Le feu (Journal d'une Escouade)

Part 18

Chapter 183,972 wordsPublic domain

La lune est cachée dans la brume, mais il y a, répandue sur les choses, une très confuse lueur à laquelle l’œil s’habitue à tâtons. Cet éclairement s’éteint à cause d’un large lambeau de ténèbres qui plane et glisse là-haut. Je distingue à peine, après l’avoir touché, l’encadrement et le trou du créneau devant ma figure, et ma main avertie rencontre, dans un enfoncement aménagé, un fouillis de manches de grenades.

--Ouvre l’œil, hein, mon vieux, me dit Bertrand à voix basse. N’oublie pas qu’il y a notre poste d’écoute, là, en avant, sur la gauche. Allons, à tout à l’heure.

Son pas s’éloigne, suivi du pas ensommeillé du veilleur que je relève.

* * * * *

Les coups de fusil crépitent de tous côtés. Tout à coup une balle claque net dans la terre du talus où je m’appuie. Je mets la face au créneau. Notre ligne serpente dans le haut du ravin: le terrain est en contre-bas devant moi, et on ne voit rien dans cet abîme de ténèbres où il plonge. Toutefois, les yeux finissent par discerner la file régulière des piquets de notre réseau plantés au seuil des flots d’ombre, et, ça et là, les plaies rondes d’entonnoirs d’obus, petits, moyens ou énormes; quelques-uns, tout près, peuplés d’encombrements mystérieux. La bise me souffle dans la figure. Rien ne bouge, que le vent qui passe et que l’immense humidité qui s’égoutte. Il fait froid à frissonner sans fin. Je lève les yeux: je regarde ici, là. Un deuil épouvantable écrase tout. J’ai l’impression d’être tout seul, naufragé, au milieu d’un monde bouleversé par un cataclysme.

Rapide illumination de l’air: une fusée. Le décor où je suis perdu s’ébauche et pointe autour de moi. On voit se découper la crête, déchirée, échevelée, de notre tranchée, et j’aperçois, collés sur la paroi d’avant, tous les cinq pas, comme des larves verticales, les ombres des veilleurs. Leur fusil s’indique, à côté d’eux, par quelques gouttes de lumière. La tranchée est étayée de sacs de terre; elle est élargie de partout et, en maints endroits, éventrée par des éboulements. Les sacs de terre, aplatis les uns sur les autres et disjoints, ont l’air, à la lueur astrale de la fusée, de ces vastes dalles démantelées d’antiques monuments en ruines. Je regarde au créneau. Je distingue, dans la vaporeuse atmosphère blafarde qu’a épandue le météore, les piquets rangés et même les lignes ténues des fils de fer barbelés qui s’entrecroisent d’un piquet à l’autre. C’est, devant ma vue, comme des traits à la plume qui gribouillent et raturent le champ blême et troué. Plus bas, dans l’océan nocturne qui remplit le ravin, le silence et l’immobilité s’accumulent.

Je descends de mon observatoire et me dirige au jugé vers mon voisin de veille. De ma main tendue, je l’atteins.

--C’est toi? lui dis-je à voix basse, sans le reconnaître.

--Oui, répond-il sans savoir non plus qui je suis, aveugle comme moi.

--C’est calme, à c’t’ heure, ajoute-t-il. Tout à l’heure, j’ai cru qu’ils allaient attaquer, ils ont peut-être bien essayé, sur la droite, où ils ont lancé une chiée de grenades. Il y a eu un barrage de 75, vrrrran... vrrrran... Mon vieux, je m’ disais: «Ces 75-là, c’est pas possible, i’ sont payés pour tirer! S’ils sont sortis, les Boches, i’s ont dû prendre quéqu’ chose!» Tiens, écoute, là-bas les boulettes qui r’biffent! T’entends?

Il s’arrête, débouche son bidon, boit un coup, et sa dernière phrase, toujours à voix basse, sent le vin:

--Ah! là là! tu parles d’une sale guerre! Tu crois qu’on s’rait pas mieux chez soi? Eh bien, quoi! Qu’est-ce qu’il a, c’ ballot?

Un coup de feu vient de retentir à côté de nous, traçant un court et brusque trait phosphorescent. D’autres partent, ça et là, sur notre ligne: les coups de fusil sont contagieux la nuit.

Nous allons nous enquérir, à tâtons, dans l’ombre épaisse retombée sur nous comme un toit, auprès d’un des tireurs. Trébuchant et jetés parfois l’un sur l’autre, on arrive à l’homme, on le touche.

--Eh bien quoi?

Il a cru voir remuer, puis, plus rien. Nous revenons, mon voisin inconnu et moi, dans l’obscurité dense et sur l’étroit chemin de boue grasse, incertains, avec effort, pliés, comme si nous portions chacun un fardeau écrasant.

A un point de l’horizon, puis à un autre, tout autour de nous, le canon donne, et son lourd fracas se mêle aux rafales d’une fusillade qui tantôt redouble et tantôt s’éteint, et aux grappes de coups de grenades, plus sonores que les claquements du lebel et du mauser et qui ont à peu près le son des vieux coups de fusil classiques. Le vent s’est encore accru, il est si violent qu’il faut se défendre dans l’ombre contre lui: des chargements de nuages énormes passent devant la lune.

Nous sommes là, tous les deux, cet homme et moi, à nous rapprocher et nous heurter sans nous connaître, montrés puis interceptés l’un à l’autre, en brusques à-coups, par le reflet du canon; nous sommes là, pressés par l’obscurité, au centre d’un cycle immense d’incendies qui paraissent et disparaissent, dans ce paysage de sabbat.

--On est maudits, dit l’homme.

Nous nous séparons et nous allons chacun à notre créneau nous fatiguer les yeux sur l’immobilité des choses.

Quelle effroyable et lugubre tempête va éclater?

* * * * *

La tempête n’éclata pas, cette nuit-là. A la fin de ma longue attente, aux premières traînées du jour, il y eut même accalmie.

Tandis que l’aube s’abattait sur nous comme un soir d’orage, je vis encore une fois émerger et se recréer sous l’écharpe de suie des nuages bas, les espèces de rives abruptes, tristes et sales, infiniment sales, bossuées de débris et d’immondices, de la croulante tranchée où nous sommes.

La lividité de la nue blêmit et plombe les sacs de terre aux plans vaguement luisants et bombés, tel un long entassement de viscères et d’entrailles géantes mises à nu sur le monde.

Dans la paroi, derrière moi, se creuse une excavation, et là un entassement de choses horizontales se dresse comme un bûcher.

Des troncs d’arbres? Non; ce sont les cadavres.

* * * * *

A mesure que les cris d’oiseaux montent des sillons, que les champs vagues recommencent, que la lumière éclôt et fleurit en chaque brin d’herbe, je regarde le ravin. Plus bas que le champ mouvementé avec ses hautes lames de terre et ses entonnoirs brûlés, au delà du hérissement des piquets, c’est toujours un lac d’ombre qui stagne, et, devant le versant d’en face, c’est toujours un mur de nuit qui s’érige.

Puis je me retourne et je contemple ces morts qui peu à peu s’exhument des ténèbres, exhibant leurs formes raidies et maculées. Ils sont quatre. Ce sont nos compagnons Lamuse, Barque, Biquet et le petit Eudore. Ils se décomposent là, tout près de nous, obstruant à moitié le large sillon tortueux et boueux que les vivants s’intéressent encore à défendre.

On les a posés tant bien que mal; ils se calent et s’écrasent, l’un sur l’autre. Celui d’en haut est enveloppé d’une toile de tente. On avait mis sur les autres figures des mouchoirs, mais en les frôlant, la nuit, sans voir, ou bien le jour, sans faire attention, on a fait tomber les mouchoirs, et nous vivons face à face avec ces morts, amoncelés là comme un bûcher vivant.

* * * * *

Il y a quatre nuits qu’ils ont été tués ensemble. Je me souviens mal de cette nuit, comme d’un rêve que j’ai eu. Nous étions de patrouille, eux, moi, Mesnil André, et le caporal Bertrand. Il s’agissait de reconnaître un nouveau poste d’écoute allemand signalé par les observateurs d’artillerie. Vers minuit, on est sorti de la tranchée, et on a rampé sur la descente, en ligne, à trois ou quatre pas les uns des autres, et on est descendu ainsi très bas dans le ravin, jusqu’à voir, gisant devant nos yeux, comme l’aplatissement d’une bête échouée, le talus de leur Boyau International. Après avoir constaté qu’il n’y avait pas de poste dans cette tranche de terrain, on a remonté, avec des précautions infinies; je voyais confusément mon voisin de droite et mon voisin de gauche, comme des sacs d’ombre, se traîner, glisser lentement, onduler, se rouler dans la boue, au fond des ténèbres, poussant devant eux l’aiguille de leur fusil. Des balles sifflaient au-dessus de nous, mais elles nous ignoraient, ne nous cherchaient pas. Arrivés en vue de la bosse de notre ligne, on a soufflé un instant; l’un de nous a poussé un soupir, un autre a parlé. Un autre s’est retourné, en bloc, et son fourreau de baïonnette a sonné contre une pierre. Aussitôt une fusée a jailli en rugissant du Boyau International. On s’est plaqué par terre, étroitement, éperdument, on a gardé une immobilité absolue, et on a attendu là, avec cette étoile terrible suspendue au-dessus de nous et qui nous baignait d’une clarté de jour, à vingt-cinq ou trente mètres de notre tranchée. Alors une mitrailleuse placée de l’autre côté du ravin a balayé la zone où nous étions. Le caporal Bertrand et moi avons eu la chance de trouver devant nous, au moment où la fusée montait, rouge, avant d’éclater en lumière, un trou d’obus où un chevalet cassé trempait dans la boue; on s’est aplati tous les deux contre le rebord de ce trou, on s’est enfoncé dans la boue autant qu’on a pu et le pauvre squelette de bois pourri nous a cachés. Le jet de la mitrailleuse a repassé plusieurs fois. On entendait un sifflement perçant au milieu de chaque détonation, les coups secs et violents des balles dans la terre, et aussi des claquements sourds et mous suivis de geignements, d’un petit cri et, soudain, d’un gros ronflement de dormeur qui s’est élevé puis a graduellement baissé. Bertrand et moi, frôlés par la grêle horizontale des balles qui, à quelques centimètres au-dessus de nous, traçaient un réseau de mort et écorchaient parfois nos vêtements, nous écrasant de plus en plus, n’osant risquer un mouvement qui aurait haussé un peu une partie de notre corps, nous avons attendu. Enfin, la mitrailleuse s’est tue, dans un énorme silence. Un quart d’heure après, tous les deux, nous nous sommes glissés hors du trou d’obus en rampant sur les coudes et nous sommes enfin tombés, comme des paquets, dans notre poste d’écoute. Il était temps, car, en ce moment, le clair de lune a brillé. On a dû demeurer dans le fond de la tranchée jusqu’au matin, puis jusqu’au soir. Les mitrailleuses en arrosaient sans discontinuer les abords. Par les créneaux du poste, on ne voyait pas les corps étendus, à cause de la déclivité du terrain: sinon, tout à ras du champ visuel, une masse qui paraissait être le dos de l’un d’eux. Le soir, on a creusé une sape pour atteindre l’endroit où ils étaient tombés. Ce travail n’a pu être exécuté en une nuit; il a été repris la nuit suivante par les pionniers, car, brisés de fatigue, nous ne pouvions plus ne pas nous endormir.

En me réveillant d’un sommeil de plomb, j’ai vu les quatre cadavres que les sapeurs avaient atteints par-dessous, dans la plaine, et qu’ils avaient accrochés et halés avec des cordes dans leur sape. Chacun d’eux contenait plusieurs blessures à côté l’une de l’autre, les trous des balles distants de quelques centimètres: la mitrailleuse avait tiré serré. On n’avait pas retrouvé le corps de Mesnil André. Son frère Joseph a fait des folies pour le chercher; il est sorti tout seul dans la plaine constamment balayée, en large, en long et en travers par les tirs croisés des mitrailleuses. Le matin, se traînant comme une limace, il a montré une face noire de terre et affreusement défaite, en haut du talus.

On l’a rentré, les joues égratignées aux ronces des fils de fer, les mains sanglantes, avec de lourdes mottes de boue dans les plis de ses vêtements et puant la mort. Il répétait comme un maniaque: «Il n’est nulle part.» Il s’est enfoncé dans un coin avec son fusil, qu’il s’est mis à nettoyer, sans entendre ce qu’on lui disait, et en répétant: «Il n’est nulle part.»

Il y a quatre nuits de cette nuit-là et je vois les corps se dessiner, se montrer, dans l’aube qui vient encore une fois laver l’enfer terrestre.

* * * * *

Barque, raidi, semble démesuré. Ses bras sont collés le long de son corps, sa poitrine est effondrée, son ventre creusé en cuvette. La tête surélevée par un tas de boue, il regarde venir par-dessus ses pieds ceux qui arrivent par la gauche, avec sa face assombrie, souillée de la tache visqueuse des cheveux qui retombent, et où d’épaisses croûtes de sang noir sont sculptées, ses yeux ébouillantés: saignants et comme cuits. Eudore, lui, paraît au contraire tout petit, et sa petite figure est complètement blanche, si blanche qu’on dirait une face enfarinée de Pierrot, et c’est poignant de la voir faire tache comme un rond de papier blanc parmi l’enchevêtrement gris et bleuâtre des cadavres. Le breton Biquet, trapu, carré comme une dalle, apparaît tendu dans un effort énorme: il a l’air d’essayer de soulever le brouillard; cet effort profond déborde en grimace sur sa face bossuée par les pommettes et le front saillant, la pétrit hideusement, semble hérisser par places ses cheveux terreux et desséchés, fend sa mâchoire pour un spectre de cri, écarte toutes grandes ses paupières sur ses yeux ternes et troubles, ses yeux de silex; et ses mains sont contractées d’avoir griffé le vide.

Barque et Biquet sont troués au ventre, Eudore à la gorge. En les traînant et en les transportant, on les a encore abîmés. Le gros Lamuse, vide de sang, avait une figure tuméfiée et plissée dont les yeux s’enfonçaient graduellement dans leurs trous, l’un plus que l’autre. On l’a entouré d’une toile de tente qui se trempe d’une tache noirâtre à la place du cou. Il a eu l’épaule droite hachée par plusieurs balles et le bras ne tient plus que par des lanières d’étoffe de la manche et des ficelles qu’on y a mises. La première nuit qu’on l’a placé là, ce bras pendait hors du tas des morts et sa main jaune, recroquevillée sur une poignée de terre, touchait les figures des passants. On a épinglé le bras à la capote.

Un nuage de pestilence commence à se balancer sur les restes de ces créatures avec lesquelles on a si étroitement vécu, si longtemps souffert.

Quand nous les voyons, nous disons: «Ils sont morts tous les quatre.» Mais ils sont trop déformés pour que nous pensions vraiment: «Ce sont eux.» Et il faut se détourner de ces monstres immobiles pour éprouver le vide qu’ils laissent entre nous et les choses communes qui sont déchirées.

Ceux des autres compagnies ou des autres régiments, les étrangers, qui passent ici le jour--(la nuit, on s’appuie inconsciemment sur tout ce qui est à portée de la main, mort ou vivant)--ont un haut-le-corps devant ces cadavres plaqués l’un sur l’autre en pleine tranchée. Parfois, ils se mettent en colère:

--A quoi qu’on pense, de laisser là ces macchabs?

--C’est t’honteux.

Puis ils ajoutent:

--C’est vrai qu’on ne peut pas les ôter de là.

En attendant, ils ne sont enterrés que dans la nuit.

* * * * *

Le matin est venu. On découvre, en face, l’autre versant du ravin: la cote 119, une colline rasée, pelée, grattée--veinée de boyaux tremblés et striée de tranchées parallèles montrant à vif la glaise et la terre crayeuse. Rien n’y bouge et nos obus qui y déferlent çà et là, avec de larges jets d’écume comme des vagues immenses, semblent frapper leurs coups sonores contre un grand môle ruineux et abandonné.

Mon tour de veille est terminé, et les autres veilleurs, enveloppés de toiles de tente humides et coulantes, avec leurs zébrures et leurs plaquages de boue, et leurs gueules livides, se dégagent de la terre où ils sont encastrés, se meuvent et descendent. Le deuxième peloton vient occuper la banquette de tir et les créneaux. Pour nous, repos jusqu’au soir.

On bâille, on se promène. On voit passer un camarade, puis un autre. Des officiers circulent, munis de périscopes et de longues-vues. On se retrouve; on se remet à vivre. Les propos habituels se croisent et se choquent. Et n’étaient l’aspect délabré, les lignes défaites du fossé qui nous ensevelit sur la pente du ravin, et aussi la sourdine imposée aux voix, on se croirait dans les lignes d’arrière. De la lassitude pèse pourtant sur tous, les faces sont jaunies, les paupières rougies; à force de veiller, on a la tête des gens qui ont pleuré. Tous, depuis quelques jours, nous nous courbons et nous avons vieilli.

L’un après l’autre, les hommes de mon escouade ont conflué à un tournant de la tranchée. Ils se tassent à l’endroit où le sol est tout crayeux, et où, au-dessous de la croûte de terre hérissée de racines coupées, le terrassement a mis à jour des couches de pierres blanches qui étaient étendues dans les ténèbres depuis plus de cent mille ans.

C’est là, dans le passage élargi, qu’échoue l’escouade de Bertrand. Elle est bien diminuée à cette heure, puisque, sans parler des morts de l’autre nuit, nous n’avons plus Poterloo, tué dans une relève, ni Cadilhac, blessé à la jambe par un éclat le même soir que Poterloo (comme cela paraît loin, déjà!), ni Tirloir, ni Tulacque qui ont été évacués, l’un pour dysenterie, et l’autre pour une pneumonie qui prend une vilaine tournure--écrit-il dans les cartes-postales qu’il nous adresse pour se désennuyer, de l’hôpital du centre où il végète.

Je vois encore une fois se rapprocher et se grouper, salies par le contact de la terre, salies par la fumée grise de l’espace, les physionomies et les poses familières de ceux qui ne se sont pas encore quittés depuis le début--fraternellement rivés et enchaînés les uns aux autres. Moins de disparate, pourtant, qu’au commencement, dans les mises des hommes des cavernes...

Le père Blaire présente dans sa bouche usée une rangée de dents neuves, éclatantes--si bien que, de tout son pauvre visage, on ne voit plus que cette mâchoire endimanchée. L’événement de ses dents étrangères, que peu à peu il apprivoise, et dont il se sert maintenant, parfois, pour manger, a modifié profondément son caractère et ses mœurs: il n’est presque plus barbouillé de noir, il est à peine négligé. Devenu beau, il éprouve le besoin de devenir coquet. Pour l’instant, il est morne, peut-être--ô miracle!--parce qu’il ne peut pas se laver. Renfoncé dans un coin, il entr’ouve un œil atone, mâche et rumine sa moustache de grognard, naguère la seule garniture de son visage, et crache de temps en temps un poil.

Fouillade grelotte, enrhumé, ou bâille, déprimé, déplumé. Marthereau n’a point changé: toujours tout barbu, l’œil bleu et rond, avec ses jambes si courtes que son pantalon semble continuellement lui lâcher la ceinture et lui tomber sur les pieds. Cocon est toujours Cocon par sa tête sèche et parcheminée, à l’intérieur de laquelle travaillent des chiffres; mais, depuis une huitaine, une recrudescence de poux, dont on voit les ravages déborder à son cou et à ses poignets, l’isole dans de longues luttes et le rend farouche quand il revient ensuite parmi nous. Paradis garde intégralement la même dose de belle couleur et de bonne humeur; il est invariable, inusable. On sourit quand il apparaît de loin, placardé sur le fond de sacs de terre comme une affiche neuve. Rien n’a modifié non plus Pépin qu’on entrevoit errer, de dos avec sa pancarte de damiers rouges et blancs en toile cirée, de face avec son visage en lame de couteau et son regard gris froid comme le reflet d’un lingue; ni Volpatte avec ses guêtrons, sa couverture sur les épaules et sa face d’Annamite tatouée de crasse, ni Tirette qui depuis quelque temps, pourtant, est excité--on ne sait par quelle source mystérieuse--des filets sanguinolents dans l’œil. Farfadet se tient à l’écart, pensif, dans l’attente. Aux distributions de lettres, il se réveille de sa rêverie pour y aller, puis il rentre en lui-même. Ses mains de bureaucrate écrivent de multiples cartes-postales, soigneusement. Il ne sait pas la fin d’Eudoxie. Lamuse n’a plus parlé à personne de la suprême et terrifiante étreinte dont il a embrassé ce corps. Lamuse--je l’ai compris--regrettait de m’avoir un soir chuchoté cette confidence à l’oreille, et jusqu’à sa mort il a caché l’horrible chose virginale en lui, avec une pudeur tenace. C’est pourquoi on voit Farfadet continuer à vivre vaguement avec la vivante image aux cheveux blonds, qu’il ne quitte que pour prendre contact avec nous par de rares monosyllabes. Autour de nous, le caporal Bertrand a toujours la même attitude martiale et sérieuse, toujours prêt à nous sourire avec tranquillité, à donner sur ce qu’on lui demande des explications claires, à aider chacun à faire son devoir.

On cause comme autrefois, comme naguère. Mais l’obligation de parler à voix contenue raréfie nos propos et y met un calme endeuillé.

* * * * *

Il y a un fait anormal: depuis trois mois, le séjour de chaque unité aux tranchées de première ligne était de quatre jours. Or, voilà cinq jours qu’on est ici, et on ne parle pas de relève. Quelques bruits d’attaque prochaine circulent, apportés par les hommes de liaison et la corvée qui, une nuit sur deux--sans régularité ni garantie--amène le ravitaillement. D’autres indices s’ajoutent à ces rumeurs d’offensive: la suppression des permissions, les lettres qui n’arrivent plus; les officiers qui, visiblement, ne sont plus les mêmes: sérieux et rapprochés. Mais les conversations sur ce sujet se terminent toujours par un haussement d’épaules: on n’avertit jamais le soldat de ce qu’on va faire de lui; on lui met sur les yeux un bandeau qu’on n’enlève qu’au dernier moment. Alors:

--On voira bien.

--Y a qu’à attendre!

On se détache du tragique événement pressenti. Est-ce impossibilité de le comprendre tout entier, découragement de chercher à démêler des arrêts qui sont lettre close pour nous, insouciance résignée, croyance vivace qu’on passera à côté du danger cette fois encore? Toujours est-il que, malgré les signes précurseurs, et la voix des prophéties qui semblent se réaliser, on tombe machinalement et on se cantonne dans les préoccupations immédiates: la faim, la soif, les poux dont l’écrasement ensanglante tous les ongles, et la grande fatigue par laquelle nous sommes tous minés.

--T’as vu Joseph, ce matin? dit Volpatte. I’ n’en mène pas large, le pauvre p’tit gars.

--I’ va faire un coup de tête, c’est sûr. L’est condamné, c’garçon-là, vois-tu. A la première occase, I’ s’ foutra dans une balle, comme j’ te vois.

--Y a aussi d’ quoi vous rendre piqué pour le restant d’ tes jours! I’s étaient six frères, tu sais. Y en a eu quatre de clam’cés: deux en Alsace, un en Champagne, un en Argonne. Si André est tué, c’est l’cintième.

--S’il avait été tué, on lui aurait trouvé son corps, on l’aurait eu vu d’ l’observatoire. Y a pas à tortiller du cul et des fesses. Moi, mon idée, c’est qu’ la nuit où eusse i’s ont été en patrouille, il s’est égaré pour rentrer. L’ a rampé d’ travers, le pauv’ bougre--et l’est tombé droit dans les lignes boches.

--I’ s’est p’ têt’ bien fait déglinguer sur leurs fils de fer.

--On l’aurait r’trouvé, j’ te dis, s’il était crampsé, car tu penses bien que si ça était, les Boches ne l’auraient pas rentré son corps. On a cherché partout, en somme. Pisqu’i’ s’est pas vu r’trouvé, faut bien que, blessé ou pas blessé, i’ s’ soye fait faire aux pattes.

Cette hypothèse, qui est si logique, s’accrédite--et maintenant qu’on sait qu’André Mesnil est prisonnier, on s’en désintéresse. Mais son frère continue à faire pitié:

--Pauv’ vieux, il est si jeune!

Et les hommes de l’escouade le regardent à la dérobée.

--J’ai la dent! dit tout d’un coup Cocon.

Comme l’heure de la soupe est passée, on la réclame. Elle est là, puisque c’est le reste de ce qui a été apporté la veille.

--A quoi que l’ caporal pense de nous faire claquer du bec? Le v’là. J’ vais l’agrafer. Eh! caporal, à quoi qu’ tu penses d’ pas nous faire croûter?

--Oui, oui, la croûte! répète le lot des éternels affamés.

--Je viens, dit Bertrand, affairé, et qui, le jour et la nuit, n’arrête pas.