Le feu (Journal d'une Escouade)
Part 10
«J’ m’ai éloigné de trois pas pour attendre qu’il ait fini d’engueuler. Cinq minutes après, je m’ suis approché du sergent. I’ m’a dit: «Mon brave, j’ai pas l’ temps d’ m’occuper d’ vous, j’ai bien d’autres choses en tête.» En effet, il était dans tous ses états devant sa machine à écrire, c’t’espèce de moule, pa’c’ qu’il avait oublié, qu’i disait, d’appuyer sur le levier d’ la touche des majuscules, et alors, au lieu de souligner le titre de sa page, il avait foutu en plein dessus une ligne de 8. Alors, i’ n’entendait rien et i’ gueulait contre les Américains, vu qu’ le système de sa machine venait d’ là.
«Après, i’ rouspétait contre une autre jambe de laine, parce que sur le bordereau de répartition des cartes, qu’i’ disait, on n’avait pas mis le Service des Subsistances, le Troupeau de Bétail et le Convoi Administratif de la 328e D. I.
«A côté, un outil s’entêtait à tirer sur la pâte plus de circulaires qu’elle ne pouvait et i’ suait sang et eau pour arriver à pondre des fantômes à peine lisibles. D’autres causaient: «Où sont les attaches parisiennes?» que demandait un élégant. Et pis i’ n’appellent pas les choses par leur nom: «Dites-moi donc, s’il vous plaît, quels sont les éléments cantonnés à X...» Les éléments, qu’est-ce que c’est que ce parlage? dit Volpatte.
«Au bout de la grande table où étaient les types que j’ vous dis et dont j’ m’avais approché et en haut de laquelle le sergent, derrière un monticule de papelards, se démenait et donnait des ordres (l’aurait mieux fait de donner d’ l’ordre), un bonhomme ne faisait rien et tapotait sur son buvard avec sa patte: il était chargé, l’ frère, du service des permissions, et, comme la grande attaque était commencée et que les permissions étaient suspendues, i’ n’avait pus rien à faire: «Chic, alors!» qu’i’ disait.
«Et ça, c’est une table dans une salle, dans un service, dans un dépôt. J’en ai vu d’autres, pis d’autres, de plus en plus. J’ sais pus, c’est à d’venir louftingue, que j’ te dis.»
--I’s avaient des brisques?
--Pas beaucoup là, mais dans les services qui sont en deuxièmes lignes, tous en ont: t’as là d’dans des collections, des jardins d’acclimatation de brisquards.
--C’ que j’ai vu de plus joli en fait d’ brisquards, dit Tulacque, c’est un automobiliste habillé dans un drap qu’ t’aurais dit du satin, avec des brisques fraîches et des cuirs d’officier anglais, tout soldat de 2e classe qu’il était. Et l’ doigt à la joue, il était appuyé du coude sur c’te bath voiture ornée de glaces, dont il était l’ valet d’ chambre. Tu t’ serais marré. I’ faisait un rond d’ jambe, c’te chic fripouille!
--C’est tout à fait l’ poilu qu’on voit dessiné dans les journaux à femmes, les chics petits journaux cochons.
Chacun a son souvenir, son couplet sur ce sujet tant ruminé des «filoneurs», et tout le monde se met à déborder et à parler à la fois. Un brouhaha nous enveloppe au pied du mur triste où nous sommes tassés comme des ballots, dans le décor piétiné, gris et boueux qui gît devant nous, stérilisé par la pluie.
--...Ses frusques commandées au pique-pouces, pas demandées au garde-mites.
--...Planton au Service Routier, pis à la Manute, pis cycliste au ravitaillement du XIe Groupe.
--...I’ a chaque matin un pli à porter au Service de l’Intendance, au Canevas du Tir, à l’Equipage des Ponts, et le soir à l’A. D. et à l’A. T. C’est tout.
--...Quand j’ suis rentré d’ perme, disait c’t’ ordonnance, les bonnes femmes nous acclamaient à toutes les barrières de passage à niveau du train. «Elles vous prenaient pour des soldats», qu’ j’y dis...
--.... «Ah! qu’ j’y dis, vous êtes donc mobilisé, vous! qu’ j’y dis.--Parfaitement, qu’i m’ dit, attendu qu’ j’ai fait une tournée d’ conférences en Amérique avec mission du ministre. C’est p’têt’ pas êt’ mobilisé, ça? Du reste, mon ami, qu’i m’ dit, j’ paye pas mon loyer, donc je suis mobilisé.»
--Et moi...
--Pour finir, cria Volpatte, qui fit taire tous les bourdonnements avec son autorité de voyageur revenant de là-bas, pour finir, j’en ai vu, d’un seul coup, toute une secouée à un gueuleton. Pendant deux jours, j’ai été comme aide à la cuisine d’un des groupes de C. O. A., parce qu’on ne pouvait pas me laisser à rien faire en attendant ma réponse, qui s’dépêchait pas, vu qu’on y avait ajouté une redemande et une archi-demande et qu’elle avait, aller et retour, trop d’arrêts à faire à chaque bureau.
«Total, j’ai été cuistot dans c’bazar. Une fois j’ai servi, vu que l’ cuisinier en chef était rentré de permission pour la quatrième fois, et était fatigué. J’ voyais et j’entendais c’ monde, toutes les fois qu’ j’entrais dans la salle à manger, qu’était dans la Préfecture, et qu’ tout c’ bruit chaud et lumineux m’arrivait sur la gueule.
«I’ n’y avait là-dedans rien que des auxiliaires, mais y en avait ben aussi dans l’ nombre, du service armé: y avait rien qu’exclusivement des vieux, avec en plus quéqu’jeunes assis par-ci par-là.
«J’ai commencé à m’ marrer quand un d’ ces manches a dit: «Faut fermer les volets, c’est plus prudent.» Mon vieux on était à une pièce de deux cents kilomètres de la ligne de feu, mais c’ vérolé-là, i’ voulait faire croire qu’y aurait danger d’ bombardement d’aéro...
--J’ai bien mon cousin, dit Tirloir, en se fouillant, qui m’écrit... Tiens, v’la c’ qu’i’ m’écrit: «Mon cher Adolphe, me voilà définitivement maintenu à Paris, comme attaché à la Boîte 60. Pendant qu’ t’es là-bas, je reste donc dans la capitale à la merci d’un taube ou d’un zeppelin!»
--Ah! Hi! Ho!
Cette phrase répand une douce joie et on la digère comme une friandise.
--Après, reprit Volpatte, je m’ suis marré plus encore pendant cette croûte d’embusqués. Comme dîner, ça f’sait bon: d’ la morue, vu qu’ c’était vendredi; mais préparée comme les soles Marguerite, est-ce que je sais? Mais comme parlement...
--I’s appellent la baïonnette Rosalie, pas?
--Oui, ces empaillés-là. Mais pendant l’ dîner, ces messieurs parlaient surtout d’eux. Chacun, pour expliquer qu’i n’était pas ailleurs, disait, en somme, tout en disant aut’ chose et tout en mangeant comme un ogre: «Moi, j’ suis malade, moi, j’ suis affaibli, r’gardez-moi c’te ruine; moi, j’ suis gaga.» I’s allaient chercher des maladies dans l’ fond d’eux pour s’en affubler: «J’ voulais partir pour la guerre, mais j’ai une hernie, deux hernies, trois hernies.» Ah! non, c’ gueuleton! «Les circulaires qui parlent d’expédier tout le monde, expliquait un loustic, c’est comme les vaudevilles, qu’il expliquait: y a toujours un dernier acte qui vient r’arranger tout le mic-mac du reste. C’ troisième acte, c’est le paragraphe: «... à moins que les besoins du service s’y opposent...» Y en a un qui racontait: «J’avais trois amis sur qui j’ comptais pour un coup d’épaule. Je voulais m’adresser à eux: l’un après l’autre un peu avant que j’fasse la demande, i’s ont été tués à l’ennemi; croyez-vous, qu’i disait, que j’ai pas de chance!» Un autre expliquait à un autre que, quant à lui, il aurait bien voulu partir, mais que le médecin-major l’avait pris à bras-le-corps pour le retenir de force au dépôt dans l’auxiliaire. «Eh bien, qu’i disait, j’me suis résigné. Après tout, j’rendrai plus d’ services en mettant mon intelligence au service du pays qu’en portant l’sac.» Et c’lui qu’était à côté faisait: «Oui», avec sa tirelire qu’était plumée en haut. Il avait bien consenti à aller à Bordeaux pendant l’ moment où les Boches approchaient de Paris et où alors Bordeaux était devenu la ville chic, mais après il était carrément revenu en avant, à Paris, et disait quéqu’ chose comme ça: «Moi j’ suis utile à la France avec mon talent qu’i faut absolument que j’ conserve à la France.»
«I’s parlaient d’autres qu’étaient pas là: du commandant qui s’mettait à avoir un caractère impossible et i’s expliquaient que tant plus i’ d’venait ramolli, tant plus i’d’venait dur; d’un général qui faisait des inspections inattendues à cette fin de débusquer le monde, mais qui, depuis huit jours, était au pieu, très malade: «Il va mourir sûrement; son état n’inspire plus aucune inquiétude», qu’i’s disaient, en fumant des cigarettes que des poires de la haute envoient aux dépôts pour les soldats du front. «Tu sais, qu’on disait, le tout p’tit Frazy, qui est si mignon, c’Chérubin, il a enfin trouvé un filon pour rester: on a demandé des tueurs de bœufs à l’abattoir, et il s’est fait embaucher là-dedans par protection, quoique licencié en droit et malgré qu’i’ soit clerc de notaire. Quant au fils Flandrin, il a réussi à s’faire nommer cantonnier.--Cantonnier, lui? tu crois qu’on va l’laisser?--Bien sûr, répond un d’ ces couillons, cantonnier c’est pour longtemps...»
--Tu parles d’imbéciles, gronde Marthereau.
--Et ils étaient tous jaloux je n’sais pas pourquoi d’un nommé Bourin: «Autrefois i’ m’nait la grande vie parisienne: i’ déjeunait et dînait en ville. I’ faisait dix-huit visites par jour. I’ papillonnait dans les salons depuis five o’clock jusqu’à l’aube. Il était infatigable pour conduire des cotillons, organiser des fêtes, avaler des pièces de théâtre, sans compter les parties d’auto, le tout plein d’ champagne. Mais v’là la guerre. Alors, il n’est plus capable le pauvre petit, de veiller un peu tard à un créneau et d’ couper du fil de fer. Il lui faut rester tranquillement au chaud. Et puis, lui, un Parisien, aller en province, s’enterrer dans la vie des tranchées? Jamais de la vie! «J’ comprends, moi, répondait un mec, qu’ai trente-sept ans, j’ suis arrivé à l’âge de m’ soigner!» Et pendant que c’t’ individu disait ça, j’ pensais à Dumont, l’ garde-chasse, qu’avait quarante-deux ans, qui a été défoncé auprès d’ moi sur la cote 132, si près, qu’après que l’ paquet de balles qui lui est entré dans la tête, mon corps remuait du tremblement du sien.
--Et comment qu’i’s étaient avec toi, ces gibiers?
--I’s’ foutaient d’ moi, mais ne l’ montraient pas trop: de temps en temps seulement, quand i’s pouvaient pus se r’tenir. I’s me r’gardaient du coin de l’œil et faisaient surtout attention de n’ pas m’ toucher en passant, parce que j’étais encore sale de la guerre.
«Ça m’ dégoûtait un peu d’être au milieu de c’t’ amoncellement de g’noux creux, mais je m’ disais: «Allons, t’es d’ passage, Firmin». Y a qu’une fois j’ai failli m’ fout’ en rogne, c’est quand un a dit: «Plus tard, quand on r’viendra, si on r’vient.»--Ça non! Il n’avait pas le droit de dire ça. Des phrases comme ça, pour les avoir au bec, i’ faut les mériter: c’est comme une décoration. J’ veux bien qu’on filoche, mais pas qu’on joue à l’homme exposé quand on a foutu l’ camp, avant d’ partir. Et tu les entendais aussi raconter des batailles, car i’s sont au courant mieux qu’ toi des grands machins et d’ la façon dont s’ goupille la guerre, et après, quand tu r’viendras, si tu r’viens, c’est toi qu’auras tort au milieu de toute cette foule de blagueurs, avec ta p’tite vérité.
«Ah! ce soir-là, mon vieux, ces têtes dans la fumée des lumières, la ribouldingue de ces gens qui jouissaient de la vie, qui profitaient de la paix! On aurait dit un ballet d’ théâtre, une fantasmagorie. Y en avait, y en avait... Y en a encore des cent mille», conclut enfin Volpatte, ébloui.
Mais les hommes qui payaient de leur force et de leur vie la sécurité des autres s’amusaient de la colère qui l’étouffait, l’acculait dans son coin et le submergeait sous des spectres d’embusqués.
--Heureusement qu’i’ nous parle pas des ouvriers d’usine qu’ ont fait leur apprentissage à la guerre et d’ tous ceux qui sont restés chez eux sous des prétextes de défense nationale mis sur pattes en cinq sec! murmura Tirette. I’ nous jamberait avec ça jusqu’à la Saint-Saucisson.
--Tu dis qu’y en a des cent mille, peau d’ mouche, railla Barque. Eh bien, en 1914, t’entends bien? Millerand, le ministre de la Guerre, a dit aux députés: «Il n’y a pas d’embusqués.»
--Millerand, grogna Volpatte, mon vieux, je l’ connais pas, c’t’ homme-là, mais, s’il a dit ça, c’est vraiment un salaud!
--Mon vieux, les autres, i’s font c’ qui veul’t dans leur pays, mais chez nous, et même dans un régiment en ligne, y a des filons, des inégalités.
--On est toujours, dit Bertrand, l’embusqué de quelqu’un.
--Ça c’est vrai: n’importe comment tu t’appelles, tu trouves, toujours, toujours, moins crapule et plus crapule que toi.
--Tous ceux qui chez nous ne montent pas aux tranchées, ou ceux qui ne vont jamais en première ligne ou même ceux qui n’y vont que de temps en temps, c’est, si tu veux, des embusqués et tu verrais combien y en a, si on ne donnait des brisques qu’aux vrais combattants.
--Y en a deux cent cinquante par régiment de deux bataillons, dit Cocon.
--Y a les ordonnances, et à un moment, y avait même les tampons des adjudants.
--Les cuistots et les sous-cuistots.
--Les sergents-majors et le plus souvent les fourriers.
--Les caporaux d’ordinaire et les corvées d’ordinaire.
--Qué’que piliers de bureau et la garde du drapeau.
--Les vaguemestres.
--Les conducteurs, les ouvriers et toute la section, avec tous ses gradés, et même les sapeurs.
--Les cyclistes.
--Pas tous.
--Presque tout le service de santé.
--Pas des brancardiers, bien entendu, puisque non seulement i’s font un foutu métier, mais qu’i’s s’ logent, avec les compagnies, et, en cas d’assaut, chargent avec leur brancard; mais les infirmiers.
--C’est presque tous curés, surtout à l’arrière. Parce que, tu sais, les curés qui portent le sac, j’en ai pas vu lourd, et toi?
--Moi non plus. Dans des journaux, mais pas ici.
--Y en a eu, i’ paraît.
--Ah!
--C’est égal! L’ fantassin i’ prend qu’èque chose dans c’te guerre-là.
--Y en a d’autres aussi qui sont exposés. Y en a pas qu’ pour nous!
--Si! dit âprement Tulacque, y en a presque que pour nous!
* * * * *
Il ajouta:
--Tu m’ diras--j’ sais bien c’ que tu vas m’ dire--que les automobilistes et les artilleurs lourds ont pris à Verdun. C’est vrai, mais i’s ont tout d’ même le filon à côté d’ nous. Nous, on est exposés toujours comme eux l’ont été une fois (et même on a en plus les balles et les grenades qu’i’s n’ont pas). Les artilleurs lourds, i’s ont élevé des lapins près d’ leurs guitounes et i’s ont fait des omelettes pendant dix-huit mois. Nous, on est vraiment au danger; ceux qui y sont en partie, ou une fois, n’y sont pas. Alors, comme ça tout le monde y serait; la bonne d’enfants qui navigue dans les rues d’ Paris l’est aussi, pisqu’y a les taubes et les zeppelins, comme disait c’t’ andouille que parlait l’ copain tout à l’heure.
--A la première expédition des Dardanelles, y a bien eu un pharmacien blessé par un éclat. Tu m’ crois pas? C’est vrai pourtant, un officier à bordure verte, blessé!
--C’est l’ hasard, comme j’ l’écrivais à Mangouste, conducteur d’un cheval haut-le-pied à la section, et qui a été blessé, mais lui c’était par un camion.
--Mais oui, c’est tel que ça. Après tout, une bombe peut dégringoler sur une promenade à Paris, ou à Bordeaux.
--Oui, oui. Alors c’est trop facile de dire: «Faisons pas de différence entre les dangers!» Minute. Depuis le commencement, y en a quelques-uns d’eux autres qui ont été tués par un malheureux hasard: de nous, y en a que’ qu’s-uns qui vivent encore, par un hasard heureux. C’est pas pareil, ça, vu qu’ quand on est mort c’est pour longtemps.
--Voui, dit Tirette, mais vous d’venez empoisonnants avec vos histoires d’embusqués. Du moment qu’on n’y peut rien, faudrait voir à tourner la page. Ça me fait penser à un ancien garde champêtre de Cherey, où on était l’ mois dernier, qui marchait dans les rues de la ville en zyeutant partout pour dégoter un civil en âge de porter les armes, et qui flairait les fricoteurs comme un dogue. V’là-t-i pas qu’i’ s’arrête devant une forte commère qu’ avait d’ la moustache, et ne r’garde plus que c’te moustache et il l’engueule: «Tu n’ pourrais pas être sur le front, toi?»
--Moi, dit Pépin, j’ m’en fais pas pour les embusqués ou les demi-embusqués, pisque c’est perdre le temps qu’on a, mais où j’ les ai à la caille, c’est quand i’ crânent. J’ suis d’ l’avis d’ Volpatte: qu’i’s filonnent, bon, c’est humain, mais qu’après, i’ viennent pas dire: «J’ai été un guerrier». Tiens les engagés, par exemple...
--Ça dépend des engagés. Ceux qui se sont engagés sans conditions, dans l’infanterie, moi, j’ m’incline devant ces hommes-là, autant que d’vant ceux qui sont tués; mais les engagés dans les services ou les armes spéciales, même l’artillerie lourde, i’ commencent à m’ taper sur l’os. On les connaît, ceux-là! I’s diront, en f’sant l’ gracieux dans leur monde: «J’ m’ai engagé pour la guerre.--Ah! comme c’est beau, c’ que vous avez fait; vous avez, de votre propre volonté, affronté la mitraille!--Mais oui, madame la marquise, j’ suis comme ça.» Eh, va donc fumiste!
--J’ connais un monsieur qui s’est engagé dans les parcs d’aviation. Il avait un bel uniforme: il aurait mieux fait de s’engager à l’Opéra-Comique.
--Oui, mais c’est toujours la même histoire. I’ n’aurait pas pu dire après dans les salons: «Tenez, me v’là: regardez ma gueule d’engagé volontaire!»
--Qu’est-ce que j’ dis «il aurait aussi bien fait!» Il aurait beaucoup mieux fait, oui. Au moins il aurait carrément fait rigoler les autres, au lieu d’ les faire rire jaune.
--Tout ça, c’est d’ la bath potiche peinte à neuf et bien décorée, de toutes sortes de décorations, mais qui ne va pas au feu.
--Si n’y avait qu’ des gars comme ça, les Boches s’raient à Bayonne.
--Quand y a la guerre, on doit risquer sa peau, pas, caporal?
--Oui, dit Bertrand. Il y a des moments où le devoir et le danger c’est exactement la même chose. Quand le pays, quand la justice et la liberté sont en danger, ce n’est pas en se mettant à l’abri qu’on les défend. La guerre signifie au contraire danger de mort et sacrifice de la vie pour tout le monde, pour tout le monde: personne n’est sacré. Il faut donc y aller tout droit, jusqu’au bout, et non pas faire semblant de le faire, avec un uniforme de fantaisie. Les services de l’arrière, qui sont nécessaires, doivent être assurés automatiquement par les vrais faibles et les vrais vieux.
--Vois-tu, y a eu trop d’ gens riches et à relations qui ont crié: «Sauvons la France!--et commençons par nous sauver!» A la déclaration de la guerre, y a eu un grand mouvement pour essayer de se défiler, voilà c’ qu’y a eu. Les plus forts ont réussi. J’ai remarqué moi, dans mon p’tit coin, qu’ c’étaient surtout ceux qui gueulaient le plus, avant, au patriotisme... En tout cas--comme ils disaient, tout à l’heure, eux autres--si on s’ carre à l’abri, la dernière vacherie qu’on puisse faire c’est d’faire croire qu’on a risqué. Pa’ c’ que ceux qui risquent vraiment, j’te l’ redis, méritent le même hommage que les morts.
--Et pis après? C’est toujours comme ça, mon vieux. Tu changeras pas l’homme.
--Rien à faire. Rouspéter, t’ plaindre? Tiens, en fait d’ plainte, t’as connu Margoulin?
--Margoulin, c’ bon type de chez nous qu’on a laissé mourir sur le Crassier parc’ qu’on l’a cru mort?
--Eh ben, lui voulait s’ plaindre. Tous les jours i’ parlait d’ faire une réclamation sur tout ça là-dessus au capitaine, au commandant, et de d’mander qu’i soit établi qu’ chacun montera à son tour aux tranchées. Tu l’entendais dire après la croûte: J’y dirai, vrai comme v’là un quart de vin là». Et, l’instant d’après: «Si j’y dis pas, c’est qu’ jamais y a un quart de vin là». Et si tu r’passais tu l’ rentendais: «Tiens, c’est-i’ un quart de vin ça? Eh bien, tu verras si j’y dirai!» Total: i’ n’a rien dit du tout. Tu m’ diras: «Il a été tué». C’est vrai, mais avant, il avait eu largement le temps de le faire deux mille fois s’il avait osé.
--Tout ça, ça m’emmerde, gronda Blaire, sombre, avec un éclair de fureur.
--Nous autres, on n’a rien vu--vu qu’on voit rien--Mais si on voyait!...
--Mon vieux, s’écria Volpatte, les dépôts, écoute bien c’ que j’ vais t’ dire: faudrait détourner dans eux tous, tout partout, la Seine, la Garonne, le Rhône et la Loire pour les nettoyer. En attendant là-dedans, i’s vivent, et même i’s vivent bien, et i’s vont roupiller tranquillement, chaque nuit, chaque nuit!
Le soldat se tut. Au loin, il voyait, lui, la nuit qu’on passe, recroquevillé, palpitant d’attention et tout noir, au fond du trou d’écoute dont se silhouette, tout autour, la mâchoire déchiquetée, chaque fois qu’un coup de canon jette son aube dans le ciel.
Cocon fit amèrement:
--Ça ne donne pas envie de mourir.
--Mais si, reprend placidement quelqu’un, mais si... N’exagère pas, voyons, peau d’hareng saur.
X
_ARGOVAL_
Le crépuscule du soir arrivait du côté de la campagne. Une brise douce, douce comme des paroles, l’accompagnait.
Dans les maisons posées le long de cette voie villageoise--grande route habillée sur quelques pas en grande rue--les chambres, que leurs fenêtres blafardes n’alimentaient plus de la clarté de l’espace, s’éclairaient de lampes et de chandelles, de sorte que le soir en sortait pour aller dehors, et qu’on voyait l’ombre et la lumière changer graduellement de places.
Au bord du village, vers les champs, des soldats déséquipés erraient, le nez au vent. Nous finissions la journée en paix. Nous jouissions de cette oisiveté vague dont on éprouve la bonté quand on est vraiment las. Il faisait beau; l’on était au commencement du repos, et on en rêvait. Le soir semblait aggraver les figures avant de les assombrir, et les fronts réfléchissaient la sérénité des choses.
Le sergent Suilhard vint à moi et me prit le bras. Il m’entraîna.
--Viens, me dit-il, je vais te montrer quelque chose.
Les abords du village abondaient en rangées de grands arbres calmes, qu’on longeait, et, de temps en temps, les vastes ramures, sous l’action de la brise, se décidaient à quelque lent geste majestueux.
Suilhard me précédait. Il me conduisit dans un chemin creux qui tournait, encaissé; de chaque côté, poussait une bordure d’arbustes dont les faîtes se rejoignaient étroitement. Nous marchâmes quelques instants environnés de verdure tendre. Un dernier reflet de lumière, qui prenait ce chemin en écharpe, accumulait dans les feuillages des points jaunes clairs ronds comme des pièces d’or.
--C’est joli, fis-je.
Il ne disait rien. Il jetait les yeux de côté. Il s’arrêta.
--Ça doit être là.
Il me fit grimper par un petit bout de chemin dans un champ entouré d’un vaste carré de grands arbres, et bondé d’une odeur de foin coupé.
--Tiens! remarquai-je en observant le sol, c’est tout piétiné par ici. Il y a eu une cérémonie.
--Viens, me dit Suilhard.
Il me conduisit dans le champ, non loin de l’entrée. Il y avait là un groupe de soldats qui parlaient à voix baissée. Mon compagnon tendit la main.
--C’est là, dit-il.
Un piquet très bas--un mètre à peine--était planté à quelques pas de la haie, faite à cet endroit, de jeunes arbres.
--C’est là, dit-il, qu’on a fusillé le soldat du 204, ce matin.
«On a planté le poteau dans la nuit. On a amené le bonhomme à l’aube, et ce sont les types de son escouade qui l’ont tué. Il avait voulu couper aux tranchées; pendant la relève, il était resté en arrière, puis était rentré en douce au cantonnement. Il n’a rien fait autre chose; on a voulu, sans doute, faire un exemple.»
Nous nous approchâmes de la conversation des autres:
--Mais non, pas du tout, disait l’un. C’était pas un bandit; c’était pas un de ces durs cailloux comme tu en vois. Nous étions partis ensemble. C’était un bonhomme comme nous, ni plus, ni moins--un peu flemme, c’est tout. Il était en première ligne depuis le commencement, mon vieux, et j’ l’ai jamais vu saoûl, moi.
--Faut tout dire: malheureusement pour lui, qu’il avait de mauvais antécédents. Ils étaient deux, tu sais, à faire le coup. L’autre a pigé deux ans de prison. Mais Cajard[A] à cause d’une condamnation qu’il avait eue dans le civil, n’a pas bénéficié de circonstances atténuantes. Il avait, dans le civil, fait un coup de tête étant saoûl.
[A] J’ai changé le nom de ce soldat, ainsi que celui du village. H.B.
--On voit un peu d’ sang par terre quand on r’garde, dit un homme penché.