Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme
Part 33
Mais il n'est pas donné à toutes les femmes d'être professeurs. Et pour nous en tenir à la réalité d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice, même munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup mieux traitée qu'une employée de magasin. Nous avons actuellement un paupérisme scolaire; et par ce mot nous désignons la misère cachée des précepteurs, instituteurs, répétiteurs des deux sexes, frères et soeurs en pédagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propreté de la tenue, une âme endolorie par l'incertitude et le tourment du pain quotidien. Décidés à ne jamais tendre la main, tenant à honneur de vivre de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amassé à grands frais aux heures de jeunesse et d'espérance, ils sont des milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de répétitions à l'usage des enfants riches, débiles et gâtés, de courte et frêle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On les appelle, ô dérision! les maîtres «libres». Rien de plus digne de pitié que cette petite Université dolente, besogneuse, en quête d'élèves introuvables.
La plupart de ces braves filles considèrent comme le salut de trouver enfin,--après quelles démarches et quelles tribulations!--une place dans une famille riche, avec une rétribution à peine supérieure au salaire d'une domestique. L'assurance d'être logée, couchée, nourrie, vaut mieux que l'incertitude qui pèse sur la vie des maîtresses de langue, de musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes. Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans les carrières de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en disputent l'entrée et meurent de misère.
III
Mais, dira-t-on, de quelque côté qu'elles se tournent, les jeunes filles se heurtent aux mêmes difficultés, et souvent à de pires injustices.--Oui, présentement, le choix d'une profession pour une femme est extrêmement limité. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne pense, peut apporter à cette situation malaisée une solution graduelle.
Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le travail sédentaire, le travail assis, qui convient le mieux à la femme. Les fonctions bureaucratiques sont donc un débouché tout indiqué pour son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude, de la patience, comme la rédaction et la délivrance des titres, le calcul et le service des coupons, le contrôle et le classement des pièces. L'expérience, tentée par diverses sociétés, a démontré que les femmes sont particulièrement propres aux mille petits détails d'écriture et de comptabilité. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos administrations publiques et privées? Si elles en chassent les hommes, elles ne feront que les rendre à une vie plus active et plus extérieure qui rentre tout à fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal à diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le «fonctionnarisme» soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas naturel que les femmes en profitent, puisque ce débouché semble fait pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille leur sied mieux qu'aux hommes.
Il n'est pourtant, jusqu'à ce jour, que certains services de l'État, comme les Postes et les Télégraphes, quelques Sociétés financières et quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel à la collaboration du sexe féminin. La France compte à peine 50 000 employées d'administration. Nos préfectures et nos municipalités, nos trésoreries, nos recettes et nos perceptions sont généralement réfractaires à l'entrée des femmes dans leurs bureaux. C'est à peine si, à Paris, la porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque temps. Pourquoi ne pas leur ménager un accès aux fonctions de bibliothécaire et de conservateur de musée? Leur serait-il même si difficile de faire d'exacts percepteurs, et de très suffisants receveurs d'enregistrement?
Pour le moins, il est à souhaiter que nos préventions et nos habitudes administratives ne s'opposent pas trop longtemps à l'accession raisonnable des femmes aux emplois des services intérieurs de nos villes et de nos départements, la vie bureaucratique étant de celles, je le répète, qui conviennent le mieux au tempérament féminin. Pourquoi même la loi ne réserverait-elle pas expressément au sexe féminin certaines carrières administratives, où la vie est douce et le travail léger? La couture, déchargée ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-être se relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes évincés de leur bureau, notre domaine colonial est là qui offrirait de larges débouchés aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable, mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie bureaucratique est une forme de la vie intérieure. Elle convient aux femmes; et tandis qu'elle atrophie les mâles, elle ferait vivre bien des mères.
IV
A côté du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail artistique.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises à jouer un rôle sur les planches. La scène les attire. Actrices, danseuses et cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France près de 4 000 artistes lyriques et dramatiques. Mais à part les premiers sujets, la carrière théâtrale, si recherchée qu'elle soit, apporte plus de misère que de profit, plus d'abaissements que de triomphes.
Il se peut toutefois que le cabotinage élève quelques rares élus à une situation supérieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues. Souvent les théâtres ont pour directeurs des directrices. Singulière coïncidence: deux métiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont l'un consiste à gouverner la scène et l'autre à gouverner l'État. Les reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de puissantes reines de féerie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes diriger la comédie humaine. Et si minces sont devenus en politique les pouvoirs de notre Président, que nous pourrions, sans inconvénient, le remplacer par une Présidente. Celle-ci ne serait pas moins décorative, et elle aurait l'avantage de donner un corps et une âme à la République française, que la tradition nous représente sous les traits d'une femme austère et virile.
Mais toutes les femmes ne pouvant songer à incarner notre capricieuse démocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent éperdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600 artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'École des Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause définitivement gagnée.
Leur admission, du reste, a été fort mal accueillie par MM. les artistes. Ils étaient là chez eux, bien tranquilles, à l'aise, en famille,--une famille où il n'y avait que des hommes et, bien entendu, des hommes de génie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces nouvelles recrues s'étaient masculinisées de leur mieux: pince-nez, cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise était aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire à l'École? Enlever à ces MM. peintres et sculpteurs des diplômes et des médailles qui les exonèrent du service militaire. Alors, qu'on fasse porter le fusil à ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de la beauté ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de l'émancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de reproduire les grâces; mais ils n'entendaient point que celles-ci eussent la mauvaise pensée de leur faire une injuste concurrence. Voilà pourquoi ils ont crié: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour employer un néologisme tout à fait en situation, que le rapin d'aujourd'hui n'aime pas la rapine.
Au vrai, hormis quelques places dérobées à ces Messieurs, la condition des femmes n'en sera guère améliorée. La production artistique ne nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu'à une condition, qui est d'avoir du talent, sinon du génie. Or, ces qualités maîtresses ne courent point les rues. Ce n'est pas même dans les salles d'une école qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y développent et s'y assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait comment! _Spiritus fiat ubi vult._ Il y a mieux à faire et plus à gagner du côté des arts décoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec empressement. Les impressions et dessins sur étoffes, les spécialités de l'ameublement et de l'ornementation intérieure, offrent à un dessinateur de goût et d'ingéniosité mille occasions d'utiliser avantageusement son savoir et son habileté.
Encore est-il que cette carrière suppose des aptitudes spéciales qui ne sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions générales de la vie s'étant profondément modifiées et se modifiant rapidement chaque jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et difficiles, mais de larges occasions de travail rémunérateur. A côté des récriminations saugrenues et des déclarations extravagantes qui font dire à bien des gens, superficiellement informés, que le féminisme n'est qu'exagération ou puérilité, il y a des plaintes légitimes et des revendications justifiées qui méritent d'être écoutées et satisfaites. Or, c'est à peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres, sculpteurs ou musiciens, on éveillera quelques vocations intéressantes. Il faut aux femmes intelligentes des carrières d'un accès plus facile et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement moins aléatoire.
CHAPITRE VIII
L'invasion des carrières libérales
SOMMAIRE
I.--LA FEMME SOLDAT.--CONCURRENCE PEU REDOUTABLE POUR LES HOMMES.--MANIFESTATIONS PACIFIQUES.--ASSOCIATION DES FEMMES FRANÇAISES POUR LA PAIX UNIVERSELLE.--UN BON CONSEIL.
II--LA FEMME MÉDECIN.--SON UTILITÉ EN FRANCE ET AUX COLONIES.
III.--LA FEMME AVOCAT.--REVENDICATIONS LOGIQUES.--OPPOSITION DES TRIBUNAUX.--ATTITUDE DU BARREAU.
IV.--OBJECTIONS PLAISANTES OPPOSÉES A LA FEMME AVOCAT.--LEUR RÉFUTATION.
V.--LA FEMME MAGISTRAT.--INNOVATION PÉRILLEUSE.--LA FEMME A-T-ELLE L'ESPRIT DE JUSTICE?
On n'ignore pas que le féminisme réclame l'admission des femmes à toutes les carrières libérales présentement occupées par les hommes. Le texte suivant en fait foi: «Le Congrès international des Droits de la Femme, réuni à Paris, en 1900, émet le voeu que toutes les fonctions publiques, administratives et municipales, et que toutes les professions libérales ou autres, ainsi que toutes les écoles gouvernementales, spéciales ou non, soient ouvertes à tous sans distinction de sexe[185].»
[Note 185: Voir la _Fronde_ du 12 septembre 1900.]
I
On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrière militaire elle-même n'en est pas exceptée. Le métier des armes serait susceptible, à la vérité, de satisfaire l'activité des plus ambitieuses et des plus ardentes. Mais on verra peut-être quelque inconvénient à ouvrir aux dames l'accès des régiments. Non pas que la galanterie proverbiale du soldat français puisse leur infliger d'irrespectueuses brimades; non pas même que les femmes soient incapables de courage militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrière. Plus près de nous, les pétroleuses parisiennes ont jeté sur la Commune de 1871 un éclat particulièrement flamboyant. Voilà des faits qui rehaussent infiniment les mérites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous ces vivandières héroïques, qui épousaient la gloire du régiment et l'honneur du drapeau, préparant nos soldats au coup de feu en leur versant généreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire chevauchée de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige de notre histoire nationale.
Mais nulle femme ne m'en voudra de prétendre que les Jeanne d'Arc sont rares. Et encore bien que plus d'une Française se soit vaillamment conduite pendant la dernière guerre, il est à conjecturer que la généralité des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et les corvées de la caserne. Nous exerçons là un monopole que leur sensibilité nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se fassent cantinières! Par malheur, la situation est trop subalterne, et le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop loin la malignité que de fermer aux femmes l'entrée de certaines fonctions, sous prétexte qu'elles n'ont pas rempli leur «devoir militaire». On sait que cette condition préalable est exigée des candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on sait moins, c'est qu'une femme a été écartée récemment d'un concours, sous prétexte qu'elle n'avait pas satisfait à la loi du recrutement[186]. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais porté le fusil, font de parfaits expéditionnaires. N'imposons pas aux femmes des conditions vexatoires et ridicules.
[Note 186: Voir la _Fronde_ du mercredi 12 septembre 1900.]
Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines féministes hardies et batailleuses, rompues à tous les sports et habituées à toutes les audaces, se fût élevée, au moins en espérance, jusqu'aux exercices violents et aux rudes épreuves de la vie militaire. L'épanouissement du «troisième sexe» devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais on nous assure que la femme future se vouera, corps et âme, au relèvement et à la pacification de notre pauvre société. En quoi, sûrement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveauté; car nos petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges apôtres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devancée depuis des siècles au milieu des populations les plus hostiles et les plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanité ignorante et déchue.
Au fond, religieuse ou laïque, la femme est née pour les oeuvres de paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqué cent fois: l'idée de la nécessité de la guerre en soi n'est pas une idée féminine. L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un doux instinct de nature et, plus particulièrement, par l'instinct sacré de la maternité. Bien qu'elles soient exonérées de l'impôt du sang, il suffit qu'il soit payé par leurs maris et surtout par leurs fils pour qu'elles détestent la guerre. Comment s'étonner qu'elles défendent le fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que par une victoire douloureuse de la volonté sur le coeur, par le sacrifice héroïque de la sensibilité au devoir patriotique, qu'une mère se résigne, et avec quel déchirement! aux violences et aux deuils des conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagère élévation d'âme, les femmes se plaisent à caresser le rêve de la paix éternelle et de l'universelle fraternité.
Ces idées se font jour, avec éclat, dans toutes les réunions féministes. On lit dans une lettre-circulaire adressée, en 1900, aux Congrès féministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui siège à Berne: «Quand les femmes feront résolument la guerre à la guerre, la cause de la paix dans le monde sera gagnée.» Et les Françaises s'enrôlent en masse dans cette croisade généreuse. Elles se flattent, suivant leur langage, de «transformer les armées guerrières destructives en armées pacifiques productives.» Mme Pognon, notamment, nous a promis solennellement que la «femme supprimerait le règne de la force et inaugurerait le règne du droit.» Comment cela? «En réduisant au minimum l'énorme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux oeuvres de mort[187].»
[Note 187: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
A cette fin, la Gauche féministe a émis le voeu «que, dans l'enseignement de l'histoire, les éducateurs mettent en lumière la barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils développent chez leurs élèves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanité, de préférence à l'admiration des grands conquérants, violateurs de la Justice et du Droit.» Et en plus de cette déclaration, qui part d'un excellent naturel, le même congrès a engagé «tous les gouvernements à mettre en pratique les principes adoptés par la conférence de la Haye.» Après cette double manifestation, les États auraient mauvaise grâce à ajourner le désarmement universel. Sinon, les femmes s'en mêleront! «Nous ne voulons pas, s'est écriée l'une d'elles, que l'on fasse de nos fils de la chair à canon; soeurs et frères en l'humanité, travaillons à faire tomber les frontières, pour la défense desquelles on nous demande la vie de nos enfants[188].»
On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modèle du genre, cette véhémente apostrophe de Mme Séverine: «Nous sommes des créatures d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois (car nous sommes les berceaux vivants de l'humanité), les nourrir de notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les envoyer sur les champs de bataille, mutilés, saignants, et criant encore notre nom, dans leur dernier râle et leur dernier soupir.» Et avec cette boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulevé les acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser contre la guerre «la grève des ventres». Voilà les hommes dûment avertis! Et pendant ce temps-là, il se faisait, dans l'enceinte de l'Exposition, au palais des États-Unis, une propagande si ardente en faveur du désarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Françaises, qui se permirent d'élever quelques timides objections contre les idées émises, furent traitées de «femmes à soldats[189]».
[Note 188: La _Fronde_ du 8 et du 12 septembre 1900.]
[Note 189: La _Fronde_ du 12 et du 13 septembre 1900.]
Toutes ces citations feront craindre peut-être aux esprits calmes que la question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entraîne à des outrances fâcheuses. Ce n'est point de «la grève des ventres» qu'il s'agit,--une telle menace n'étant pas d'une réalisation imminente,--mais des intérêts supérieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre à l'«Association des femmes françaises pour la paix universelle» quelques idées très simples et très graves.
L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment national. Ce n'est un mystère pour personne, que les idées internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant, à l'heure actuelle, l'humanité n'est qu'une fiction ou, si l'on préfère, une idée. Où est l'humanité? En Russie? En Amérique? Là, je vois bien des hommes, mais ils sont Russes ou Américains avant tout. En Italie? En Allemagne? Là, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne songent guère à désarmer leur nationalité au profit de la fraternité humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rêvent qu'à enserrer le monde entier dans les replis sans cesse étendus et multipliés de l'impérialisme britannique. Ils n'ont de considération que pour l'humanité anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que possible; ils sont «inter-anglais», comme disait John Lemoine, qui les connaissait bien.
N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne négocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver à la main. Non; l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre dans une humanité vague et indécise, sans frontières, sans rivalités, sans patries. Si la France cessait d'être la France, nous ne serions point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de soi-même, la conscience et l'amour de soi-même, est indigne de vivre et incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue à affaiblir en nous le sentiment patriotique,--à la veille de la grande lutte des races qui, vraisemblablement, remplira le vingtième siècle,--fait le jeu des nationalités grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent.
Défions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de désarmer imprudemment nos bras, d'énerver notre vaillance par un amour de l'humanité que nos rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'épée dont nous pouvons avoir besoin demain pour défendre nos droits. Il y a quelque chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix des décadents et des lâches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce pas servir encore les intérêts de la paix que de pouvoir, au besoin, l'imposer à ceux qui voudraient la troubler? Ne déposons nos armes, n'abaissons nos frontières, qu'à la condition d'une équitable et loyale réciprocité. Sous cette réserve (les femmes de France, si capables d'héroïsme, la font sûrement en leur coeur), il est bon, il est saint de rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: «Bienheureux les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre nous!» Et les femmes auront bien mérité de l'humanité si, par bonheur, à force de prêcher l'union entre les hommes et la fraternité entre les peuples, elles parviennent à atténuer l'horreur ou même à diminuer la fréquence des conflits qui ensanglantent le monde.
II
«Donner des leçons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses, c'est nous condamner pour la vie à une sorte de domesticité supérieure.» Et les plus hardies se sont misés à frapper à la porte des Facultés de médecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de résistance.
Quant à l'exercice de la médecine, je ne vois point qu'il soit avantageux pour personne d'en écarter les femmes. C'est la conclusion à laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacité individuelle, soit qu'on interroge l'intérêt général.
Et d'abord, les femmes sont naturellement indiquées pour être herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent déjà cette fonction à Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que leur nombre s'accroîtra rapidement. Point d'occupation plus sédentaire et qui exige plus d'ordre, plus de précision, plus de mémoire, plus de propreté,--toutes qualités vraiment féminines. Et qui plus est, la vie intérieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement troublées ni interrompues. Trouverez-vous même si ridicule qu'une femme s'occupe d'hygiène ou de quelque spécialité médicale? qu'elle donne des soins à l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La vocation de médecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus naturel qu'une femme traite, soigne et guérisse les femmes? Est-ce qu'une mère n'est pas le premier médecin de ses enfants? Quoi de plus simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conquérant tous ses grades? Laissez-lui faire ses études médicales: la clientèle peu fortunée des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte. Bannissez des Facultés de médecine le matérialisme insolent et les libertés excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanité.