Le feu (Journal d'une Escouade)
Part 27
Ils bafouillaient, ils grognaient comme des fauves sur leur espèce de banquise disputée par les éléments, avec leurs sombres masques en lambeaux. La protestation qui les soulevait était tellement vaste qu’elle les étouffait.
--On est fait pour vivre, pas pour crever comme ça!
--Les hommes sont faits pour être des maris, des pères--des hommes, quoi!--pas des bêtes qui se traquent, s’égorgent et s’empestent.
--Et tout partout, partout, c’est des bêtes, des bêtes féroces ou des bêtes écrasées. Regarde, regarde!
...Je n’oublierai jamais l’aspect de ces campagnes sans limites sur la face desquelles l’eau sale avait rongé les couleurs, les traits, les reliefs, dont les formes attaquées par la pourriture liquide s’émiettaient et s’écoulaient de toutes parts, à travers les ossatures broyées des piquets, des fils de fer, des charpentes--et, là-dessus, parmi ces sombres immensités de Styx, la vision de ce frissonnement de raison, de logique et de simplicité, qui s’était mis soudain à secouer ces hommes comme de la folie.
On voyait que cette idée les tourmentait: qu’essayer de vivre sa vie sur la terre et d’être heureux, ce n’est pas seulement un droit, mais un devoir--et même un idéal et une vertu; que la vie sociale n’est faite que pour donner plus de facilité à chaque vie intérieure.
--Vivre!...
--Nous!... Toi... Moi...
--Plus de guerre... Ah! non... C’est trop bête!... Pire que ça, c’est trop...
Une parole vint en écho à leur vague pensée, à leur murmure morcelé et avorté de foule... J’ai vu se soulever un front couronné de fange et la bouche proférer au niveau de la terre:
--Deux armées qui se battent, c’est comme une grande armée qui se suicide!
* * * * *
--Tout de même, qu’est-ce que nous sommes depuis deux ans? De pauvres malheureux incroyables, mais aussi des sauvages, des brutes, des bandits, des salauds.
--Pire que ça! mâcha celui qui ne savait employer que cette expression.
--Oui, je l’avoue!
Dans la trêve désolée de cette matinée, ces hommes qui avaient été tenaillés par la fatigue, fouettés par la pluie, bouleversés par toute une nuit de tonnerre, ces rescapés des volcans et de l’inondation entrevoyaient à quel point la guerre, aussi hideuse au moral qu’au physique, non seulement viole le bon sens, avilit les grandes idées, commande tous les crimes--mais ils se rappelaient combien elle avait développé en eux et autour d’eux tous les mauvais instincts sans en excepter un seul: la méchanceté jusqu’au sadisme, l’égoïsme jusqu’à la férocité, le besoin de jouir jusqu’à la folie.
Ils se figurent tout cela devant leurs yeux comme tout à l’heure ils se sont figuré confusément leur misère. Ils sont bondés d’une malédiction qui essaye de se livrer passage et d’éclore en paroles. Ils en geignent; ils en vagissent. On dirait qu’ils font effort pour sortir de l’erreur et de l’ignorance qui les souillent autant que la boue, et qu’ils veulent enfin savoir pourquoi ils sont châtiés.
--Alors quoi? clame l’un.
--Quoi? répète l’autre, plus grandement encore.
Le vent fait trembler aux yeux l’étendue inondée et, s’acharnant sur ces masses humaines couchées ou à genoux, fixes comme des dalles et des stèles, leur arrache des frissons.
--Il n’y aura plus d’guerre, gronde un soldat, quand il n’y aura plus d’Allemagne.
--C’est pas ça qu’il faut dire! crie un autre. C’est pas assez. Y aura plus de guerre quand l’esprit de la guerre sera vaincu!
Comme le mugissement du vent avait étouffé à moitié ces mots, il érigea sa tête et les répéta.
--L’Allemagne et le militarisme, hacha précipitamment la rage d’un autre, c’est la même chose. Ils ont voulu la guerre et ils l’avaient préméditée. Ils sont le militarisme.
--Le militarisme..., reprit un soldat.
--Qu’est-ce que c’est? demanda-t-on.
--C’est... c’est la force brutale préparée qui, tout d’un coup, à un moment, s’abat. C’est être des bandits.
--Oui. Aujourd’hui, le militarisme s’appelle Allemagne.
--Oui; mais demain, comment qu’i’ s’appellera?
* * * * *
--J’sais pas, dit une voix grave comme celle d’un prophète.
--Si l’esprit de la guerre n’est pas tué, t’auras des mêlées tout le long des époques.
--Il faut... Il faut...
--Il faut se battre! gargouilla la voix rauque d’un corps qui, depuis notre réveil, se pétrifiait dans la boue dévoratrice. Il le faut!--et le corps se retourna pesamment.--Il faut donner tout ce que nous avons, et nos forces et nos peaux, et nos cœurs, toute not’vie, et les joies qui nous restaient! L’existence de prisonniers qu’on a, il faut l’accepter des deux mains! Il faut tout supporter, même l’injustice, dont le règne est venu, et le scandale et la dégoûtation qu’on voit--pour être tout à la guerre, pour vaincre! Mais, s’il faut faire un sacrifice pareil, ajoute désespérément l’homme informe, en se retournant encore, c’est parce qu’on se bat, pour un progrès non pour un pays; contre une erreur, non contre un pays.
--Faut tuer la guerre, dit le premier parleur, faut tuer la guerre, dans le ventre de l’Allemagne!
--Tout de même, fit un de ceux qui étaient assis là, enraciné comme une espèce de germe, tout de même, on commence à comprendre pourquoi il fallait marcher.
--Tout de même, marmotta à son tour le chasseur, qui s’était accroupi, y en a qui se battent avec une autre idée que ça dans la tête. J’en ai vu, des jeunes, qui s’foutaient pas mal des idées humanitaires. L’important pour eux, c’est la question nationale, pas aut’chose et la guerre une affaire de patries: chacun faire reluire la sienne, voilà tout. I’s s’battaient, ceux-là, et i’s s’battaient bien.
--I’s sont jeunes, ces p’tits gars qu’tu dis. I’s sont jeunes. Faut y pardonner.
--On peut bien faire sans savoir bien c’qu’on fait.
--C’est vrai qu’les hommes sont fous. Ça, on l’dira jamais assez!
--Les chauvins, c’est d’la vermine..., ronchonna une ombre.
Ils répétèrent plusieurs fois, comme pour se guider à tâtons:
--Faut tuer la guerre. La guerre, elle!
L’un de nous, celui qui ne bougeait pas la tête dans l’armature de ses épaules, s’entêta dans son idée:
--Tout ça, c’est des boniments. Qu’est-ce que ça fait qu’on pense ça ou ça! Faut être vainqueurs, voilà tout.
Mais les autres avaient commencé à chercher. Ils voulaient savoir et voir plus loin que le temps présent. Ils palpitaient, essayant d’enfanter en eux-mêmes une lumière de sagesse et de volonté. Des convictions éparses tourbillonnaient dans leurs têtes et il leur sortait des lèvres des fragments confus de croyances.
--Bien sûr... Oui... Mais faut voir les choses... Mon vieux, faut toujours voir le résultat.
--L’ résultat! Etre vainqueurs dans cette guerre, se buta l’homme-borne, c’est pas un résultat?
Ils furent deux à la fois qui répondirent:
--Non!
* * * * *
A cet instant, il se produisit un bruit sourd. Des cris jaillirent à la ronde et nous frissonnâmes.
Tout un pan de glaise s’était détaché du monticule où nous étions vaguement adossés déterrant complètement, au milieu de nous, un cadavre assis les jambes allongées.
L’éboulement creva une poche d’eau amassée en haut du monticule et l’eau s’épandit en cascade sur le cadavre et le lava pendant que nous le regardions.
On cria.
--Il a la figure toute noire!
--Qu’est-ce que c’est que cette figure? haleta une voix.
Les valides s’approchaient en cercle comme des crapauds. Cette tête qui apparaissait en bas-relief sur la paroi que la chute de terre avait mise à nu, on ne pouvait pas la dévisager.
--Sa figure! C’est pas sa figure!
A la place de la face, on trouvait une chevelure.
Alors on s’aperçut que ce cadavre qui semblait assis était plié et cassé à l’envers.
On contempla dans un silence terrible, ce dos vertical que nous présentait la dépouille disloquée, ces bras pendants et courbés en arrière, et ces deux jambes allongées qui posaient sur la terre fondante par la pointe des pieds.
Alors le débat reprit réveillé par ce dormeur effroyable. On clama furieusement comme s’il écoutait:
--Non! être vainqueurs ce n’est pas le résultat. Ce n’est pas eux qu’il faut avoir, c’est la guerre.
--T’as donc pas compris qu’il faut en finir avec la guerre? Si on doit remettre ça un jour, tout c’ qui a été fait ne sert à rien. Regarde; ça ne sert à rien. C’est deux ans ou trois ans, ou plus, de catastrophes gâchées.
* * * * *
--Ah! mon vieux, si tout c’ qu’on a subi n’était pas la fin de c’ grand malheur-là--j’ tiens à la vie: j’ai ma femme, ma famille, avec la maison autour d’eux, j’ai des idées pour ma vie d’après, va... Eh bien, tout de même, j’aimerais mieux mourir.
--J’ vais mourir, fit en ce moment précis, comme un écho, le voisin de Paradis, qui sans doute avait regardé la blessure de son ventre, je l’ regrette à cause de mes enfants.
--Moi, murmura-t-on ailleurs, c’est à cause de mes enfants que je ne le regrette pas. J’ vais mourir, donc j’ sais c’ que j’ dis, et j’ me dis: «I’s auront la paix, eux!»
--Moi, j’ mourrai p’t’êt’ pas, dit un autre avec un frémissement d’espoir qu’il ne put contenir, même à la face des condamnés, mais j’ souffrirai. Eh bien, j’ dis: tant pis, et j’ dis même: tant mieux; et j’ saurai souffrir plus, si je sais que c’est pour quelque chose!
--Alors faudra continuer à s’ battre après la guerre?
--Oui, p’t’êt’...
--T’en veux encore, toi!
--Oui, parce que j’ n’en veux plus! grogna-t-on.
--Et pas contre des étrangers, p’t’êt’, i’ faudra s’ battre?
--P’t’êt’, oui...
Un coup de vent plus violent que les autres nous ferma les yeux et nous étouffa. Quand il fut passé, et qu’on vit la rafale s’enfuir à travers la plaine en saisissant par endroits et en secouant sa dépouille de boue, en creusant l’eau des tranchées qui béaient longues comme la tombe d’une armée,--on reprit:
--Après tout, qu’est-ce qui fait la grandeur et l’horreur de la guerre?
--C’est la grandeur des peuples.
--Mais les peuples, c’est nous!
Celui qui avait dit cela me regardait, m’interrogeait.
--Oui, lui dis-je, oui, mon vieux frère, c’est vrai! C’est avec nous seulement qu’on fait les batailles. C’est nous la matière de la guerre. La guerre n’est composée que de la chair et des âmes des simples soldats. C’est nous qui formons les plaines de morts et les fleuves de sang, nous tous--dont chacun est invisible et silencieux à cause de l’immensité de notre nombre. Les villes vidées, les villages détruits, c’est le désert de nous. Oui, c’est nous tous et c’est nous tout entiers.
--Oui, c’est vrai. C’est les peuples qui sont la guerre; sans eux, il n’y aurait rien, rien, que quelques criailleries, de loin. Mais c’est pas eux qui la décident. C’est les maîtres qui les dirigent.
--Les peuples luttent aujourd’hui pour n’avoir plus de maîtres qui les dirigent. Cette guerre, c’est comme la Révolution Française qui continue.
--Alors, comme ça, on travaille pour les Prussiens aussi?
--Mais, dit un des malheureux de la plaine, il faut bien l’espérer.
--Ah zut, alors! grinça le chasseur.
Mais il hocha la tête et n’ajouta rien.
--Occupons-nous de nous! Il ne faut pas s’ mêler des affaires des autres, mâchonna l’entêté hargneux.
--Si! il le faut... parce que ce que tu appelles les autres, c’est justement pas les autres, c’est les mêmes!
--Pourquoi qu’c’est toujours nous qui marchons pour tout le monde!
--C’est comme ça, dit un homme, et il répéta les mots qu’il avait employés à l’instant: Tant pis, ou tant mieux!
--Les peuples, c’est rien et ça devrait être tout, dit en ce moment l’homme qui m’avait interrogé--reprenant sans le savoir une phrase historique vieille de plus d’un siècle, mais en lui donnant enfin son grand sens universel.
Et l’échappé de la tourmente, à quatre pattes sur le cambouis du sol, leva sa face de lépreux et regarda devant lui, dans l’infini, avec avidité.
Il regardait, il regardait. Il essayait d’ouvrir les portes du ciel.
* * * * *
--Les peuples devraient s’entendre à travers la peau et sur le ventre de ceux qui les exploitent d’une façon ou d’une autre. Toutes les multitudes devraient s’entendre.
--Tous les hommes devraient enfin être égaux.
Ce mot semblait venir à nous comme un secours.
--Egaux... Oui... Oui... Il y a de grandes idées de justice, de vérité. Il y a des choses auxquelles on croit, vers lesquelles on se tourne toujours pour s’y attacher comme à une sorte de lumière. Il y a surtout l’égalité.
--Il y a aussi la liberté et la fraternité.
--Il y a surtout l’égalité!
Je leur dis que la fraternité est un rêve, un sentiment nuageux, inconsistant; qu’il est contraire à l’homme de haïr un inconnu, mais qu’il lui est également contraire de l’aimer. On ne peut rien baser sur la fraternité. Sur la liberté non plus: elle est trop relative dans une société où toutes les présences se morcellent forcément l’une l’autre.
Mais l’égalité est toujours pareille. La liberté et la fraternité sont des mots, tandis que l’égalité est une chose. L’égalité (sociale, car les individus ont chacun plus ou moins de valeur, mais chacun doit participer à la société dans la même mesure, et c’est justice, parce que la vie d’un être humain est aussi grande que la vie d’un autre), l’égalité, c’est la grande formule des hommes. Son importance est prodigieuse. Le principe de l’égalité des droits de chaque créature et de la volonté sainte de la majorité est impeccable, et il doit être invincible--et il amènera tous les progrès, tous, avec une force vraiment divine. Il amènera d’abord la grande assise plane de tous les progrès: le règlement des conflits par la justice qui est la même chose, exactement, que l’intérêt général.
Ces hommes du peuple qui sont là, entrevoyant ils ne savent encore quelle Révolution plus grande que l’autre, et dont ils sont la source, et qui déjà monte, monte à leur gorge, répètent:
--L’égalité!...
Il semble qu’ils épèlent ce mot, puis qu’ils le lisent clairement partout--et qu’il n’est pas sur la terre de préjugé, de privilège et d’injustice qui ne s’écroule à son contact. C’est une réponse à tout, un mot sublime. Ils tournent et retournent cette notion et lui trouvent une sorte de perfection. Et ils voient les abus brûler d’une éclatante lumière.
--Ce s’rait beau! dit l’un.
--Trop beau pour être vrai! dit l’autre.
Mais le troisième dit:
--C’est parce que c’est vrai que c’est beau. Ça n’a pas d’autre beauté: alors!... Et ce n’est pas parce que c’est beau que ça sera. La beauté n’a pas cours, pas plus que l’amour. C’est parce que c’est vrai que c’est fatal.
--Alors, puisque la justice est voulue par les peuples et que les peuples sont la force, qu’ils la fassent.
--On commence déjà! dit une bouche obscure.
--C’est sur la pente des choses, annonça un autre.
--Quand tous les hommes se seront faits égaux, on sera bien forcé de s’unir.
--Et il n’y aura pas, à la face du ciel, des choses épouvantables faites par trente millions d’hommes qui ne les veulent pas.
C’est vrai. Il n’y a rien à dire contre cela. Quel semblant d’argument, quel fantôme de réponse pourrait-on, oserait-on opposer à cela: «Il n’y aura pas, à la face du ciel, des choses faites par trente millions d’hommes qui ne les veulent pas.» J’écoute, je suis la logique des paroles que profèrent ces pauvres gens jetés sur ce champ de douleur, les paroles qui jaillissent de leur meurtrissure et de leur mal, les paroles qui saignent d’eux.
Et maintenant, le ciel se couvre. De gros nuages le bleuissent et le cuirassent en bas. En haut, dans un faible étamage lumineux, il est traversé par des balayures démesurées de poussière humide. Le temps s’assombrit. Il va y avoir encore de la pluie. Ce n’est pas fini de la tempête et de la longueur de la souffrance.
--On se demandera, dit l’un. «Après tout, pourquoi faire la guerre?» Pourquoi, on n’en sait rien; mais pour qui, on peut le dire. On sera bien forcé de voir que si chaque nation apporte à l’Idole de la guerre la chair fraîche de quinze cents jeunes gens à égorger chaque jour, c’est pour le plaisir de quelques meneurs qu’on pourrait compter; que les peuples entiers vont à la boucherie, rangés en troupeaux d’armées, pour qu’une caste galonnée d’or écrive ses noms de princes dans l’histoire, pour que des gens dorés aussi, qui font partie de la même gradaille, brassent plus d’affaires--pour des questions de personnes et des questions de boutiques.--Et on verra, dès qu’on ouvrira les yeux, que les séparations qui sont entre les hommes ne sont pas celles qu’on croit, et que celles qu’on croit ne sont pas.
--Écoute! interrompit-on soudain.
On se tait, et on entend au loin le bruit du canon. Là-bas, le grondement ébranle les couches aériennes et cette force lointaine vient déferler faiblement à nos oreilles ensevelies, tandis qu’alentour l’inondation continue à imprégner le sol et à attirer lentement les hauteurs.
--Ça r’prend...
Alors l’un de nous dit:
--Ah! tout c’qu’on aura contre soi!
Déjà il y a un malaise, une hésitation, dans la tragédie du colloque qui s’ébauche, entre ces parleurs perdus, comme une espèce d’immense chef-d’œuvre de destinée. Ce n’est pas seulement la douleur et le péril, la misère des temps, qu’on voit recommencer interminablement. C’est aussi l’hostilité des choses et des gens contre la vérité, l’accumulation des privilèges, l’ignorance, la surdité et la mauvaise volonté, les partis pris, et les féroces situations acquises, et des masses inébranlables, et des lignes inextricables.
Et le rêve tâtonnant des pensées se continue par une autre vision où les adversaires éternels sortent de l’ombre du passé et se présentent dans l’ombre orageuse du présent.
* * * * *
Les voici... Il semble qu’on la voie se silhouetter au ciel sur les crêtes de l’orage qui endeuille le monde, la cavalcade des batailleurs, caracolants et éblouissants,--des chevaux de bataille porteurs d’armures, de galons, de panaches, de couronnes et d’épées... Ils roulent, distincts, somptueux, lançant des éclairs, embarrassés d’armes. Cette chevauchée belliqueuse, aux gestes surannés, découpe les nuages plantés dans le ciel comme un farouche décor théâtral.
Et bien au-dessus des regards enfiévrés qui sont à terre, des corps sur qui s’étage la boue des bas-fonds terrestres et des champs gaspillés, tout cela afflue des quatre coins de l’horizon, et refoule l’infini du ciel et cache les profondeurs bleues.
Et ils sont légion. Il n’y a pas seulement la caste des guerriers qui hurlent à la guerre et l’adorent, il n’y a pas seulement ceux que l’esclavage universel revêt d’un pouvoir magique: les puissants héréditaires, debout çà et là par-dessus la prostration du genre humain, qui appuient soudain sur la balance de la justice, parce qu’ils entrevoient un grand coup à faire. Il y a toute une foule consciente et inconsciente qui sert leur effroyable privilège.
--Il y a, clame en ce moment un des sombres et dramatiques interlocuteurs, en étendant la main comme s’il voyait, il y a ceux qui disent: «Comme ils sont beaux!»
--Et ceux qui disent: «Les races se haïssent!»
--Et ceux qui disent: «J’engraisse de la guerre, et mon ventre en mûrit!»
--Et ceux qui disent: «La guerre a toujours été, donc elle sera toujours!»
--Il y a ceux qui disent: «Je ne vois pas plus loin que le bout de mes pieds, et je défends aux autres de le faire!»
--Il y a ceux qui disent: «Les enfants viennent au monde avec une culotte rouge ou bleue sur le derrière!»
--Il y a, gronda une voix rauque, ceux qui disent: «Baissez la tête, et croyez en Dieu!»
* * * * *
Ah! vous avez raison, pauvres ouvriers innombrables des batailles, vous qui aurez fait toute la grande guerre avec vos mains, toute-puissance qui ne sert pas encore à faire le bien, foule terrestre dont chaque face est un monde de douleurs,--et qui, sous le ciel où de longs nuages noirs se déchirent et s’éploient échevelés comme de mauvais anges, rêvez, courbés sous le joug d’une pensée!--oui, vous avez raison. Il y a tout cela contre vous. Contre vous et votre grand intérêt général, qui se confond en effet exactement, vous l’avez entrevu, avec la justice,--il n’y a pas que les brandisseurs de sabres, les profiteurs et les tripoteurs.
Il n’y a pas que les monstrueux intéressés, financiers, grands et petits faiseurs d’affaires, cuirassés dans leurs banques ou leurs maisons, qui vivent de la guerre, et en vivent en paix pendant la guerre, avec leurs fronts butés d’une sourde doctrine, leurs figures fermées comme un coffre-fort.
Il y a ceux qui admirent l’échange étincelant des coups, qui rêvent et qui crient comme des femmes devant les couleurs vivantes des uniformes. Ceux qui s’enivrent avec la musique militaire ou avec les chansons versées au peuple comme des petits verres, les éblouis, les faibles d’esprit, les fétichistes, les sauvages.
Ceux qui s’enfoncent dans le passé, et qui n’ont que le mot d’autrefois à la bouche, les traditionalistes pour lesquels un abus a force de loi parce qu’il s’est éternisé, et qui aspirent à être guidés par les morts, et qui s’efforcent de soumettre l’avenir et le progrès palpitant et passionné au règne des revenants et des contes de nourrice.
Il y a avec eux tous les prêtres, qui cherchent à vous exciter et à vous endormir, pour que rien ne change, avec la morphine de leur paradis. Il y a des avocats--économistes, historiens, est-ce que je sais!--qui vous embrouillent de phrases théoriques, qui proclament l’antagonisme des races nationales entre elles, alors que chaque nation moderne n’a qu’une unité géographique arbitraire dans les lignes abstraites de ses frontières, et est peuplée d’un artificiel amalgame de races; et qui, généalogistes véreux, fabriquent aux ambitions de conquête et de dépouillement, de faux certificats philosophiques et d’imaginaires titres de noblesse. La courte-vue est la maladie de l’esprit humain. Les savants sont en bien des cas des espèces d’ignorants qui perdent de vue la simplicité des choses et l’éteignent et la noircissent avec des formules et des détails. On apprend dans les livres les petites choses, non les grandes.
* * * * *
Et même lorsqu’ils disent qu’ils ne veulent pas la guerre, ces gens-là font tout pour la perpétuer. Ils alimentent la vanité nationale et l’amour de la suprématie par la force. «Nous seuls, disent-ils chacun derrière leurs barrières, sommes détenteurs du courage, de la loyauté, du talent, du bon goût!» De la grandeur et de la richesse d’un pays, ils font comme une maladie dévoratrice. Du patriotisme, qui est respectable, à condition de rester dans le domaine sentimental et artistique, exactement comme les sentiments de la famille et de la province, tout aussi sacrés, ils font une conception utopique et non viable, en déséquilibre dans le monde, une espèce de cancer qui absorbe toutes les forces vives, prend toute la place et écrase la vie et qui, contagieux, aboutit, soit aux crises de la guerre, soit à l’épuisement et à l’asphyxie de la paix armée.
La morale adorable, ils la dénaturent: Combien de crimes dont ils ont fait des vertus, en les appelant nationales--avec un mot! Même la vérité, ils la déforment. A la vérité éternelle, ils substituent chacun leur vérité nationale. Autant de peuples, autant de vérités, qui ne s’admettent pas l’une l’autre et faussent et tordent la vérité.
Tous ces gens-là, qui entretiennent ces discussions d’enfants, odieusement ridicules, que vous entendez gronder au-dessus de vous: «Ce n’est pas moi qui ai commencé, c’est toi!--Non, ce n’est pas moi, c’est toi!--Commence, toi!--Non, commence, toi!», puérilités qui éternisent la plaie immense du monde parce que ce ne sont pas les vrais intéressés qui en discutent, au contraire, et que la volonté d’en finir n’y est pas; tous ces gens-là qui ne peuvent pas ou ne veulent pas faire la paix sur la terre; tous ces gens-là, qui se cramponnent, pour une cause ou pour une autre, à l’état de choses ancien, lui trouvent des raisons ou lui en donnent, ceux-là sont vos ennemis!