Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Part 3

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Tandis que les classes moyennes, prises dans leur généralité, restent attachées au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnête, toute remplie des devoirs quotidiens courageusement acceptés, persistent à placer dans la dignité et l'indissolubilité du mariage la force et le bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les régions dites «élevées» de la société parisienne, la curiosité de jouir et la passion de l'amusement s'exaspèrent en une fièvre croissante, qui s'impatiente de toutes les digues opposées au libre plaisir par l'habitude morale et par le frein combiné de la religion et des lois. Si nous admettions même,--et c'est un préjugé courant--que la littérature, le roman et le théâtre sont les fidèles reflets de l'âme d'un peuple, il faudrait conclure de tout ce qui s'est écrit sur les moeurs françaises depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre société tombe en décomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'étranger, qui n'est pas en situation de ramener le mal à ses justes proportions, nous fait l'injure de croire. De grâce, n'élargissons point nos plaies, n'aggravons point nos vices à plaisir! Puissent nos écrivains renoncer aux élégances perverses du roman «distingué» où chaque salon ressemble à un mauvais lieu! Toute la société française ne tient pas, Dieu merci! en ce monde exotique luxueusement installé dans les somptueux quartiers de l'Arc-de-Triomphe, où «nos toutes belles» traînent une existence vide, factice, dissipée, au milieu d'un décor digne des _Mille et une Nuits_, s'occupant à cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons, la psychologie du libre amour, le dévergondage et l'adultère. Ces fleurs de perversion sont des raretés. Cette vie est en dehors des lois communes de la vie.

Même dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de se déchaîner aussi généralement, aussi scandaleusement. En fait, les nécessités de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de l'avenir à préparer, de la fortune à maintenir, les soucis d'argent, d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entraînements et contrarient le goût du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement la fête. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous surtout d'étendre à toutes nos classes élevées la réprobation que mérite seulement la corruption d'une minorité tapageuse.

Mais, si exceptionnel que soit le monde où l'on s'amuse, quels détestables exemples il donne au monde où l'on travaille! Car il faut bien reconnaître que, dans ce milieu élégant, léger, subtil, agité, qui, voulant jouir de la vie, retentit d'un perpétuel éclat de rire, l'émancipation est de bon ton. C'est là que règne et s'épanouit ce que j'appelle le «féminisme mondain», un féminisme évaporé qui semble prendre à tâche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne des moeurs et le bon génie du foyer. C'est là qu'on rencontre ces jeunes femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes, éprises de vie indépendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent d'incarner à nos yeux la «femme libre». Leur plus grand plaisir est de jouer avec le feu. Par un mépris hautain du danger, et peut-être aussi par l'attrait piquant du fruit défendu, elles se font un amusement de côtoyer les abîmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arrivé! Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.

II

Ce type très moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore à de nombreux exemplaires, est facilement reconnaissable, grâce aux malicieuses esquisses qu'en ont tracées avec complaisance nos chroniqueurs, nos dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une créature très fine et très parée, qui met un masque d'hypocrite honnêteté à sa frivolité d'âme comme à ses audaces de pensée et à ses écarts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont déposé sur son visage et dans ses manières toutes les fréquentations de salon, se cache une petite nature très primitive, féline et rusée, décidée à s'amuser, coûte que coûte, aux dépens d'autrui. A l'entendre causer, elle se départit rarement, sauf dans les réunions tout à fait intimes, du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extérieur des convenances et des règles sociales. C'est une femme bien élevée,--quand elle le veut,--qui répète avec exactitude les gestes qu'on lui a minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun préjugé. Elle a des usages; elle sait vivre. Ses grâces sont infiniment séduisantes. C'est une chatte distinguée.

Mais s'il nous était donné de descendre dans son âme, quel contraste! Disciplinée pour la forme et par le dehors, cette créature n'est, en dedans, qu'une «libertaire» qui s'ignore et cache au monde et à elle-même, sous des manières polies et raffinées, toutes sortes d'énormités morales. Tandis que son éclat et son charme nous la font prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les apparences d'un être civilisé. Sa tête est vide de toute pensée grave. Si elle va encore à la messe, c'est par désoeuvrement, comme elle va au bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne songe guère qu'à ses toilettes, à ses visites, à ses intrigues. Son coeur lui-même ne s'échauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse. C'est un être artificiel, dupe de ses appétits de plaisir, égoïste et inconscient, qui ne tient plus à la vie que par les rites et les grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code, de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une tentation, une occasion, pour faire éclater son âme de révoltée.

Telle mère, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est à craindre que les filles ne dépassent les mères. Dans ces sphères oisives et dissipées du beau monde, où l'on cherche à tromper l'ennui des heures inoccupées par un marivaudage des moins innocents, une singulière génération grandit qui a la prétention de s'affranchir de toutes les conventions sociales à force d'impertinence et d'audace. Là, dans une atmosphère luxueuse et trépidante, au milieu de fêtes ininterrompues, s'épanouissent les «demi-vierges», fleurs de salon trop tôt respirées, qui mettent leur honneur à s'émanciper franchement de tout ce qui les gêne. Déjà moins retenues que leurs mères, elles affectionnent les allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les hardiesses, de toutes les excentricités. Inconséquentes autant que jolies, portées aux coups de tête et aux fantaisies d'enfant gâté, elles ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur élégance doive tout excuser, que leur grâce puisse tout absoudre; car elles ont l'admiration d'elles-mêmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue leur jeunesse et leur beauté, et elles les affichent complaisamment dans les salons cosmopolites de la capitale ou les promènent, en des toilettes savantes, à travers les casinos des plages à la mode. Que deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?

III

Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine très affinée et d'une culture morale trop négligée. Elle fait profession de ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure même que les demoiselles les plus lancées de cette belle société n'ont point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances nouvelles les attirent; seul, l'effort méritoire les épouvante. Passe encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue inédit, de fabriquer des vers décadents ou de la peinture impressionniste, et avec quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrément trouvent grâce devant leur fatuité dédaigneuse, en revanche, le travail sérieux les ennuie autant que l'austère vérité les assomme. Il est évident qu'elles ont résolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux devoirs naturels qui pèsent sur le vulgaire.

J'ai hâte de dire que cette corruption n'est pas tout à fait d'origine française. Il faut y voir, suivant le mot de M. André Theuriet, un curieux exemple de «contagion par infiltration». Depuis plusieurs années, les jeunes filles anglo-américaines pullulent dans nos villes d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont empressées de copier les allures hardies et le sans-gêne émancipé de leurs soeurs étrangères. Seulement, débarrassées de la retenue qu'impose au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces libertés ont vite dégénéré, dans nos milieux français où le sang est plus vif et la tête plus chaude, en excentricités provocantes. Et la logique du mal veut, hélas! (c'est M. Marcel Prévost qui le confesse textuellement dans la préface de son fameux livre) que «pour la fillette d'honnête bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le collégien.»

Il reste qu'à Paris comme en province, chez les riches comme chez les pauvres, il n'est qu'une éducation chastement familiale pour soutenir et perpétuer la pure tradition des bons ménages et le renom de la vieille honnêteté française. Mais les pères et les mères auront-ils la sagesse et le courage de défendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus simples et plus sévères, contre la contagion des mauvais exemples?

CHAPITRE V

Tendances d'émancipation de la femme «nouvelle»

SOMMAIRE

I.--LES PROFESSIONNELLES DU FÉMINISME SONT DE FRANCHES RÉVOLTÉES.--LE PROLÉTARIAT INTELLECTUEL DES FEMMES.

II.--NOUVEAUTÉS INQUIÉTANTES DE LANGAGE ET DE CONDUITE.--LA FEMME «LIBRE».--ÉTAT D'ÂME ANARCHIQUE.

I

On trouvera peut-être que je n'ai point su parler toujours sans irrévérence des tendances diverses du féminisme ouvrier, bourgeois et mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de juger les aspirations du féminisme «professionnel?» Mais j'ai trop le respect de la femme pour hésiter à lui dire toute la vérité.

Les professionnelles du féminisme sont, d'esprit et de coeur, de franches révoltées. Par cette appellation, j'entends cette fraction avancée qui, sans distinguer entre les revendications féminines, va droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et indisciplinée, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit bataillon de femmes exaltées qui proclament l'égalité absolue des sexes et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour nous convaincre des infortunes de l'«éternelle esclave» et de l'«inéluctable révolution» de la femme moderne. A cet effet, elles professent le féminisme «intégral».

Ce qui perce à travers la propagande qu'elles mènent, c'est, avec le mauvais goût de la déclamation, une avidité impatiente de réclame, un goût effréné de notoriété bruyante. Il semble qu'entraînées par le bel exemple que nous leur avons donné, ces fortes têtes soient en joie de succomber aux tentations de publicité à outrance qui compromettent si gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillité des honnêtes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est à qui s'époumonera pour mettre sa petite personne en évidence sur le plus haut perchoir du poulailler. Après le politicien, voici qu'apparaît la politicienne. Il faut aux femmes «nouvelles» une scène pour s'y affirmer et s'y afficher à tous les regards. Et dans le nombre, il pourrait bien se révéler tôt ou tard d'admirables comédiennes.

Que le nombre des émancipées excentriques ait chance de se grossir à l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-là, nos couvents de femmes avaient recueilli la plupart des déshéritées et des vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre et plus large ne manquera point de susciter, parmi les générations qui montent, un nombre croissant de jeunes filles diplômées, d'intelligence ardente et éveillée, curieuses de vivre et ambitieuses de réussir, auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les débouchés qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au développement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les carrières pédagogiques sont déjà surabondamment encombrées, et que nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs brevets, qui se morfondent dans une inaction misérable? Trop savantes et trop fières pour se plier aux besognes manuelles, on les voit déjà traîner dans les grandes villes une vie désenchantée et se disputer avec âpreté quelques maigres leçons, tandis qu'elles couvent en leur coeur d'amères rancunes contre l'imprévoyante société qui leur a ouvert une voie sans issue. N'est-il pas à craindre que certaines de ces malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prêtent l'oreille aux suggestions de l'esprit de révolte et s'enrégimentent dans cette annexe de l'armée révolutionnaire qu'on appelle déjà «le prolétariat intellectuel des femmes?»

Sorties des classes moyennes, incomprises, isolées, déclassées, avec des goûts, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire, quoi de plus naturel que leur âme, aigrie ou désabusée, s'ouvre aux idées d'indépendance qui flottent dans l'air, et qu'entraînées par ces prédications excessives qui exagèrent les droits et atténuent les devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisément qu'elles sont des victimes et des sacrifiées? Détournées de leurs traditionnelles professions par une instruction inconsidérée, elles assiégeront en foule grossissante les carrières masculines et, devant les difficultés de s'y faire une place et un nom, elles crieront à l'oppression, réclamant l'égalité absolue et l'indépendance totale.

II

Entre ces mécontentes, qui peuvent devenir légion, une sorte de franc-maçonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prétexte d'émanciper les femmes de la tutelle néfaste des hommes, aborde sans scrupule les sujets les plus déplaisants et les questions les plus scabreuses. Il semble que les hardiesses inquiétantes de langage fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lèvres de certains féministes. A les entendre parler des choses du mariage avec une impudence sereine, on croirait que ces zélateurs et ces zélatrices de la croisade des «temps nouveaux» n'ont pas eu de parents à aimer et à bénir, puisque c'est au foyer seulement que s'éveille et s'entretient la douce religion de la famille. Aussi bien le féminisme est-il, pour quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent même de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrète espérance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tête féminine mal équilibrée entre en ébullition, on peut s'attendre aux pires extravagances.

Dans la pensée de ces intransigeantes, l'«Ève nouvelle» doit évincer le vieil homme, comme une réserve fraîche remplace un corps de troupes affaiblies et fourbues. Leur prétention est de parler et de penser par elles-mêmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mêmes. Elles ne souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprète. Voici la confession d'une jeune émancipée que M. Jules Bois a reçue avec complaisance: «Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son cerveau, comme autrefois l'aïeule des premiers jours s'agenouillait sous la brutalité du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tête ni devant le bras du mâle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et forte? Je travaillerai; je serai médecin, avocat, poète, savant, ingénieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il voudra[3].»

[Note 3: _L'Ève nouvelle_, p. 152.]

Que si nous voulons à ce texte un commentaire, il nous sera répondu que le temps est passé où l'on condamnait la jeune fille au huis clos familial,--comme on élève un merle blanc dans une cage dorée,--pour mieux la livrer sans défense, inerte et passive, aux mains d'un mari gâteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingénues abêties dont le roman et le théâtre ont fait naguère un si attendrissant usage et qui, cousues aux jupes de leurs mères ou emprisonnées dans les minuties soupçonneuses et maussades du couvent, vouées au piano à perpétuité ou à des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec résignation, jusqu'à la veille de leurs fiançailles, à la poupée, symbole mortifiant de leur prochaine domestication destiné, sans doute, à faire comprendre à ces pauvres âmes que leur naturelle fonction est d'être mères au lieu d'être libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une éducation plus dégradante?

Dorénavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mêmes études, astreints aux mêmes exercices, soumis aux mêmes disciplines. Instruite de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui déplaisent, après avoir proclamé fièrement son indépendance, elle épousera l'élu de son choix à la face du ciel et de la terre, les prenant à témoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volonté.

Au vrai, et si gros que le mot puisse paraître, ce féminisme outré implique sûrement un état d'âme anarchique, que des gens alarmés considèrent comme le germe d'un mouvement révolutionnaire où la famille française risque de se dissoudre et de périr. Mais n'exagérons rien: cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour être facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la société ne procède par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de métamorphoses instantanées, de changements brusques, de renouvellement intégral, de rupture complète avec le passé. Il est plus difficile qu'on ne croit de faire acte d'indépendance, de briser le réseau des habitudes et des préjugés qui nous enserre, de se soustraire à la lourde pesée des moeurs et des opinions. Si profondes que puissent être les transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni soudaines.

C'est ce qui faisait dire à Alexandre Dumas, non sans quelque outrance: «L'émancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusetés les plus hilarantes qui soient nées sous le soleil. Émancipation de la Femme, rénovation de la Femme, ces mots dont notre siècle a les oreilles rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus être émancipée qu'elle ne peut être rénovée[4].» Conclusion excessive: la femme moderne ne ressemble point à la femme primitive, et les changements passés nous sont un sûr garant des changements à venir. Mais il ne suffit point de proclamer la «faillite de l'homme,» pour que l'«Ève nouvelle» soit à la veille de détrôner le «roi de la création.»

[Note 4: Préface de l'_Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 29.]

CHAPITRE VI

Modes et nouveautés féministes

SOMMAIRE

I.--LE FÉMINISME OPPORTUNISTE.--SON PROGRAMME.--SPORTS VIRILS.--CE QU'ON ATTEND DE LA BICYCLETTE.

II.--LA QUESTION DE LA CULOTTE ET DU CORSET.--POURQUOI LE COSTUME FÉMININ SE MASCULINISE.--EXAGÉRATIONS FÂCHEUSES.

III.--LA FEMME A TORT DE COPIER L'HOMME.--QU'EST-CE QU'UNE BELLE FEMME?

I

Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes supérieures qui, bien que nourrissant peut-être au fond du coeur des espérances aussi révolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer et, modérées de ton, correctes d'allure, diplomates consommées, opportunistes insinuantes, montrent patte de velours à l'éternel ennemi qu'elles se flattent de désarmer et d'affaiblir, d'autant plus facilement qu'elles l'auront moins effarouché.

Pour l'instant, ce brillant état-major, convaincu de l'impossibilité de révolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de révolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par application de ce plan, la consigne est donnée aux femmes éprises des grandes destinées que l'avenir réserve à leur sexe, de ceindre leurs reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a du bon: il n'est guère d'âme valeureuse en un corps débile. A qui brigue l'honneur de nous disputer les emplois dont nous détenons le monopole, il faut bien, pour égaliser la lutte, égaliser préalablement les forces. Émule de l'homme par l'énergie morale, aspirant à l'atteindre et à le contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est obligée, sous peine de faillir à ses espérances, de s'appliquer d'urgence à développer sa vigueur physique pour accroître sa résistance et ses moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tête, qui surmènent déjà trop souvent les garçons, auraient vite fait d'épuiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur tempérament et ne trempaient virilement leur organisme.

Ces dames ont donc la prétention de nous arracher même le privilège de la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles excellent dans tous les sports à la mode. Elles nagent comme des sirènes et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit et le gros gibier; elles font de l'équitation, de la gymnastique, de la bicyclette surtout.

La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-être du cyclisme dans les conversations. Cette nouveauté a ses dévots qui en disent tout le bien imaginable, et ses détracteurs qui l'accusent de tout le mal possible. Quoique j'aie peine à voir dans la bicyclette tant de choses considérables, il faut pourtant reconnaître, sans verser dans l'hyperbole, que le féminisme fonde de grandes espérances sur cette petite mécanique. Au théâtre et dans le roman, la bicyclette nous est présentée comme le symbole et le véhicule de l'émancipation féminine. Et ce qui est plus décisif, nous avons entendu l'honorable présidente d'un congrès féministe, qui ne passe point pour une évaporée, recommander chaudement, dans son discours de clôture, l'usage fréquent de la bicyclette, ajoutant qu'elle est un «moyen mis à la disposition des femmes pour se rapprocher économiquement du sexe masculin.» En termes plus clairs, on espère que la pédale libératrice contribuera efficacement à l'abolition de la domestication des femmes.

Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre d'entraves que leur impose encore notre état social suranné. Il n'y a pas à dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indépendance. Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de tomber, un jour ou l'autre, du côté où l'on penche, dans les bras d'un ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en passant, à tous les ménages de pédaler de compagnie. C'est au mari qu'il appartient de relever sa femme. Hors de sa présence, les chutes pourraient être plus graves. Point de doute, en tout cas, que la bicyclette ne permette à l'Ève future de se décharger sur des mercenaires des soins du ménage, de la surveillance des enfants et de la garde du foyer. Et comme un nourrisson à élever est un bagage assez gênant pour une mère nomade, on s'appliquera de son mieux à prévenir la surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas précisément un remède à la dépopulation.