Le feu (Journal d'une Escouade)

Part 13

Chapter 134,136 wordsPublic domain

«Mon vieux, ça a été plus fort que moi. Sans savoir si c’était bien ou mal, j’m’ai avancé, et j’ai dit: «Ben, y a moi.» Le Boche me pose des questions. J’y réponds que ma femme est à Lens, chez ses parents, avec la p’tite. I’m’demande où elle loge. J’y explique, et i’ dit qu’i voit ça d’ici. «Ecoute, qu’i’ m’dit, j’vas y porter une lettre, et non seul’ment une lettre, mais même la réponse j’te porterai.» Puis, tout d’un coup, i’s’frappe son front, c’Boche, et i’ s’rapproche d’moi: «Ecoute, mon vieux, bien mieux encore. Si tu veux faire c’que j’te dis, tu la verras, ta femme, et aussi tes gosses, et tout, comme j’te vois.» I’m’raconte que pour ça, y a qu’à aller avec lui, à telle heure, avec une capote boche et un calot qu’i’ m’aura. I’m’mêlerait à la corvée de charbon dans Lens; on irait jusqu’à chez nous. J’pourrais voir, à condition de m’planquer et de n’pas m’faire voir, attendu qu’i’ répond des hommes qui s’ront d’la corvée, mais qu’y a, dans la maison, des sous-offs dont il n’répondait pas... Eh bien, mon vieux, j’ai accepté!

--C’était grave!

--Bien sûr oui, c’tait grave. Je m’suis décidé tout d’un coup, sans réfléchir, sans vouloir réfléchir, vu qu’ j’étais ébloui à l’idée que j’allais revoir mon monde, et si après j’étais fusillé, eh bien, tant pis: donnant donnant. C’est l’offre de la loi et de la d’mande, comme dit l’autre, pas?

«Mon vieux, ça n’a pas fait une arnicoche. L’seul avatar c’est qu’ils ont eu du boulot à m’trouver un calot assez large, parce que, tu sais, j’ai la tête très forte. Mais ça même ça s’est arrangé: on m’a déniché, à la fin, une boîte à poux assez grande pour que ma tête puisse y contenir. J’ai justement des bottes boches, celles à Caron, tu sais. Alors, nous v’là partis dans les tranchées boches (même qu’elles sont salement pareilles aux nôtres) avec ces espèces de camarades boches qui m’ disaient en très bon français--comme c’ui que j’cause--de n’pas m’en faire.

«Y a pas eu d’alerte, rien. Pour aller, ça a été. Tout s’est passé si en douce et si simplement que je m’figurais pas qu’ j’étais un Boche à la manque. On est arrivé à Lens à la nuit tombante. Je m’ rappelle avoir passé devant la Perche et avoir pris la rue du Quatorze-Juillet. J’voyais des gens de la ville qui naviguaient dans les rues comme dans nos cantonnements. J’ les r’connaissais pas à cause du soir; eux non plus, à cause du soir aussi, et aussi, à cause de l’énormité de la chose... I’ f’sait noir à n’ pas pouvoir s’ mett’ l’ doigt dans l’œil quand j’ suis arrivé dans l’ jardin d’ mes parents.

«Le cœur me battait; j’en étais tout tremblant des pieds à la tête comme si je n’étais plus qu’une espèce de cœur. Et je me r’tenais pour ne pas rigoler tout haut, et en français, encore, tellement j’étais heureux, ému. Le kamarade me dit: «Tu vas passer une fois, puis une autre fois, en regardant dans la porte et la fenêtre. Tu r’garderas sans en avoir l’air... Méfie-toi...» Alors, je m’ ressaisis, j’avale mon émotion, v’lan, d’un coup. C’était un chic type, ce bougre-là, parce qu’il écopait salement si je m’ faisais poisser, hé?

«Tu sais, chez nous, comme tout partout dans le Pas-de-Calais, les portes d’entrée des maisons sont divisées en deux: en bas, ça forme une sorte de barrière jusqu’à mi-corps, et en haut ça forme comme qui dirait volet. Comme ça, on peut fermer seulement la moitié d’en bas de la porte et être à moitié chez soi.

«Le volet était ouvert, la chambre, qui est la salle à manger et aussi la cuisine bien entendu, était éclairée, on entendait des voix.

«J’ai passé en tendant l’cou de côté. Il y avait, rosées, éclairées, des têtes d’hommes et de femmes autour de la table ronde et de la lampe. Mes yeux se sont jetés sur elle, sur Clotilde. Je l’ai bien vue. Elle était assise entre deux types, des sous-offs, je crois, qui lui parlaient. Et quoi qu’elle faisait? Rien; elle souriait, en penchant gentiment sa figure entourée d’un léger petit cadre de cheveux blonds où la lampe mettait de la dorure.

«Elle souriait. Elle était contente. Elle avait l’air d’être bien, à côté de cette gradaille boche, de cette lampe et de ce feu qui me soufflait une tiédeur que je reconnaissais. J’ai passé, puis je me suis r’tourné, et j’ai repassé. Je l’ai revue, toujours avec son sourire. Pas un sourire forcé, pas un sourire qui paye, non, un vrai sourire qui venait d’elle, et qu’elle donnait. Et pendant l’ temps d’éclair que j’ai passé dans les deux sens, j’ai pu voir aussi ma gosse qui tendait les mains vers un gros bonhomme galonné et essayait de lui monter sur les genoux, et puis, à côté, qui donc ça que j’reconnaissais? C’était Madeleine Vandaërt, la femme de Vandaërt, mon copain de la 19e, qui a été tué à la Marne, à Montyon.

«Elle le savait qu’il avait été tué, puisqu’elle était en deuil. Et elle, elle rigolait, elle riait carrément, j’ te l’ dis... et elle regardait l’un et l’autre avec un air de dire: «Comme j’ suis bien ici!»

«Ah! mon vieux, j’ suis sorti d’ là et j’ai buté dans les kamarades qui attendaient pour me ram’ner. Comment je suis revenu, je pourrais pas le dire. J’étais assommé. J’suis marché en trébuchant comme un maudit. I’n’aurait pas fallu m’emmerder, à ce moment-là! J’aurais gueulé tout haut; j’aurais fait un escandale pour me faire tuer et qu’ce soye fini de cette sale vie!

«Tu saisis? Elle souriait, ma femme, ma Clotilde, ce jour-là de la guerre! Alors quoi? Il suffit qu’on soit pas là pendant un temps pour qu’on ne compte plus? Tu fous le camp de chez toi pour aller à la guerre, et tout a l’air cassé; et pendant que tu l’crois, on se fait à ton absence, et peu à peu tu deviens comme si tu n’étais pas, vu qu’on s’passe de toi pour être heureuse comme avant et pour sourire. Ah! bon sang! Je ne parle pas de l’autre garce qui riait, mais ma Clotilde, à moi, qui, à ce moment-là que j’ai vu par hasard, à c’ moment-là, qu’on dise ce qu’on voudra, se fichait pas mal de moi!

«Et encore si elle avait été avec des amis, des parents; mais non, justement avec des sous-offs boches! Dis-moi, y avait-il pas de quoi sauter dans la chambre, lui foutre une paire de gifles et tordre le cou à c’ t’aut’ poule en deuil!

«Oui, oui, j’ai pensé à l’faire. J’ sais bien que j’allais fort... J’étais emballé, quoi.

«Note que j’veux pas en dire plus que je ne dis. C’est une bonne fille, Clotilde. J’la connais et j’ai confiance en elle: pas d’erreur, tu sais: si j’étais bousillé, elle pleurerait toutes les larmes de son corps pour commencer. Elle me croit vivant, j’ l’accorde, mais s’agit pas d’ ça. Elle ne peut pas s’empêcher d’être bien, et satisfaite, et de s’épanouir, dès lors qu’elle a un bon feu, une bonne lampe et de la compagnie, que j’y soye ou que j’y soye pas...»

J’entraînai Poterloo.

--Tu exagères, mon vieux. Tu te fais des idées absurdes, voyons...

On avait marché tout doucement. On était encore au bas de la côte. Le brouillard s’argentait avant de s’en aller tout à fait. Il allait y avoir du soleil. Il y avait du soleil.

* * * * *

Poterloo regarda et dit:

--On va faire le tour par la route de Carency et remonter par derrière.

Nous obliquâmes dans les champs. Au bout de quelques instants, il me dit:

--J’exagère, tu crois? Tu dis que j’exagère?

Il réfléchit:

--Ah!

Puis il ajouta avec ce hochement de tête qui ne l’avait pas beaucoup quitté ce matin-là:

--Mais enfin! Tout d’même, y a un fait...

Nous grimpâmes la pente. Le froid s’était changé en tiédeur. Arrivés à une plate-forme de terrain:

--Asseyons-nous encore un petit coup avant de rentrer, proposa-t-il.

Il s’assit, lourd d’un monde de réflexions qui s’enchevêtraient. Son front se plissait. Puis il se tourna vers moi d’un air embarrassé, comme s’il avait un service à me demander.

--Dis donc, vieux, je m’demande si j’ai raison.

Mais après m’avoir regardé, il regardait les choses comme s’il voulait les consulter plus que moi.

Une transformation se faisait dans le ciel et sur la terre. Le brouillard n’était presque plus qu’un rêve. Les distances se dévoilaient. La plaine étroite, morne, grise, s’agrandissait, chassait ses ombres et se colorait. La clarté la couvrait peu à peu, de l’est à l’ouest, comme deux ailes.

Et voilà que là-bas, à nos pieds, on a vu Souchez entre les arbres. A la faveur de la distance et de la lumière, la petite localité se reconstituait aux yeux, neuve de soleil!

--Est-ce que j’ai raison? répéta Poterloo, plus vacillant, plus incertain.

Avant que j’aie pu parler, il se répondit à lui-même, d’abord presque à voix basse, dans la lumière:

--Elle est toute jeune, tu sais; ça a vingt-six ans. Elle ne peut pas r’tenir sa jeunesse; ça lui sort de partout et, quand elle se repose à la lampe et au chaud, elle est bien obligée de sourire; et, même si elle riait aux éclats, ce serait tout bonnement sa jeunesse qui lui chant’rait dans la gorge. C’est point à cause des autres, à vrai dire, c’est à cause d’elle. C’est la vie. Elle vit. Eh oui, elle vit, voilà tout. C’est pas d’sa faute si elle vit. Tu voudrais pas qu’elle meure? Alors, qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse? Qu’elle pleure, rapport à moi et aux Boches, tout le long du jour? Qu’elle rouspète? On peut pas pleurer tout le temps ni rouspéter pendant dix-huit mois. C’est pas vrai. Il y a trop longtemps, que j’te dis. Tout est là.

Il se tait pour regarder le panorama de Notre-Dame-de-Lorette, maintenant tout illuminé.

--C’est kif-kif la gosse qui, quand elle se trouva à côté d’un bonhomme qui ne parle pas de l’envoyer baller, finit par chercher à lui monter sur les genoux. Elle aimerait p’t’êt’ mieux que ce soit son oncle ou un ami de son père--p’têt’--mais elle essaie tout de même auprès de celui qui est seul à être toujours là, même si c’est un gros cochon à lunettes.

«Ah! s’écrie-t-il en se levant, et en venant gesticuler devant moi, on pourrait m’répondre une bonne chose: si je revenais pas de la guerre, j’dirais: «Mon vieux, t’es fichu, plus de Clotilde, plus d’amour! Tu vas être remplacé un jour ou l’autre dans son cœur. Y a pas à tourner: ton souvenir, le portrait de toi qu’elle porte en elle, il va s’effacer peu à peu et un autre se mettra dessus et elle recommencera une autre vie.» Ah! si j’rev’nais pas!»

Il a un bon rire.

--Mais j’ai bien l’intention de revenir! Ah! ça oui, faut être là. Sans ça!... Faut être là, vois-tu, reprend-il plus grave. Sans ça, si tu n’es pas là, même si tu as affaire à des saints ou à des anges, tu finiras par avoir tort. C’est la vie. Mais j’suis là.

Il rit.

--J’suis même un peu là, comme on dit!

Je me lève aussi et lui frappe sur l’épaule.

--Tu as raison, mon vieux frère. Tout ça finira.

Il se frotte les mains. Il ne s’arrête plus de parler.

--Oui, bon sang, tout ça finira. T’en fais pas.

«Oh! je sais bien qu’il y aura du boulot pour que ça finisse, et plus encore après. Faudra bosser. Et j’dis pas seulement bosser avec les bras.

«Faudra tout r’faire. Eh bien, on refera. La maison? Partie. Le jardin? Plus nulle part. Eh bien, on refera la maison. On refera le jardin. Moins y aura et plus on refera. Après tout, c’est la vie, et on est fait pour refaire, pas? On r’fera aussi la vie ensemble et le bonheur; on refera les jours, on refera les nuits.

«Et les autres aussi. Ils referont leur monde. Veux-tu que je te dise? Ça sera peut-être moins long qu’on croit...

«Tiens, j’vois très bien Madeleine Vandaërt épousant un autre gars. Elle est veuve; mais, mon vieux, y a dix-huit mois qu’elle est veuve. Crois-tu qu’ c’est pas une tranche, ça, dix-huit mois? On n’porte même plus l’deuil, j’crois, autour de c’ t’ temps-là! On ne fait pas attention à ça quand on dit: «C’est une garce! et quand on voudrait, en somme, qu’elle se suicide! Mais, mon vieux, on oublie, on est forcé d’oublier. C’est pas les autres qui font ça; c’est même pas nous-mêmes; c’est l’oubli, voilà. Je la retrouve tout d’un coup et de la voir rigoler ça m’a chamboulé, tout comme si son mari venait d’être tué d’hier--c’est humain--mais quoi! Y a une paye qu’il est clamsé, le pauv’ gars. Y a longtemps; y a trop longtemps. On n’est plus les mêmes. Mais, attention, faut r’venir, faut être là! On y sera et on s’occupera de redevenir!»

En chemin, il me regarde, cligne de l’œil et, ragaillardi d’avoir trouvé une idée où appuyer ses idées:

--J’vois ça d’ici, après la guerre, tous ceux de Souchez se remettant au travail et à la vie... Quelle affaire! Tiens, le père Ponce, mon vieux, ce numéro-là! Il était si tellement méticuleux que tu l’voyais balayer l’herbe de son jardin avec un balai d’ crin, ou, à genoux sur sa pelouse, couper le gazon avec une paire d’ ciseaux. Eh bien, il s’paiera ça encore! Et Mme Imaginaire, celle qu’habitait une des dernières maisons du côté du château de Carleul, une forte femme qu’avait l’air de rouler par terre comme si elle avait eu des roulettes sous le gros rond de ses jupes. Elle pondait un enfant tous les ans. Réglé, recta: une vraie mitrailleuse à gosses! Eh bien a r’prendra c’t’ occupation à tour d’bras.

Il s’arrête, réfléchit, sourit à peine, presque en lui-même:

--...Tiens, j’vais t’dire, j’ai r’marqué... Ça n’a pas grande importance, ça, insiste-t-il, comme gêné subitement par la petitesse de cette parenthèse--mais j’ai r’marqué (on r’marque ça d’un coup d’œil en r’marquant aut’ chose), que c’était plus propre chez nous que d’ mon temps...

On rencontre par terre de petits rails qui rampent perdus dans le foin séché sur pied. Poterloo me montre, de sa botte, ce bout de voie abandonné, et sourit:

--Ça, c’est notre chemin de fer. C’est un tortillard, qu’on appelle. Ça doit vouloir dire «qui se grouille pas». I’ n’allait pas vite! Un escargot y aurait tenu le pied! On le refera. Mais il n’ira pas plus vite, certainement. Ça lui est défendu!

Quand nous arrivâmes en haut de la côte, il se retourna et jeta un dernier coup d’œil sur les lieux massacrés que nous venions de visiter. Plus encore que tout à l’heure, la distance recréait le village à travers les restes d’arbres qui, diminués et rognés, semblaient de jeunes pousses. Mieux encore que tout à l’heure, le beau temps disposait sur ce groupement blanc et rose de matériaux une apparence de vie et même un semblant de pensée. Les pierres subissaient la transfiguration du renouveau. La beauté des rayons annonçait ce qui serait, et montrait l’avenir. La figure du soldat qui contemplait cela s’éclairait aussi d’un reflet de résurrection. Le printemps et l’espoir y déteignaient en sourire; et ses joues roses, ses yeux bleus si clairs et ses sourcils jaune d’or avaient l’air peints de frais.

* * * * *

On descend dans le boyau. Le soleil y donne. Le boyau est blond, sec et sonore. J’admire sa belle profondeur géométrique, ses parois lisses polies par la pelle, et j’éprouve de la joie à entendre le bruit franc et net que font nos semelles sur le fond de terre dure ou sur les caillebotis, petits bâtis de bois posés bout à bout et formant plancher.

Je regarde ma montre. Elle me fait voir qu’il est neuf heures; et elle me montre aussi un cadran délicatement colorié où se reflète un ciel bleu et rose, et la fine découpure des arbustes qui sont plantés là, au-dessus des bords de la tranchée.

Et Poterloo et moi nous nous regardons également, avec une sorte de joie confuse; on est content de se voir, comme si on se revoyait! Il me parle, et moi qui suis bien habitué pourtant à son accent du Nord qui chante, je découvre qu’il chante.

Nous avons eu de mauvais jours, des nuits tragiques, dans le froid, dans l’eau et la boue. Maintenant, bien que ce soit encore l’hiver, une première belle matinée nous apprend et nous convainc qu’il va y avoir bientôt, encore une fois, le printemps. Déjà le haut de la tranchée s’est orné d’herbe vert tendre et il y a, dans les frissons nouveau-nés de cette herbe, des fleurs qui s’éveillent. C’en sera fini des jours rapetissés et étroits. Le printemps vient d’en haut et d’en bas. Nous respirons à cœur joie, nous sommes soulevés.

Oui, les mauvais jours vont finir. La guerre aussi finira, que diable! Et elle finira sans doute dans cette belle saison qui vient et qui déjà nous éclaire et commence à nous caresser avec sa brise.

Un sifflement. Tiens, une balle perdue.

Une balle? Allons donc! C’est un merle!

C’est drôle comme c’était pareil... Les merles, les oiseaux qui crient doucement, la campagne, les cérémonies des saisons, l’intimité des chambres, habillées de lumière... Oh! la guerre va finir, on va revoir à jamais les siens: la femme, les enfants, ou celle qui est à la fois la femme et l’enfant, et on leur sourit dans cet éclat jeune qui, déjà, nous réunit.

* * * * *

...A la fourche des deux boyaux, sur le champ, au bord, voici comme un portique. Ce sont deux poteaux appuyés l’un sur l’autre avec, entre eux, un enchevêtrement de fils électriques qui pendent comme des lianes. Cela fait bien. On dirait un arrangement, un décor de théâtre. Une mince plante grimpante enlace l’un des poteaux et, en la suivant des yeux, on voit qu’elle a déjà osé aller de l’un à l’autre.

* * * * *

Bientôt, à longer ce boyau dont le flanc herbeux frissonne comme les flancs d’un beau cheval vivant, nous aboutissons dans notre tranchée de la route de Béthune.

Voici notre emplacement. Les camarades sont là, groupés. Ils mangent, jouissent de la bonne température.

Le repas fini, on nettoie les gamelles ou les assiettes en aluminium avec un bout de pain...

--Tiens, y a plus de soleil!

C’est vrai. Un nuage s’étend et l’a caché.

--I’ va même flotter, mes petits gars, dit Lamuse.

--Voilà bien notre veine! Justement pour le départ!

--Sacré pays, milédi! dit Fouillade.

Le fait est que ce climat du Nord ne vaut pas grand’chose. Ça bruine, ça brouillasse, ça fume, ça pleut. Et, quand il y a du soleil, le soleil s’éteint vite au milieu de ce grand ciel humide.

Nos quatre jours de tranchées sont finis. La relève aura lieu à la tombée du soir. On se prépare lentement au départ. On remplit et on range le sac, les musettes. On donne un coup au fusil et on l’enveloppe.

Il est déjà quatre heures. La brune tombe vite. On devient indistincts les uns aux autres.

--Bon sang, la voici, la pluie!

Quelques gouttes. Puis c’est l’averse. Oh! là là là! On ajuste des capuchons, des toiles de tente. On rentre dans l’abri en pataugeant et en se mettant de la boue aux genoux, aux mains et aux coudes, car le fond de la tranchée commence à être gluant. Dans la guitoune, on a à peine le temps d’allumer une bougie posée sur un bout de pierre, et de grelotter autour.

--Allons, en route!

On se hisse dans l’ombre mouillée et venteuse du dehors. J’entrevois la puissante carrure de Poterloo: Nous sommes toujours à côté l’un de l’autre dans le rang. Je lui crie quand on se met en marche:

--Tu es là, mon vieux?

--Oui, d’vant toi, me crie-t-il en se retournant.

Il reçoit dans ce mouvement une gifle de vent et de pluie, mais il rit. Il a toujours sa bonne figure heureuse de ce matin. Ce n’est pas une averse qui lui ôtera le contentement qu’il emporte dans son cœur ferme et solide et ce n’est pas une maussade soirée qui éteindra le soleil que j’ai vu, il y a quelques heures, entrer dans sa pensée.

On marche. On se bouscule. On fait quelques faux pas... La pluie ne cesse pas et l’eau ruisselle dans le fond de la tranchée. Les caillebotis branlent sur le sol devenu mou: quelques-uns penchent à droite ou à gauche et on y glisse. Et puis, dans le noir, on ne les voit pas, et il arrive qu’aux tournants on met le pied à côté, dans les trous d’eau.

Je ne perds pas des yeux dans le gris de la nuit le poli ardoisé du casque de Poterloo, ruisselant comme un toit sous l’averse, et son large dos garni d’un carré de toile cirée qui miroite. Je lui emboîte le pas et, de temps en temps, je l’interpelle et il me répond--toujours de bonne humeur, toujours calme et fort.

Quand il n’y a plus de caillebotis, on piétine dans la boue épaisse. Il fait noir, maintenant. On s’arrête brusquement, et je suis jeté sur Poterloo. On entend, en avant, une invective demi-furieuse:

--Ben quoi, vas-tu avancer? On va être coupés!

--J’ peux pas décoller mes reposoirs! répond une voix piteuse.

L’enlisé arrive enfin à se dégager, et il nous faut courir pour rattraper le reste de la compagnie. On commence à haleter et à geindre et à pester contre ceux qui sont en tête. On pose les pieds au petit bonheur: on fait des faux pas, on se retient aux parois, et on a les mains enduites de boue. La marche devient une débandade pleine de bruit de ferraille et de jurons.

La pluie redouble. Second arrêt subit. Il y en a un qui est tombé! Brouhaha.

Il se relève. On repart. Je m’évertue à suivre de tout près le casque de Poterloo, qui luit faiblement dans la nuit devant mes yeux, et je lui crie de temps en temps:

--Ça va?

--Oui, oui, ça va, me répond-il, en reniflant et en soufflant, mais de sa voix toujours sonore et chantante.

Le sac tire et fait mal aux épaules, secoué dans cette course houleuse sous l’assaut des éléments. La tranchée est bouchée par un éboulement frais dans lequel on s’enfonce... On est obligé d’arracher ses pieds de la terre molle et adhérente, en les levant très haut à chaque pas. Puis, ce passage laborieusement franchi, on redégringole tout de suite dans le ruisseau glissant. Les souliers ont tracé au fond deux ornières étroites où le pied se prend comme dans un rail, ou bien il y a des flaques où il entre à grand floc. Il faut, à un endroit, se baisser très bas pour passer au-dessous du pont massif et gluant qui franchit le boyau, et ce n’est pas sans peine qu’on y arrive. On est forcé de s’agenouiller dans la boue, de s’écraser par terre et de ramper à quatre pattes pendant quelques pas. Un peu plus loin, il nous faut évoluer en empoignant un piquet que le détrempage du sol a fait pencher de travers juste au milieu du passage.

On parvient à un carrefour.

--Allons, en avant! maniez-vous, les gars! dit l’adjudant, qui s’est plaqué dans une encoignure pour nous laisser passer et nous parler. L’endroit n’est pas bon.

--On est éreinté, meugle une voix si enrouée et si haletante que je ne reconnais pas le parleur.

--Zut! j’en ai marre, j’ reste là, gémit un autre à bout de souffle et de force.

--Que voulez-vous que j’y fasse? répond l’adjudant, c’est pas d’ ma faute, hé? Allons, grouillez-vous, l’endroit est mauvais. Il a été marmité à la dernière relève!

On va au milieu de la tempête d’eau et de vent. Il semble qu’on descende, qu’on descende, dans un trou. On glisse, on tombe et on bute contre la paroi de la tranchée, puis, avec un grand coup de coude sur cette paroi, on se rejette debout. Notre marche est une espèce de longue chute où l’on se retient comme on peut et où on peut. Il s’agit de trébucher devant soi et le plus droit possible.

Où sommes-nous? Je lève la tête, malgré les vagues de pluie, hors de ce gouffre où nous nous débattons. Sur le fond à peine distinct du ciel couvert, je découvre le rebord de la tranchée, et voici tout d’un coup apparaître à mes yeux, dominant ce bord, une espèce de poterne sinistre faite de deux poteaux noirs penchés l’un sur l’autre, au milieu desquels pend comme une chevelure arrachée. C’est le portique.

--En avant! En avant!

Je baisse la tête et je ne vois plus rien; mais j’entends à nouveau les semelles entrer dans la vase et en sortir, le cliquetis des fourreaux de baïonnettes, les exclamations sourdes et le halètement précipité des poitrines.

Encore une fois, remous violent. On stoppe brusquement et comme tout à l’heure je suis jeté sur Poterloo et m’appuie sur son dos, son dos fort, solide, comme un colonne d’arbre, comme la santé et l’espoir. Il me crie:

--Courage, vieux, on arrive!

On s’immobilise. Il faut reculer... Nom de Dieu!... Non, on avance à nouveau!...