Le feu (Journal d'une Escouade)
Part 28
Ce sont vos ennemis autant que le sont aujourd’hui ces soldats allemands qui gisent ici entre vous, et qui ne sont que de pauvres dupes odieusement trompées et abruties, des animaux domestiques... Ce sont vos ennemis, quel que soit l’endroit où ils sont nés et la façon dont se prononce leur nom et la langue dans laquelle ils mentent. Regardez-les dans le ciel et sur la terre. Regardez-les partout! Reconnaissez-les une bonne fois, et souvenez-vous à jamais!
* * * * *
--Ils te diront, grogna un homme à genoux, penché, les deux mains dans la terre, en secouant les épaules comme un dogue: «Mon ami, t’as été un héros admirable!» J’veux pas qu’on m’dise ça!
«Des héros, des espèces de gens extraordinaires, des idoles? Allons donc! On a été des bourreaux. On a fait honnêtement le métier de bourreaux. On le r’fera encore, à tour de bras, parce qu’il est grand et important de faire ce métier-là pour punir la guerre et l’étouffer. Le geste de tuerie est toujours ignoble,--quelquefois nécessaire, mais toujours ignoble. Oui, de durs et infatigables bourreaux, voilà ce qu’on a été. Mais qu’on ne me parle pas de la vertu militaire parce que j’ai tué des Allemands.
--Ni à moi, cria un autre à voix si haute que personne n’aurait pu lui répondre, même si on avait osé, ni à moi, parce que j’ai sauvé la vie à des Français! Alors, quoi, ayons le culte des incendies à cause de la beauté des sauvetages!
--Ce serait un crime de montrer les beaux côtés de la guerre, murmura un des sombres soldats, même s’il y en avait!
--On t’dira ça, continua le premier, pour te payer en gloire, et pour se payer aussi de c’ qu’on n’a pas fait. Mais la gloire militaire, ce n’est même pas vrai pour nous autres, simples soldats. Elle est pour quelques-uns, mais en dehors de ces élus, la gloire du soldat est un mensonge comme tout ce qui a l’air d’être beau dans la guerre. En réalité, le sacrifice des soldats est une suppression obscure. Ceux dont la multitude forme les vagues d’assaut n’ont pas de récompense. Ils courent se jeter dans un effroyable néant de gloire. On ne pourra jamais accumuler même leurs noms, leurs pauvres petits noms de rien.
--Nous nous en foutons, répondit un homme. Nous avons aut’ chose à penser.
--Mais tout cela, hoqueta une face barbouillée et que la boue cachait comme une main hideuse, peux-tu seulement le dire? Tu serais maudit et mis sur le bûcher! Ils ont créé autour du panache une religion aussi méchante, aussi bête et aussi malfaisante que l’autre!
L’homme se souleva, s’abattit, mais se souleva encore. Il était blessé sous sa cuirasse immonde, et tachait le sol, et, quand il eut dit cela, son œil élargi contempla par terre, tout le sang qu’il avait donné pour la guérison du monde.
* * * * *
Les autres, un à un, se dressent. L’orage s’épaissit et descend sur l’étendue des champs écorchés et martyrisés. Le jour est plein de nuit. Et il semble que, sans cesse de nouvelles formes hostiles d’hommes et de bandes d’hommes s’évoquent, au sommet de la chaîne de montagnes des nuages, autour des silhouettes barbares des croix et des aigles, des églises, des palais souverains et des temples de l’armée, et s’y multiplient, cachant les étoiles qui sont moins nombreuses que l’humanité--, et même que ces revenants remuent de toutes parts dans les excavations du sol, ici, là, parmi les êtres réels qui y sont jetés à la volée, à demi enfouis dans la terre comme des grains de blé.
Mes compagnons encore vivants se sont enfin levés; se tenant mal debout sur le sol effondré, enfermés dans leurs vêtements embourbés, ajustés dans d’étranges cercueils de vase, dressant leur simplicité monstrueuse hors de la terre profonde comme l’ignorance, ils bougent et crient, les yeux, les bras et les poings tendus vers le ciel d’où tombent le jour et la tempête. Ils se débattent contre des fantômes victorieux, comme des Cyranos et des dons Quichottes qu’ils sont encore.
On voit leurs ombres se mouvoir sur le grand miroitement triste du sol et se refléter sur la blême surface stagnante des anciennes tranchées que blanchit et habite seul le vide infini de l’espace, au milieu du désert polaire aux horizons fumeux.
Mais leurs yeux sont ouverts. Ils commencent à se rendre compte de la simplicité sans bornes des choses. Et la vérité non seulement met en eux une aube d’espoir, mais aussi y bâtit un recommencement de force et de courage.
--Assez parler des autres, commande l’un deux. Tant pis pour les autres!... Nous! Nous tous!...
L’entente des démocraties, l’entente des immensités, la levée du peuple du monde, la foi brutalement simple... Tout le reste, tout le reste, dans le passé, le présent et l’avenir, est absolument indifférent.
Et un soldat ose ajouter cette phrase, qu’il commence pourtant à voix presque basse:
--Si la guerre actuelle a fait avancer le progrès d’un pas, ses malheurs et ses tueries compteront pour peu.
Et tandis que nous nous apprêtons à rejoindre les autres, pour recommencer la guerre, le ciel noir, bouché d’orage, s’ouvre doucement au-dessus de nos têtes. Entre deux masses de nuées ténébreuses, un éclair tranquille en sort, et cette ligne de lumière, si resserrée, si endeuillée, si pauvre, qu’elle a l’air pensante, apporte tout de même la preuve que le soleil existe.
_Décembre 1915._
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
I. La Vision 1 II. Dans la Terre 6 III. La Descente 51 IV. Volpatte et Fouillade 56 V. L’Asile 65 VI. Habitudes 92 VII. Embarquement 98 VIII. La Permission 108 IX. La Grande Colère 118 X. Argoval 139 XI. Le Chien 142 XII. Le Portique 157 XIII. Les Gros Mots 182 XIV. Le Barda 184 XV. L’Œuf 203 XVI. Idylle 206 XVII. La Sape 211 XVIII. Les Allumettes 215 XIX. Bombardement 222 XX. Le Feu 240 XXI. Le Poste de Secours 300 XXII. La Virée 320 XXIII. La Corvée 329 XXIV. L’Aube 350