refuse ton pardon! Renie-moi, chasse-moi, je suis une misérable! Il serait odieux que l'existence d'un homme tel que toi fût brisée par une Coralie! Tu crois que je t'ai aimé tout de suite? Ce n'est pas vrai. Je n'ai même pas eu cette vertu. Quand tu es né, je t'ai mis en nourrice, au hasard, comme tu étais venu, et j'allais te voir, une fois, deux fois par an, quand je m'ennuyais, comme j'aurais fait une partie de campagne. Mais tu ne peux pas te rappeler, tu étais trop petit. Tu as grandi, ça me vieillissait, je t'ai mis au collège pour me débarrasser de toi. Un jour on m'a dit que tu étais intelligent. Cela m'a fait plaisir; je t'ai aimé, parce que tu flattais mon orgueil. Je n'ai changé que plus tard, quand je t'ai vu le premier de tous par l'intelligence, par le travail, par le succès. T'imagines-tu par hasard que tu me doives quelque chose? C'est moi qui te dois tout. D'habitude, c'est la mère qui met de nobles sentiments dans l'âme de son fils: c'est toi au contraire qui mettais lentement comme une vague idée d'honneur dans la mienne. En vain je me suis retirée au fond de l'Auvergne. Quelques années de retraite n'effacent pas toute une vie infâme. Tu sais tout: décide. Quand tu m'as pardonnée ce n'est pas ta justice qui a prononcé, c'est ta reconnaissance. Je la répudie, j'en suis indigne. La seule grâce que je te demande, c'est de me maudire, de me renier, de me chasser, et de continuer ta route comme si je n'existais pas!

DANIEL, très doucement.

Tu ne me quitteras jamais.

CORALIE.

Rien ne te lie à moi.

DANIEL, même jeu.

Tu te trompes. Il y a mon sang.

CORALIE.

Daniel, Daniel, je ne veux pas de ton sacrifice. Je suis le seul obstacle à ton bonheur. Aucun lien légal n'existe entre nous. Si tu dis: «Je ne connais plus cette femme,» tu peux épouser Édith, puisque tu ne portes pas mon nom.

DANIEL, avec une tendresse infinie.

C'est vrai, je ne porte pas ton nom; eh bien! je te donne le mien. Tu ne m'as pas reconnu à ma naissance, mais tu es ma mère, tu m'as aimé: je te légitime. Embrasse-moi.

La toile tombe.

ACTE QUATRIÈME

Même décor. La table est enlevée.

SCÈNE PREMIÈRE

CÉSARINE, GODEFROY, BONCHAMP.

CÉSARINE.

C'est effrayant ce que vous me racontez là! Comment Mme Dubois est une de ces femmes qui...

BONCHAMP.

Oui, mon amie, c'est une de ces femmes que...

CÉSARINE.

Mon désespoir n'a plus de bornes.

GODEFROY.

Comment annoncer à Édith que son mariage est rompu?

BONCHAMP.

Parbleu! c'est la grande difficulté. Crois-moi, il faut éviter avant tout que ta fille nous accuse de disposer de son bonheur à la légère. Il importe donc qu'elle croie que la rupture vient de Daniel.

CÉSARINE.

Ce conseil est excellent!

GODEFROY.

Excellent!... Excellent!... Je les ai suivis, vos conseils, jusqu'à présent, et vous ne m'avez fait commettre que des sottises! (A Césarine.) Tu as voulu du roman, eh bien! en voilà du roman! Est-ce qu'il te plaît, ce roman-là?

CÉSARINE.

Hum!... non. Je trouve qu'il se corse trop; aussi je donne raison à Bonchamp. Tu ne peux pas expliquer à ta fille pourquoi elle n'épouse plus Daniel, n'est-il pas vrai?

GODEFROY.

Je lui dirai...

BONCHAMP.

Tu ne lui diras rien du tout. Si tu veux le savoir, j'ai peur qu'Édith ne tombe malade.

GODEFROY.

Édith tomber malade parce qu'elle ne sera pas la femme de ce capitaine?

CÉSARINE.

Certainement!

GODEFROY.

A vous entendre, on croirait que j'ai donné le jour à un phénomène! Édith est ma fille, je suppose? Eh bien, elle doit tenir de moi. J'aimais beaucoup ma femme. Si je ne l'avais pas épousée, j'aurais eu un réel chagrin, mais je n'en serais pas mort... ni elle non plus.

BONCHAMP.

Mon bon ami, tu déraisonnes; gentiment, mais tu déraisonnes. Dieu garde ta fille d'une souffrance pareille à celle de ce malheureux garçon! Quand je l'ai vu ce matin, il m'a fait mal. Et sa mère assiste à ce martyre, qui est son ouvrage! Cependant, il n'a pas hésité quand je lui ai demandé un nouveau sacrifice. Je lui ai dit ce que je t'ai dit à toi, ce que ta sœur ne cesse de te répéter: Il faut que la rupture vienne de Daniel! Autrement, Édith nous en voudra, elle nous accusera. Si elle se croit oubliée, elle souffrira beaucoup tout d'abord; mais comme elle est fière, après un temps plus ou moins long, l'orgueil guérira l'amour.

GODEFROY.

Alors il va venir ici?

BONCHAMP.

Oui.

GODEFROY.

Cela m'ennuie de le voir, moi, ce garçon.

CÉSARINE.

Tu ne le verras pas. Le domestique nous préviendra de l'arrivée de Daniel.

GODEFROY.

Mon Dieu, va-t-on cancaner dans Montauban!

LE DOMESTIQUE, entrant.

Voici le capitaine Daniel, mademoiselle.

CÉSARINE.

Allons, viens! Il vaut mieux que Bonchamp reste seul avec lui.

GODEFROY, levant les bras au ciel.

Quelle aventure! mon Dieu, quelle aventure!

(Il sort avec Césarine.)

SCÈNE II

BONCHAMP, puis DANIEL.

BONCHAMP.

Pauvre garçon! Il est innocent de ces fautes, pourtant!

Daniel entre très pâle. Bonchamp va vers lui et lui tend la main.

DANIEL.

Vous voyez que je tiens ma promesse, monsieur.

BONCHAMP.

Avez-vous réfléchi à ce que je vous ai demandé ce matin?

DANIEL.

Oui.

BONCHAMP.

Et vous consentez?

DANIEL.

Je consens.

BONCHAMP.

Merci.

DANIEL.

Je ferai croire à Édith que la rupture vient de moi, puisque vous espérez qu'elle souffrira moins longtemps si elle peut m'accuser d'oubli.

BONCHAMP.

Je l'espère en effet. Elle vous aime. Quelle raison lui donnerait-on pour expliquer la vérité?

DANIEL.

Oui, mieux vaut qu'elle m'accuse, qu'elle me maudisse. Ainsi je vais travailler à détruire moi-même l'amour qu'elle a pour moi. Savez-vous pourquoi j'ai consenti à ce que vous vouliez? Je souffre tant de la perdre, que je la plains de souffrir autant que moi.

BONCHAMP.

Mon pauvre enfant, me pardonnerez-vous d'être la cause de ce désastre?

DANIEL.

Je n'ai rien à vous pardonner: vous avez rempli votre devoir. J'aurais agi de même à votre place. Bien que vous ayez porté le coup qui me tue, j'ai pour vous une estime singulière. Aussi, voudrais-je vous demander un avis.

BONCHAMP.

Lequel?

DANIEL.

Suis-je un honnête homme?

BONCHAMP.

L'un des plus honnêtes que je connaisse. Votre question m'étonne, je l'avoue.

DANIEL.

Ah! Monsieur, c'est que je n'y vois plus clair! Hier je me suis enfermé dans ma chambre, j'ai pris ma tête entre mes mains et je me suis dit: «Je suis le fils de Coralie, que dois-je faire?» J'ai la fièvre! Pensez donc que j'ai grandi portant au front la tache originelle de l'argent infâme. C'est cet argent qui a payé mes études, cette science dont j'étais si fier; qui a payé mes plaisirs d'enfant, mes plaisirs d'homme fait. Pensez que j'ai vécu dans le luxe relatif d'un officier presque millionnaire, que je m'accuse d'avoir été trop crédule. Comment! Je me savais bâtard, et je me suis étonné de me trouver si riche! Je ne me suis pas dit que les fortunes d'un million ne courent pas les rues! Lorsque je témoignais ma surprise de n'avoir ni parents, ni cousins, on me répondait, en alléguant la tache de ma naissance, que les miens ne me pardonnaient pas. Et je n'ai jamais douté! j'ai cru tout ce qu'on a voulu me faire croire. Alors je me demande si ma crédulité n'était pas intéressée... La fièvre me gagne, et je me dis: «Suis-je un honnête homme?»

BONCHAMP.

Ce n'est pas de la fièvre, c'est de la folie.

DANIEL.

De la folie!

BONCHAMP.

Eh oui! vous croyez à l'hérédité morale, à l'hérédité physique, un tas de billevesées qui rabaissent l'humanité, et vous vous dites: «De qui suis-je le fils? De Coralie. Donc je suis un malhonnête homme.» Vous êtes vous-même la condamnation vivante de vos idées philosophiques. Vous souffrez de ce que la fortune de votre mère ait payé vos études? La science n'est pas acquise par l'argent, mais par l'intelligence. Enfant, vous avez travaillé; homme, vous avez été un héros; aujourd'hui encore vous brisez votre vie pour ne pas briser le cœur de votre mère. Et vous demandez si vous êtes un honnête homme!

DANIEL.

Ah! vous me faites du bien!

BONCHAMP.

Je me reproche maintenant le conseil que j'ai donné à Godefroy. Revoir Édith... feindre une rupture... cela va vous faire encore souffrir.

DANIEL.

Je m'habitue.

BONCHAMP.

Brave cœur!

SCÈNE III

LES MÊMES, ÉDITH.

ÉDITH.

Ah! Enfin, vous voici donc, Daniel! Pourquoi ne vous a-t-on pas vu ce matin?

BONCHAMP.

Il va t'expliquer tout cela. Je vous laisse.

ÉDITH.

Mais...

BONCHAMP.

Je vous laisse.

(Il sort.)

SCÈNE IV

ÉDITH, DANIEL.

ÉDITH, le regardant.

Vous souffrez?

DANIEL.

Oui, je souffre, car j'ai un aveu pénible à vous faire.

ÉDITH.

Lequel?

DANIEL.

Notre mariage est impossible.

ÉDITH.

Impossible!

DANIEL, très simplement.

Je n'ai pas voulu annoncer cette rupture à M. Godefroy avant de vous en avoir fait part à vous-même. De graves difficultés ont surgi au dernier moment. Ma tante n'a pas été satisfaite de l'entretien qu'elle a eu avec votre père et M. Bonchamp. Elle m'a déclaré qu'elle s'opposait à une union qui ne lui convenait plus. Je tiens à ce que vous appreniez la première qu'un obstacle imprévu se dresse entre nous.

ÉDITH.

Ah!

DANIEL, avec émotion.

Je vous connais assez, Édith, pour être sûr que vous éprouvez un chagrin égal au mien. Me pardonnez-vous la peine que je vous cause? Vous êtes jeune, vous êtes digne d'être aimée, vous m'oublierez, vous serez heureuse. J'espère que vous ne m'accuserez pas de cette rupture, et que plus tard vous voudrez bien me considérer comme un ami profondément dévoué.

ÉDITH.

Je vous sais gré de votre franchise. Quel est cet obstacle imprévu qui désormais nous sépare?

DANIEL.

Une difficulté d'argent.

ÉDITH.

Soulevée par votre tante?

DANIEL.

Oui.

ÉDITH.

Comme vous vous donnez de la peine pour mentir!

DANIEL.

Mais...

ÉDITH.

Je ne vous crois pas. Vous m'aimez aussi profondément que je vous aime.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Pourquoi sommes-nous séparés? Je cherche sans trouver. Je me suis efforcée de rester calme quand vous avez commencé à parler; vous avez cru, sans doute, que j'acceptais votre explication? Je vous écoutais avec la foi absolue que j'ai en vous, et pas un instant le doute ne m'a effleurée. Vous oubliez ce que je vous ai dit. Quand je vous ai rencontré pour la première fois, je vous ai tendu la main comme à un vieil ami. Je ne suis ni folle, ni légère. Vous feriez donc mieux de me prendre pour associée et de me dire toute la vérité... tout entière.

DANIEL.

Vous vous trompez, il n'y a rien de plus entre nous que ce que j'ai dit.

ÉDITH.

Mais pleurez donc, Daniel, vous en mourez d'envie!

DANIEL.

Ah! que vous êtes cruelle! Oui, je t'aime, ma fiancée perdue, et jamais ma tendresse n'a été plus profonde qu'à l'heure où je te dis adieu. J'espérais avoir assez de force pour jouer mon rôle jusqu'au bout, je ne peux plus, non, je ne peux plus! Je pleure et je te quitte, et je mourrai de te perdre... Adieu!

ÉDITH, le retenant.

Non... non...

DANIEL.

Par pitié, laisse-moi, ne me retiens pas, ne me demande rien... Je ne peux rien t'avouer... Sache que je porterai le deuil éternel de mon amour. Sache que je serai toujours près de toi, quelque éloigné que je te paraisse. Je t'aime, et je renonce à toi. Je t'aime, et je te désespère... C'est toi qui pleures maintenant...

ÉDITH.

Je ne te demande plus rien. Je te rends ta liberté... Si tu ne me révèles pas ton secret, c'est que tu estimes que je dois l'ignorer. Ce que tu fais est bien fait. Mais je veux savoir tout ce que tu as le droit de m'apprendre.

DANIEL.

Je ne suis plus digne d'être ton mari.

ÉDITH.

Toi!...

DANIEL.

Ne m'interroge plus! Sache seulement que je subis une honte que je n'ai pas méritée, et je te quitte pour qu'elle ne t'éclabousse pas.

ÉDITH.

N'ajoute rien. Tu m'aimes, je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. Je t'aimerai toujours quoi qu'il advienne. Tu pouvais troubler ma vie, je te l'avais donnée. En revanche, j'exige quelque chose de toi: promets-moi de ne point partir sans que nous nous soyons revus.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Je le veux, et tu n'as pas le droit de me refuser.

SCÈNE V

LES MÊMES, CÉSARINE.

CÉSARINE, les bras au ciel.

Mes pauvres enfants!.. Eh bien, mes pauvres enfants?

ÉDITH.

Tu sais que notre mariage est rompu?

CÉSARINE.

Comme tu me dis cela simplement.

ÉDITH.

Comment veux-tu donc que je te le dise? Daniel partait, ma tante.

CÉSARINE.

Il te faisait ses adieux?

ÉDITH.

Il n'a pas d'adieux à me faire.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Souvenez-vous de ce que vous m'avez promis!

DANIEL.

Vous le voulez?

ÉDITH.

Je l'exige... ô homme de peu de foi! Embrassez votre femme, Daniel.

Elle lui tend son front.

CÉSARINE.

Ma nièce!...

(Daniel sort.)

SCÈNE VI

CÉSARINE, ÉDITH.

CÉSARINE.

Mais tu ne peux pas l'épouser...

ÉDITH.

C'est ce que Daniel m'a appris.

CÉSARINE.

Et tu lui réponds: «Embrassez votre femme!» et il t'embrasse! Ce n'est plus du roman, ça... c'est du drame! Et ton père qui m'envoyait voir comment tu avais pris cette rupture? Que t'a dit Daniel?

ÉDITH.

Qu'il ne pouvait pas m'épouser...

CÉSARINE.

Et toi, qu'as-tu répliqué?

ÉDITH.

Que je lui avais donné mon cœur et que je ne le reprenais pas.

CÉSARINE.

Eh bien!... nous le reprendrons pour toi. Tu l'oublieras, ce garçon...

ÉDITH.

Jamais!

CÉSARINE.

Si tu ne l'oublies pas, tu seras très malheureuse.

ÉDITH.

Je le sais, ne me plains pas... Tu crois m'effrayer en me disant que je souffrirai?... Je le sais... Je m'y attends... Je l'espère!

CÉSARINE.

Mais il y a un abîme entre vous!...

ÉDITH.

Je le comblerai...

CÉSARINE.

C'est impossible.

ÉDITH.

Rien ne m'est impossible, puisque je l'aime!

SCÈNE VII

LES MÊMES, UN DOMESTIQUE.

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Madame Dubois demande à parler à Mademoiselle Césarine...

CÉSARINE, avec effarement.

Elle! je ne veux pas la voir! Dites-lui...

ÉDITH, avec autorité.

Faites-la entrer, allez!

CÉSARINE.

Non, je ne veux pas... je.

ÉDITH, au domestique.

Faites entrer madame Dubois.

Le domestique sort.

CÉSARINE.

Je ne veux pas que tu parles à cette femme!

ÉDITH.

Pardonne-moi de te désobéir, mais je veux savoir la vérité, et elle ne me la cachera pas.

Coralie entre très pâle, se soutenant avec peine. Édith va droit à elle.

SCÈNE VIII

LES MÊMES, CORALIE.

ÉDITH.

Vous aimez Daniel, et je l'aime!... On me sépare de lui... Pourquoi?

CÉSARINE, à Coralie.

Madame, je vous défends de parler.

CORALIE, à Césarine.

Ah! laissez-moi plaider sa cause, je vous en supplie. Vous êtes bonne; ne me repoussez pas, ne me chassez pas, ne refusez pas de m'entendre. (Montrant Édith.) Voyez... Je n'ose pas m'approcher d'elle. Ayez pitié de Daniel... Si vous saviez!... Il est rentré tout à l'heure si défiguré!... Alors je me suis demandé s'il était juste que l'innocent payât pour la coupable!

ÉDITH.

Quelle coupable? J'ignore tout. Je sais seulement qu'un malheur nous frappe et que Daniel est atteint d'une honte qu'il n'a pas méritée.

CORALIE.

Hélas! la honte de Daniel, c'est moi! Vous me demandez de m'unir à vous pour sauver mon fils, et c'est moi qui le perds!... Il n'y a pas de créature plus méprisable que moi... (Édith se recule.) Vous avez raison de vous éloigner de moi: je suis sa mère!...

ÉDITH, d'une voix tremblante.

Madame...

CORALIE.

Vous me haïssez, n'est-ce pas?

ÉDITH.

Je vous plains...

CORALIE.

Vous ne m'accablez pas?

ÉDITH.

Non, puisque vous êtes sa mère...

CORALIE.

Mais vous ne savez pas qui je suis!

ÉDITH.

Je sais que vous êtes une créature humaine et que vous souffrez; je sais qu'il n'est pas de fautes que le repentir n'efface! Je dois croire à votre abaissement, puisque vous me l'avouez. Êtes-vous donc la seule qui ayez failli? Celle qui s'accuse est bien près de regretter ses fautes. Croyez-moi, le pardon suit de près le repentir!

Un silence.--Coralie cache sa tête dans ses mains.

CORALIE.

Me repentir? Merci, vous me montrez le chemin que je dois suivre. Aussi, voyez: je ne pleure plus... Oh! je suis tranquille maintenant... Je peux vous confier le soin de sauver le bonheur de mon enfant. Elle triomphera de tout, celle qui vient de me parler avec une autorité si douce. Vous m'avez enseigné mon devoir! Encore merci.

Coralie veut prendre la main d'Édith et la baiser, Édith l'attire dans ses bras.

ÉDITH.

Que le Ciel vous protège! Au revoir... ma mère!

CORALIE, avec un sourire.

Non. Adieu, ma fille!

Coralie sort lentement.

SCÈNE IX

ÉDITH, CÉSARINE.

Un moment de silence.--Césarine fond en larmes.

ÉDITH, gaîment.

Tu pleures encore?

CÉSARINE.

Je n'ai jamais rien lu de pareil! Je n'ai pas le courage de te blâmer! Comment feras-tu pour arracher le consentement de ton père?

ÉDITH, souriant.

Cela me regarde.

CÉSARINE.

Tu vas donc lui demander?...

ÉDITH.

A l'instant même.

Édith s'approche de la cheminée et sonne. Un domestique paraît.

ÉDITH, au domestique.

Est-ce que mon père est dans son cabinet de travail?

LE DOMESTIQUE.

Oui, mademoiselle.

ÉDITH.

Veuillez lui dire que je désirerais lui parler. (Le domestique s'incline et sort.) Quand mon père sera là, tu me laisseras seule avec lui.

CÉSARINE.

J'ai peur que tu te fasses des illusions...

ÉDITH.

Qui sait?

CÉSARINE.

Godefroy consentir à ce mariage? Jamais!

ÉDITH, toujours souriante.

Qui sait?

SCÈNE X

LES MÊMES, GODEFROY.

GODEFROY.

Tu me demandes, ma petite?

ÉDITH.

Est-ce que je te dérange?

GODEFROY.

Pas du tout. Et tu souris? Bravo! J'avais si peur de te trouver en larmes!

CÉSARINE.

Je vous laisse.

GODEFROY, un peu inquiet.

Pourquoi t'en vas-tu?

CÉSARINE.

Tu es trop curieux. (Elle sort.)

SCÈNE XI

ÉDITH, GODEFROY.

ÉDITH.

Alors tu me croyais dans les larmes?

GODEFROY, un peu embarrassé.

Ma foi...

ÉDITH.

On ne pleure que quand on souffre. Et je ne souffre pas, puisque Daniel m'aime et que tu m'as permis de l'aimer.

GODEFROY.

Tu es séparée de lui!

ÉDITH.

Par toi...

GODEFROY.

Comment, par moi? (Avec emphase.) C'est la fatalité supérieure qui...