Le Feu sous la Cendre

Part 15

Chapter 153,772 wordsPublic domain

Mais, dans la profondeur du regard, dans le faible sourire,--où jamais plus n’apparaissait un éclair de gaieté,--il y avait quelque chose de découragé qui était poignant sur ce jeune visage...

--Mireille, que vous est-il arrivé?... Vous avez changé..., avait-il demandé.

Vaguement, elle avait répondu:

--Tant de choses nous transforment peu à peu, mon ami.

Car ses lèvres, sa pensée, son cœur se refusaient à accuser Max. Même auprès de celui qui savait... Et lui n’avait pas insisté, trop délicat pour forcer une confidence qu’elle jugeait devoir lui taire. Sur tant de sujets, d’ailleurs, elle lui montrait une confiance exquise; et peut-être, sans en avoir même conscience, elle se révélait, pour lui, une amie telle que jamais il ne l’avait vue jusqu’alors.

Mais il s’effrayait de discerner, à travers ses paroles, le caractère définitif qu’elle donnait à l’organisation solitaire de sa vie. Une vie _plus_ que remplie; intelligente et généreuse, livrée à ses enfants d’abord, à sa mère qui, sans cesse, réclamait sa présence, au monde qu’elle ne fuyait plus absolument.

Il la devinait énergique et résolue pour cacher un suprême détachement; trouvant une sorte de consolation poignante à se disperser discrètement, dans des œuvres de guerre où son concours pouvait être utile.

Aussi, il la sentait redevenue religieuse. Et il ne se trompait pas. De toute son âme, qui n’espérait plus rien, elle disait la prière qui, un soir, lui avait jailli du cœur: «Mon Dieu, je sais bien que devant Vous je ne suis qu’une pauvre petite chose, incapable de comprendre le pourquoi de votre volonté... La douleur atroce que moi et tant d’autres nous subissons est permise par Vous, pour des desseins que nous ne pouvons pénétrer...

«Mon Dieu, mon cœur est révolté parce qu’il est faible... Que la souffrance l’affole... Mais ma pensée reconnaît que votre sagesse voit ce qui doit être...

«Seulement, que cette souffrance acceptée assure, je vous en supplie, le bonheur de celui que vous m’avez pris, des disparus que j’ai connus, de ceux que j’ignore, de ceux à qui nul ne songe...

«Mon Dieu, ayez pitié de moi, de mes sœurs en douleur! Nous avons tant besoin de Vous!»

* * * * *

Guisane était reparti, quinze jours avant qu’elle-même revînt à Paris, pour le mariage tout intime de Bernard et de Christiane, célébré pendant la permission du jeune homme. Le général de Vologne était venu quelques heures pour y assister. Maintenant, Bernard se battait, comme Guisane, et sa jeune femme était retournée se dévouer à l’hôpital.

* * * * *

Un coup frappé à la porte de la chambre fit tressaillir Mireille qui songeait, interrogeant le redoutable inconnu:

--Entrez. Qu’y a-t-il?

--M. Dabrovine fait demander s’il peut voir Madame.

--Mais, bien entendu. Il est au petit salon?

--Oui, madame.

Elle allait vite vers son père, tout de suite inquiète, bien que, souvent, il vînt ainsi la voir.

--Père, vous ne m’apportez pas de mauvaises nouvelles?

--Pas particulièrement, ma chérie. Mais j’avais hâte de savoir comment tu avais traversé cette journée d’émotion.

Sa pensée était tellement absorbée par son intime anxiété, qu’elle répéta, sans comprendre:

--Cette journée?... Laquelle?...

--Mais aujourd’hui même. Ma Mireille où donc as-tu la tête?... Tout de même, tu as entendu le canon?

--Oh! oui, depuis ce matin. Il paraît que ce sont je ne sais quels exercices de tir... Je ne comprends pas pourquoi Paris s’en est si fort agité. A dix heures, quand j’ai vu qu’il ne s’agissait pas d’une visite d’avions, je suis sortie, ayant une course à faire, et j’ai été stupéfaite de me trouver seule dans mon avenue avec une infirmière qui passait et les gens arrêtés en groupe au seuil des portes. Plus une voiture. Pas un tramway. Un Paris désert. C’était très curieux d’aspect!

Elle parlait, souriant un peu, distraite par la vision rétrospective. Son père la regardait curieusement:

--Des exercices de tir!... Chère petite inconsciente, c’était, ni plus ni moins, le bombardement de Paris par un canon à longue portée. On le sait maintenant.

--Oh! père! s’exclama-t-elle, incrédule. Vous êtes sûr?

--Chérie, moi, personnellement, tu comprends bien que je ne puis rien te certifier. Mais des gens compétents l’affirment; les journaux de ce soir, tel le _Temps_, l’annoncent... Alors, s’ils ne se trompent pas, il est évident que Paris va être bombardé.

--De si loin?... Car enfin les Boches, malgré leur avance, sont encore à distance de nous!

--Oui, à une distance relative... Mais il s’agit d’un canon qui tire à 120 kilomètres. La situation est... sérieuse. C’est pourquoi, Mireille, je suis venue te parler. Il vaut mieux que tu partes avec les enfants.

--Partir?... Oh! non!... Non!!!

--Pourquoi cette résistance?... Rien ne te retient ici. Tant que, seuls, les gothas ont été en jeu, je n’ai pas insisté puisque tu avais l’abri de ta cave... Mais maintenant, tout devient autre... Pour tes enfants, tu _dois_ quitter Paris. Je vais conduire ta mère dans le Midi, peut-être à Monaco, près de tes beaux-parents. Nous pouvons t’emmener... A moins que tu ne préfères aller à la _Commanderie_, qui est à ta disposition.

S’en aller si loin, à Monaco! Se trouver sans cesse entourée, obligée de cacher son tourment, être dans l’impossibilité de courir vers Patrice si, blessé, il l’appelait.

Jamais elle ne se résignerait à un pareil sacrifice!

Il était au-dessus de ses forces... Mieux valait la solitaire _Commanderie_, si vraiment il fallait, pour ses enfants, qu’elle s’éloignât de Paris.

Suppliante, elle dit:

--Père, Monaco, c’est trop loin!... Il y a trop de monde!... Si vous jugez que, raisonnablement, je ne puis garder mes petits ici, je les emmènerai à la _Commanderie_.

--Fais comme tu préfères, ma chérie. Mais pars au plus vite!... Tu comprends que ta mère ne quittera pas Paris en t’y laissant et elle est dans un état nerveux qui me fait désirer de la conduire sans retard, au calme... Va toujours passer les fêtes de Pâques en Normandie... Tu reviendras ensuite, si les circonstances sont meilleures. Moi-même, à ce moment, je serai de retour.

Elle inclina la tête.

--Oui, père, je ferai, puisqu’il le faut, comme vous le jugez sage... Mais, en somme, nous ne savons encore si ce bombardement va continuer. Laissez-moi attendre quelques jours... Ici, on se trouve tellement mieux pour suivre les événements. Avez-vous des nouvelles récentes de Bernard?

--Nous ne savons rien depuis cinq jours. Il est dans la Somme.

L’autre aussi, peut-être, était par là. Elle frissonna, et, tendre, se rapprocha de son père dont la voix s’était altérée.

--Pauvre Christiane! murmura-t-elle.

--Oui, pauvre Christiane qui tremble pour son mari et pour son père, car le général ne se ménage pas!... Mais elle a un courage... admirable! Hier, j’ai passé à Poissy pour voir ce qu’elle devenait, si elle avait un mot de Bernard. Elle était vaillante, à son ordinaire, avec une pauvre figure altérée par le tourment qu’elle enferme en elle.

Il y eut un silence; sur les deux âmes meurtries par l’inquiétude, le poids creusait, plus lourde, son empreinte.

Et la soirée, la longue nuit passèrent sans qu’au matin le courrier apportât la lettre attendue.

Un peu après onze heures et demie, comme Mireille rentrait de la messe avec Jean, un coup de timbre résonna; et, quelques minutes après, le domestique lui annonçait:

--Mᵐᵉ Bernard Dabrovine.

Elle s’élança vers le petit salon où elle trouva la jeune femme, debout, en tenue d’infirmière.

--Oh! Christiane! toi!... Comment, pourquoi es-tu à Paris?... J’espère que...

--Tout est aussi bien que possible... Petite sœur chérie, ne te tourmente pas ainsi tout de suite! Ce matin, j’ai eu quelques lignes de Bernard, des chères lignes qui sentent la poudre et l’espoir...

--Oh! tant mieux! murmura Mireille, gardant entre les siennes la main de Christiane.

Mais elle n’ajouta rien. Elle pensait ce que Christiane savait bien, hélas!... Trois jours plus tôt, Bernard était encore vivant, au milieu de la fournaise... Mais à l’heure présente...

--Viens t’asseoir, Christiane, que je te voie un peu, dit-elle avec un geste pour attirer la jeune femme vers le canapé bas, où bien des fois, dans l’hiver, elles avaient eu de bonnes causeries intimes.

Mais Christiane secoua la tête.

--Je n’ai pas le temps de m’asseoir, mon chéri. Je n’ai qu’un moment. Je suis venue en auto savoir comment ma tante de Kermadec, très souffrante toujours, avait supporté l’impression du bombardement d’hier et je repars trouver mes blessés. Seulement, je n’ai pu résister au désir de t’embrasser au passage... Si ce bombardement s’aggrave, tu partiras, n’est-ce pas, Mireille...? Pour les enfants!... Nous serions si tourmentés, Bernard et moi, de vous savoir exposés!

--Comme vous deux!

La jeune femme eut un rire léger:

--Nous? oh! nous sommes des soldats à leur poste; toi, tu es une maman dont les petits n’ont que toi... Autre chose encore. Bernard, dans son mot, ce matin, me demande si tes parents, ou toi, avez des nouvelles de Guisane dont il n’a pas entendu parler depuis plus d’un mois.

Ainsi, à Bernard non plus, il n’avait pas écrit. Que c’était donc effrayant, ce silence absolu! Était-il prisonnier?... blessé?... ou...? Sa pensée n’acheva pas. Mais elle devint si blanche que Christiane la regarda, saisie.

--Mireille, qu’as-tu?

L’impression avait été tellement forte que, devant le cœur compatissant et tendre de Christiane, son secret lui échappa:

--J’ai peur qu’il ne soit arrivé malheur à Guisane... Car, à nous non plus, il n’a pas donné de nouvelles depuis plus de cinq semaines... Ni à père... Ni à moi...

Sans marquer la surprise, Christiane demanda:

--Et il t’écrivait souvent?

--Du moins, très régulièrement... De rares lettres, mais des cartes, quelques lignes pour me tranquilliser...

Le dernier mot avait été irréfléchi. Christiane ne le releva pas, mais ses yeux, involontairement, cherchèrent ceux de Mireille.

Un peu de rose monta aux joues pâlies de Mᵐᵉ Noris, et, frémissante, elle pria:

--Christiane, tu ne supposes rien de mal sur moi...?

--Mon pauvre amour, est-ce que ce serait possible, à moi surtout qui te connais?

Une soudaine résolution domina la volonté de Mireille.

--Écoute, Christiane, je vais te dire une chose qu’à personne au monde je n’ai confiée... Mais tu es pour moi, maintenant, une vraie sœur, en qui j’ai une foi entière. Avant de repartir, en octobre, Guisane m’a dit que... que je lui étais chère... très chère, et il m’a offert sa vie... pour l’avenir... à l’heure où je pourrais le souhaiter... J’ai refusé cet amour qui venait si généreusement à moi, parce que je veux, j’estime que je dois rester fidèle à Max...

Christiane, qui avait écouté attentive, fit un mouvement que vit Mireille. Dieu! est-ce qu’elle aussi savait la trahison?...

Et pour ne pas permettre le mot qu’elle ne voulait pas entendre, tout de suite elle continua, d’une voix résolue qui, cependant, tremblait:

--Guisane et moi, nous resterons simplement des amis... Je tâcherai de lui rendre en affection et en dévouement tout ce qu’il me donne... Des trésors, vois-tu! Christiane, qui me soutiennent dans mon dénuement... qui m’aident à vivre... Alors, tu comprends, dis? ce qu’est pour moi la pensée qu’un tel ami peut avoir disparu, être blessé... ou pire encore... Tu comprends pourquoi je ne puis plus supporter cette ignorance de ce qui le concerne... Mais je suis si impuissante!... O Christiane, toi qui es de la Croix-Rouge, qui te trouves sans cesse en rapports avec des officiers, le ministère, tâche de te renseigner, je t’en supplie! Toi seule, il me semble, tu peux arriver à quelque chose... Aux autres, il m’est impossible de rien dire, de rien demander... Christiane, aide-moi!!

--Certes oui, je vais t’aider, ma chérie... Et tout de suite... Je vais mettre en branle toutes les puissances possibles pour obtenir les nouvelles que tu iras sagement attendre à la _Commanderie_. Tu me promets?... Et puis, maintenant, donne-moi vite toutes les indications qui pourraient aider à retrouver Guisane: régiment, secteur, etc. Peut-être, tout simplement, ses lettres sont perdues. Il y a, en ce moment, un désarroi terrible.

Une expression de désespérance tragique était dans les yeux de Mireille, et Christiane la surprit:

--Mireille, sois brave, comme toujours... Fais comme moi, obstine-toi à avoir foi, malgré tout, tant que l’évidence n’apporte pas la certitude du malheur. Ainsi, nous remplissons mieux notre tâche!... Et puis, quand nous ne pouvons rien, comme à l’heure présente,--et c’est le pire supplice!--pour ceux que nous aimons, il nous reste encore la consolation de souffrir pour l’amour d’eux!

--C’est la seule consolation qui ne manque jamais! murmura Mireille, amèrement.

Ce que Christiane disait là, combien elle-même l’avait de fois pensé, jadis, quand Max se battait. Et à quoi cela avait-il servi?... Une mystérieuse volonté décidait ce qui devait être. Et les supplications des pauvres cœurs déchirés n’étaient que de vaines paroles, impuissantes devant une destinée inflexible. Mais cette désillusion, elle ne l’exprima pas. Jamais elle n’eût voulu altérer dans une âme la confiance qui soutient.

Et toutes deux se séparèrent, sans un mot de plus sur le tourment qui les hantait.

VIII

Mireille avait cédé aux événements et à l’insistance de sa famille. Devant les bombardements de la semaine sainte, elle n’avait plus osé se refuser à quitter Paris, ne fût-ce que pour quelques semaines.

Elle était à la _Commanderie_ depuis le lundi de Pâques. Elle y était arrivée sans que Christiane eût encore pu lui apporter de nouvelles sur le sort de Guisane.

Alors, dans cette ignorance dont elle avait l’affreuse impression que rien ne la tirerait, elle vivait à la _Commanderie_, dévorée par l’inquiétude qu’elle portait silencieusement mais qui ne la quittait point; lui rappelant d’autres heures semblables, où la dernière lui avait apportée la terrible révélation. Était-ce cela aussi que Christiane allait lui apprendre?...

La semaine finissait. Comme le samedi, elle rentrait d’une course avec Jean, faite pour tromper un peu la fièvre de l’attente, devenue une souffrance de toutes les minutes, elle croisa, dans le vestibule, la femme de chambre qui, tranquillement, annonça:

--Il y a une dépêche pour Madame, dans sa chambre.

--Arrivée depuis longtemps?

--Un peu après que Madame venait de sortir.

Un frisson avait secoué Mireille, si violemment, qu’il lui sembla que toute force l’abandonnait. Mais ce ne fut qu’une seconde, le temps d’écouter la brève explication de la femme de chambre. Déjà, elle montait l’escalier. Allait-elle savoir enfin?... Et quoi?... Ah! que tout ensemble elle avait peur et soif d’apprendre!

Sa main tremblante tourna le bouton de la porte, et la grande chambre claire apparut, paisible, ouverte sur la campagne d’avril, où le couchant rosait les arbres en fleurs. Sur la table, près d’une coupe de primevères, elle aperçut le papier clos. Elle le saisit.

Mais un instant, elle le considéra, n’osant l’ouvrir... Tout à coup, le doute qui la suppliciait depuis tant de jours lui semblait une grâce qu’elle avait méconnue, puisqu’il lui permettait encore l’espoir. Cette enveloppe ouverte allait lui donner la certitude...

D’un geste inconscient, elle déchira le papier fermé et ses yeux lurent la signature: «Christiane.» Alors, sans plus hésiter, comme elle se fût jetée dans un gouffre, elle lut les lignes: «Blessé, mais sauvé maintenant. Va être ramené à Paris. Si possible, irai demain te donner détails. Tendresses.»

Sauvé!... Ses lèvres décolorées répétèrent le mot béni, tandis que, épuisée, elle s’appuyait au cadre de la fenêtre, aspirant à pleines lèvres la brise qui sentait le printemps...

Ce fut seulement tout à la fin de la matinée, le lendemain, qu’elle entendit le grondement d’une auto s’arrêter devant la grille.

Sûrement, c’était Christiane qui arrivait, fidèle à sa promesse. Elle eut la sensation d’un choc en plein cœur qui la faisait haletante, la rendant incapable d’un mouvement... Un coup de cloche. Une forme svelte dans la grande allée; et sans qu’elle sût comment elle avait retrouvé le pouvoir de marcher, elle fut devant la jeune femme qu’elle attirait sur la terrasse solitaire, pour savoir tout de suite. Machinalement, elle lui avançait un fauteuil tandis qu’elle interrogeait:

--Christiane, repose-toi et dis-moi ce qui est... Enfin... enfin... tu as pu apprendre...

--Oui... enfin!... Ç’a été long!... Comme je le pensais, tous les services sont bouleversés par les événements...

Christiane parlait un peu lentement comme si elle voulait mesurer ses mots. Les prunelles dilatées, Mireille la regardait.

--Il a été blessé?

--Oui... Il y a six semaines... En conduisant une attaque de ses hommes, sous un feu... effroyable...

--Grièvement blessé? interrogea Mireille, d’une voix sans timbre.

Christiane inclina la tête.

--Mais tu dis qu’il est sauvé?

--Sa vie est hors de danger.

--Sa vie!... Oh! Christiane, qu’est-ce que tu vas m’apprendre?... Il a... il a un membre emporté?...

--Il a été atteint à l’épaule... au bras...

--Quel bras? demanda Mireille, les dents serrées.

Du même accent où il y avait une tragique hésitation, Christiane articula:

--Le bras droit...

--Christiane... on ne le lui a pas coupé?...

--Non... non... Maintenant, on espère le lui conserver.

--Alors... Mais alors, tout est bien... Christiane, pourquoi as-tu cet air?... Il y a encore un autre malheur que tu ne me dis pas!...

De nouveau, la jeune femme inclina silencieusement la tête, tandis que sa main attirait celle de Mireille, droite devant elle.

--Quoi?... Dis-moi, vite... Cette incertitude, c’est une torture que je ne puis plus supporter!

--Il a aussi été blessé à la tête...

Mireille jeta un cri:

--Ses yeux?...

Les lèvres de Christiane frémissaient. La voix assourdie, elle continua:

--Ses yeux ont subi le contre-coup du choc, qui a été terrible...

Une terreur désespérée étreignait Mireille.

--Tu ne vas pas me dire, Christiane, que... que sa crainte était un pressentiment et s’est réalisée?

Avec toute sa tendresse, Christiane enveloppa de son bras les épaules de la jeune femme; et doucement, elle dit, d’une voix que l’émotion fêlait:

--Ceux qui le soignent... et il a autour de lui les meilleurs spécialistes que nous puissions souhaiter... affirment que le nerf optique n’est pas détruit et que la vue reviendra. C’est l’épanchement sanguin et la commotion qui ont provoqué... une paralysie passagère, si j’ai bien compris, laquelle se dissipera avec les soins et le temps...

--Qui se dissipera... sûrement?... Réponds la vérité, Christiane!

--On me l’a affirmé. Ma pauvre petite sœur, je ne puis que te répéter ce que j’ai appris.

--Cette certitude que sa vue reviendra, il la connaît?

--Certainement!

--Alors... alors, l’espoir doit le soutenir un peu... Christiane, oh! Christiane, que c’est horrible!... Où est-il?... Tu l’as vu?

--Il n’était pas encore à Paris. Il fallait qu’il fût assez bien pour supporter le voyage... Je pense que, cette semaine, il sera ramené au Val-de-Grâce.

--Tu me préviendras dès qu’il y sera? Il faut que j’aille le voir! Je suis sûre qu’il a besoin de moi... Oh! qu’il doit souffrir... Moralement, bien plus encore que physiquement!

Toute l’angoisse qu’elle devinait en lui était aussi dans son âme, à elle.

--Te rappelles-tu?... il nous disait: «La couleur, les lignes, la forme, pour moi, c’est l’ivresse!» Et il est seul avec des étrangers pour supporter la pire épreuve qui pouvait l’atteindre... Oh! Dieu!... Et dire que je ne puis lui donner ma vue!

Christiane appuya sur sa poitrine le visage décomposé de la jeune femme.

--Mireille, je t’assure que tous autour de lui ont... la conviction... que la vue n’est pas irrémédiablement atteinte... Pour qu’elle revienne, c’est une question de temps...

--Christiane, je veux la vérité!

--Je te répète, strictement, ce qui m’a été dit, je te le promets. De même qu’il m’a été assuré que son bras pourrait lui être conservé...

Cette fois, Mireille ne demanda plus rien, Christiane l’entendit murmurer:

--Mon Dieu, ayez pitié!...

Et elle cacha son visage dans ses mains. Il y eut un silence. Délicatement, Mᵐᵉ Dabrovine baisait les cheveux que soulevait la brise tiède, et elle répétait comme une berceuse apaisante:

--Chérie, ne désespère pas, puisque la guérison viendra.

Mireille redressa la tête. Et, autour d’elle, sous le clair soleil, elle aperçut le large ciel d’un bleu laiteux où vibraient les cloches dominicales; les arbres fleuris dont la brise emportait des pétales roses, des pétales blancs; le fleuve au ton de jade qui descendait vers la mer, moiré de lumières et d’ombres entre ses rives veloutées par la jeune verdure... Et devant ce paysage de paix, son cerveau bouleversé eut, une seconde, l’impression qu’elle avait rêvé un épouvantable cauchemar...

Mais ses yeux rencontrèrent ceux de Christiane pleins de larmes, et la conscience du nouveau malheur la broya. Elle eut un cri de détresse infinie:

--Oh! Christiane!... Voici que je souffre pour _lui_ comme j’ai souffert pour Max!... Quelle femme suis-je donc?... Ah! je ne soupçonnais pas que je l’aimais ainsi!...

IX

--C’est ici, madame, dit l’infirmière qui, complaisamment, avait guidé Mireille jusqu’à la chambre de Guisane, au Val-de-Grâce.

Et, après un léger coup, elle entr’ouvrit la porte, sur le consentement du blessé.

Une seconde, au seuil de la pièce, Mireille demeura, haletante d’émotion, regardant. Il était sur un fauteuil près de la fenêtre,--ouverte sur le jardin,--dont il ne pouvait voir le jour; les yeux voilés, son bras blessé en écharpe, sous les bandes. Que cet homme abattu, le visage pâle et creusé, était donc loin du beau soldat, hardi et fort, au regard pénétrant, qui lui avait dit adieu à Monaco, quelques mois plus tôt...

Il demanda, avec une lenteur indifférente:

--C’est vous, madame Debrion?

Alors, Mireille, la porte refermée, s’approcha:

--Non, ce n’est pas Mᵐᵉ Debrion..., dit-elle presque bas, d’une voix qui tremblait. C’est moi... Mireille...

Il eut une exclamation si frémissante, qu’elle en tressaillit toute.

--Mireille!... Toi!... Toi!... mon amour... Vous! Oh! madame, pardon!... Je rêve...

Elle se laissa glisser à genoux près du fauteuil, et, se penchant, mit sa main sur celle qui, restée libre, se crispait au bois du meuble.

--Non, vous ne rêvez pas! mon cher, cher ami. Avec tout mon cœur, je suis près de vous, enfin!... Enfin!!! Si longtemps, je ne savais pas où vous étiez... Oh! quel supplice!... Dès que j’ai appris que vous étiez à Paris, que je pouvais vous voir, je suis venue...

--Vous avez appris comment?... Quand?... J’ai dicté pour vous un mot, il me semble qu’il y a un siècle... Désormais, les jours, les nuits sont sans fin pour moi...

--Vous m’avez écrit?... Je n’ai rien reçu, c’est par Christiane que j’ai pu enfin obtenir de vos nouvelles... Hier, à la _Commanderie_... où je suis avec les petits, à cause du bombardement, une dépêche m’a appris que je pouvais arriver jusqu’à vous. Je suis partie, ce matin, par le premier train possible...

Il dit tout bas:

--Oh! chère bien-aimée!... Que c’est bon de vous avoir!...

Sa main valide étreignait celle de la jeune femme qu’il dévorait de baisers. Elle l’entendit murmurer à lui-même:

--J’ai bien fait de vivre encore!... Cette minute est ma récompense...

Que voulait-il dire? Était-ce donc qu’il avait pensé à se tuer, se sentant atteint dans cet avenir d’artiste, auquel, tout entier, il appartenait?...

Et, suppliante, elle dit, se maîtrisant:

--Mon ami très cher, est-ce que vous oubliez que votre Mireille et ses enfants ont besoin de vous?...

--Besoin d’un infirme!... Mon pauvre amour, à quoi, maintenant, à qui pourrais-je être utile?

--Maintenant, oui, peut-être... vous ne pouvez pas encore beaucoup... Mais dans quelque temps, ce sera tout autre chose!... Puisque je vous ai retrouvé, je vous aiderai à attendre la guérison! Et vous verrez qu’elle viendra vite!