Le feu (Journal d'une Escouade)

Part 23

Chapter 233,913 wordsPublic domain

Il présente deux larges yeux opaques, et on ne voit pas sa blessure.

--C’est ça même, dit un autre. Tous les blessés de la brigade viennent se tasser ici l’un après l’autre, sans compter ceux d’ailleurs. Oui, regarde-moi ça: c’est ici, c’ trou, la boîte aux ordures de toute la brigade.

--J’ suis gangrené, j’ suis écrasé, j’ suis en morceaux à l’intérieur, psalmodiait un blessé qui, la tête dans ses mains, parlait entre ses doigts. Pourtant, jusqu’à la semaine dernière, j’étais jeune et j’étais propre. On m’a changé: maintenant j’ n’ai plus qu’un vieux sale corps tout défait à traîner.

--Moi, dit un autre, hier j’avais vingt-six ans. Et maintenant, quel âge j’ai?

Il essaye de lever pour qu’on la voie sa figure branlante et flétrie, usée en une nuit, vidée de chair, avec les trous des joues et des orbites, et une flamme de veilleuse qui s’éteint dans l’œil huileux.

--Ça m’ fait mal! dit, humblement, un être invisible.

--Quand tu t’ désoleras! répète l’autre, machinalement.

Il y eut un silence. L’aviateur s’écria:

--Les officiants essayaient, des deux côtés, de se couvrir la voix.

--Qu’est-ce que c’est que ça? fit le zouave étonné.

--C’est-i’ qu’ tu déménages, mon pauv’ vieux? demanda un chasseur blessé à la main, un bras lié au corps, en quittant un instant des yeux sa main momifiée pour considérer l’aviateur.

Celui-ci avait les regards perdus, et essayait de traduire un mystérieux tableau que partout il portait devant ses yeux.

--D’en haut, du ciel, on ne voit pas grand’chose, vous savez. Dans les carrés des champs et les petits tas des villages, les chemins font comme du fil blanc. On découvre aussi certains filaments creux qui ont l’air d’avoir été tracés par la pointe d’une épingle qui écorcherait du sable fin. Ces réseaux qui festonnent la plaine d’un trait régulièrement tremblé, c’est les tranchées. Dimanche matin, je survolais la ligne de feu. Entre nos premières lignes, et leurs premières lignes, entre les bords extrêmes, entre les franges des deux armées immenses qui sont là, l’une contre l’autre, à se regarder et à ne pas se voir, en attendant--, il n’y a pas beaucoup de distance: des fois quarante mètres, des fois soixante. A moi, il me paraissait qu’il n’y avait qu’un pas, à cause de la hauteur géante où je planais. Et voici que je distingue, chez les Boches et chez nous, dans ces lignes parallèles qui semblaient se toucher, deux remuements pareils: une masse, un noyau animé et, autour, comme des grains de sable noirs éparpillés sur du sable gris. Ça ne bougeait guère; ça n’avait pas l’air d’une alerte! Je suis descendu quelques tours pour comprendre.

«J’ai compris: c’était dimanche et c’étaient deux messes qui se célébraient sous mes yeux: l’autel, le prêtre et le troupeau des types. Plus je descendais, plus je voyais que ces deux agitations étaient pareilles, si exactement pareilles que ça avait l’air idiot. Une des cérémonies--au choix--était le reflet de l’autre. Il me semblait que je voyais double. Je suis descendu encore; on ne me tirait pas dessus. Pourquoi? Je n’en sais rien. Alors, j’ai entendu. J’ai entendu un murmure--un seul. Je ne recueillais qu’une prière qui s’élevait en bloc, qu’un seul bruit de cantique qui montait au ciel en passant par moi. J’allais et venais dans l’espace pour écouter ce vague mélange de chants qui étaient l’un contre l’autre, mais qui se mêlaient tout de même--et plus ils essayaient de se surmonter l’un l’autre, plus ils s’unissaient dans les hauteurs du ciel où je me trouvais suspendu.

«J’ai reçu des shrapnells au moment où, très bas, je distinguais les deux cris terrestres dont était fait leur cri: «_Gott mit uns!_» et «Dieu est avec nous!»--et je me suis renvolé.»

Le jeune homme hocha sa tête couverte de linges. Il était comme affolé par ce souvenir.

--Je me suis dit, à ce moment: «Je suis fou!»

--C’est la vérité des choses qu’est folle, dit le zouave.

Les yeux luisants de délire, le narrateur tâchait de rendre la grande impression émouvante qui l’assiégeait et contre laquelle il se débattait.

--Non! mais quoi! fit-il. Figurez-vous ces deux masses identiques qui hurlent des choses identiques et pourtant contraires, ces cris ennemis qui ont la même forme. Qu’est-ce que le bon Dieu doit dire, en somme? Je sais bien qu’il sait tout; mais, même sachant tout, il ne doit pas savoir quoi faire.

--Quelle histoire! cria le zouave.

--I’ s’fout bien de nous, va, t’en fais pas.

--Et pis, qu’est-ce que ça a de rigolo, tout ça? Les coups de fusil parlent bien la même langue, pas, et ça n’empêche pas les peuples de s’engueuler avec, et comment!

--Oui, dit l’aviateur, mais il n’y a qu’un seul Dieu. Ce n’est pas le départ des prières que je ne comprends pas, c’est leur arrivée.

La conversation tomba.

--Y a un tas de blessés étendus, là-dedans, me montra l’homme aux yeux dépolis. Je me demande, oui, je m’demande comment on a fait pour les descendre là. Ça a dû être terrible, leur dégringolade jusqu’ici.

Deux coloniaux, durs et maigres, qui se soutenaient comme deux ivrognes, arrivèrent, butèrent contre nous, et reculèrent, cherchant par terre une place où tomber.

--Ma vieille, achevait de raconter l’un, d’un organe enroué, dans c’boyau que j’te dis, on est resté trois jours sans ravitaillement, trois jours pleins sans rien, rien. Que veux-tu, on buvait son urine, mais c’était pas ça.

L’autre, en réponse, expliqua qu’autrefois il avait eu le choléra:

--Ah! c’est une sale affaire, ça: de la fièvre, des vomissements, des coliques: mon vieux, j’en étais malade!

--Mais aussi, gronda tout d’un coup l’aviateur qui s’acharnait à poursuivre le mot de la gigantesque énigme, à quoi pense-t-il ce Dieu, de laisser croire comme ça qu’il est avec tout le monde? Pourquoi nous laisse-t-il tous, tous, crier côte à côte comme des dératés et des brutes: «Dieu est avec nous!» «Non, pas du tout, vous faites erreur, Dieu est avec nous!»

Un gémissement s’éleva d’un brancard, et pendant un instant voleta tout seul dans le silence, comme si c’était une réponse.

* * * * *

--Moi, dit alors une voix de douleur, je ne crois pas en Dieu. Je sais qu’il n’existe pas,--à cause de la souffrance. On pourra nous raconter les boniments qu’on voudra, et ajuster là-dessus tous les mots qu’on trouvera, et qu’on inventera: toute cette souffrance innocente qui sortirait d’un Dieu parfait, c’est un sacré bourrage de crâne.

--Moi, reprend un autre des hommes du banc, je ne crois pas en Dieu, à cause du froid. J’ai vu des hommes dev’nir des cadavres p’tit à p’tit, simplement par le froid. S’il y avait un Dieu de bonté, il y aurait pas le froid. Y a pas à sortir de là.

--Pour croire en Dieu, il faudrait qu’il n’y ait rien de c’ qu’y a. Alors, pas, on est loin de compte!

Plusieurs mutilés, en même temps, sans se voir, communient dans un hochement de tête de négation.

--Vous avez raison, dit un autre, vous avez raison.

Ces hommes en débris, ces vaincus isolés et épars dans la victoire, ont un commencement de révélation. Il y a, dans la tragédie des événements, des minutes où les hommes sont non seulement sincères, mais véridiques, et où on voit la vérité sur eux, face à face.

--Moi, fit un nouvel interlocuteur, si je n’y crois pas, c’est...

Une quinte de toux terrible continua affreusement la phrase. Quand il s’arrêta de tousser, les joues violettes, mouillé de larmes, oppressé, on lui demanda:

--Par où c’que t’es blessé, toi?

--J’suis pas blessé, j’suis malade.

--Oh alors! dit-on, d’un accent qui signifiait: tu n’es pas intéressant.

Il le comprit et fit valoir sa maladie:

--J’ suis foutu. J’ crache le sang. J’ai pas d’forces; et, tu sais, ça r’vient pas quand ça s’en va par là.

--Ah, ah, murmurèrent les camarades, indécis, mais convaincus malgré tout de l’infériorité des maladies civiles sur les blessures.

Résigné, il baissa la tête et répéta tout bas, pour lui-même:

--J’ peux pus marcher, où veux-tu qu’ j’aille?

* * * * *

Dans le gouffre horizontal qui, de brancard en brancard, s’allonge en se rapetissant, à perte de vue, jusqu’au blême orifice de jour, dans ce vestibule désordonné au ça et là clignotent de pauvres flammes de chandelles qui rougeoient et paraissent fiévreuses, et où se jettent de temps en temps des ailes d’ombres, un remous s’élève on ne sait pourquoi. On voit s’agiter le bric-à-brac des membres et des têtes, on entend des appels et des plaintes se réveiller l’un l’autre, et se propager, tels des spectres invisibles. Les corps étendus ondulent, se replient, se retournent.

Je distingue, dans cette espèce de bouge, au sein de cette houle de captifs, dégradés et punis par la douleur, la masse épaisse d’un infirmier dont les lourdes épaules tanguent comme un sac porté transversalement, et dont la voix de stentor se répercute au galop dans la cave:

--T’as encore touché à ton bandage, enfant d’ veau, verminard! tonitrue-t-il. J’ vas te l’ refaire parce que c’est toi, mon coco, mais, si tu y r’touches, tu verras ce que je te ferai!

Le voici dans la grisaille qui tourne une bande de toile autour du crâne d’un bonhomme tout petit, presque debout, porteur de cheveux hérissés et d’une barbe soufflée en avant, et qui, les bras ballants, se laisse faire en silence.

Mais l’infirmier l’abandonne, regarde à terre et s’exclame avec retentissement:

--Qu’est-ce que c’est que d’ ça? Eh, dis donc, l’ami, t’es pas des fois maboule? En voilà des manières, de s’coucher sur un blessé!

Et sa main volumineuse secoue un corps, et il dégage, non sans souffler et sacrer, un second corps flasque sur lequel le premier s’était étendu comme sur un matelas--tandis que le nabot au bandage, aussitôt laissé libre, sans mot dire, porte les mains à sa tête et essaie à nouveau d’ôter le pansement qui lui enserre le crâne.

...Une bousculade, des cris: des ombres, perceptibles sur un fond lumineux, paraissent extravaguer dans l’ombre de la crypte. Ils sont plusieurs, éclairés par une bougie autour d’un blessé, et, secoués, le maintiennent à grand’peine sur son brancard. C’est un homme qui n’a plus de pieds. Il porte aux jambes des pansements terribles, avec des garrots pour réfréner l’hémorragie. Ses moignons ont saigné dans les bandelettes de toile et il semble avoir des culottes rouges. Il a une figure de diable, luisante et sombre, et il délire. On pèse sur ses épaules et ses genoux: cet homme qui a les pieds coupés veut sauter hors du brancard pour s’en aller.

--Laissez-moi partir! râle-t-il d’une voix que la colère et l’essoufflement font chevroter--basse avec de soudaines sonorités comme une trompette dont on voudrait sonner trop doucement. Bon Dieu, laissez-moi m’barrer, que j’ vous dis. Han!... Non, mais vous n’pensez pas que j’vas rester ici! Allons, dégagez, ou je vous saute sur les pattes!

Il se contracte et se détend si violemment qu’il fait aller et venir ceux qui tentent de l’immobiliser par leur poids cramponné, et on voit zigzaguer la bougie tenue par un homme à genoux qui, de l’autre bras, ceinture le fou tronqué; et celui-ci crie si fort qu’il réveille ceux qui dorment, secoue l’assoupissement des autres. De toutes parts, on se tourne de son côté, on se soulève à moitié, on prête l’oreille à ces incohérentes lamentations qui finissent cependant par s’éteindre dans le noir. Au même moment, dans un autre coin, deux blessés couchés, crucifiés par terre, s’invectivent, et on est obligé d’en emporter un pour rompre ce colloque forcené.

Je m’éloigne, vers le point où la lumière du dehors pénètre parmi les poutres enchevêtrées comme à travers une grille abîmée. J’enjambe l’interminable série de brancards qui occupent toute la largeur de cette allée souterraine, basse et étranglée, où j’étouffe. Les formes humaines qui y sont abattues sur les brancards, ne bougent plus guère à présent, sous les feux follets des chandelles, et stagnent dans leurs geignements sourds et leurs râles.

Sur le bord d’un brancard un homme s’est assis, appuyé contre le mur; et, au milieu de l’ombre de ses vêtements entr’ouverts, arrachés, apparaît une blanche poitrine émaciée de martyr. Sa tête, toute penchée en arrière, est voilée par l’ombre; mais on aperçoit le battement de son cœur.

Le jour qui, goutte à goutte, filtre au bout, provient d’un éboulement: plusieurs obus, tombés à la même place, ont fini par crever l’épais toit de terre du poste de secours.

Ici, quelques reflets blancs plaquent le bleu des capotes, aux épaules et le long des plis. On voit se presser vers ce débouché, pour goûter un peu d’air pâle, se détacher de la nécropole, comme des morts à demi réveillés, un troupeau d’hommes paralysés par les ténèbres en même temps que par la faiblesse. Au bout du noir, ce coin se présente comme une échappée, une oasis où l’on peut se tenir debout, et où on est effleuré angéliquement par la lumière du ciel.

--Y avait là des bonshommes qu’ont été étripés quand les obus ont radiné, me dit quelqu’un qui attendait, la bouche entr’ouverte dans le pauvre rayon enterré là. Tu parles d’un rata. Tiens, v’là l’curé qui décroche tout ce qui, d’eux, a sauté en l’air.

Le vaste sergent infirmier, en gilet de chasse marron, ce qui lui donne un torse de gorille, ôte des boyaux et des viscères qui pendent, entortillés autour des poutres de la charpente défoncée. Il se sert pour cela d’un fusil muni de sa baïonnette, car on n’a pu trouver de bâton assez long, et ce gros géant, chauve, barbu et poussif, manie l’arme gauchement. Il a une physionomie douce, débonnaire et malheureuse, et tout en tâchant d’attraper dans les coins des débris d’intestins, marmotte d’un air consterné un chapelet de «Oh!» semblables à des soupirs. Ses yeux sont masqués par des lunettes bleues; son souffle est bruyant; il a un crâne de faibles dimensions et l’énorme grosseur de son cou a une forme conique.

A le voir ainsi piquer et dépendre en l’air des bandes d’entrailles et des loques de chair, les pieds dans les décombres hérissés, à l’extrémité du long cul-de-sac gémissant, on dirait un boucher occupé à quelque besogne diabolique.

Mais je me suis laissé choir dans un coin, les yeux à demi fermés, ne voyant presque plus le spectacle qui gît, palpite et tombe autour de moi.

Je perçois confusément des fragments de phrases. Toujours l’affreuse monotonie des histoires de blessures:

--Nom de Dieu! A c’t’endroit-là, je crois bien que les balles elles se touchaient toutes...

--Il avait la tête traversée d’une tempe à l’autre. On aurait pu y passer une ficelle.

--Il a fallu une heure pour que ces charognes-là allongent leur tir et finissent de nous canarder...

Plus près de moi, on bredouille à la fin d’un récit:

--Quand j’dors, j’rêve, et il me semble que je le retue!

D’autres évocations bourdonnent parmi les blessés inhumés là, et c’est le ronron des innombrables rouages d’une machine qui tourne, tourne...

Et j’entends celui qui, là-bas, de son banc, répète: «Quand tu te désoleras!», sur tous les tons, impérieux ou piteux, tantôt comme un prophète, tantôt comme un naufragé, et scande de son cri cet ensemble de voix étouffées et plaintives qui essayent de chanter effroyablement leur douleur.

Quelqu’un s’avance en tâtant le mur, avec un bâton, aveugle, et arrive à moi. C’est Farfadet! Je l’appelle. Il se tourne à peu près vers moi, et me dit qu’il a un œil abîmé. L’autre œil aussi est bandé. Je lui donne ma place, et je le fais asseoir en le tenant par les épaules. Il se laisse faire et, assis à la base du mur, attend patiemment avec sa résignation d’employé, comme dans une salle d’attente.

Je m’échoue un peu plus loin, dans un vide. Là, deux hommes étendus se parlent bas; ils sont si près de moi que je les entends sans les écouter. Ce sont deux soldats de la légion étrangère, au casque et à la capote jaune sombre.

--C’est pas la peine de bonimenter, gouaille l’un d’eux. J’vas y rester, à cette fois-ci. C’est couru: j’ai l’intestin traversé. Si j’étais dans un hôpitau, dans une ville, on m’opérerait à temps et ça pourrait coller. Mais ici! C’est hier que j’ai été attigé. On est à deux ou trois heures de la route de Béthune, pas, et d’la route, y a combien d’heures, dis voir, pour une ambulance où on peut opérer? Et pis, quand nous ramassera-t-on? C’est d’la faute à personne, tu m’entends, mais faut voir c’qui est. Oh! de ce moment-ci, j’sais bien, ça ne va pas plus mal que ça. Seul’ment voilà, c’est forcé de n’pas durer, pisque j’ai un trou tout du long dans l’paquet de mes boyaux. Toi, ta patte se r’mettra, ou on t’en r’mettra une autre. Moi, j’vais mourir.

--Ah! dit l’autre, convaincu par la logique de son interlocuteur.

Celui-ci reprend alors:

--Ecoute, Dominique, t’as eu une mauvaise vie. Tu picolais et t’avais l’vin mauvais. T’ as un sale casier judiciaire.

--J’ peux pas dire que c’est pas vrai puisque c’est vrai, dit l’autre. Mais qu’est-ce que ça peut t’faire?

--T’auras encore une mauvaise vie après la guerre, forcément, et pis t’auras des ennuis pour l’affaire du tonnelier.

L’autre, sauvage, devient agressif:

--La ferme! Qu’est-ce que ça peut t’ foutre?

--Moi, j’ai pas plus d’ famille que toi. Personne, que Louise--qui n’est pas d’ ma famille vu qu’on n’est pas mariés. Moi, j’ai pas d’ condamnations en dehors de quéqu’ bricoles militaires. Y a rien sur mon nom.

--Et pis après? J’ m’en fous.

--J’vas te dire: prends mon nom. Prends-le, j’te l’ donne: pisqu’on n’a pas d’ famille ni l’un ni l’autre.

--Ton nom?

--Tu t’appelleras Léonard Carlotti, voilà tout. C’est pas une affaire. Qu’est-ce que ça peut t’fiche? Du coup, tu n’auras pus d’ condamnation. Tu ne s’ras pas traqué, et tu pourras être heureux comme je l’aurais été si c’te balle ne m’avait pas traversé le magasin.

--Ah! merde alors, dit l’autre, tu f’rais ça! Ça, ben, mon vieux, ça m’ dépasse!

--Prends-le. Il est là dans mon livret, dans ma capote. Allons, prends, et passe-moi l’ tien, d’ livret,--que j’emporte tout ça avec moi! Tu pourras vivre où tu voudras, sauf chez moi où on m’ connaît un peu, à Longueville, en Tunisie. Tu t’ rappelleras et pis, c’est écrit. Faudra le lire, c’ livret. Moi, je l’ dirai à personne: pour que ça réussisse, ces coups-là, il faut motus absolu.

Il se recueille, puis il dit avec un frémissement:

--Je l’ dirai peut-êt’ tout de même à Louise, pour qu’elle trouve que j’ai bien fait et qu’elle pense mieux à moi--quand je lui écrirai pour lui dire adieu.

Mais il se ravise et secoue la tête dans un effort sublime:

--Non, j’y dirai pas, même à elle. J’ sais bien que c’est elle, mais les femmes sont si bavardes!

L’autre le regarde et répète:

--Ah! Nom de Dieu!

Sans être remarqué par les deux hommes, j’ai quitté le drame qui se déchaîne à l’étroit dans ce lamentable coin tout bousculé par le passage et le vacarme.

J’effleure la conversation calmée, convalescente, de deux pauvres hères:

--Ah! mon vieux, c’ goût qu’il a pour sa vigne! Tu trouv’rais pas rien entre chaque pied...

--C’ petiot, c’ tout petiot, quand j’ sortais avec lui et que j’y t’nais sa p’tite pogne, je m’ faisais l’effet de t’enir le p’tit cou tiède d’une hirondelle, tu sais?

Et à côté de cette sentimentalité qui s’avoue, voici, en passant, toute une mentalité qui se révèle:

--Le 547e, si je l’ connais! Plutôt. Ecoute: c’est un drôle de régiment. Là-d’dans, t’as un poilu qui s’appelle Petitjean, et un autre Petitpierre, et un autre Petitlouis... Mon vieux, c’est tel que j’te dis. V’là c’ que c’est qu’ ce régiment-là.

Tandis que je commence à me frayer passage pour sortir du bas-fond, il se produit là-bas un grand bruit de chute et un concert d’exclamations.

C’est le sergent infirmier qui est tombé. Par la brèche qu’il déblayait de ses débris mous et sanglants, une balle lui est arrivée dans la gorge. Il s’est étalé par terre, de tout son long. Il roule de gros yeux abasourdis et il souffle de l’écume.

Sa bouche et le bas de sa figure sont entourés bientôt d’un nuage de bulles roses. On lui place la tête sur un sac à pansements. Ce sac est aussitôt imbibé de sang. Un infirmier crie que ça va gâter les paquets de pansements, dont on a besoin. On cherche sur quoi mettre cette tête qui produit sans arrêt de l’écume légère et teintée. On ne trouve qu’un pain, qu’on glisse sous les cheveux spongieux.

Tandis qu’on prend la main du sergent, qu’on l’interroge, lui ne fait que baver de nouvelles bulles qui s’amoncellent et on voit sa grosse tête, noire de barbe, à travers ce nuage rose. Horizontal, il semble un monstre marin qui souffle, et la transparente mousse rose s’amasse et couvre jusqu’à ses gros yeux troubles, nus de leurs lunettes.

Puis il râle. Il a un râle d’enfant, et il meurt en remuant la tête de droite et de gauche, comme s’il essayait très doucement de dire non.

Je regarde cette énorme masse immobilisée, et je songe que cet homme était bon. Il avait un cœur pur et sensible. Et combien je me reproche de l’avoir quelquefois malmené à propos de l’étroitesse naïve de ses idées et d’une certaine indiscrétion ecclésiastique qu’il apportait en tout! Et comme je suis heureux parmi cette détresse--oui, heureux à en frissonner de joie--de m’être retenu, un jour qu’il lisait de côté une lettre que j’écrivais, de lui adresser des paroles irritées qui l’auraient injustement blessé! Je me rappelle la fois où il m’a tant exaspéré avec son explication sur la Sainte-Vierge et la France. Il me paraissait impossible qu’il émît sincèrement ces idées-là. Pourquoi n’aurait-il pas été sincère? _Est-ce qu’il n’était pas bien réellement tué aujourd’hui?_ Je me rappelle aussi certains traits de dévouement, de patience obligeante de ce gros homme dépaysé dans la guerre comme dans la vie--et le reste n’est que détails. Ses idées elles-mêmes ne sont que des détails à côté de son cœur, qui est là, par terre, en ruines, dans ce coin de géhenne. Cet homme dont tout me séparait, avec quelle force je l’ai regretté!

...C’est alors que le tonnerre est entré: Nous avons été lancés violemment les uns sur les autres par le secouement effroyable du sol et des murs. Ce fut comme si la terre qui nous surplombait s’était effondrée et jetée sur nous. Un pan de l’armature de poutres s’écroula, élargissant le trou qui crevait le souterrain. Un autre choc: un autre pan, pulvérisé, s’anéantit en rugissant. Le cadavre du gros sergent infirmier roula comme un tronc d’arbre contre le mur. Toute la charpente en longueur du caveau, ces épaisses vertèbres noires, craquèrent à nous casser les oreilles, et tous les prisonniers de ce cachot firent entendre en même temps une exclamation d’horreur.

D’autres explosions résonnent coup sur coup et nous poussent dans tous les sens. Le bombardement déchiquette et dévore l’asile de secours, le transperce et le rapetisse. Tandis que cette tombée sifflante d’obus martèle et écrase à coups de foudre l’extrémité béante du poste, la lumière du jour y fait irruption par les déchirures. On voit apparaître plus précises--et plus surnaturelles--les figures enflammées ou empreintes d’une pâleur mortelle, les yeux qui s’éteignent dans l’agonie ou s’allument dans la fièvre, les corps empaquetés de blanc, rapiécés, les monstrueux bandages. Tout cela, qui se cachait, remonte au jour. Hagards, clignotants, tordus, en face de cette inondation de mitraille et de charbon qu’accompagnent des ouragans de clarté, les blessés se lèvent, s’éparpillent, cherchent à fuir. Tout cette population effarée roule par paquets compacts, à travers la galerie basse, comme dans la cale tanguante d’un grand bateau qui se brise.