Le feu (Journal d'une Escouade)
Part 16
--C’ vieux ticket qui cherchait un trésor?
--Eh bien, il l’a trouvé!
--Non! Tu charries...
--Pis que j’ te l’ dis, espèce de gros morceau. Qu’est-ce que tu veux que j’ te dise? La messe? J’ la sais pas... La cour de sa piaule a été marmitée, et près du mur, une caisse pleine de monnaie en a été déterrée: il a reçu son trésor en plein sur le râble. Même que l’ curé s’est aboulé en douce et parlait d’ prendre c’ miracle-là à leur compte.
On reste bouche bée.
--Un trésor... Ah! vrai... Ah! tout d’ même, c’ vieux manche à poils!
Cette révélation inattendue nous plonge dans un abîme de réflexions.
--Comme quoi on n’ sait jamais!
--S’est-on assez foutu de c’ vieux pétard, quand il en f’sait un saladier à propos de son trésor, et qu’i’ nous t’nait la jambe et nous cassait l’ bonnet avec ça!
--On l’ disait bien, là-bas: on n’ sait jamais, tu t’ rappelles! On n’ se doutait pas comme on avait raison, tu t’ rappelles?
--Tout de même, y a des choses dont on est sûr, dit Farfadet, qui, depuis qu’on parlait de Gauchin, restait songeur, l’air absent, comme si une figure adorable lui souriait.
--Mais ça, ajouta-t-il, je l’aurais pas cru non plus, moi!... Ce que je vais le trouver fier, le vieux, quand je retournerai là-bas, après la guerre!
* * * * *
--On demande un homme de bonne volonté pour aider les sapeurs à faire un travail, dit le grand adjudant.
--Plus souvent! grognent les hommes sans bouger.
--C’est utile pour dégager les camarades, reprend l’adjudant.
Alors, on cesse de grogner, quelques têtes se lèvent.
--Présent! dit Lamuse.
--Harnache-toi, mon gros, et viens avec moi.
Lamuse boucle son sac, roule sa couverture, assujettit ses musettes.
Il est devenu, depuis le temps que sa crise d’amour malheureux s’est calmée, plus sombre qu’autrefois, et bien qu’il continue à engraisser par une sorte de fatalité, il s’absorbe, s’isole et ne parle plus guère.
Le soir, quelque chose approche, dans la tranchée, montant et descendant selon les bosses et les trous du fond: une forme qui semble nager dans l’ombre, et tendre à certains moments les bras, comme un appel au secours.
C’est Lamuse. Il nous rejoint. Il est plein de terreau et de boue. Frémissant, ruisselant de sueur, il a l’air d’avoir peur. Ses lèvres remuent et il marmotte: «Meuh... Meuh...» avant de pouvoir dire une parole qui ait une forme.
--Eh ben quoi? lui demande-t-on vainement.
Il s’affale dans un coin, entre nous, et s’étend.
On lui offre du vin. Il refuse d’un signe. Puis, il se tourne vers moi, un geste de sa tête m’appelle. Quand je suis près de lui, il me souffle, tout bas, comme dans une église:
--J’ai revu Eudoxie.
Il cherche sa respiration; sa poitrine siffle et il reprend, les prunelles fixées sur un cauchemar:
--Elle était pourrie.
* * * * *
--C’était l’endroit qu’on avait perdu, poursuit Lamuse et que les coloniaux ont r’pris à la fourchette y a dix jours.
«On a d’abord creusé le trou pour la sape. J’en mettais. Comme j’ foutais plus d’ouvrage que les autres, j’ m’ai vu en avant. Les autres élargissaient et consolidaient derrière. Mais voilà que j’ trouve des fouillis d’ poutres: j’avais tombé dans une ancienne tranchée comblée, videmment. A d’mi comblée: y avait du vide et d’ la place. Au milieu des bouts de bois tout enchevêtrés et qu’ j’ôtais un à un de d’vant moi, y avait quéqu’chose comme un grand sac de terre en hauteur, tout droit, avec quéqu’chose dessus qui pendait.
«Voilà une poutrelle qui cède, et c’ drôle de sac qui m’ tombe et me pèse dessus. J’étais coincé et une odeur de macchabée qui m’entre dans la gorge... En haut de c’ paquet, il y avait une tête et c’étaient les cheveux que j’avais vus qui pendaient.
«Tu comprends, on n’y voyait pas beaucoup clair. Mais j’ai r’connu les cheveux qu’y en a pas d’autres comme ça sur la terre, puis le reste de figure, toute crevée et moisie, le cou en pâte, le tout mort depuis un mois, p’t-être. C’était Eudoxie, j’ te dis.
«Oui, c’était c’te femme que j’ai jamais su approcher avant, tu sais,--que j’ voyais d’ loin, sans pouvoir jamais y toucher, comme des diamants. Elle courait, tout partout, tu sais. Elle bagotait dans les lignes. Un jour, elle a dû r’cevoir une balle, et rester là, morte et perdue, jusqu’au hasard de c’te sape.
«Tu saisis la position. J’étais obligé de la soutenir d’un bras comme je pouvais, et de travailler de l’autre. Elle essayait d’ me tomber d’ssus de tout son poids. Mon vieux, elle voulait m’embrasser, je n’ voulais pas, c’étai’ affreux. Elle avait l’air de m’ dire: «Tu voulais m’embrasser, eh bien, viens, viens donc!» Elle avait sur le... elle avait là, attaché, un reste de bouquet de fleurs, qu’était pourri aussi, et, à mon nez, c’ bouquet fouettait comme le cadavre d’une petite bête.
«Il a fallu la prendre dans mes bras, et tous les deux, tourner doucement pour la faire tomber de l’autre côté. C’était si étroit, si pressé, qu’en tournant, à un moment, j’ l’ai serrée contre ma poitrine sans le vouloir, de toute ma force, mon vieux, comme je l’aurais serrée autrefois, si elle avait voulu...
«J’ai été une demi-heure à me nettoyer de son toucher et de c’t’ odeur qu’elle me soufflait malgré moi et malgré elle. Ah! heureusement que j’ suis esquinté comme une pauv’ bête de somme.»
Il se retourne sur le ventre, ferme ses poings et s’endort, la face enfoncée dans la terre, en son espèce de rêve d’amour et de pourriture.
XVIII
_LES ALLUMETTES_
Il est cinq heures du soir. On les voit tous les trois remuer au fond de la tranchée sombre.
Ils sont épouvantables, noirs et sinistres, dans l’excavation terreuse, autour du foyer éteint. La pluie et la négligence ont fait mourir le feu, et les quatre cuisiniers regardent les cadavres des tisons ensevelis dans la cendre et ces restes du bûcher d’où la flamme s’est envolée, s’est enfuie, et qui refroidissent là.
Volpatte chancelle jusqu’au groupe, et jette un bloc noir qu’il avait sur l’épaule.
--J’ l’ai arraché à une guitoune sans que ça se voie trop.
--On a du bois, dit Blaire, mais faut l’allumer. Autrement, comment faire cuire c’te dure?
--C’est un beau morceau, gémit un homme noir. D’ la hampe. Pour moi, v’ là le meilleur morceau du bœuf: la hampe.
--Du feu! réclame Volpatte. Y a pus d’allumettes, y a pus rien.
--I’ faut du feu! grognonne Poupardin, dont l’incertitude roule et balance, dans le fond de cette espèce de cage obscure, la stature d’ours.
--Y a pas à tourner, l’en faut, souligne Pépin qui émerge de sa guitoune, tel un ramoneur d’une cheminée.
Il sort, apparaît, masse grise, comme de la nuit dans le soir.
--T’en fais pas, j’en aurai, déclare Blaire d’un accent où se concentrent la fureur et la résolution.
Il n’y a pas longtemps qu’il est cuisinier, et il tient à se montrer à hauteur des circonstances difficiles dans l’exercice de ses fonctions.
Il a parlé comme parlait Martin César, du temps qu’il existait. Il vit à l’imitation de la grande figure légendaire du cuisinier qui trouvait toujours du feu, comme d’autres, parmi les gradés, essayent d’imiter Napoléon.
--J’irai, s’il le faut, déboiser jusqu’à l’os la camigeotte du poste de commandement. J’irai réquisitionner les allumettes du colon. J’irai...
--Allons chercher du feu.
Poupardin marche en tête. Sa figure est ténébreuse, pareille à un fond de casserole où, peu à peu, le feu s’est imprimé en sale. Comme il fait cruellement froid, il est enveloppé de toutes parts. Il porte une pelisse moitié peau de bique et moitié peau de mouton: mi-brune, mi-blanchâtre, et cette double dépouille aux teintes géométriquement tranchées le fait ressembler à quelque étrange animal cabalistique.
Pépin a un bonnet de coton si noirci et si luisant de crasse que c’est le fameux bonnet de coton de soie noire. Volpatte, à l’intérieur de ses passe-montagne et lainages ressemble à un tronc d’arbre ambulant: une découpure en carré présente une face jaune, en haut de l’épaisse et massive écorce du bloc qu’il forme, fourchu de deux jambes.
--Allons du côté de la 10e. Ils ont toujours ce qu’il faut. C’est sur la route des Pylônes, plus loin que le Boyau-Neuf.
Les quatre magots effrayants se mettent en marche, tel un nuage, dans la tranchée qui se déploie sinueusement devant eux comme une ruelle borgne, peu sûre, pas éclairée et pas pavée. Elle est d’ailleurs inhabitée en cet endroit, constituant un passage entre les secondes et les premières lignes.
Les cuisiniers partis à la recherche du feu rencontrent deux Marocains dans la poussière crépusculaire. L’un a un teint de botte noire, l’autre un teint de soulier jaune. Une lueur d’espoir brille au fond du cœur des cuisiniers.
--Allumettes, les gars?
--Macache! répond le noir, et son rire exhibe ses longues dents de faïence dans la maroquinerie havane de sa bouche.
Le jaune s’avance et demande à son tour:
--Tabac? Un chouia de tabac?
Et il tend sa manche réséda et son battoir de chêne frotté d’un brou de noix qui s’est déposé dans les plis de la paume--, et terminé par des ongles violâtres.
Pépin grommelle, se fouille, et tire de sa poche une pincée de tabac mêlée de poussière qu’il donne au tirailleur.
Un peu plus loin, on rencontre une sentinelle qui dort à moitié au milieu du soir, dans des éboulis de terre. Ce soldat à moitié éveillé dit:
--C’est à droite, puis encore à droite, et alors tout droit. Ne vous gourez pas.
Ils marchent. Ils marchent longtemps.
--On doit être loin, dit Volpatte au bout d’une demi-heure de pas inutiles, et de solitude encaissée.
--Dis donc, ça descend bougrement, vous ne trouvez pas? fait Blaire.
--T’en fais pas, vieux panneau, raille Pépin. Mais si t’as les grelots, tu peux nous laisser tomber.
On marche encore dans la nuit qui tombe... La tranchée toujours déserte--un terrible désert en longueur--a pris un aspect délabré et bizarre. Les parapets sont en ruines; des éboulements font onduler le sol comme des montagnes russes.
Une appréhension vague s’empare des quatre énormes chasseurs de feu, à mesure qu’ils s’enfoncent avec la nuit dans cette sorte de chemin monstrueux.
Pépin, qui est à présent en tête, s’arrête, et tend la main pour qu’on s’arrête.
--Un bruit de pas..., disent-ils à voix contenue, dans l’ombre.
Alors, au fond d’eux, ils ont peur. Ils ont eu tort de quitter tous leur abri depuis si longtemps. Ils sont en faute. Et on ne sait jamais.
--Entrons là, vite, dit Pépin, vite!
Il désigne une fente rectangulaire, à niveau du sol.
Tâtée avec la main, cette ombre rectangulaire s’avère pour être l’entrée d’un abri. Ils s’y introduisent l’un après l’autre: le dernier, impatient, pousse les autres, et ils se tapissent, à force, dans l’ombre massive du trou.
Un bruit de pas et de voix se précise et se rapproche.
Du bloc des quatre hommes qui bouche étroitement le terrier, sortent et se hasardent des mains tâtonnantes. Tout à coup, voici Pépin qui murmure d’une voix étouffée:
--Qu’est-ce que c’est que ça?...
--Quoi? demandent les autres, serrés et calés contre lui.
--Des chargeurs! dit à voix basse Pépin... Des chargeurs boches sur la planchette! Nous sommes dans le boyau boche!
--Mettons-les.
Il y a un élan des trois hommes pour sortir.
--Attention, bon Dieu! Bougez pas!... Les pas...
On entend marcher. C’est le pas assez rapide d’un homme seul.
Ils ne bougent pas, retiennent leur souffle. Leurs yeux braqués à ras de terre voient la nuit remuer, à droite, puis une ombre avec des jambes, se détache, approche, passe... Cette ombre se silhouette. Elle est surmontée d’un casque recouvert d’une housse sous laquelle on devine la pointe. Aucun autre bruit que celui de la marche de ce passant.
A peine l’Allemand est-il passé que les quatre cuisiniers, d’un seul mouvement, sans s’être concertés, s’élancent, se bousculent, courent comme des fous, et se jettent sur lui.
--Kamerad, messieurs! dit-il.
Mais on voit briller et disparaître la lame d’un couteau. L’homme s’affaisse comme s’il s’enfonçait par terre. Pépin saisit le casque tandis qu’il tombe et le garde dans sa main.
--Foutons le camp, gronde la voix de Poupardin.
--Faut l’ fouiller, quoi!
On le soulève, on le tourne, on relève ce corps mou, humide et tiède. Tout à coup, il tousse.
--Il n’est pas mort.
--Si, il est mort. C’est l’air.
On le secoue par les poches. On entend les souffles précipités des quatre hommes noirs penchés sur leur besogne.
--A moi l’ casque, dit Pépin. C’est moi qui l’ai saigné. J’ veux l’ casque.
On arrache au corps son portefeuille avec des papiers encore chauds, ses jumelles, son porte-monnaie et ses guêtres.
--Des allumettes! s’écrie Blaire en secouant une boîte. Il en a!
--Ah! la rosse! crie Volpatte, tout bas.
--Maintenant, donnons-nous de l’air en vitesse.
Ils tassent le cadavre dans un coin, et s’élancent au galop, en proie à une espèce de panique, sans se préoccuper du vacarme que fait leur course désordonnée.
--C’est par ici!... Par ici!... Eh! les gars, faites vinaigre!
On se précipite, sans parler, à travers le dédale du boyau extraordinairement vide, et qui n’en finit plus.
--J’ai pus d’ vent, dit Blaire, j’ suis foutu...
Il titube et s’arrête.
--Allons! mets-en un coup, vieux machin, grince Pépin d’une voix rauque et essoufflée.
Il le prend par la manche et le tire en avant, comme un limonier rétif.
--Nous y v’là! dit tout d’un coup Poupardin.
--Oui, je r’connais c’ t’arbre.
--C’est la route des Pylônes!
--Ah! gémit Blaire que sa respiration secoue comme un moteur. Et il se jette en avant d’un dernier élan, et vient s’asseoir par terre.
--Halte-là! crie une sentinelle.
--Ben quoi! balbutie ensuite cet homme en voyant les quatre poilus. D’où c’est-i’, que vous venez par là?
Ils rient, sautent comme des pantins, ruisselants de sueur et pleins de sang, ce qui dans le soir les fait paraître encore plus noirs; le casque de l’officier allemand brille dans les mains de Pépin.
--Ah! merde alors! marmonne la sentinelle, béante. Mais quoi?...
Une réaction d’exubérance les agite et les affole.
Tous parlent à la fois. On reconstitue confusément, à la hâte, le drame dont ils s’éveillent sans bien savoir encore. En quittant la sentinelle à moitié endormie ils se sont trompés et ont pris le Boyau International, dont une partie est à nous et une partie aux Allemands. Entre le tronçon français et le tronçon allemand, pas de barricade, de séparation. Il y a seulement une sorte de zone neutre aux deux extrémités de laquelle veillent perpétuellement deux guetteurs. Sans doute le guetteur allemand n’était pas à son poste, ou bien il s’est caché en voyant quatre ombres, ou bien s’est replié et n’a pas eu le temps de ramener du renfort. Ou bien encore l’officier allemand s’est fourvoyé trop en avant dans la zone neutre... Enfin, bref, on comprend ce qui s’est passé sans bien comprendre.
--Le plus rigolo, dit Pépin, c’est qu’on savait tout ça et qu’on a pas songé à s’en méfier quand on est parti.
--On cherchait du feu! dit Volpatte.
--Et on en a! crie Pépin. T’as pas perdu les flambantes, vieux manche?
--Y a pas d’pet! dit Blaire. Les allumettes boches c’est d’meilleure qualité qu’les nôtres. Et pis c’est tout c’qu’on a pour allumer! Perd’ ma boîte! Faudrait un qui vienne m’en amputer!
--On est en r’tard. L’eau d’ la croûte est en train d’g’ler. Mettons-en un coup jusque-là. Après, on ira raconter c’te bonne blague qu’on a faite aux Boches, dans l’égout où sont les copains.
XIX
_BOMBARDEMENT_
En rase campagne, dans l’immensité de la brume.
Il fait bleu foncé. Un peu de neige tombe à la fin de cette nuit; elle poudre les épaules et les plis des manches. Nous marchons par quatre, encapuchonnés. Nous avons l’air, dans la pénombre opaque, de vagues populations décimées qui émigrent d’un pays du Nord vers un autre pays du Nord.
On a suivi une route, traversé Ablain-Saint-Nazaire en ruines. On a entrevu confusément les tas blanchâtres des maisons et les obscures toiles d’araignées des toitures suspendues. Ce village est si long qu’engouffrés dedans en pleine nuit, on en a vu les dernières bâtisses qui commençaient à blêmir du gel de l’aube. On a discerné, dans un caveau, à travers une grille, au bord des flots de cet océan pétrifié, le feu entretenu par les gardiens de la ville morte. On a pataugé dans des champs marécageux; on s’est perdus dans des zones silencieuses où la vase nous saisissait par les pieds; puis on s’est remis vaguement en équilibre sur une autre route, celle qui mène de Carency à Souchez. Les grands peupliers de bordure sont fracassés, les troncs déchiquetés; à un endroit, c’est une colonnade énorme d’arbres cassés. Puis, nous accompagnant, de chaque côté, dans l’ombre, on aperçoit des fantômes nabots d’arbres, fendus en palmiers ou tout bousillés et embrouillés en charpie de bois, en ficelle, repliés sur eux-mêmes et comme agenouillés. De temps en temps, des fondrières bouleversent et font cahoter la marche. La route devient une mare qu’on franchit sur les talons, en faisant avec les pieds un bruit de rames. Des madriers ont été disposés, là-dedans, de place en place. On glisse dessus quand, envasés, ils se présentent de travers. Parfois, il y a assez d’eau pour qu’ils flottent; alors, sous le poids de l’homme, ils font: flac! et s’enfoncent, et l’homme tombe ou trébuche en jurant frénétiquement.
* * * * *
Il doit être cinq heures du matin. La neige a cessé, le décor nu et épouvanté se débrouille aux yeux, mais on est encore entouré d’un grand cercle fantastique de brume et de noir.
On va, on va toujours. On parvient à un endroit où se discerne un monticule sombre au pied duquel semble grouiller une agitation humaine.
--Avancez par deux, dit le chef du détachement. Que chaque équipe de deux prenne, alternativement, un madrier et une claie.
Le chargement s’opère. Un des deux hommes prend avec le sien le fusil de son co-équipier. Celui-ci remue et dégage, non sans peine, du tas, un long madrier boueux et glissant qui pèse bien quarante kilos, ou bien une claie de branchages feuillus, grande comme une porte et qu’on peut tout juste maintenir sur son dos, les mains en l’air et cramponnées sur les bords, en se pliant.
On se remet en marche, parsemés sur la route maintenant grisâtre, très lentement, très pesamment, avec des geignements et de sourdes malédictions que l’effort étrangle dans les gorges. Au bout de cent mètres, les deux hommes formant équipe échangent leurs fardeaux, de sorte qu’au bout de deux cents mètres, malgré la bise aigre et blanchissante du petit matin, tout le monde, sauf les gradés, ruisselle de sueur.
Tout à coup une étoile intense s’épanouit là-bas, vers les lieux vagues où nous allons: une fusée. Elle éclaire toute une portion du firmament de son halo laiteux, en effaçant les constellations, et elle descend gracieusement, avec des airs de fée.
Une rapide lumière en face de nous, là-bas; un éclair, une détonation.
C’est un obus!
Au reflet horizontal que l’explosion a instantanément répandu dans le bas du ciel, on voit nettement que, devant nous, à un kilomètre peut-être, se profile, de l’est à l’ouest, une crête.
Cette crête est à nous dans toute la partie visible d’ici, jusqu’au sommet, que nos troupes occupent. Sur l’autre versant, à cent mètres de notre première ligne, est la première ligne allemande.
L’obus est tombé sur le sommet, dans nos lignes. Ce sont eux qui tirent.
Un autre obus. Un autre, un autre, plantent, vers le haut de la colline, des arbres de lumière violacée dont chacun illumine sourdement tout l’horizon.
Et bientôt, il y a un scintillement d’étoiles éclatantes et une forêt subite de panaches phosphorescents sur la colline: un mirage de féerie bleu et blanc se suspend légèrement à nos yeux dans le gouffre entier de la nuit.
Ceux d’entre nous qui consacrent toutes les forces arc-boutées de leurs bras et de leurs jambes à empêcher leur vaseux fardeaux trop lourds de leur glisser du dos et à s’empêcher eux-mêmes de glisser par terre, ne voient rien et ne disent rien. Les autres, tout en frissonnant de froid, en grelottant, en reniflant, en s’épongeant le nez avec des mouchoirs mouillés qui pendent de l’aile, en maudissant les obstacles de la route en lambeaux, regardent et commentent.
--C’est comme si tu vois un feu d’artifice, disent-ils.
Complétant l’illusion de grand décor d’opéra féerique et sinistre devant lequel rampe, grouille et clapote notre troupe basse, toute noire, voici une étoile rouge, une verte; une gerbe rouge, beaucoup plus lente.
On ne peut s’empêcher, dans nos rangs, de murmurer avec un confus accent d’admiration populaire, pendant que la moitié disponible des paires d’yeux regardent:
--Oh! une rouge!... Oh! une verte!...
Ce sont les Allemands qui font des signaux, et aussi les nôtres qui demandent de l’artillerie.
La route tourne et remonte. Le jour s’est enfin décidé à poindre. On voit les choses en sale. Autour de la route couverte d’une couche de peinture gris-perle avec des empâtements blancs, le monde réel fait tristement son apparition. On laisse derrière soi Souchez détruit dont les maisons ne sont que des plates-formes pilées de matériaux, et les arbres des espèces de ronces déchiquetées bossuant la terre. On s’enfonce, sur la gauche, dans un trou qui est là. C’est l’entrée du boyau.
On laisse tomber le matériel dans une enceinte circulaire qui est faite pour ça, et, échauffés à la fois et glacés, les mains mouillées, crispées de crampes et écorchées, on s’installe dans le boyau, on attend.
Enfouis dans nos trous jusqu’au menton, appuyés de la poitrine sur la terre dont l’énormité nous protège, on regarde se développer le drame éblouissant et profond. Le bombardement redouble. Sur la crête, les arbres lumineux sont devenus, dans les blêmeurs de l’aube, des espèces de parachutes vaporeux, des méduses pâles avec un point de feu: puis, plus précisément dessinés à mesure que le jour se diffuse, des panaches de plumes de fumée: des plumes d’autruche blanches et grises qui naissent soudain sur le sol brouillé et lugubre de la cote 119, à cinq ou six cents mètres devant nous, puis, lentement, s’évanouissent. C’est vraiment la colonne de feu et la colonne de nuée qui tourbillonnent ensemble et tonnent à la fois. A ce moment, on voit, sur le flanc de la colline, un groupe d’hommes qui courent se terrer. Ils s’effacent un à un, absorbés par les trous de fourmis semés là.
On discerne mieux maintenant la forme des «arrivées»: à chaque coup, un flocon blanc soufré, souligné de noir, se forme, en l’air, à une soixantaine de mètres de hauteur, se dédouble, se pommelle, et, dans l’éclatement, l’oreille perçoit le sifflement du paquet de balles que le flocon jaune envoie furieusement sur le sol.
Cela explose par rafales de six, en file: pan, pan, pan, pan, pan, pan. C’est du 77.
On les méprise, les shrapnells de 77--ce qui n’empêche pas que Blesbois ait justement été tué, il y a trois jours, par l’un d’eux. Ils éclatent presque toujours trop haut.
Barque nous l’explique, bien que nous le sachions:
--Le pot de chambre te protège suffisamment l’ caberlot contre les billes de plomb. Alors, ça t’ démolit l’épaule et ça t’ fout par terre, mais ça t’ bousille pas. Naturellement, faut t’ coqter tout d’ même. Avise-toi pas de l’ver la trompe en l’air pendant l’ moment que dure la chose, ou de tendre la main pour voir s’il pleut. Tandis que le 75 à nous...
--Y a pas qu’ des 77, interrompit Mesnil André. Y en a de tout poil. Allume-moi ça...
Des sifflements aigus, tremblotants ou grinçants, des cinglements. Et sur les pentes dont l’immensité transparaît là-bas, et où les nôtres sont au fond des abris, des nuages de toutes les formes s’amoncellent. Aux colossales plumes incendiées et nébuleuses, se mêlent des houppes immenses de vapeur, des aigrettes qui jettent des filaments droits, des plumeaux de fumée s’élargissant en retombant--le tout blanc ou gris vert, charbonné ou cuivré, à reflets dorés, ou comme taché d’encre.