Le Fils de Coralie: Comédie en quatre actes en prose
Part 4
Pour le contrat? d'un moment à l'autre... Bonchamp, étant le seul occupé, a choisi son heure, hier soir, en nous quittant.
CÉSARINE.
Lui as-tu révélé?...
GODEFROY.
Quoi?
CÉSARINE.
Ce qui concerne Daniel?
GODEFROY.
L'irrégularité de sa naissance? Non, que veux-tu? Bonchamp est un bien vieil ami. Je n'ai pas osé: je crains qu'il ne s'étonne, qu'il ne me blâme.
CÉSARINE.
Tu le connais bien peu.
SCÈNE II
LES MÊMES, BONCHAMP, une serviette sous le bras.
BONCHAMP.
Tu vas bien. Bonjour, ma chère amie. Madame Dubois n'est pas là? Bravo, je vois que j'arrive le premier. Elle est très bien, la tante de Daniel.
GODEFROY, vivement.
Alors, elle te plaît?
BONCHAMP.
Beaucoup, bien que je l'aie vue hier pour la première fois. Elle adore son neveu. Elle m'a parlé de lui avec une émotion touchante.
GODEFROY.
Aussi, plus j'y réfléchis, plus je suis satisfait de mon futur gendre. Je suis bien obligé d'en convenir, jamais je n'aurais osé espérer pour Édith un aussi beau parti.
BONCHAMP.
Je ne sais pourquoi tu me chantes cette antienne. On croirait, ma parole, que je n'ai pas toujours été de cet avis-là. Le vrai mérite de Daniel, c'est, à mes yeux, moins sa fortune que sa personne. Il est intelligent, loyal et droit; je le crois incapable de mensonge; enfin il adore Édith. Serait-il pauvre et sans position que j'applaudirais à ton choix des deux mains.
SCÈNE III
LES MÊMES, ÉDITH.
ÉDITH, entrant vivement.
Voici madame Dubois. J'étais à la fenêtre par hasard...
BONCHAMP, souriant.
Par hasard?
ÉDITH, très confuse.
Mon parrain...
Elle s'éloigne et va au fond, près du perron, regardant.
GODEFROY, à Bonchamp.
Tu ris; ça la trouble.
BONCHAMP.
Ah l'amour, l'amour, l'amour!
CÉSARINE.
Ce notaire a des élans de poète!
BONCHAMP.
Et pourquoi pas?
Madame Dubois et Daniel paraissent au fond.
SCÈNE IV
LES MÊMES, CORALIE, DANIEL.
CORALIE.
Est-ce que nous sommes en retard?
GODEFROY.
Pas du tout, chère madame.
CORALIE.
J'ai apporté les pièces nécessaires pour régler nos affaires d'un seul coup. (Montrant Édith et Daniel.) Ces enfants vont aller se promener pendant ce temps-là.
CÉSARINE.
Sous ma surveillance rigide! Le temps de mettre un chapeau... Me voici prête! en route... (A Édith.) Passez devant, vous deux. (A Coralie.) Je ressemble à un maître d'études qui mène des collégiens à la promenade!
Tous les trois sortent.
BONCHAMP.
Et nous, aux affaires.
SCÈNE V
CORALIE, GODEFROY, BONCHAMP.
BONCHAMP.
Veuillez vous asseoir, chère madame. (Tous les trois prennent place, il déplie quelques papiers.) Un contrat de mariage est généralement chose très embrouillée... Avez-vous remarqué les défiances naïves qu'on s'y témoigne? La crainte d'être volées que les parties contractantes ne se cachent pas réciproquement? J'ai souvent fait cette supposition invraisemblable: une bande de galériens se constituant en société... anonyme et rédigeant un acte. J'imagine qu'ils ne prendront pas plus de précautions que les honnêtes gens.
GODEFROY, à Coralie.
Heureusement ce n'est pas notre cas! D'ailleurs Bonchamp réglera tout. Je m'entends peu aux affaires d'argent, et j'ai peur que vous ne soyez pas plus avancée que moi. Je ne suis guère qu'un pauvre savant de province.
BONCHAMP, prenant une feuille de papier et un crayon.
Abandonnons Godefroy à ses méditations scientifiques. Madame, je suis au courant de tout ce qui concerne Édith. Son père lui donne une somme ronde de six cent mille francs: il est de plus spécifié qu'elle sera l'unique héritière de sa tante, mademoiselle Césarine Godefroy. Vous voyez que, de notre côté, il n'y aura pas beaucoup d'écritures... Du vôtre...
CORALIE.
Il n'y en aura pas davantage. Mon neveu a une fortune personnelle qui se monte à neuf cent mille francs environ, je vous remettrai le détail complet, désignant les coupons de rente qu'il possède. Il sera spécifié de plus que, moi aussi, je m'engage à lui laisser toute ma fortune.
BONCHAMP.
Parfaitement. Voilà qui supprime bien des difficultés. Nous adoptons, je suppose, le régime de la communauté? C'est le plus sage et le plus logique.
CORALIE.
Le régime de la communauté me convient à merveille.
BONCHAMP.
Alors, chère madame, il ne me reste plus qu'à rédiger le contrat selon la coutume; pour en finir tout de suite, je vous demanderai les nom, prénoms et lieux de naissance des père et mère de votre neveu.
CORALIE.
C'est que... je croyais que M. Godefroy vous avait expliqué...
GODEFROY, toussant.
Ah!
BONCHAMP.
On dirait que ma question t'offusque.
GODEFROY, se levant.
Elle ne m'offusque pas. Seulement elle m'oblige à te confier un secret fort délicat, puisque j'ai cru devoir te le cacher jusqu'à présent; comme il concerne uniquement Daniel, tu comprendras ma discrétion.
BONCHAMP.
Qu'est-ce que c'est?
GODEFROY.
Madame Dubois ne pourra pas te donner les nom, prénoms et lieux de naissance des père et mère de son neveu, attendu que Daniel est... hum!... est... enfant naturel.
BONCHAMP, froidement.
Ah!
GODEFROY, un peu timidement.
Comprends-tu? Très loyalement Daniel est venu me faire son aveu avant de demander officiellement la main d'Édith. Au premier moment, j'ai été désagréablement surpris: j'ai même commencé par déclarer à Daniel que je ne pouvais consentir au mariage. C'est ma sœur qui a insisté. Elle m'a révélé l'amour d'Édith; elle a fait valoir un tas de raisons... Bref, j'ai cédé. Est-ce que tu me blâmes?...
BONCHAMP.
Te blâmer, moi? Tu es fou. Daniel est-il, oui ou non, un honnête homme? Oui ou non, est-il aimé d'Édith? C'est la seule chose que j'examine, le reste m'importe fort peu. La bâtardise, en ce temps-ci, n'est qu'un malheur, ce n'est plus une tache.
GODEFROY, vivement, avec joie.
Que je te serre la main! Ah! tu m'enlèves un poids.
BONCHAMP, haussant les épaules.
Un poids! Seulement cela change mes idées pour le contrat. Loin de moi la pensée de vouloir être indiscret, chère madame; mais j'ai besoin d'être fixé. De qui Daniel tient-il sa fortune: de son père ou de sa mère?
CORALIE, avec beaucoup de calme.
De sa mère, qui était ma sœur. Je vous saurai gré de ne pas m'interroger trop longuement sur un passé qui m'est toujours douloureux. Notre famille habitait Paris. Mon père possédait une belle fortune. Ma pauvre sœur eut le malheur de se laisser séduire par un de nos cousins qui était marié; elle mourut en mettant son fils au monde. Quand je devins veuve, je me rattachai à cet enfant, le seul parent que j'eusse encore. Vous savez le reste, je n'ai plus rien à vous apprendre.
BONCHAMP.
Je comprends, chère madame, tout ce qu'une pareille conversation doit avoir de pénible, mais vous me permettrez d'insister sur un point. Votre neveu n'a pas de nom, car, sans doute, il a été déclaré de père et mère inconnus. Votre sœur n'étant pas sa mère, légalement parlant, ne lui a donc pas laissé sa fortune par voie d'héritage naturel. Il a dû intervenir un testament. Il faut que vous donniez le nom du notaire chez qui il a été déposé. De plus, votre neveu a eu un tuteur; ses intérêts ont évidemment été mis en bonnes mains, mais veuillez remarquer que j'agis ici autant comme officier ministériel que comme ami. Par conséquent, il ne m'est pas permis de négliger un seul détail. Vous annoncez l'intention de léguer toute votre fortune à Daniel, c'est une idée généreuse qui ne m'étonne nullement de vous: encore faut-il que nous puissions établir votre droit à faire une pareille libéralité; pour cela, j'ai besoin de l'acte de décès de monsieur votre mari.
CORALIE.
Mon Dieu, cher monsieur, ma pauvre sœur n'a pas fait de testament; j'étais son héritière naturelle, la fortune de mon père se partageait donc entre nous deux; à son lit de mort, elle m'a chargée de veiller sur les intérêts de son enfant, et de lui remettre purement et simplement la part qui lui reviendrait. C'est ce que vous appelez, je crois, un fidéicommis en termes de droit?
BONCHAMP.
Un fidéicommis.
CORALIE.
De même pour la question du tuteur, Daniel n'en a pas eu. Quant à l'acte de décès de mon mari, je l'ai apporté, pensant en effet qu'il serait nécessaire.
BONCHAMP.
Il est regrettable, très regrettable qu'il n'y ait pas eu testament. Certes, en réfléchissant, je comprends tout l'avantage d'un fidéicommis. Comme vous le dites fort bien, vous étiez l'héritière de votre sœur, donc sa fortune se transmettait tout naturellement à son fils. Ce qui me contrarie, c'est la nécessité où nous serons de remonter plus haut. Monsieur votre père est mort à Paris, chère madame? Veuillez me donner le nom du notaire de votre famille, je lui écrirai pour qu'il m'envoie copie du testament par lequel vous avez hérité.
CORALIE, troublée.
Oh! mon Dieu.
GODEFROY, un peu agacé.
En vérité, mon cher ami, tu me confonds... Pourquoi fais-tu intervenir le père de madame Dubois à propos du contrat de Daniel?
BONCHAMP.
J'avoue que j'excuse ton étonnement et celui de madame, mais je crois être dans la sagesse et la raison. Le pire mal des choses irrégulières, c'est qu'elles prêtent à gloser à tout le monde. Il sera impossible de cacher la vérité; si tu l'as espéré un moment, tu n'es qu'un naïf. La publication des bans est une petite machine très simple, mais très indiscrète. Le premier venu pourra lire: «Promesse de mariage entre demoiselle Édith-Jeanne Godefroy, fille légitime de...» et «le sieur Daniel, capitaine d'artillerie, fils de personne». Sois bien persuadé que les cancans iront bon train. J'entends ces braves gens d'ici: (Avec l'accent du Midi.) «Té! Il est bien riche pour un bâtard.» «Eh! pécaïré! qui sait ce qu'aura fait mademoiselle sa mère?» Le second jour, une âme charitable insinuera que ladite fortune est d'origine douteuse; le troisième, ce doute deviendra une certitude; le quatrième, on fournira les détails les plus inattendus. Allons donc! cela me révolte par avance! Avoue franchement la situation. La franchise est le sauf-conduit de l'honneur. Tu inviteras tout Montauban à la signature du contrat: il est nécessaire que chacun puisse dire que les choses se font honnêtement entre honnêtes gens que nous sommes. «Le capitaine Daniel apporte neuf cent mille francs, laissés par mademoiselle X... sa mère, laquelle avait hérité de ses père et mère, ainsi qu'il ressort de tel testament déposé chez maître X..., notaire à Paris. Il apporte en outre la fortune à venir de sa tante madame Dubois, veuve de M. Dubois, etc... etc...» De cette façon les commérages tomberont d'eux-mêmes. On saura que la fortune de ton gendre est de source pure, que la famille de sa mère était riche, que le mari de sa tante était riche; les plus malveillants seront condamnés au silence, car nul n'osera dire qu'étant né en dehors du mariage, Daniel est riche en dehors de l'honneur!
CORALIE, écrasée.
Tout est perdu!
BONCHAMP.
Vous ne dites rien, chère madame.
CORALIE, très troublée, se levant.
Je dis que...
BONCHAMP, à part.
Comme elle est troublée! (Haut.) Enfin, quelle est votre opinion?
CORALIE, toujours très émue.
Mon opinion est... est, au contraire, d'éviter le bruit. Moi, je serais d'avis de n'inviter personne à la signature du contrat. Je puis vous remettre l'acte de décès de mon mari ainsi que le détail de... de la fortune qu'il m'a laissée. Quant au testament de mon père, il n'en a pas fait.
BONCHAMP.
Le notaire de votre famille a gardé la minute de la liquidation; vous voyez que rien n'est plus facile que de se procurer la preuve que je désire. (L'épouvante a gagné peu à peu Coralie.--A part.) Oh! oh! il y a quelque chose. (Haut) C'est pourtant bien simple.
CORALIE.
Oui, mais je suis forcée de vous demander quelques jours, car, en vérité, je ne m'attendais pas à ces difficultés. Le temps d'écrire à mon notaire...
BONCHAMP, avec intention.
Donnez-moi son nom: ces démarches-là nous regardent, nous autres. C'est moi qui écrirai.
CORALIE.
Vous voulez?...
BONCHAMP, même jeu.
Quelle raison auriez-vous de refuser?
CORALIE, vivement.
Je ne refuse pas. Je vous communiquerai tous ces renseignements-là demain.
BONCHAMP, toujours avec insistance.
Je préférerais en finir immédiatement, d'autant que nous désirons tous que ces enfants soient mariés le plus vite possible..
CORALIE.
Votre conversation de jurisprudence m'a un peu étourdie, et pour l'instant...
GODEFROY.
Voulez-vous passer dans la chambre de ma sœur? Elle donne sur le jardin.
CORALIE.
Volontiers. (A part.) Que faire?
BONCHAMP.
Je vous serais obligé de me remettre le plus tôt possible ce que je vous demande.
CORALIE.
Oui, oui... (A part.) Je trouverai!
SCÈNE VI
BONCHAMP, GODEFROY.
BONCHAMP.
Veux-tu que je te dise mon opinion?
GODEFROY.
Sur quoi?
BONCHAMP.
Sur madame Dubois. Je ne serais pas étonné qu'elle fût, non la tante, mais la mère de Daniel.
GODEFROY.
La mère de Daniel! Qu'est-ce que tu me chantes là?
BONCHAMP.
C'est le seul moyen d'expliquer son trouble, ses hésitations, lorsque je lui demandais tout à l'heure certaines pièces que je crois nécessaires.
GODEFROY.
La mère de Daniel!
BONCHAMP.
Vas-tu prendre les choses au tragique? Tu savais Daniel enfant naturel, seulement tu le croyais orphelin. Il se trouve que sa mère existe: voilà toute la différence entre ce qui est et ce qui était. En somme, la pauvre femme n'a pas osé nous avouer la vérité et je ne saurais lui en vouloir.
GODEFROY, tombant assis.
Tu me renverses!
BONCHAMP.
C'est que tu es facile à renverser.
GODEFROY, se relevant.
La mère de Daniel!
BONCHAMP.
Quand tu répéteras cela jusqu'à demain? Mme Dubois est, après tout, une femme intelligente, distinguée; mais sa tendresse pour Daniel, c'est de la tendresse maternelle.
LE DOMESTIQUE, entrant.
M. de Montjoie, M. Morisseau.
GODEFROY.
Il y a un moyen bien simple de recueillir des renseignements. M. de Montjoie la connaît, je crois, à ce que m'a dit Édith, ou du moins ils ont un ami commun.
BONCHAMP.
Ah!
GODEFROY.
Faites entrer.
BONCHAMP, à part et préoccupé.
Un ami commun?
SCÈNE VII
LES MÊMES, MONTJOIE, CLAUDE MORISSEAU.
CLAUDE.
J'allais travailler en forêt, lorsque j'ai rencontré M. de Montjoie qui venait vous faire visite, je suis entré avec lui. (A Godefroy.) A propos, j'irai demain à votre ferme de Cos. Oui, vous avez là une très belle basse-cour: elle m'inspire, je veux écrire une symphonie d'après les vrais principes de notre école symboliste, car la musique sera symboliste ou elle ne sera pas.
MONTJOIE.
Moi je viens vous faire mes adieux.
GODEFROY.
Vous partez?
MONTJOIE.
Demain ou après-demain au plus tard.
BONCHAMP.
Est-ce que votre absence se prolongera?
MONTJOIE.
Je ne sais au juste. Peut-être mon goût de voyage me reprendra-t-il. Quand on est seul dans la vie, comme moi, peu importe qu'on soit ici ou là, à droite ou à gauche.
CLAUDE.
Décidément, depuis hier vous êtes sous une influence de tristesse.
MONTJOIE.
Moi?
CLAUDE.
Oh! je m'en suis bien aperçu quand nous sommes revenus ensemble. Est-ce la vue de madame Dubois qui a réveillé les souvenirs de votre passion d'autrefois?
MONTJOIE.
Monsieur Morisseau!
BONCHAMP.
Hein?
CLAUDE.
Je ne commets pas d'indiscrétion, que je sache? Imaginez-vous que la tante du capitaine Daniel ressemble à s'y méprendre à Coralie, cette femme que notre ami M. de Montjoie a tant aimée.
GODEFROY.
Vraiment?
BONCHAMP, se rapprochant.
Ah!
MONTJOIE.
Monsieur Morisseau...
CLAUDE.
Vous ne nierez pas que cette ressemblance vous ait frappé. Moi je l'ai trouvée sans hésiter. Le coup d'œil de l'artiste! (A Bonchamp.) C'est vraiment extraordinaire. Les mêmes yeux profonds et étranges, le même nez, la même bouche. Une seule différence: Coralie était blonde, et madame Dubois est brune. (A Montjoie.) Vous ne direz pas le contraire.
MONTJOIE.
Non pas, mais ce sont des souvenirs pour le moins inutiles à évoquer.
BONCHAMP, avec intention.
Vous les évoquiez vous-même hier encore. Mais, j'y pense, vous avez causé longuement avec madame Dubois. Vous avez un ami commun, paraît-il?
MONTJOIE.
En effet, et nous nous sommes trouvés tout de suite en pays de connaissance.
BONCHAMP, bas, à Godefroy.
Emmène cet imbécile de Morisseau, et laisse-moi seul avec M. de Montjoie.
GODEFROY.
Mais...
BONCHAMP.
Fais ce que je te dis.
GODEFROY.
Enfin... (A Claude.) Vous allez en forêt? Je vais faire un tour avec vous.
CLAUDE.
Tiens!... c'est une idée! (A Montjoie.) Je vous reverrai avant votre départ?
MONTJOIE.
Je sors avec vous.
GODEFROY, vivement.
Mais non, attendez donc un peu. Ma fille et ma sœur ne tarderont pas à revenir. Elles seront charmées de vous voir. A tout à l'heure!
Il sort avec Claude.
SCÈNE VIII
BONCHAMP, MONTJOIE.
Un moment de silence.
BONCHAMP, brusquement à Montjoie.
Monsieur, vous êtes un galant homme; il me répugnerait de vous mentir. Je vais donc droit au but. Vous connaissez madame Dubois; vous l'avez sûrement vue déjà avant de vous rencontrer ici avec elle. Je n'en veux pour preuve que votre long entretien d'hier. Or, je soupçonne quelque chose de grave. Le capitaine Daniel a avoué à mon ami Godefroy qu'il était enfant naturel, Godefroy a passé par là-dessus et il a bien fait. Mais le capitaine se croit orphelin; en cela il se trompe. Sa mère vit, sa mère c'est madame Dubois.
MONTJOIE.
Vous m'apprenez là, monsieur, des choses que je n'ai pas le droit de connaître, et...
BONCHAMP.
Certains secrets peuvent toujours être confiés à certains hommes; j'ajoute qu'il dépend de vous de sauver cette maison d'une catastrophe peut-être; c'est un service que j'attends de vous: car vous êtes notre ami, n'est-ce pas?
MONTJOIE.
J'espère que vous me faites l'honneur de n'en pas douter.
BONCHAMP.
Non. Je reprends. Tout à l'heure Godefroy et moi nous avons discuté avec madame Dubois les clauses du contrat de mariage. Si certains points sont restés trop obscurs, d'autres sont devenus trop clairs; elle a parlé plusieurs fois de sa sœur, de la mère de son neveu. Elle a donc cherché à nous tromper sur un point; elle peut chercher à nous tromper aussi sur le reste. Et voici que l'on me parle soudainement d'une ressemblance extraordinaire qui existe entre madame Dubois et cette fille nommée Coralie; voici que vous, l'ancien amant de Coralie, vous qui ne connaissiez pas madame Dubois, vous causez longuement avec elle... Eh bien!... c'est absurde, soit!... mais je me dis: «Est-ce que par hasard madame Dubois et Coralie ne seraient point la même et unique personne?»
MONTJOIE, froidement.
Je l'ignore, monsieur; puis, tout cela ne me regarde pas.
BONCHAMP.
Ou j'ai raison, ou j'ai tort dans mon soupçon. Si j'ai tort, dites-le-moi; si j'ai raison, souvenez-vous de l'accueil qu'on vous a fait en cette maison, et décidez, dans votre conscience, si vous devez vous taire ou parler.
MONTJOIE.
Monsieur...
BONCHAMP.
Un mot tranchera la question; donnez-moi votre parole d'honneur que madame Dubois n'est pas Coralie, et je me tiens pour satisfait. (Montjoie se tait.) Votre silence répond, prenez garde!
MONTJOIE.
Vous vous trompez, monsieur: je me tais parce que je n'ai rien à vous apprendre. Si vous n'étiez pas l'ami de M. Godefroy, le parrain de mademoiselle Édith, je m'étonnerais du droit que vous prenez de faire cette inquisition dans ma vie passée. Vous semblez m'encourager à remplir un devoir. Permettez-moi de vous dire que je n'ai besoin de personne pour connaître le mien. Au surplus, brisons là, monsieur.
BONCHAMP.
Ainsi vous refusez de répondre?
MONTJOIE.
Mais je n'ai rien à vous dire.
SCÈNE IX
LES MÊMES, CORALIE.
CORALIE, entrant, une lettre à la main.
Voici les renseignements que vous m'avez demandés. (Elle s'arrête en apercevant Montjoie.--Un silence. Montjoie s'incline profondément devant elle et sort.--A part.) A-t-il parlé?
SCÈNE X
CORALIE, BONCHAMP.
BONCHAMP, à part.
Il faut pourtant que je sache...
CORALIE, inquiète.
C'est moi qui fais fuir monsieur de Montjoie?
BONCHAMP, à part.
C'est le seul moyen.
CORALIE.
Je vous disais donc que je vous apporte...
BONCHAMP.
Inutile, madame.
CORALIE.
Ah!
BONCHAMP.
M. de Montjoie m'a tout dit.
CORALIE.
Le misérable!
BONCHAMP.
J'ai menti pour la première fois de ma vie: M. de Montjoie n'a rien dit; c'est moi qui ai tout deviné. (Coralie tombe anéantie sur un fauteuil. Bonchamp reprend très doucement.) Vous comprenez qu'Édith ne peut pas épouser le fils riche de Coralie. Et cependant il faut éviter que Daniel découvre tout. Il va revenir tout à l'heure de sa promenade avec ma filleule et Mlle Césarine. Préparez-le à cette rupture. Moi, de mon côté, je tâcherai d'obtenir de Godefroy qu'il reste calme. Ça ne sera point facile. Dans une petite ville un mariage manqué, c'est une grosse affaire. Il verra sa fille compromise; il s'emportera d'abord, quitte à le regretter après. (Coralie se tait toujours; elle reste immobile.--A part.) Pauvre femme! (Haut.) Vous souffrez beaucoup?
CORALIE.
Oh! oui, je souffre... Cette nuit, pendant que mon fils me croyait endormie, je suis sortie de ma chambre, j'ai traversé le jardin, j'ai ouvert la petite porte, j'ai erré par les rues comme une folle. Le hasard a voulu que je sois arrivée sur le pont. L'idée de la mort a effleuré mon cerveau. L'eau du fleuve m'attirait; je n'avais qu'à fermer les yeux, à me laisser glisser, et ce serait fini... Non, ce ne serait pas fini... Moi morte, mon passé vivrait encore. Pour la première fois de ma vie, j'ai compris qu'il y a des actes irréparables. Il suffirait que quelqu'un dit: «C'est le fils de Coralie!» pour attacher un écriteau d'infamie sur cet homme d'honneur! Je ne sauvais rien en me noyant; toutes les eaux du fleuve n'auraient pas lavé une heure de ma vie passée!
Elle retombe écrasée, sanglotant la tête entre les mains.
BONCHAMP.
Je vous plains du plus profond de mon cœur. Vous souffrez infiniment, et, selon moi, la douleur est un anoblissement. Je voudrais vous épargner cette épreuve, mais...
CORALIE.
Mais c'est impossible! Je le sens bien. Alors, une prière: au nom de cette pitié que vous me témoignez, que Daniel ne sache rien; qu'il me garde du moins sa tendresse, que je conserve son respect...
Daniel paraît.
BONCHAMP.
Lui! Du calme...
SCÈNE XI
LES MÊMES, DANIEL.
DANIEL, à sa tante.
Quelle belle promenade! mais il fait un chaud!... Édith est au jardin avec sa tante et son père sous la fraîcheur des grands arbres. Est-ce que tu ne veux pas venir avec nous?
CORALIE.
Si, mon enfant; tout à l'heure.
DANIEL.
Tu es toute pâle: qu'y a-t-il donc?...
Coralie fait un signe suppliant à Bonchamp.
BONCHAMP.
Vous dites que Godefroy est là?
DANIEL.
Oui, monsieur.
BONCHAMP.
Je vais le retrouver, j'ai à causer avec lui. Restez, mon cher capitaine. (A part.) Que va penser Godefroy.
Il sort.
SCÈNE XII
CORALIE, DANIEL.
DANIEL, gaîment.
Il faut que je t'embrasse, je suis trop heureux. Comprends-tu? Elle m'aime! Croirais-tu que je me répète ces trois mots à chaque minute, comme si, à chaque minute, je m'apercevais de quelque chose de nouveau?
CORALIE, brusquement.
Et moi, m'aimes-tu?
DANIEL.
Belle demande!
CORALIE.
Ai-je rempli tous mes devoirs envers toi?
DANIEL.
Mais pourquoi ces questions?
CORALIE.
Réponds-moi ce que tu penses...
DANIEL.
C'est sérieux?
CORALIE.
Très sérieux.
DANIEL.