Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Part 7

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[Note 23: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 879.]

Par contre, les doléances de la femme nous paraissent beaucoup plus dignes de considération, lorsqu'elles visent les humiliations et les déformations que lui inflige notre littérature contemporaine. Voyez ce que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue ils la pétrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle apparaît comme une créature perfide et vaine, intrigante et sèche, vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement courbée sous le mépris ou traînée dans la honte! Du côté des poètes, des rêveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire Ève, on la plaint. Elle est l'amie frêle et languide, la malade, l'impure, la tentatrice adorable ou la charmante pécheresse, fleur délicieuse et troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait profondément blessée de cette pitié soupçonneuse ou de ces imputations flétrissantes? Rappelons seulement, à titre d'exemple, cette définition d'Alexandre Dumas: «La femme est un être circonscrit, passif, instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir. C'est un ange de rebut[24].»

[Note 24: Préface de _l'Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 45.]

Il est pourtant une misère plus douloureuse et plus infâme que notre civilisation lui réserve. Et si répugnante est cette plaie que je n'en parlerais pas, si nos féministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en faisaient une obligation: j'ai nommé la prostitution. De fait, la femme tombée est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle école enseigne que, tant qu'une malheureuse sera courbée sous le joug de cette dégradation réglementée, nulle femme honnête ne pourra se dire déliée de toute servitude. Affligée de «l'agenouillement des hommes devant la moins digne d'idolâtrie,» devant cette Circé symbolique qui les change en bêtes, blessée de l'insulte faite à ses soeurs déchues, «elle doit communier par sa conscience indignée, selon le langage hardi de M. Jules Bois, avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril[25].»

Nul outrage n'est donc épargné à la femme: tout lui est sujet d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis jusqu'aux malédictions haineuses des misogynes, depuis les égards mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprêmes injures de la débauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue réaliste, que «l'homme est le seul animal qui méprise sa femelle[26].»

[Note 25: _La Femme nouvelle, loc. cit._, p. 837.]

[Note 26: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 891.]

CHAPITRE IV

Nuances et variétés du féminisme «autonome»

SOMMAIRE

I.--LES MODÉRÉES ET LES HABILES.--LA DROITE LIBÉRALE.

II.--LES INTELLECTUELLES ET LES PROPAGANDISTES.--LE CENTRE FÉMINISTE.

III.--LES RADICALES ET LES LIBRES-PENSEUSES.--LE PARTI AVANCÉ.--L'EXTRÊME-GAUCHE INTRANSIGEANTE.--EFFECTIF TOTAL DES DIFFÉRENTS GROUPES.

On a vu que les féministes des deux sexes s'accordent pour reprocher à la société les préjugés, les injustices et les souffrances dont l'existence des femmes est journellement affligée. Mais il ne faut pas en conclure que, né d'un même besoin de révolte contre ces préventions, ces misères et ces iniquités, le féminisme indépendant forme un bloc homogène, ayant même esprit, même programme et même but. Il se fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en poursuivant parallèlement l'amélioration de la condition des femmes, marquent une impatience, une logique et des ambitions très inégales. Il en est d'intransigeants, de radicaux, de modérés et même de conservateurs. Réuni en assemblée, le féminisme ferait l'effet d'un Parlement très varié d'opinions et de couleurs.

I

Les moins avancées patronnent l'_Avant-Courrière_, qui a pour emblême «un soleil levant derrière une colline accessible.» Cette publication intéressante est dirigée par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondération insinuante et persuasive a su conquérir à la cause féministe de nombreux et puissants auxiliaires parmi les lettrés. Voici, à titre de curiosité, un échantillon de sa manière de voir et d'écrire: «Le préjugé veut que le rôle exclusif de la femme soit d'être épouse et mère: pourtant toutes les femmes ne se marient pas et même toutes celles qui se marient ne deviennent pas mères. Et pourquoi les épouses et les mères seraient-elles moins libres que les maris et les pères? Si les femmes sont véritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes, si elles doivent infailliblement être vaincues dans la lutte, pour quelles raisons les hommes se défendent-ils contre elles par des lois? La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour empêcher les hommes d'usurper cette fonction. Là où les lois de la nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues[27].»

[Note 27: Revue encyclopédique, p. 887.]

Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le père de famille à nourrir de son lait ses enfants nouveau-nés. Il convient de lui en savoir gré. On voit avec quelle réserve et quelle discrétion la très distinguée fondatrice de l'_Avant-Courrière_ touche au privilège masculin. Elle a même eu l'habileté de faire accepter à Mme la duchesse d'Uzès la présidence de son groupe. Ce qui prouve que le féminisme n'est pas un produit exclusif de la libre-pensée et de la démocratie républicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi éminentes aristocrates.

Avouerai-je que j'en suis un peu étonné? J'entends bien qu'aux yeux de ces dames, l'homme est un monarque déchu, duquel on ne peut rien espérer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant se transmettre exclusivement par les mâles. Et voilà bien encore l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'où l'on peut conclure que, dans la pure doctrine féministe, une femme qui a conscience de sa dignité ne saurait être royaliste à aucun prix. S'incliner devant le roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de répéter que «toute femme qui se mêle volontairement d'affaires au-dessus de ses connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante.» Il est douteux que cette franchise et cette humilité rallient les «femmes nouvelles» à la cause monarchique. Qui sait même si déjà l'âme des plus ambitieuses,--dont c'est l'habitude de réclamer l'accession de leur sexe à tous les emplois virils,--n'aspire point secrètement à la présidence de la République? A moins qu'elle n'en rêve la suppression: ni président, ni présidente,--ce qui, à tout prendre, serait plus conforme au principe de l'égalité des sexes.

Parlons plus sérieusement: la fraction libérale du parti féministe part de cette idée très sage et très vraie que, loin de s'improviser, le progrès s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractère et de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir sérier les questions et attendre les résultats. A l'heure qu'il est, leur propagande s'applique à revendiquer et à conquérir l'égalité des «droits civils», en agissant sur le public par des conférences et des publications, et sur le Parlement par des requêtes et des pétitions. C'est dans cet esprit pratique et avisé que Mlle Marie Popelin, doctoresse en droit de l'Université de Bruxelles, qui a fondé un des premiers organes du Droit des Femmes--_la Ligue_--réclame contre les lois vieillies ou injustes, définissant le féminisme «une protestation contre un système d'exception qui, sans libérer la femme d'aucun devoir, lui enlève des droits accordés à tous les hommes[28].»

[Note 28: Revue encyclopédique, p. 882.]

II

Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans être beaucoup plus avancée, nourrit pourtant des espérances plus larges, des vues plus libres, des idées plus hardies et prend une attitude de jour en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur même du féminisme, à ce foyer nouveau épris de curiosité scientifique, brûlant de savoir, de vouloir, de pouvoir, dévoré du besoin de s'élever, de se communiquer, de se dévouer, à ce centre où s'allument et s'échauffent les résolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.

C'est de là qu'est sortie la _Société pour l'amélioration du sort de la Femme_, dont la présidente, Mme Féresse-Deraismes, une opportuniste aimable, comptera parmi les ouvrières de la première heure avec sa soeur cadette, la regrettée Maria Deraismes, à laquelle ses admirateurs ont élevé galamment, en février 1895, un monument au cimetière Montmartre. C'est dans le même esprit que s'est formé le groupe féministe français l'_Égalité_, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'étude et de patiente volonté, se plaît à reconstituer le rôle social que son sexe a joué dans le passé. C'est d'une semblable préoccupation qu'est née la _Ligue française pour le Droit des femmes_, que Mme Pognon dirige aussi habilement, aussi magistralement qu'elle a présidé, en 1896, les débats tumultueux du Congrès féministe de Paris: femme de tête et de coeur, apôtre des revendications de son sexe et surtout ardente zélatrice des oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mères pour effacer les haines et réconcilier les hommes. «La guerre est une flétrissure pour l'humanité: à la femme de la supprimer. Il lui suffira de le vouloir fortement, passionnément. L'amour maternel fera ce miracle.» Dieu le veuille!

C'est encore sous la même inspiration que s'est constituée l'_Union universelle des Femmes_, destinée, dans la pensée de Mme Marya Cheliga qui en est l'âme, à faire oeuvre de propagande fédéraliste entre tous les peuples. Malgré ses emportements et ses outrances, il est impossible de ne point admirer cette femme que nos meilleurs écrivains ont honorée de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi communicative. Témoin celle-ci: «Même affranchie, la femme, ainsi que l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin implacable et mystérieux réserve à tout être vivant sur notre pauvre planète; mais, ayant acquis avec la libération toutes les possibilités de bonheur qui sont en elle, la femme atténuera l'universelle douleur et apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'élan de son coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son âme rénovée et fière[29].»

[Note 29: _Les Hommes féministes, op. cit._, p. 831.]

C'est dans le même milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de publicité intéressantes ont pris naissance: le _Journal des Femmes_, dont Mme Maria Martin, sa distinguée directrice, résume ainsi la tendance idéale: «L'humanité est une; l'homme ne sera jamais grand tant que la dignité de la femme sera sacrifiée à son égoïsme;»--et la _Revue féministe_, trop tôt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard tempérait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par ce fragment: «Ne demandons pas trop à la fois. Au point de vue social, la femme, sans siéger dans les parlements, peut faire oeuvre féconde et bonne; elle a à remplir une mission toute de charité et de philanthropie; elle doit s'efforcer de prévenir et d'atténuer quelques-unes des misères sociales: l'intempérance, la guerre, le vice, le vice surtout, qui crée pour la femme le pire des esclavages[30].»

[Note 30: _La Femme moderne, op. cit._, p. 857.]

Au demeurant, constatons sans malice que les publications féministes ont beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais sachons reconnaître en même temps que, si, dans cette végétation d'oeuvres et d'idées, bon nombre ne sont point exemptes de présomption désordonnée ou d'audace fâcheuse, il est consolant d'y voir éclore et fleurir, avec une vigueur exubérante, les sentiments de pitié, d'amour, de dévouement qui font le plus d'honneur à la femme moderne.

III

Le féminisme avancé est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes, dont j'écrivais le nom tout à l'heure. Grâce à l'appui de M. Léon Richer, un précurseur intrépide et convaincu, qui avait fondé le _Droit des femmes_ pour défendre et propager les idées nouvelles, cette intellectuelle élégante et hardie a personnifié pendant longtemps le féminisme français; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagération, durant vingt années: «Le féminisme, c'est moi!» Et je ne doute point qu'elle l'ait pensé. Le féminisme était sa chose, son bien, sa vie; et finalement, cette appropriation n'a guère servi la cause des femmes. Mlle Deraismes eut le tort,--malgré ses intentions généreuses,--de l'annexer despotiquement à la libre-pensée et à la franc-maçonnerie. De là son succès auprès des partis avancés. Son intransigeance éloigna d'elle les âmes modérées et libérales. C'est moins, je pense, à l'apôtre du droit des femmes qu'à l'anticléricale frondeuse et voltairienne que le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom à une rue de la capitale.

A lire aujourd'hui les productions de ce féminisme radical, l'impression n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer la note, comme la plupart des organes du parti féministe,--ce qui n'est qu'un manque de mesure et une faute de goût,--cet enfant terrible pousse ses revendications jusqu'à l'extrême logique.

Tel déjà ce féminisme cosmopolite qui affiche la prétention d'étendre «la question féminine à toutes les questions humaines.» Ainsi parlait naguère l'honorable secrétaire générale de la _Solidarité_, Mme Eugénie Potonié-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant les idées absolues de révolution égalitaire. «L'homme et la femme doivent être complètement égaux,» selon M. Edmond Potonié-Pierre; «hors de là, pas de salut[31].»

[Note 31: _Les Hommes féministes, loc. cit._, p. 829.]

Tout en rêvant d'embrassement général et de paix perpétuelle entre les peuples, tout en réclamant «la justice pour tous, et aussi pour les animaux, nos frères inférieurs[32],» les manifestes de ce groupe ne parlent que de luttes, de victoires et de conquêtes, dont l'homme, cette tête de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les frais. C'est encore Mme Potonié-Pierre qui, dans l'emportement de son zèle, reprochait un jour aux femmes d'agréer les politesses et les condescendances du sexe masculin. Il serait préférable, paraît-il, que les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse égalitaire.

[Note 32: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 882.]

Que dirons-nous enfin du féminisme intransigeant, par lequel le féminisme «autonome» rejoint le féminisme «révolutionnaire»? Il s'échappe et se répand contre l'autorité masculine en violences acrimonieuses, où l'on sent moins l'ardeur de la liberté et la passion de l'indépendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilité rageuse et impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le féminisme tourne à l'aigreur et à l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume et de jalousie. C'est un féminisme haïssant et haïssable. A l'entendre, il faut que la femme se suffise à elle-même. Plus de recours à l'assistance de l'homme: sa tutelle est dégradante.

Une Italienne, Mme Émilia Mariani, s'est écriée en plein congrès féministe de Paris: «Que la femme meure plutôt que de subir la protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son déshonneur[33]!» Poussée à ce point, la misanthropie devient une maladie inquiétante. Lorsqu'une femme en arrive à ce degré d'extravagance, il y a mille chances pour qu'elle réclame l'abolition du mariage et l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se réfugie finalement dans l'union libre. Le dévergondage des idées mène tout droit au dévergondage des moeurs.

[Note 33: _Ibid._, p. 832.]

Cela se voit déjà. Il est des sujets sur lesquels la pensée d'une femme ne saurait guère se poser sans se déflorer, des mots que sa bouche ne peut articuler, semble-t-il, sans gêner sa pudeur. Certaines femmes, pourtant, se montrent inaccessibles à cette sorte de scrupules, les jugeant sans doute indignes de leur virilité artificielle. En quête d'émancipation à outrance, à la poursuite des libertés de la vie de garçon, des amazones se lèvent autour de nous, dans les cénacles littéraires particulièrement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon, et dont le casque à panache, porté gaillardement sur l'oreille, scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez crainte: des manifestations aussi intempérantes ne feront pas avancer beaucoup leurs affaires. Ce féminisme à plumet n'est pas dangereux. Son extravagance même nous met en garde contre ses sophismes.

De cette revue générale des groupements féministes, il reste qu'ils se composent d'un centre compact, formé par le féminisme autonome, et de deux ailes opposées: le féminisme chrétien à droite et le féminisme révolutionnaire à gauche. De telle sorte que le féminisme français va du conservatisme religieux à la révolte la plus osée, en passant par le progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le féminisme n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques individualités retentissantes; il tend à devenir un mouvement collectif, dont l'amplitude croissante s'étend de proche en proche.

Quel est, en fin de compte, l'effectif total du féminisme militant? On ne sait trop. D'après Mme Dronsart, il existerait à Paris une fédération composée de dix-huit groupes comprenant 35000 membres[34]. Nous sommes encore loin d'une levée en masse du sexe faible contre le sexe fort. Mais les associations féministes sont formées, paraît-il, de zélatrices ardentes et comme illuminées qui, rêvant de confesser leur foi à la face des persécuteurs et de se dévouer, corps et âme, au triomphe de l'idée nouvelle, aspirent à la paille humide des cachots et à la palme du martyre. C'est à faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!

[Note 34: _Le Correspondant_ du 10 octobre, p. 121.]

CHAPITRE V

Manifestations et revendications féministes

SOMMAIRE

I.--TENTATIVES D'ASSOCIATION NATIONALE ET INTERNATIONALE.--CAUSES DIVERSES DE FORCE ET DE FAIBLESSE.--LES TROIS CONGRÈS DE 1900.

II.--LA DROITE FÉMINISTE.--CONGRÈS CATHOLIQUE.--PREMIER DÉBUT DU FÉMINISME RELIGIEUX.

III.--LE CENTRE FÉMINISTE.--CONGRÈS PROTESTANT.--MOINS DE BRUIT QUE DE BESOGNE.

IV.--LA GAUCHE FÉMINISTE.--CONGRÈS RADICAL-SOCIALISTE.--TENDANCES AUDACIEUSES.

V.--QUE PENSER DE CES DIVISIONS?--EN QUOI LE FÉMINISME PEUT ÊTRE DANGEREUX ET MALFAISANT.--COMPLEXITÉ DU PROBLÈME FÉMINISTE.--NOTRE DEVISE.

I

Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec évidence des pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du féminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohésion, d'entente, d'unité; ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de doctrine précise ni de programme arrêté. C'est pourquoi les congrès internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de l'Europe ont donné le spectacle de la discorde et de l'incohérence. Outre que, dans ces assemblées féminines comme en tout congrès dont la science ou la philanthropie est le noble prétexte, le temps s'est passé moins en travail utile qu'en distractions mondaines, réceptions, visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgré certains dithyrambes intéressés, que la plupart des discussions se sont traînées dans le vague des théories creuses et l'exposition des thèses les plus contradictoires ou les plus étranges. Peu de solutions pratiques; point de direction concertée.

Qu'on ne croie point que j'exagère: une congressiste sincère, Miss Frances Low, nous a livré sur ce point ses impressions personnelles. «On entrait dans une section, écrit-elle à propos du congrès féministe tenu à Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant, que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la même enceinte, qu'un jour viendrait où, grâce à l'évolution, la femme serait libérée, comme l'homme, des devoirs et des soucis du ménage. Ici l'on apprenait comment les femmes, opprimées par les hommes, «avaient dormi, voilées, pendant des siècles,» selon l'expression d'une dame douée d'imagination; et là, on vous racontait les merveilleuses choses accomplies par notre sexe, en littérature, depuis Sapho. Un jour, pour justifier l'entrée des femmes dans la vie publique, on vantait leur abnégation et leur désintéressement; et le lendemain, dans un travail consacré à la vie idéale des familles de l'avenir, on déclarait que la femme serait «payée» pour tous les services qu'elle rendait à son mari et à ses enfants[35].» Il n'est qu'une main féminine pour égratigner aussi joliment les «chères camarades».

[Note 35: _Journal des Débats_ du 8 août 1899, extrait du _Nineteenth Century_.]

Afin de remédier à cette confusion des langues que Miss Low dénonce d'une plume si acérée, on s'emploie actuellement à constituer en chaque pays un «conseil national des femmes». Ces différents groupements en voie d'organisation devront s'affilier, selon l'idée fédérale, en «conseil international», qui deviendra ainsi l'organe de l'«Union universelle des femmes». Et bien que cette vaste coalition soit à peine ébauchée, bien que l'effort de concentration et le «travail intellectuel» des groupes régionaux ait souffert de «l'invasion de l'élément mondain dans le domaine du féminisme,» Mlle Kaethe Schirmacher nous assure que «la solidarité des femmes dans le monde entier, loin d'être un vain mot, est en partie déjà une réalité[36].»

[Note 36: _Journal des Débats_ du 15 juillet 1899.]

Il ne paraît pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu se former l'unité rêvée entre les différents groupes et les différentes races. Le féminisme reste divisé contre lui-même. Ouvrières et bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se réunir en un concile général. Nous avons eu trois congrès pour un. Si les discussions y ont gagné d'être plus calmes, plus sérieuses et plus pratiques, il n'en demeure pas moins que cette désunion est la plus grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une oeuvre de prosélytisme et de combat. Schopenhauer a dénoncé quelque part avec aigreur «la franc-maçonnerie des femmes». Il est de fait que, sans beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette solidarité d'intérêt n'exclut pas les rivalités de personnes. On l'a bien vu aux congrès qui se sont tenus à Paris en 1900, à l'occasion de l'Exposition universelle: ce qui n'empêche point qu'ils feront époque dans l'histoire du féminisme français.

Voici, pour mémoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: «Congrès catholique international des oeuvres de femmes»,--«Congrès des oeuvres et institutions féminines»,--«Congrès de la condition et des droits de la femme». Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit très différent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et leurs résolutions. Il était facile, d'ailleurs, à tout observateur attentif de prévoir que le féminisme latin se fractionnerait en trois groupes rivaux, sinon ennemis. Dès maintenant la coupure est faite: le féminisme français a sa droite, son centre et sa gauche.

II