Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Part 32

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On sait que Mme Durand est directrice de la _Fronde_; de son côté, Mme Maria Martin a fondé le _Journal des Femmes_; et quant à Mlle Maugeret, non contente d'inspirer et d'imprimer le _Féminisme chrétien_, elle a créé une école professionnelle de typographie pour les jeunes filles, où elle a pu étudier sur le vif tous les inconvénients de la surveillance légale.

De là cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes, mais contre les femmes; d'autant mieux que la réglementation ne s'étend qu'aux industries où l'ouvrière fournit un travail salarié. Rentrée chez elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit à telle besogne qu'elle voudra. Si donc le législateur lui défend, au nom de l'hygiène, de compromettre sa santé à l'atelier, il lui permet, au nom de l'inviolabilité du foyer, de la ruiner librement à son ménage.

Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y souscrirais sans hésitation, s'il m'était démontré que la protection légale est une simple survivance des anciens préjugés qui tenaient la femme pour une éternelle mineure. Mais n'en déplaise à certaines féministes qui poussent le parti pris jusqu'à l'injustice, j'ai l'assurance que, parmi les partisans du travail réglementé, il est beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrière et croient sincèrement, sans arrière-pensée de domination humiliante, servir ses intérêts en la défendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle est souvent victime.

Je me résignerais encore à l'abrogation pure et simple des lois de protection, s'il m'était démontré qu'elles font à la femme plus de mal que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite. La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition entre les nécessités du présent et les progrès de l'avenir. Elle n'est pas parfaite, et ses auteurs eux-mêmes en jugent ainsi puisqu'ils la modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a d'autres. Je dirai même que, si savamment remaniée qu'on la suppose, cette loi fera toujours des mécontents.

C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrétion, là seulement où elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'étais magistrat, je prendrais pour règle de décision, en cette matière, cette maxime de large équité: «La meilleure interprétation des lois est celle qui les plie et les adapte le mieux aux besoins présents et aux intérêts actuels des justiciables.» J'aurais donc absous Mme Durand, comme l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi n'est pas de dépouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne doit pas être inquiété pour ce fait, dès qu'il n'exige pas des ouvrières une durée ou une intensité de travail excessive. Les lois de protection sont, à mon sentiment, beaucoup moins des règles de coercition rigide que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai à l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences ou même par exception.

Il faut se défendre contre cette monomanie autoritaire de réglementer minutieusement les moindres détails de la main-d'oeuvre industrielle. Il faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop sévère et trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les prolétaires que l'on veut protéger. Ceux mêmes qui voient dans la réglementation légale une arme dirigée _contre_ le patron, beaucoup plus qu'une garantie instituée _pour_ la femme, feront bien de réfléchir que cette arme est à deux tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre l'ouvrière. Quant aux gens d'âme plus libérale qui se sentent peu de goût pour l'intervention de l'État dans les conditions du travail, ils tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destinées, par la crainte révérentielle qu'elles inspirent, à préparer l'avènement de meilleures moeurs industrielles.

D'autre part, nous nous refuserons à étendre leurs prohibitions aux travaux du ménage, si pénibles qu'ils puissent être. On nous dit bien que les veillées employées à réparer les vêtements du père et des enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparaît comme l'asile sacré, le rempart auguste, le dernier refuge de la liberté. Autoriser l'inspecteur à en franchir le seuil, c'est abandonner la famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulière logique, en vérité, que celle de ces féministes qui, mécontentes des réglementations de l'atelier, proposent de «les étendre aux ménagères dans leurs ménages[179]!» Appliquées à la famille, les lois d'exception feraient beaucoup plus de mal que de bien.

[Note 179: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Même restreintes à l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles qu'utiles? C'est précisément ce qu'on soutient, en affirmant que «toutes les fois qu'une loi a voulu protéger les ouvrières, celles-ci en ont été les dupes.» Cette assertion est excessive: nous en appelons au témoignage des femmes elles-mêmes. Au Congrès de la Gauche féministe, Mme Vincent, parlant au nom de la Société coopérative des ouvriers et ouvrières de l'habillement, a déclaré que «tous, hommes et femmes, sont d'accord sur ce point que le travail de nuit doit être rigoureusement interdit.» Et la même congressiste a terminé sa communication pleine de faits et d'exemples décisifs, en disant que «la fermeture à heures fixes des ateliers de couture, de lingerie et, plus généralement, de toutes les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour sauvegarder la santé et la moralité des jeunes ouvrières.»

Eu égard à la concurrence qui sévit particulièrement dans les travaux de l'aiguille, le patron ne connaît forcément qu'une chose: il faut que ses commandes soient exécutées. Et l'ouvrière, qui se dit que ses maigres salaires sont nécessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera tentée d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le rôle bienfaisant de la réglementation de mettre un frein aux exigences du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la loi se taise et que l'ouvrière se tue? Lingères, fleuristes, couturières, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas à redouter la concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du moins, la protection a du bon[180].

[Note 180: Compte rendu sténographique du Congrès de la condition et des Droits de la Femme. La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Même assentiment chez tous ceux qui pensent que, par définition, l'État est le défenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune fille? Impuissante à se protéger elle-même, il faut bien qu'elle soit protégée par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme à l'«exploitation cléricale» des pupilles de la charité, le féminisme libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du bras séculier n'est pas toujours à dédaigner.

Autre exemple. Pour des raisons d'hygiène et de moralité, la loi française interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les nécessités actuelles de l'industrie condamnent l'homme à ce travail dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux souterrains devraient être seulement la punition des criminels. Convient-il, par un scrupule de liberté, d'ouvrir aux femmes tous les chantiers où les hommes s'épuisent en efforts périlleux et abrutissants?

V

Malgré les belles phrases, dont ces dames honorent le «travail libre», nous croyons qu'elles obéissent, dans le secret de leur coeur, à un tout autre mobile que celui de l'indépendance du labeur et de l'autonomie de l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas entendre parler de liberté pour les orphelinats et les couvents: ce qui n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent la protection de l'homme, c'est moins par amour de la liberté que par haine de l'inégalité. Leur fierté s'offense d'une tutelle qui prend des airs de commisération supérieure. Que ce soit bien là leur sentiment véritable, certains congrès l'ont manifesté clairement. «Nous demandons qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes,» déclare une congressiste. «Protégeons le père comme nous protégeons la mère,» s'écrie une autre. «Je ne suis pas contre les lois du travail, prononce une troisième, je suis contre les lois d'exception[181].» Au fond, les réglementations de l'État trouvent grâce auprès des femmes. Mme Maria Martin, elle-même, dont le rapport se termine par cette formule du plus pur libéralisme: «Le travail libre dans un pays libre,» nous fait cet aveu: «Si la loi avait été applicable aux deux sexes, nous n'aurions eu rien à dire; un bien pour la classe ouvrière, en général, en eût pu sortir[182].»

[Note 181: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

[Note 182: Rapport cité plus haut, _eod. loc._, p. 78.]

Ainsi donc, en serrant de plus en plus près la question, nous arrivons à cette double constatation que les lois, qui régissent le travail féminin, ne sont guère attaquables dans les dispositions qui régissent: 1º les travaux restés presque exclusivement aux mains des hommes, comme les travaux souterrains,--ceux-ci n'étant ni dans le tempérament ni dans les goûts des femmes; 2º les travaux restés presque exclusivement aux mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci étant beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme.

Restent les industries où la main-d'oeuvre féminine fait concurrence à la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une même usine, hommes et femmes dirigent les mêmes machines. C'est à propos de ces industries mixtes que le mot «protection», toujours bienveillant en apparence, peut être nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrière en état d'infériorité vis-à-vis de l'ouvrier.

Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'égalité les hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi, plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois de protection du travail féminin l'assujettissent plus gravement aux visites imprévues des inspecteurs, au contrôle perpétuel des heures d'entrée et de sortie, aux vexations des enquêtes, à la surveillance de l'hygiène et du repos des ouvrières. Pour se dédommager de ces charges et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la main-d'oeuvre féminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et voilà comment les lois de protection, suivant la démonstration de Mme Durand, ont pour résultat certain l'abaissement des salaires. On se flattait de protéger les femmes contre les hommes, et finalement on arrive à protéger les hommes contre les femmes. On voulait ménager la faiblesse de l'ouvrière, et l'on accroît l'infériorité de son labeur. Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'où cette conclusion: «Voulez-vous l'égalité du salaire? Vous ne l'aurez que par l'égalité du travail. Et point d'égalité dans le travail sans liberté dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous[183].» Et sur la proposition de M. Tarbouriech, le Congrès de la Gauche féministe a voté «l'application à toute la population ouvrière, et sans distinction de sexe, d'un régime égal de protection.»

[Note 183: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimère et une part d'exagération. L'exagération, d'abord, sera évidente pour quiconque aura bien voulu se pénétrer des développements qui précèdent. Pourquoi, en effet, rejeter en bloc une loi de réglementation industrielle dont certaines catégories d'ouvrières,--et notamment les syndicats de la couture,--prétendent tirer profit? En maintenant même ces mesures d'exception pour les corps de métier qui en bénéficient, il n'est pas impossible de réaliser, en certains cas, l'unification des lois de protection au profit des deux sexes. Notre législateur est entré dans cette voie, en fixant le maximum de la journée de travail à onze heures pour les ouvriers et les ouvrières adultes. Par ailleurs, toutes les garanties prescrites en faveur de la sécurité et de la salubrité du travail profitent aux uns et aux autres; et nous espérons bien que le repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps, aux hommes comme aux femmes. L'égalité de protection pour les deux sexes est donc réalisable, en plus d'un point, là où ceux-ci travaillent dans les mêmes ateliers, coopèrent à la même fabrication, servent les mêmes machines.

Mais cette assimilation peut-elle être absolue? Et elle devrait l'être pour amener et justifier l'égalité des salaires.--Je n'en crois rien, et c'est ici que m'apparaît la chimère. D'abord, il arrive souvent (l'aveu en a été fait à plus d'un congrès) que le travail de la femme ne vaut pas celui de l'homme. A temps égal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrière par la résistance physique et la force musculaire. Je relève, dans une communication intéressante de Mme Durand, ce passage significatif: «La régularité dans le travail, la continuité dans l'effort, sont, en général, contraires au tempérament de la femme, qui est capable plutôt d'efforts momentanés, d'accès de zèle, de ce que l'on appelle, vulgairement des coups de collier[184].» Est-il possible que cette inégalité de labeur n'engendre pas une inégalité de rémunération? La lassitude et l'excitabilité, les indispositions et les maladies, sont plus fréquentes chez les ouvrières que chez les ouvriers: c'est un fait. Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par exemple, pendant de longues heures, à la boutique ou à l'usine, offre beaucoup plus d'inconvénients pour le personnel féminin que pour le personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 décembre 1900 n'a fait bénéficier d'un siège--tabouret, chaise ou strapontin--que les ouvrières et les employées.

[Note 184: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]

Dès lors, comment parler sérieusement d'égalité de protection légale entre l'homme et la femme? A peine le Congrès de la Gauche féministe avait-il voté cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu à la vérité des choses, il s'est empressé de réclamer une protection spéciale pour l'ouvrière enceinte. Pas moyen, je pense, d'étendre aux hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de travail et d'irrégularités inévitables sont cause et les grossesses, et les couches, et l'allaitement, c'est-à-dire toutes les charges de la maternité, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider momentanément les forces de la femme.

Ces inégalités de nature ne permettent guère, on le voit, d'unifier la protection pour égaliser les salaires. Ce qui revient à dire que la maternité, qui est le lot de la femme, constituera toujours (fût-elle simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une énorme surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un conseil. Si nous voulons améliorer efficacement le sort des ouvrières, acceptons les services de tout le monde, d'où qu'ils viennent, du patron, de l'État, de la femme elle-même. Institutions patronales, réglementations légales, oeuvres syndicales, ont un rôle à jouer dans le relèvement de la condition féminine. Tirons-en tout le bien qu'elles comportent, ne décourageons aucune bonne volonté, et surtout gardons-nous des idées absolues si contraires aux complexités de la vie et à la nature des choses!

Et maintenant, quels métiers, quelles fonctions peuvent être ouverts impunément au sexe féminin, sans détriment pour sa santé et, par suite, sans dommage pour la communauté? C'est une question d'«espèces», qu'on ne peut résoudre qu'en passant en revue les différentes carrières, auxquelles les femmes prétendent s'élever en concurrence avec les hommes. Et parmi ces prétentions nouvelles, il en est de graves et d'innocentes, de sérieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme elles le méritent, en mariant le plaisant au sévère.

CHAPITRE VII

La concurrence féminine

SOMMAIRE

I.--LA FEMME OUVRIÈRE OU EMPLOYÉE.--PROTECTION DE LA MAIN-D'OEUVRE FÉMININE.--ACCORD DES PRESCRIPTIONS FRANÇAISES AVEC LES DÉCLARATIONS PAPALES.

II.--LA FEMME PROFESSEUR.--RÉPÉTITIONS AU RABAIS.--CONDITION PRÉCAIRE ET DÉTRESSE CACHÉE.

III.--LA FEMME BUREAUCRATE.--EMPLOIS ET FONCTIONS QUI CONVIENNENT ÉMINEMMENT AU SEXE FÉMININ.

IV.--LA FEMME ARTISTE.--LA CARRIÈRE THÉÂTRALE.--LES BEAUX-ARTS ET LES ARTS DÉCORATIFS.

Avant d'entrer dans l'examen des carrières revendiquées aujourd'hui par les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne reconnaissons à l'État le droit d'intervenir, avec son appareil coercitif, pour départager les deux sexes et intimer impérieusement à l'un: «Vous ferez ceci!» et à l'autre: «Vous ferez cela!» qu'autant qu'il s'agit d'une distinction d'attributions réclamée par la nature des choses et dictée manifestement par le souci des intérêts supérieurs de l'ordre public. Hors de là, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux hommes, le principe de la liberté du travail qui, depuis la Révolution française, fait partie de notre droit public.

I

Nous ouvrons conséquemment, toutes larges, les portes de l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent d'y trouver leur gagne-pain. A cette liberté nous n'apportons qu'une restriction: il ne saurait convenir à l'État que, sous couleur d'indépendance ou même de nécessité, l'ouvrière risquât sa vie et compromît sa santé.

C'est pour ce motif essentiel que la loi française lui tient présentement ce langage impératif: «Jeune fille ou jeune femme, tu ne travailleras point dans les mines, sous quelque prétexte que ce soit; car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous réserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil pour réparer tes forces et un jour de distraction pour détendre tes nerfs. Je tiens à ce que ta journée de travail n'excède point onze heures; et je m'efforcerai de la réduire davantage, si la chose est possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement aux soins du ménage. S'il m'est défendu pour l'instant de te réserver, en cas de grossesse, avant et après les couches, une période de repos consécutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une indemnité équivalente à ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos finances sont gravement obérées), mes inspecteurs, du moins, veilleront à ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta santé, toutes les mesures de sécurité soient prises, toutes les règles d'hygiène observées, afin d'alléger ton labeur et de protéger la vie. Que si le zèle de mes fonctionnaires te paraît un peu rude ou intempestif, songe qu'il leur est inspiré par le désir de servir efficacement tes propres intérêts, qui sont inséparables de ceux de la race et de la patrie.»

Ce petit discours, plus pratique qu'éloquent, mérite d'être approuvé. Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En tout cas, les bonnes chrétiennes auraient mauvaise grâce à l'incriminer, puisque les garanties tutélaires, dont la loi française entoure le travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les plus instantes du Souverain Pontife.

Témoin cette citation de l'Encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers: «Ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de l'âge, il ne serait pas équitable de le demander à une femme ou à un enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande à être observé strictement--ne doit entrer à l'usine qu'après que l'âge aura suffisamment développé en elle les forces physiques, intellectuelles et morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra flétrie par un travail précoce, et c'en sera fait de son éducation. De même, il est des travaux moins adaptés à la femme, que la nature destine plutôt aux ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent admirablement l'honneur de son sexe et répondent mieux, de leur nature, à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de la famille.»

Mais, si haute que soit l'autorité dont ces paroles émanent, elle s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que les prescriptions civiles, présentent un caractère masculin de supérieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de nos fières et libres féministes.

Quant aux carrières bureaucratiques et libérales, disons tout de suite, pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune raison sérieuse d'en écarter les femmes. Évidemment, leur place est au foyer plutôt qu'à un bureau d'enregistrement ou à la barre d'un tribunal. Mais elles seraient mieux également à leur ménage que dans un atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur interdire d'être ouvrières. On leur permet, dans l'industrie et aux champs, les besognes les plus pénibles, parce que nulle loi humaine ne saurait les empêcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus faciles et beaucoup plus rémunératrices? La liberté du travail est chose sacrée: en priver la femme, sans raison supérieure, est un crime de lèse-humanité.

Reste à savoir quels emplois conviennent le mieux à son sexe.

II

Depuis que l'instruction est offerte libéralement aux filles et que la conquête des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux douées, l'enseignement a permis à l'élite de gagner son pain sans déroger. Les institutrices sont devenues légion: près de 100 000 femmes sont employées dans l'enseignement primaire et secondaire. L'éducation de leur propre sexe leur est donc à peu près exclusivement réservée. Dans les établissements de l'État, notamment, l'enseignement secondaire des jeunes filles est confié presque totalement à un personnel féminin. Une douzaine de dames pédagogues siègent même dans les Conseils de l'instruction publique. On les écoute, on les décore.

Bien plus, on réclame le droit, pour les nouvelles agrégées, de monter dans les chaires de l'enseignement supérieur. Cette nouveauté serait logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices, puisqu'elles fournissent des maîtresses distinguées à l'enseignement secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facultés les tiendraient-elles pour des recrues négligeables? Je sais bien que, présentement, l'enseignement donné par les hommes est plus solide, plus élevé, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc à celles qui le méritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de médecine: les étudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait même que le professorat féminin,--à la condition qu'il s'incarne sous des espèces jeunes et attrayantes,--fût un sûr moyen d'assurer l'assiduité aux cours les plus rébarbatifs.