Le feu (Journal d'une Escouade)
Part 21
Bertrand parlait peu, d’ordinaire, et ne parlait jamais de lui-même. Il dit pourtant:
--J’en ai eu trois sur les bras. J’ai frappé comme un fou. Ah! nous étions tous comme des bêtes quand nous sommes arrivés ici!
Sa voix s’élevait avec un tremblement contenu.
--Il le fallait, dit-il. Il le fallait--pour l’avenir.
Il croisa les bras, hocha la tête.
--L’avenir! s’écria-t-il tout d’un coup comme un prophète. De quels yeux ceux qui vivront après nous et dont le progrès--qui vient comme la fatalité--aura enfin équilibré les consciences, regarderont-ils ces tueries et ces exploits dont nous ne savons pas même, nous qui les commettons, s’il faut les comparer à ceux des héros de Plutarque et de Corneille, ou à des exploits d’apaches!
«Et pourtant, continua Bertrand, regarde! Il y a une figure qui s’est élevée au-dessus de la guerre et qui brillera pour la beauté et l’importance de son courage...»
J’écoutais, appuyé sur un bâton, penché sur lui, recueillant cette voix qui sortait, dans le silence du crépuscule, d’une bouche presque toujours silencieuse. Il cria d’une voix claire:
--Liebknecht!
Il se leva, les bras toujours croisés. Sa belle face, aussi profondément grave qu’une face de statue, retomba sur sa poitrine. Mais il sortit encore une fois de son mutisme marmoréen pour répéter:
--L’avenir! L’avenir! L’œuvre de l’avenir sera d’effacer ce présent-ci, et de l’effacer plus encore qu’on ne pense, de l’effacer comme quelque chose d’abominable et de honteux. Et pourtant, ce présent, il le fallait, il le fallait! Honte à la gloire militaire, honte aux armées, honte au métier de soldat, qui change les hommes tour à tour en stupides victimes et en ignobles bourreaux. Oui, honte: c’est vrai, mais c’est trop vrai, c’est vrai dans l’éternité, pas encore pour nous. Attention à ce que nous pensons maintenant! Ce sera vrai, lorsqu’il y aura toute une vraie bible. Ce sera vrai lorsque ce sera écrit parmi d’autres vérités que l’épuration de l’esprit permettra de comprendre en même temps. Nous sommes encore perdus et exilés loin de ces époques-là. Pendant nos jours actuels, en ces moments-ci, cette vérité n’est presque qu’une erreur, cette parole sainte n’est qu’un blasphème!
Il eut une sorte de rire plein de résonances et de rêves.
--Une fois, je leur ai dit que je croyais aux prophéties--pour les faire marcher!
Je m’assis à côté de Bertrand. Ce soldat qui avait toujours fait plus que son devoir et pourtant survivait encore,--revêtait en ce moment à mes yeux l’attitude de ceux qui incarnent une haute idée morale, et ont la force de se dégager de la bousculade des contingences, et qui sont destinés, pour peu qu’ils passent dans un éclat d’événement, à dominer leur époque.
--J’ai toujours pensé toutes ces choses, murmurai-je.
--Ah! fit Bertrand.
Nous nous regardâmes sans un mot, avec un peu de surprise et de recueillement. Après ce grand silence, il reprit:
--Il est temps de commencer le service. Prends ton fusil et viens.
* * * * *
...De notre trou d’écoute, nous voyons vers l’est une lueur d’incendie se propager, plus bleue, plus triste qu’un incendie. Elle raye le ciel au-dessous d’un long nuage noir qui s’étend, suspendu, comme la fumée d’un grand feu éteint, comme une tache immense sur le monde. C’est le matin qui revient.
Il fait un froid tel qu’on ne peut rester immobile malgré l’enchaînement de la fatigue. On tremble, on frissonne, on claque des dents, on larmoie. Peu à peu, avec une lenteur désespérante, le jour s’échappe du ciel dans la maigre charpente des nuages noirs. Tout est glacé, incolore et vide; un silence de mort règne partout. Du givre, de la neige, sous un fardeau de brume. Tout est blanc. Paradis remue, c’est un épais fantôme blafard. Nous sommes tout blancs aussi, nous. J’avais placé ma musette sur le revers du parapet de l’écoute, et on la dirait enveloppée dans du papier. Au fond du trou, un peu de neige surnage, rongée, teinte en gris, sur le bain de pieds noir. Hors du trou, sur les entassements, dans les excavations, par-dessus la cohue des morts, une mousseline de neige est posée.
Deux masses baissées s’estompent, mamelonnées, au travers du brouillard: elles se foncent et arrivent à nous, nous hèlent. Ces hommes viennent nous relever. Ils ont la face brun rouge et humide de froid, les pommettes comme des tuiles émaillées, mais leurs capotes ne sont pas poudrées: ils ont dormi sous la terre.
Paradis se hisse dehors. Je suis dans la plaine son dos de bonhomme Hiver, et la marche de canard de ses souliers qui ramassent de blancs paquets de semelles feutrées. Nous regagnons, pliés en deux, la tranchée: les pas de ceux qui nous ont remplacés sont marqués en noir sur la mince blancheur qui recouvre le sol.
Dans la tranchée au-dessus de laquelle, par endroits, des bâches brochées de velours blanc ou moirées de givre, sont tendues à l’aide de piquets, en vastes tentes irrégulières, s’érigent, ça et là, des veilleurs. Entre eux, des formes accroupies, qui geignent, essayent de se débattre contre le froid, d’en défendre le pauvre foyer de leur poitrine, ou qui sont glacées. Un mort est affalé, debout, à peine de travers, les pieds dans la tranchée, la poitrine et les deux bras couchés sur le talus. Il brassait la terre quand il s’est éteint. Sa face, dirigée vers le ciel, est recouverte d’une lèpre de verglas, la paupière blanche comme l’œil, la moustache enduite d’une bave dure.
D’autres corps dorment, moins blanchis que les autres: la couche de neige n’est intacte que sur les choses: objets et morts.
--Faut dormir.
Paradis et moi, nous cherchons un gîte, un trou où l’on puisse se cacher et fermer les yeux.
--Tant pis s’il y a des macchabées dans une gouitoune, marmotte Paradis. Par ce froid-là, i’ s’ retiendront, i’s s’ront pas méchants.
Nous nous avançons, si las que nos regards traînent à terre.
Je suis seul. Où est Paradis? Il a dû se coucher dans quelque fond. Peut-être m’a-t-il appelé sans que je l’aie entendu.
Je rencontre Marthereau.
--J’cherche où dormir; j’étais d’garde, me dit-il.
--Moi aussi. Cherchons.
--Qu’est-ce que c’est de c’bruit et de c’shproum? dit Marthereau.
Un murmure de piétinements et de voix, tassés, déborde du boyau qui débouche là.
--Les boyaux sont pleins d’bonhommes et d’types... Qui c’est qu’vous êtes?
Un de ceux auxquels on se trouve tout d’un coup mêlé, répond:
--On est le 5e Bâton.
Les nouveaux venus font la pause. Ils sont en tenue. Celui qui a parlé, s’assoit, pour souffler, sur les rotondités d’un sac de terre qui dépasse l’alignement, et pose ses grenades à ses pieds. Il s’essuie le nez du revers de sa manche.
--Quoi qu’ vous v’nez faire par ici? On vous l’a dit?
--Plutôt qu’on nous l’a dit: nous v’nons pour attaquer. On va là-bas, jusqu’au bout.
De la tête, il indique le Nord.
La curiosité qui les contemple s’accroche à un détail:
--Vous avez emporté tout vot’ bordel?
--Nous avons mieu’ aimé l’ garder, et voilà.
--En avant! leur commande-t-on.
Ils se lèvent et s’avancent, mal réveillés, les yeux bouffis, les rides soulignées. Il y a des jeunes au cou mince et aux yeux vides, et des vieux, et, au milieu, des hommes ordinaires. Ils marchent d’un pas ordinaire et pacifique. Ce qu’ils vont faire nous semble, à nous qui l’avons fait la veille, au-dessus des forces humaines. Et pourtant ils s’en vont vers le Nord.
--Le réveil des condamnés, dit Marthereau.
On s’écarte devant eux, avec une espèce d’admiration et une espèce de terreur.
Quand ils sont passés, Marthereau hoche la tête et murmure:
--De l’aut’ côté, y en a qui s’apprêtent aussi, avec leur uniforme gris. Tu crois qu’i’s s’en ressentent pour l’assaut, ceux-là? T’es pas fou? Alors, pourquoi qu’i’ sont venus? C’est pas eux, j’sais bien, mais c’est euss tout de même pisqu’ils sont ici... J’ sais bien, j’ sais bien, mais tout ça, c’est bizoarre.
La vue d’un passant change le cours de ses idées:
--Tiens, v’là Truc, Machin, l’ grand, tu sais? C’ qu’il est immense, c’ qu’il est pointu, c’ t’ être-là! Tant qu’à moi, j’ sais bien que j’ suis pas grand tout à fait assez, mais lui, i’ va trop haut. Il est toujours au courant de tout, c’ double-mètre! Comme savement de tout, y en a pas un qui lui fasse la grille. On va y demander pour une cagna.
--S’il y a des gourbis? répond le passant surélevé en se penchant sur Marthereau comme un peuplier. Pour sûr, mon vieux Caparthe. Y a qu’ça. Tiens, là--et, déployant son coude, il fait un geste indicateur de télégraphe à signaux--Villa von Hindenburg, et ici, là: Villa Glücks auf. Si vous n’êtes pas contents, c’est qu’ ces messieurs sont difficiles. Y a p’t êtr’ quequ’ locataires dans l’fond, mais des locataires pas remuants, et tu peux parler tout haut d’vant eux, tu sais!
--Ah! nom de Dieu!... s’écria Marthereau un quart d’heure après que nous nous fûmes installés dans une de ces fosses équarries, y a des locataires qu’i’ nous disait pas, c’ t’affreux grand paratonnerre, c’ t’ infini!
Ses paupières se fermaient, mais se rouvraient, et il se grattait les bras et les flancs.
--J’ai la lourde! Pourtant, pour ronfler, c’est pas vrai. C’est pas résistable.
Nous nous mîmes à bâiller, à soupirer, et finalement nous allumâmes un petit bout de bougie qui résistait, mouillé, bien qu’on le couvât des mains. Et nous nous regardâmes bâiller.
L’abri allemand comprenait plusieurs compartiments. Nous étions contre une cloison de planches mal ajustées et, de l’autre côté, dans la cave nº 2, des hommes veillaient aussi: on voyait de la lumière filtrer dans les interstices des planches, et on entendait des voix bruisser.
--C’est de l’autre section, dit Marthereau.
Puis on écouta, machinalement.
--Quand j’suis t’été en permission, bourdonnait un invisible parleur, on a été triste d’abord, parce qu’on pensait à mon pauv’ frère qu’a disparu en mars, mort sans doute, et à mon pauv’ petit Julien, de la classe 15, qu’ a été tué aux attaques d’octobre. Et puis, peu à peu, elle et moi, on s’est remis à être heureux d’être ensemble, que veux-tu? Not’petit loupiot, le dernier, qui a cinq ans, nous a bien distraits. I’ voulait jouer au soldat avec moi. J’y ai fabriqué un petit flingot. J’y ai expliqué les tranchées, et lui, tout freluquant de joie comme un z’oiseau, i’ m’ tirait d’ssus en gueulant. Ah! le sacré p’tit mec, il en mettait! Ça fera un fameux poilu plus tard. Mon vieux, il a tout à fait l’esprit militaire!
Silence. Ensuite vague brouhaha de conversations au milieu desquelles on entend le mot de: «Napoléon», puis une autre voix--ou la même--qui dit:
--Guillaume, c’est une bête puante d’avoir voulu c’te guerre. Mais Napoléon, ça, c’est un grand homme!
Marthereau est à genoux devant moi dans le chétif et étroit rayonnement de notre chandelle, au fond de ce trou obscur et mal bouché où passent par moment des frissonnements de froid, où grouille la vermine et où l’entassement des pauvres vivants entretient un vague relent de sarcophage... Marthereau me regarde; il entend encore, comme moi, l’anonyme soldat qui a dit: «Guillaume est une bête puante, mais Napoléon est un grand homme», et qui célébrait l’ardeur guerrière du petit qui lui restait encore. Il laisse tomber ses bras, hoche sa tête lassée--et la lumière légère jette sur la cloison l’ombre de ce double geste, en fait une brusque caricature.
--Ah! dit mon humble compagnon, nous sommes tous des pas mauvais types, et aussi, des malheureux et des pauv’diables. Mais nous sommes trop bêtes, nous sommes trop bêtes!
Il tourne à nouveau son regard sur moi. Dans sa face toute plantée de poils, dans sa face de barbet, on voit luire deux beaux yeux de chien qui s’étonne, songe, très confusément encore, à des choses, et qui, dans la pureté de son obscurité, se met à comprendre.
On sort de l’abri inhabitable. Le temps s’est un peu adouci: la neige a fondu et tout s’est resali.
--L’vent a léché l’sucre, dit Marthereau.
* * * * *
Je suis désigné pour accompagner Joseph Mesnil au Poste de Secours des Pylônes. Le sergent Henriot me donne livraison du blessé et me remet le billet d’évacuation.
--Si vous rencontrez Bertrand en route, nous dit Henriot, faudrait voir d’avoir à y dire de s’grouiller, hé? Bertrand est parti en liaison cette nuit et on l’attend depuis une heure--même que l’vieux s’impatiente et parle de s’foutre en colère d’un moment à l’autre.
Je m’achemine avec Joseph qui, un peu plus pâle que de coutume et toujours taciturne, marche tout doucement. De temps en temps, on le voit s’arrêter, la figure crispée. Nous suivons les boyaux.
Un bonhomme paraît tout d’un coup. C’est Volpatte, qui dit:
--J’vais aller avec vous jusqu’au bas de la côte.
Désœuvré, il manie une magnifique canne torse et secoue dans sa main comme des castagnettes la précieuse paire de ciseaux qui ne le quitte jamais.
Nous sortons tous trois du boyau quand la pente du terrain permet de le faire sans danger de balles--puisque le canon ne donne pas. Aussitôt dehors, nous heurtons un rassemblement. Il pleut. A travers les jambes lourdes plantées comme des arbres tristes, dans la brume, sur la plaine bise, on aperçoit un mort.
Volpatte se faufile jusqu’à la forme horizontale autour de laquelle attendent ces formes verticales. Alors, il se retourne violemment et nous crie:
--C’est Pépin!
--Ah! dit Joseph qui est déjà presque défaillant.
Il s’appuie sur moi. Nous nous approchons. Pépin, allongé, a les pieds et les mains tendus, crispés, et sa figure sur qui coule la pluie est tuméfiée, talée et affreusement grise.
Un homme qui tient une pioche et dont la face en sueur est pleine de petites tranchées noirâtres, nous raconte la mort de Pépin:
--L’était entré dans une calebasse où des Boches s’étaient planqués. Et v’là qu’on ne l’savait pas et qu’on a enfumé la niche pour nettoyer, et l’ pauv’ petit frère, on l’a r’trouvé après l’opération, crampsé, et tout étiré comme un boyau d’chat, au milieu de la viande des Boches qu’il avait saignés avant--et bien proprement saignés, j’peux l’dire, moi que j’suis établi boucher dans la banlieue parisienne.
--Un de moins à l’escouade! dit Volpatte, tandis que nous nous en allons.
Nous nous trouvons maintenant en haut du ravin, à l’endroit où commence le plateau que notre charge a parcouru éperdument, hier au soir, et qu’on ne reconnaît pas.
Cette plaine, qui m’avait alors donné l’impression d’être toute de niveau et qui, en réalité, se penche, est un extraordinaire charnier. Les cadavres y foisonnent. C’est comme un cimetière dont on aurait enlevé le dessus.
Des bandes le parcourent, identifiant les morts de la veille et de la nuit, retournant les restes, les reconnaissant à quelque détail, malgré leurs figures. Un de ces chercheurs, agenouillé, retire de la main d’un mort une photographie déchiquetée, effacée, un portrait tué.
Des fumées noires d’obus montent en volutes, puis détonent sur les horizons, au loin; des armées de corbeaux balayent le ciel de leur vaste geste pointillé.
En bas, parmi la multitude des immobiles, voici, reconnaissables à leur usure et leur effacement, des zouaves, des tirailleurs et des légionnaires de l’attaque de mai. L’extrême bord de nos lignes se trouvait alors au bois de Berthonval, à cinq ou six kilomètres d’ici. Dans cet assaut, qui a été un des plus formidables de la guerre et de toutes les guerres, ils étaient parvenus d’un seul élan, en courant, jusqu’ici. Ils formaient alors un point trop avancé sur l’onde d’attaque et ils ont été pris de flanc par les mitrailleuses qui se trouvaient à droite et à gauche des lignes dépassées. Il y a des mois que la mort leur a crevé les yeux et dévoré les joues--mais même dans leurs restes disséminés, dispersés par les intempéries et déjà presque en cendres, on reconnaît les ravages des mitrailleuses qui les ont détruits, leur trouant le dos et les reins, les hachant en deux par le milieu. A côté de têtes noires et cireuses de momies égyptiennes, grumeleuses de larves et de débris d’insectes, où des blancheurs de dents pointent dans des creux; à côté de pauvres moignons assombris qui pullulent là, comme un champ de racines dénudées, on découvre des crânes nettoyés, jaunes, coiffés de chéchias de drap rouge dont la housse grise s’effrite comme du papyrus. Des fémurs sortent d’amas de loques agglutinées par de la boue rougeâtre, ou bien, d’un trou d’étoffes effilochées et enduites d’une sorte de goudron, émerge un fragment de colonne vertébrale. Des côtes parsèment le sol comme de vieilles cages cassées, et, auprès, surnagent des cuirs mâchurés, des quarts et des gamelles transpercés et aplatis. Autour d’un sac haché, posé sur des ossements et sur une touffe de morceaux de drap et d’équipements, des points blancs sont régulièrement semés: en se baissant, on voit que ce sont les phalanges de ce qui, là, fut un cadavre.
Parfois, des renflements allongés--car tous ces morts sans sépulture finissent tout de même par entrer dans le sol--un bout d’étoffe seulement sort, indiquent qu’un être humain s’est anéanti en ce point du monde.
Les Allemands qui, hier, étaient ici, ont abandonné sans les ensevelir leurs soldats à côté des nôtres--ainsi qu’en témoignent ces trois cadavres putréfiés l’un sur l’autre, l’un dans l’autre--avec leurs calottes grises dont le bord rouge est caché par une sangle grise, leurs vestes gris jaune, leurs figures vertes. Je cherche les traits de l’un d’eux: depuis les profondeurs de son cou jusqu’aux touffes de cheveux collés au bord de son calot; il présente une masse terreuse, la figure changée en fourmilière--et deux fruits pourris à la place des yeux. L’autre, vide, sec, est aplati sur le ventre, le dos en loques quasi flottant, les mains, les pieds et la face enracinés dans le sol.
--Regardez! Il est récent, celui-ci...
Au milieu de la plaine, au fond de l’air pluvieux et glacé, au milieu de ce lendemain blême d’une orgie de massacre, c’est une tête plantée par terre, une tête exsangue et humide, avec une lourde barbe.
Un des nôtres: le casque est à côté. Les paupières enflées laissent voir un peu de la morne faïence de ses yeux et une lèvre luit comme une limace dans la barbe obscure. Sans doute, il est tombé dans un trou d’obus qu’un autre obus a comblé, l’enterrant jusqu’au cou comme l’Allemand à tête de chat du Cabaret Rouge.
--Je ne le reconnais pas, dit Joseph qui s’avance très lentement et s’exprime avec peine.
--Moi, je le reconnais, répond Volpatte.
--C’ barbu-là? fait la voix blanche de Joseph.
--I’ n’a pas de barbe. Tu vas voir.
Accroupi, Volpatte passe l’extrémité de sa canne sous le menton du cadavre et détache une sorte de pavé de boue où la tête s’enchâssait et qui semblait une barbe. Puis il ramasse le casque du mort, l’en coiffe, et il lui tient un instant devant les yeux les deux anneaux de ses fameux ciseaux, de manière à imiter des lunettes.
--Ah! nous écrions-nous alors, c’est Cocon!
--Ah!
Quand on apprend ou qu’on voit la mort d’un de ceux qui faisaient la guerre à côté de vous et qui vivaient exactement de la même vie, on reçoit un choc direct dans la chair avant même de comprendre. C’est vraiment presque un peu son propre anéantissement qu’on apprend tout d’un coup. Ce n’est qu’après qu’on se met à regretter.
Nous regardons cette tête hideuse de jeu de massacre, cette tête massacrée qui déjà efface cruellement le souvenir. Encore un compagnon de moins... On reste là autour de lui, intimidés.
--C’était...
On voudrait parler un peu. On ne sait pas quoi dire qui soit assez grave, assez important, assez vrai.
--Venez, articule avec effort Joseph, accaparé tout entier par sa brutale souffrance physique. J’ai pas assez de force pour m’arrêter tout le temps.
Nous quittons le pauvre Cocon, l’ex-homme-chiffre, avec un dernier regard écourté, presque distrait.
--On peut pas s’figurer... dit Volpatte.
...Non, on ne peut pas se figurer. Toutes ces disparitions à la fois excèdent l’esprit. Il n’y a plus assez de survivants. Mais on a une vague notion de la grandeur de ces morts. Ils ont tout donné; ils ont donné, petit à petit, toute leur force, puis, finalement, ils se sont donnés, en bloc. Ils ont dépassé la vie; leur effort a quelque chose de surhumain et de parfait.
* * * * *
--Tiens, il vient d’être attigé, celui-là, et pourtant...
Une blessure fraîche mouille le cou d’un corps presque squelettique.
--C’est un rat, dit Volpatte. Les macchabées sont anciens, mais les rats les entretiennent... Tu vois des rats crevés--empoisonnés p’t’êt’ bien--près ou d’ssous chaque corps. Tiens, c’ pauv’ vieux va nous montrer les siens.
Il soulève du pied la dépouille aplatie et on trouve, en effet, deux rats morts enfoncés là.
* * * * *
--J’voudrais r’trouver Farfadet, dit Volpatte. J’y ai dit d’attendre au moment où on courait et qu’i’ m’a agrafé. L’pauv’ gars, pourvu qu’il ait attendu!
Alors il va et vient, poussé vers les morts par une étrange curiosité. Indifférents, ils se le renvoient l’un à l’autre, et à chaque pas il regarde par terre. Tout à coup il pousse un cri de détresse. Il nous appelle de la main et s’agenouille devant un mort.
--Bertrand!
Une émotion aiguë, tenace, nous empoigne. Ah! il a été tué, lui aussi, comme les autres, celui qui nous dominait le plus par son énergie et sa lucidité! Il s’est fait tuer, il s’est fait enfin tuer, à force de faire toujours son devoir. Il a enfin trouvé la mort là où elle était!
Nous le regardons, puis nous nous détournons de cette vision et nous nous considérons entre nous.
--Ah!...
C’est que le choc de sa disparition s’aggrave du spectacle qu’offre sa dépouille. Il est abominable à voir. La mort a donné l’air et le geste d’un grotesque à cet homme qui fut si beau et si calme. Les cheveux éparpillés sur les yeux, la moustache bavant dans la bouche, la figure bouffie, il rit. Il a un œil grand ouvert, l’autre fermé, et tire la langue. Les bras sont étendus en croix, les mains ouvertes, les doigts écartés. Sa jambe droite se tend d’un côté; la gauche, qui est cassée par un éclat et d’où est sortie l’hémorragie qui l’a fait mourir, est tournée toute en cercle, disloquée, molle, sans charpente. Une lugubre ironie a donné aux derniers sursauts de cette agonie l’allure d’une gesticulation de paillasse.
On le dispose, on le couche droit, on calme ce masque effrayant. Volpatte a retiré un portefeuille de la poche de Bertrand et, pour le porter jusqu’au bureau, il le place religieusement dans ses propres papiers, à côté du portrait de sa femme et de ses enfants. Cela fait, il secoue la tête:
--Celui-là, c’était vraiment un bonhomme, mon vieux. Quand i’disait quéqu’chose, ç’ui-là, c’était la preuve que c’était vrai. Ah! on avait pourtant bien besoin d’lui!
--Oui, dis-je, on aurait eu besoin de lui, toujours.
--Ah! là là!... murmure Volpatte, et il tremble.
Joseph répète tout bas:
--Ah! nom de Dieu! Ah! nom de Dieu!
La plaine est couverte de monde comme une place publique. Des corvées en détachements, des isolés. Les brancardiers commencent patiemment et petitement, ici, là, leur immense besogne démesurée.
Volpatte nous quitte pour retourner à la tranchée annoncer nos nouveaux deuils et surtout la grande absence de Bertrand. Il dit à Joseph:
--On s’perdra pas d’ vue, pas? Ecris de temps en temps un simple mot: «Tout va bien, signé: Camembert», pas?
Il disparaît parmi tous ces gens qui se croisent dans l’étendue dont une morne pluie infinie s’est entièrement emparée.
* * * * *
Joseph s’appuie sur moi. Nous descendons dans le ravin.