Le feu (Journal d'une Escouade)

Part 15

Chapter 154,074 wordsPublic domain

Il s’agit de reconnaître facilement chaque fusil.

--Moi, j’ai fait des entailles dans la bretelle. Tu vois, j’ai découpé l’ bord.

--Moi, j’y ai enroulé, en haut, à la bretelle, un cordon de soulier--et, comme ça, je l’ reconnais à la main comme avec l’œil.

--Moi, un bouton mécanique. Pas d’erreur. Dans l’ noir je l’ sens tout de suite et j’ dis: «C’est ma carabine». Pa’ce que, tu comprends, y a des gars qui s’en font pas, i’s s’ les roulent pendant que l’ copain nettèye, pis i’ s’ foulent l’ poignet en douce sur la clarinette de la poire qu’a nettéyé; pis même i’s n’ont pas la trouille ed’ dire, après: «Mon capitaine, j’ai un fusil qu’est olrède.» Moi, j’ marche pas dans la combine. C’est l’ système D, et l’ système D, mon vieux phénomène, y a des fois où c’ que j’en ai pus que marre.

Et les fusils, tout en se ressemblant, diffèrent comme les écritures.

* * * * *

--C’est curieux et bizarre, me dit Marthereau, on monte demain aux tranchées, et il n’y a pas encore de viande saoule ni d’ futur bois, ce soir et--coute!--pas de disputes encore. Tant qu’à moi...

«Ah! j’ dis pas, concède-t-il tout de suite, que ces deux-là n’ soient pas un peu garnis, ni un peu vaseux... Sans être tout à fait mûrs, ils ont l’ nez sale, quoi...

--C’est Poitron et Poilpot, de l’escouade à Broyer. Ils sont couchés et parlent bas. On distingue le nez rond de l’un qui brille comme sa bouche, juste à côté d’une bougie, et sa main qui fait, un doigt levé, de petits gestes explicatifs suivis fidèlement par une ombre portée.

--J’ sais allumer le feu, mais j’ sais pas l’ rallumer quand il est éteint, déclare Poitron.

--Ballot! dit Poilpot, si tu sais l’allumer, tu sais l’rallumer, vu qu’ si tu l’allumes, c’est qu’il a été éteint, et tu peux dire que tu l’ rallumes quand tu l’allumes.

--Tout ça, c’est du bourre-mou. J’ sais pas calculer et je m’ fous des boniments que tu m’balances. J’ te dis et j’ te répète que, pour allumer un feu, j’ suis là, mais pour l’ rallumer quand i’ s’a éteint, ça n’a rien à faire. J’ peux pas mieux dire.

Je n’entends pas l’insistance de Poilpot.

--Mais bougre de nom de Dieu d’entêté, râle Poitron, pis que j’ te dis trente fois que j’ sais pas. Faut-i’ qui’ soye tête de cochon, tout de même!

--C’est marrant, c’ t’ écoutation-là, me confie Marthereau.

En vérité, tout à l’heure, il a parlé trop vite.

Une certaine fièvre, provoquée par les libations des adieux, règne dans le taudis plein de paille nuageuse où la tribu--les uns debout et hésitants, les autres à genoux et tapant comme des mineurs--répare, empile, assujétit ses provisions, ses bardes et ses outils. Un grondement de paroles, un désordre de gestes. On voit saillir dans les lueurs enfumées, des reliefs de trognes, et des mains sombres remuer debout au-dessus de l’ombre, comme des marionnettes.

De plus, dans la grange attenante à la nôtre, et qui n’en est séparée que par un mur à hauteur d’homme, s’élèvent des cris avinés. Deux hommes, là, se prennent à partie avec une violence et une rage désespérées. L’air vibre des plus grossiers accents qui soient ici-bas. Mais l’un d’eux, un étranger d’une autre escouade, est expulsé par les locataires, et le jet d’injures de l’autre s’affaiblit et s’éteint.

--Tant qu’à nous, on s’ tient! remarque Marthereau avec une certaine fierté.

C’est vrai. Grâce à Bertrand, obsédé par la haine de l’alcoolisme, de cette fatalité empoisonnée qui joue avec les multitudes, notre escouade est une de celles qui sont le moins viciées par le vin et la gniole.

...Ils crient, ils chantent, ils extravaguent tout autour. Et ils rient sans fin; dans l’organisme humain, le rire fait un bruit de rouage et de chose.

On essaye d’approfondir certaines physionomies qui se présentent avec un relief de touche émouvant dans cette ménagerie d’ombres, cette volière de reflets. Mais on ne peut pas. On les voit, mais on ne voit rien au fond d’elles.

* * * * *

--Déjà dix heures, les amis, dit Bertrand. On finira de monter Azor demain. Il est temps de mettre la viande en torchon.

Chacun, alors, se couche, lentement. Le bavardage ne cesse guère. L’homme prend toutes ses aises chaque fois qu’il n’est pas absolument obligé de se dépêcher. Chacun va, vient, un objet à la main--et je vois glisser sur le mur l’ombre démesurée d’Eudore qui passe devant une chandelle, en balançant au bout de ses doigts deux sachets de camphre.

Lamuse s’agite à la recherche d’une position. Il semble mal à l’aise: quelle que soit sa capacité, aujourd’hui, manifestement, il a trop mangé.

--Y en a qui veulent dormir! Vos gueules, bande de vaches! crie Mesnil Joseph, de sa couche.

Cette exhortation calme un moment, mais n’arrête pas le brouhaha des voix ni les allées et venues.

--C’est vrai qu’on monte demain, dit Paradis, et que, le soir, on file en première ligne. Mais personne n’y pense. On le sait, voilà tout.

Petit à petit chacun a rejoint sa place. Je me suis étendu sur la paille, Marthereau s’emmaillote à côté de moi.

Une masse colossale entre en prenant des précautions pour ne point faire de bruit. C’est le sergent infirmier, un frère mariste, énorme bonhomme à barbe et à lunettes, qu’on sent, lorsqu’il a ôté sa capote et qu’il est en veste, gêné de montrer ses jambes. On voit se hâter discrètement cette silhouette d’hippopotame barbu. Il souffle, soupire, marmotte.

Marthereau me le désigne de la tête, et me dit tout bas:

--Regarde-le. C’ gens-là, il faut toujours qu’i’s disent des blagues. Quand on lui d’mande ce qu’i’ fait dans l’ civil, i’ v’ dit pas: «J’ suis frère des écoles»; i’ dit, en vous r’luquant par en dessous ses lunettes, avec la moitié d’ ses yeux: «J’ suis professeur.» Quand i’ s’ lève très tôt pour aller à la messe, et qu’il voit qu’il vous réveille, il ne dit pas: «J’ vais à la messe», i’ dit: «J’ai mal au ventre. Faut que j’aille faire un tour aux feuillées, y a pas d’erreur.»

Un peu plus loin, le père Ramure parle du pays.

--Chez nous, c’est un petit patelin qu’est pas grand. Tout l’ jour il y a mon vieux qui culotte des pipes; qu’i’ travaille ou qu’i’ s’ r’pose, i’ pousse sa fumée dans l’ grand air ou dans la fumée d’ la marmite...

J’écoute cette évocation champêtre, qui prend soudain un caractère spécialisé et technique:

--Pour ça, i’ prépare un paillon. Tu sais c’ que c’est qu’un paillon? Tu prends la tige du blé vert, t’ôtes la peau. Tu fends en deux, pis encore en deux, et tu as des grandeurs différentes, comme qui dirait des numéros différents. Pis avec un fil et les quatre brins de paille, il entoure la verge de la pipe...

Cette leçon s’interrompt, aucun auditeur ne s’étant manifesté.

Il n’y a plus que deux bougies allumées. Une grande aile d’ombre couvre l’amas gisant des hommes.

Des conversations particulières voltigent encore dans le primitif dortoir. Il m’en arrive des bribes aux oreilles.

Le père Ramure, à présent, déblatère contre le commandant:

--L’ commandant, mon vieux, avec ses quat’ ficelles, j’ai remarqué qu’i’ n’ savait pas fumer. I’ tire à tour de bras sur ses pipes, et il les brûle. C’est pas une bouche qu’il a dans la tête, c’est une gueule. Le bois se fend, se grille et, au lieu d’être du bois, c’est du charbon. Les pipes en terre, elles résistent mieux, mais tout de même, il les rissole. Tu parles d’une gueule. Aussi, mon vieux, écoute-moi bien c’ que j’ te dis: il arrivera ce qui n’est pas souvent arrivé jamais: à force d’être poussée à blanc et cuite jusqu’aux moelles, sa pipe lui pétera dans le bec, devant tout l’ monde. Tu voiras.

Peu à peu, le calme, le silence et l’obscurité s’établissent dans la grange et ensevelissent les soucis et les espoirs de ses habitants. L’alignement de paquets pareils que forment ces êtres enroulés côte à côte dans leurs couvertures semble une espèce d’orgue gigantesque d’où s’élèvent des ronflements divers.

Déjà le nez dans la couverture, j’entends Marthereau qui me parle de lui-même.

--J’suis marchand de chiffons, tu sais, dit-il, chiffonnier, pour mieux dire, mais tant qu’à moi, je l’ suis en gros; j’achète aux petits chiffonniers d’ la rue, et j’ai un magasin--un grenier, quoi!--qui m’ sert de dépôt. J’ fais tout l’ chiffon, à dater du linge jusqu’à la boîte de conserves, mais principalement le manche de brosse, le sac et la savate; et, naturellement, j’ai la spécialité des peaux d’ lapin.

Et je l’entends, encore, un peu plus tard, qui me dit:

--Tant qu’à moi, tout petit et mal foutu que je suis, je porte encore un curond de cent kilos au grenier, à l’échelle, et avec des sabots aux pieds.. Une fois, j’ai eu affaire à une espèce d’individu interloque, vu qu’i’ s’occupait, qu’on disait, à traire les blanches, eh bien...

--Milédi, c’ que j’ peux pas blairer, hé, s’écrie tout d’un coup Fouillade, c’est c’ t’exercice et ces marches qu’on nous esquinte pendant le repos, j’en ai l’ rein hachuré, et j’peux pas roupiller, courbaturé comme je le suis.

Bruit de ferraille du côté de Volpatte. Il s’est décidé à monter son bouteillon, tout en le gourmandant d’avoir ce funeste défaut d’être troué.

--Oh là là, quand ce s’ra-t-i’ fini, toute c’te guerre! gémit un demi-dormeur.

Un cri de révolte entêté et incompréhensif jaillit:

--I’s veul’nt no’t peau!

Puis c’est un: «T’en fais pas!» aussi obscur que le cri de révolte.

* * * * *

...Je me réveille longtemps après, tandis que deux heures sonnent et je vois dans une blafarde clarté, sans doute lunaire, la silhouette agitée de Pinégal. Un coq, au loin, a chanté. Pinégal se soulève à moitié sur son séant. J’entends sa voix éraillée:

--Ben quoi, c’est la pleine nuit, et v’là un coq qui pousse son gueulement. Il est mûr, c’ coq.

Et il rit, en répétant: «Il est mûr, c’ coq», et il se rentortille dans la laine et se rendort avec un gargouillis où le rire se mêle de ronflements.

Cocon a été réveillé par Pinégal. Alors, l’homme-chiffre pense tout haut et dit:

--L’escouade avait dix-sept hommes quand elle est partie pour la guerre. Elle en a, à présent, dix-sept aussi, avec les bouchages de trous. Chaque homme a déjà usé quatre capotes, une du premier bleu, trois bleu fumée de cigare, deux pantalons, six paires de brodequins. Il faut compter par bonhomme deux fusils: mais on ne peut pas compter les salopettes. On a renouvelé vingt-trois fois nos vivres de réserve. A nous dix-sept, nous avons eu quatorze citations, dont deux à la brigade, quatre à la division et une à l’armée. On est resté une fois seize jours dans les tranchées sans arrêt. On a été cantonné et logé dans quarante-sept villages différents jusqu’ici. Depuis le commencement de la campagne, douze mille hommes sont passés par le régiment, qui en a deux mille.

Un étrange zézaiement l’interrompt. C’est Blaire que son râtelier neuf empêche de parler, comme il l’empêche aussi de manger. Mais il le met chaque soir, et il le garde toute la nuit avec un courage acharné, car on lui a promis qu’il finirait par s’habituer à cet objet qu’on lui a inséré dans la tête.

* * * * *

Je me soulève à demi comme sur un champ de bataille. Je contemple encore une fois ces créatures qui ont roulé ici l’une sur l’autre parmi les régions et les événements. Je les regarde tous, enfoncés dans le gouffre d’inertie et d’oubli, au bord duquel quelques-uns semblent se cramponner encore, avec leurs préoccupations pitoyables, avec leurs instincts d’enfants et leur ignorance d’esclaves.

L’ivresse du sommeil me gagne. Mais je me rappelle ce qu’ils ont fait et ce qu’ils feront. Et devant cette profonde vision de pauvre nuit humaine qui remplit cette caverne sous son linceul de ténèbres, je rêve à je ne sais quelle grande lumière.

XV

_L’ŒUF_

On était désemparés. On avait faim, on avait soif et, dans ce malheureux cantonnement, rien!

Le ravitaillement, d’ordinaire régulier, avait fait défaut, alors, la privation arrivait à l’état aigu.

Un groupe hâve grinçait des dents, et la maigre place faisait cercle tout autour, avec ses poternes décharnées, avec ses ossements de maisons, et ses poteaux télégraphiques chauves. Le groupe constatait l’absence de tout:

--L’ caoutchouc a fait l’ mur, nib de bidoche, et on s’ met la ceinture d’électrique.

--Quant au fromgi, macache, et pas pus d’ confiture que d’ beurre en broche.

--On n’a rien, sans fifrer, on n’a rien, et toute la rouscaillure n’y f’ra pas rien.

--Aussi, tu parles d’un cantonnement à la manque: trois canfouines avec rien d’dans, que des courants d’air et d’ la flotte!

--Ça n’ sert à rien d’être aux as, ta blanche, c’est comme si t’avais peau d’ balle dans ton morlingue, pisqu’y a pas d’ marchands.

--Tu s’rais Rothschild ou bien un tailleur militaire, ta fortune servirait à quoi?

--Hier, y avait un p’tit macaou qui ronronnait du côté de la 7e. J’ suis sûr qu’ils ont croûte c’ macaou.

--Oui, j’ sais, et encore, on lui voyait les côtes comme au bord de la mer.

--Y a pas à s’ démieller, c’est comme ça.

--Y en a, dit Blaire, qui ont fait vite en arrivant, et i’s s’ sont vus trouver à acheter qu’é’qu’ bidons d’ pinard chez l’ quénaupier qu’est au coinsteau d’ la rue.

--Ah! les vaches! I’s sont vernis, ceux-là, d’ pouvoir s’ glisser ça le long du cou!

--Faut dire que c’était d’ la saloperie: du vin à culotter les quarts comme des pipes.

--Y en a même, qu’on dit, qui ont voracé un piquenterre!

--Hildepute! dit Fouillade.

--Moi, j’ m’ai presque pas cogné la tête: i’ m’ restait une sardine, et, dans l’ fond d’un sachet, du thé qu’ j’ai mâché avec du sucre.

--L’ fait est qu’ pour prendre une muffée, c’est pas vrai.

--C’est pas assez, tout ça, même si tu manges pas beaucoup, et qu’ t’as l’ boyau plat.

--D’puis deux jours, une soupe: un trucmuche jaune, brillant comme de l’or. Pas du bouillon, d’la friture! Tout est resté.

--On l’a coulé en chandelles, faut croire.

--L’pus pire, c’est qu’on n’peut pas allumer sa pipe.

--C’est vrai, c’est la misère! J’ai pus d’ mèche. J’en avais qué’qu’ bouts, mais, allez, partez! J’ai beau fouiller toutes les poches de mon étui à puces, rien. Et pour en acheter, comme tu dis, c’est midi.

--Moi, j’ai un tout p’tit bout d’mèche que j’garde.

Ça, c’est dur, en effet, et il est pitoyable de voir les poilus qui ne peuvent pas allumer leur pipe ou leur cigarette, et qui, résignés, les mettent dans la poche et se promènent. Par bonheur, Tirloir a son briquet à essence avec encore un peu d’essence dedans. Ceux qui le savent s’accumulent autour de lui, porteurs de leur pipe bourrée et froide. Et même pas de papier qu’on allumerait à la flamme du briquet: il faut se servir de la flamme même de la mèche et user le liquide qui reste dans son maigre ventre d’insecte.

* * * * *

...Moi, j’ai eu de la chance... Je vois Paradis qui erre, sa bonne face au vent, en ronchonnant et en mâchant un bout de bois.

--Tiens, lui dis-je, prends ça!

--Une boîte d’allumettes! s’exclame-t-il, émerveillé, en regardant l’objet comme on regarde an bijou. Ah, zut! c’est chic, ça! Des allumettes!

Un instant après, on le voit qui allume sa pipe, sa figure en cocarde magnifiquement empourprée par le reflet de la flamme, et tout le monde se récrie et dit:

--Paradis qu’a des allumettes!

Vers le soir, je rencontre Paradis près des restes triangulaires d’une façade, à l’angle des deux rues de ce village misérable entre les villages. Il me fait signe:

--Psst!...

Il a un drôle d’air, un peu gêné.

--Dis donc, tout à l’heure, me dit-il d’une voix attendrie, en regardant ses pieds, tu m’as balancé une boîte de flambantes. Eh ben, tu s’ras récompensé d’ ça. Tiens!

Et il me met quelque chose dans la main.

--Attention! me souffle-t-il. C’est fragile!

Ebloui de la splendeur et de la blancheur de son présent, osant à peine le croire, je reconnais... un œuf!

XVI

_IDYLLE_

--De vrai, me dit Paradis qui était mon voisin de marche, tu m’ croiras si tu voudras, mais j’ suis éreinté, j’ suis surmonté... J’ai jamais eu marre d’une marche comme j’ai de celle-là.

Il tirait le pied et penchait dans le soir son buste carré embarrassé d’un sac dont le profil élargi et compliqué et la hauteur paraissaient fantastiques. A deux reprises, il buta et trébucha.

Paradis est dur. Mais il avait toute la nuit couru dans la tranchée en qualité d’homme de liaison pendant que les autres dormaient, et il avait des raisons d’être rendu.

Aussi grognait-il:

--Quoi? Ils sont en caoutchouc, ces kilomètres, c’est pas possible autrement.

Et il rehaussait brusquement son sac tous les trois pas, d’un coup de reins, et ça tirait et il soufflait, et tout l’ensemble qu’il formait avec ses paquets ballottait et geignait comme une vieille patache surchargée.

--On arrive, dit un gradé.

Les gradés disent toujours cela, à tout propos. Or,--nonobstant cette affirmation du gradé,--on arrivait, en effet, dans le village vespéral où les maisons semblaient dessinées à la craie et à gros traits d’encre sur le papier bleuté du ciel, et où la silhouette noire de l’église,--au clocher pointu, flanqué de deux tourelles plus fines et plus pointues--était celle d’un grand cyprès.

Mais, quand il fait son entrée dans le village où il doit cantonner, le troupier n’est pas au bout de ses peines. Il est rare que l’escouade ou la section arrivent à se loger dans le local qui leur a été assigné: malentendus et doubles emplois, qui s’embrouillent et se débrouillent sur place, et ce n’est qu’au bout de plusieurs quarts d’heure de tribulations que chacun est mené à son définitif gîte provisoire.

Nous fûmes donc, après les errements habituels, admit à notre cantonnement de nuit: un hangar soutenu par quatre madriers et ayant pour murs les quatre points cardinaux. Mais ce hangar était bien couvert: avantage appréciable. Il était occupé déjà par une carriole et une charrue, à côté desquelles on se casa. Paradis qui n’avait cessé de maugréer et de geindre pendant l’heure des piétinements et allées et venues, jeta son sac, puis se jeta lui-même à terre, et resta là un bout de temps, assommé, se plaignant qu’il avait les membres sans connaissance et que la semelle de ses pieds lui faisait mal; et toutes ses coutures aussi, du reste.

Mais voici que la maison dont dépendait le hangar, et qui s’élevait juste devant nos yeux, s’éclaira. Rien n’attire le soldat comme, dans le gris monotone du soir, une fenêtre derrière laquelle il y a l’étoile d’une lampe.

--Si on faisait une virée! proposa Volpatte.

--Tout de même, dit Paradis.

Il se soulève, se lève. Boitant de fatigue, il se dirige vers la fenêtre dorée qui a fait son apparition dans l’ombre; puis vers la porte.

Volpatte le suit et moi je viens après.

On entre, et on demande au vieux bonhomme qui nous a ouvert et qui présente une tête clignotante, aussi usée qu’un vieux chapeau, s’il a du vin à vendre.

--Non, répond le vieux en secouant son crâne où un peu d’ouate blanche pousse par places.

--Pas de bière, de café? quelque chose, quoi...

--Non, mes amis, rien de rien. On n’est pas d’ici; on est des réfugiés, vous savez...

--Alors, pisqu’il n’y a rien, mettons-les.

On fait demi-tour. On a tout de même, pendant un moment, profité de la chaleur qui règne dans la pièce, et de la vue de la lampe... Déjà, Volpatte a gagné le seuil et son dos disparaît dans les ténèbres.

Cependant, j’avise une vieille, affaissée au fond d’une chaise, dans l’autre coin de la cuisine et qui a l’air très occupée à un travail.

Je pince le bras de Paradis:

--Voilà la belle du logis. Va lui faire la cour!

Paradis a un geste superbe d’indifférence. Il se fiche pas mal des femmes, depuis un an et demi que toutes celles qu’il voit ne sont pas pour lui. Du reste, quand bien même elles seraient pour lui, il s’en fiche aussi.

--Jeune ou vieille, peuh! me dit-il en commençant de bâiller.

Par désœuvrement, par paresse de partir, il va à la bonne femme.

--Bonsoir, grand’mère, marmonne-t-il en finissant de bâiller.

--Bonsoir, mes enfants, chevrote la vieille.

De près, on la voit en détail. Elle est ratatinée, pliée et repliée dans ses vieux os, et elle a la figure toute blanche d’un cadran d’horloge.

Et que fait-elle? Calée entre sa chaise et le bord de la table, elle s’escrime à nettoyer des chaussures. C’est une grosse besogne pour ses mains d’enfant: ses gestes ne sont pas sûrs et elle lance parfois un coup de brosse à côté; de plus, les chaussures sont fort sales.

Voyant qu’on la considère, elle nous chuchote qu’il lui faut bien cirer, ce soir même, les bottines de sa petite fille, qui est modiste à la ville, et s’y rend dès le matin.

Paradis s’est penché pour regarder mieux les bottines, et, tout à coup, il tend la main vers elles.

--Laissez ça, grand’mère, j’ vas vous les astiquer en trois temps, les p’tits croqu’nots de vot’ jeune fille.

La vieille fait signe que non, en secouant sa tête et ses épaules.

Mais mon Paradis prend d’autorité les chaussures, tandis que la grand’mère, paralysée par sa faiblesse, se débat, et nous montre un fantôme de protestation.

Il a saisi une bottine dans chaque main, il les tient doucement et les contemple un instant, et même on dirait qu’il les serre un peu.

--Sont-elles petites! fait-il avec une voix qui n’est pas la voix ordinaire qu’il a avec nous.

Il s’est emparé aussi des brosses, et se met à frotter avec ardeur et avec précaution, et je vois que, les yeux fixés sur son travail, il sourit.

Puis, quand la boue est enlevée des bottines, il prend du cirage à l’extrémité de la brosse double pointue, et il les caresse avec, très attentif.

Les chaussures sont fines. Ce sont bien des chaussures de jeune fille coquette: une rangée de petits boutons y brille.

--Il n’en manque pas un, de bouton, me souffle-t-il, et il y a de la fierté dans son accent.

Il n’a plus sommeil, il ne bâille plus. Au contraire, ses lèvres sont serrées; un rayon jeune et printanier éclaire sa physionomie et, lui qui allait s’endormir, on dirait qu’il vient de s’éveiller.

Et il promène ses doigts, où le cirage a mis du beau noir, sur la tige qui, s’évasant largement du haut, décèle un tout petit peu la forme du bas de la jambe. Ses doigts, si adroits pour cirer, ont tout de même quelque chose de maladroit, tandis qu’il tourne et retourne les souliers, et qu’il leur sourit, et qu’il pense--au fond, au loin,--et que la vieille lève les bras en l’air et me prend à témoin.

--Voilà un soldat bien obligeant!

C’est fini Les bottines sont cirées, et fignolées. Elles miroitent. Plus rien à faire...

Il les pose sur le bord de la table, en faisant bien attention, comme si c’étaient des reliques; puis, enfin, il en sépare ses mains.

Il ne les quitte pas tout de suite des yeux, il les regarde, puis, baissant le nez, regarde ses brodequins, à lui. Je me souviens qu’en faisant ce rapprochement, ce gros garçon à destinée de héros, de bohémien et de moine, sourit encore une fois de tout son cœur.

...La vieille s’agita dans le fond de sa chaise. Elle avait une idée.

--J’ vais lui dire! Elle vous remerciera, monsieur. Eh! Joséphine! cria-t-elle en se retournant dans la direction d’une porte qui était là.

Mais Paradis l’arrêta d’un large geste que je trouvai magnifique.

--Non. C’est pas la peine, l’ancienne, laissez-la où elle est. On s’en va, nous autres. C’est pas la peine, allez!

Il pensait si fort ce qu’il disait que son accent avait de l’autorité, et la vieille, obéissante, s’immobilisa et se tut.

Nous nous en allâmes nous coucher dans le hangar, entre les bras de la charrue qui nous attendait.

Et Paradis se remit alors à bâiller, mais, à la lueur de la chandelle, dans la crèche, un bon moment après, on voyait qu’il lui restait encore du sourire heureux sur la face.

XVII

_LA SAPE_

Dans le fouillis d’une distribution de lettres dont les hommes reviennent, qui avec la joie d’une lettre, qui avec la demi-joie d’une carte postale, qui avec un nouveau fardeau, vite reconstitué, d’attente et d’espoir, un camarade, brandissant un papier, nous apprend une extraordinaire histoire:

--Tu sais, l’ père la fouine, de Gauchin?