Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme
Part 28
L'aurore du XXe siècle émeut d'on ne sait quel trouble, mêlé de crainte et d'espérance, nos âmes inquiètes et impatientes. L'heure présente est triste et rude, l'avenir obscur et menaçant. C'est le rôle de la Française d'aujourd'hui d'empêcher que les soucis de la vie et les préoccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la terre. C'est sa mission de nous éclairer d'un rayon d'idéal à travers les voies étroites et pénibles de la «cité humaine».
Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne volonté peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse de charité évangélique ou de solidarité démocratique, toutes peuvent saluer d'un même coeur la fraternité de l'avenir. A celles surtout qui ont foi en une direction supérieure des événements et des sociétés, aux chrétiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des inférieurs, mais des coopérateurs, des compatriotes, des amis, des frères. Pour quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en être le maître et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir qu'en la faisant servir à l'amélioration du sort de ceux qui peinent et qui souffrent, c'est une vérité de salut et un précepte de conscience que, pour remuer et conquérir le coeur des déshérités, il faut leur apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de donner ce qu'on possède, qu'il est nécessaire de se donner soi-même; qu'après avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement son coeur, afin d'opposer à la misère qui redouble un redoublement de douceur et de compatissante générosité. A ce compte seulement, nous serons les amis de l'humanité.
Et nous en serons récompensés au centuple, puisque, par un retour des choses qui est la justification humaine de la moralité, nous ressentirons nous-mêmes le bienfait des bienfaits que nous aurons répandus, la joie des joies que nous aurons causées: ce qui fait qu'en améliorant les autres, nous sommes assurés de nous améliorer nous-mêmes, et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de travailler à notre propre bien.
Mais l'humanité souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une nation organisée comme la nôtre, une nation qui a un passé, une histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-même et la conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle doit être, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tête haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre et pour premier devoir de durer.
Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus à rien, pas même à son rôle, à sa vitalité, à son avenir, et que, las de soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir gaiement, c'est-à-dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser, «il se donne à lui-même, selon le mot hardi de M. René Doumic, le spectacle de sa décomposition,» préférant mourir en riant que mourir en combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne sait plus vouloir, on ne rougit plus de déchoir. L'effort soutenu nous épouvante. Notre caractère est de ne plus avoir de caractère. On se laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en témoin ironique ou larmoyant, à la déroute de la conscience publique, à l'effondrement de la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide collectif[147].
[Note 147: Voir une étude de M. René DOUMIC sur le théâtre. _Revue des Deux-Mondes_ du 15 décembre 1898.]
Et pourtant, j'affirme qu'il est des Français qui ne veulent pas mourir. Et c'est à secouer notre vieille nation fatiguée par tant d'efforts infructueux, énervée par tant de révolutions, épuisée de sang par un siècle de guerres et d'épreuves, que nous convions toutes les femmes de France.
Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes classes et de toutes opinions ne se peuvent dévouer longtemps à la même tâche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je répondrai que l'unisson n'existe nulle part, pas même dans les meilleurs ménages. Ce qui n'empêche point les époux de s'unir pour la vie, malgré leur diversité de goûts et d'humeur. Et leur alliance offensive et défensive n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie. Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'idées et de croyances, un même amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de la patrie, amour puissant, fécond et durable, amour fraternel, qui nous fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos préférences et nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Français, c'est-à-dire enfants de la même mère, unanimement résolus à mettre à son service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la rendre plus unie, plus forte, plus prospère, plus redoutable aux rivaux qui la jalousent et aux ennemis qui la détestent.
Voilà les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de France, pour qu'elles les transmettent à leurs enfants et les communiquent à leurs hommes. Grâce à quoi, plus respectueux de la solidarité humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en même temps aux espérances d'un monde meilleur et d'une patrie plus florissante, nous aurions peut-être le bonheur de voir, par un miracle de la toute-puissance féminine, s'épanouir, sur le vieil arbre de nos traditions françaises, une nouvelle frondaison d'espérances et de nouveaux fruits de bénédiction.
A cet exposé du rôle social de la femme, les socialistes ne manqueront point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sûr d'abolir la misère et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.
CHAPITRE III
Doctrines révolutionnaires
SOMMAIRE
I.--ASPIRATIONS SOCIALISTES ET ANARCHISTES.--LA FAMILLE MENACÉE PAR LES UNES ET PAR LES AUTRES.--IDENTITÉ DE BUT, DIVERSITÉ DE MOYENS.
II.--DOCTRINE COLLECTIVISTE.--L'INDÉPENDANCE DE LA FEMME FUTURE.--NOTRE ENNEMI, C'EST NOTRE MAÎTRE.
III.--L'OUVRIÈRE SE CONVERTIRA-T-ELLE AU SOCIALISME?--INCONSÉQUENCES DU PROLÉTARIAT MASCULIN.
IV.--DOCTRINE ANARCHISTE.--LA LIBERTÉ PAR LA DIFFUSION DES LUMIÈRES.--LE «RÉACTIONNAIRE» VOLTAIRE.
V.--ENCORE L'INSTRUCTION INTÉGRALE.--L'AVENIR VAUDRA-T-IL LE PASSÉ?--LA FEMME SERA-T-ELLE PLUS HONNÊTE ET PLUS HEUREUSE?
I
L'émancipation de la femme figure naturellement au cahier des doléances socialistes et anarchistes. A côté du féminisme bourgeois, qui s'attarde à revendiquer contre les hommes l'égalité intellectuelle et conjugale sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le féminisme révolutionnaire, dédaigneux des demi-mesures et impatient du moindre frein, pousse l'indépendance des sexes à outrance et, bousculant les traditions reçues, violentant les règles établies, se riant des scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille, l'émancipation de l'amour.
En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidèle à son principe, qui est de rompre tous les liens gênants. Pour ce qui est du socialisme, au contraire, les mêmes revendications ne vont pas sans quelque inconséquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant à notre époque, qu'il pénètre toutes les classes et envahit toutes les écoles. Peu à peu, les vieilles doctrines françaises, qui s'inspiraient du bien public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles bénéficiaient auprès de nos pères. L'indépendance absolue de la femme est la manifestation la plus effrénée de cet individualisme latent, que l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des âmes contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prédominance inquiétante des vues étroitement personnelles sur les vues largement nationales.
Pour adoucir le sort de quelques intéressantes victimes des hasards de la vie ou des fautes de leurs proches, pour prémunir celui-ci ou celui-là contre les suites dommageables de ses propres imprudences, notre époque n'hésite point à ébranler, à affaiblir tout notre édifice social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle trouve naturel d'infirmer toutes les règles de notre organisation civile et familiale. Désireuse de remédier à des infortunes exceptionnelles, de guérir quelques blessures pitoyables, elle ne se gêne aucunement de troubler l'existence des valides et de paralyser l'activité des vaillants. Rien de plus conforme à la pensée anarchique que de fermer obstinément les yeux aux réalités, aux nécessités, aux fins supérieures de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la considération et la poursuite des vues individuelles.
Il semble pourtant que, sous peine de faillir à son nom, le socialisme, qui se fait une loi de subordonner l'«entité individuelle» à l'«entité collective», devrait se préoccuper un peu plus de l'avenir du groupe et un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emporté par le courant sans cesse grandissant des idées individualistes, mû par la haine de tout ce qui est religieux, hiérarchique, traditionnel, ennemi surtout de l'esprit de famille qui est le plus sûr obstacle au développement de l'esprit révolutionnaire, il s'est empressé de se mettre au service des époux mal assortis, s'offrant de jouer, auprès du peuple, le rôle d'une bonne fée capable de guérir d'un coup de baguette toutes les blessures du mariage, sans s'inquiéter de savoir si, à force de délier les serments, de relâcher les unions, de désagréger les foyers, la société humaine pourra continuer de vivre et de se perpétuer.
Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement à la femme, les plus extrêmes revendications du programme individualiste, le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition économique de l'ouvrière est étroitement liée aux nécessités supérieures de la vie de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines révolutionnaires de n'en point tenir compte. Émanciper la femme de l'autorité paternelle et de l'autorité maritale pour mieux l'affranchir de l'autorité patronale et, plus généralement, de l'autorité masculine: tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres socialistes et anarchistes. Je le trouve très nettement exprimé dans un livre intitulé: _La Femme et le Socialisme_, où l'un des chefs du collectivisme allemand, Bebel, écrivait, dès 1883, à propos de la femme de l'avenir: «Elle sera indépendante, socialement et économiquement; elle ne sera plus soumise à un semblant d'autorité et d'exploitation; elle sera placée, vis-à-vis de l'homme, sur un pied de liberté et d'égalité absolues; elle sera maîtresse de son sort.»
Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre à la femme la maîtrise souveraine d'elles-mêmes, ils prétendent l'y élever par des moyens différents. Ce nous est une très suffisante raison de distinguer, en cette matière, l'esprit collectiviste et l'esprit libertaire.
II
Il est constant que la femme du peuple est sortie peu à peu du foyer pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort musculaire, «le développement de l'industrie mécanique a élargi la sphère étroite dans laquelle la femme était confinée et l'a rendue apte aux emplois industriels.» Cette constatation faite, M. Gabriel Deville, un des représentants les plus qualifiés du collectivisme, en tire cette conséquence que la femme, «arrachée au foyer domestique et jetée dans la fabrique, est devenue l'égale de l'homme devant la production[148].» Il se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persévérance et d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le démontrent: ce sont des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point devant l'incongruité,--la compare à celle du chameau[149]. A mesure donc que la machine demandera moins d'effort musculaire à celui qui la sert, mais plus d'attention, plus d'habileté, plus de souplesse, on peut conjecturer que l'ouvrière aura plus de chance d'évincer de la fabrique l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immémorial.
[Note 148: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme scientifique, p. 31.]
[Note 149: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 186.]
Cette évolution servira grandement, paraît-il, l'intérêt et la dignité de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes façons l'«entretenue» de l'homme? Et naturellement l'on donne à ce mot la signification la plus déplaisante qui se puisse imaginer. Lisez plutôt: «Celles qui ne peuvent acheter un mari chargé par cela même de pourvoir à toutes les dépenses, se louent temporairement pour vivre; mariées ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent[150].» Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dégradation, se laisser nourrir et vêtir par son mari ou son amant. Mieux vaut qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement tous les emplois, toutes les carrières, toute l'industrie, la grande comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indépendance.
[Note 150: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 44.]
En août 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrès de Zurich se sont toutes rangées du côté de M. Bebel, qui défendait l'émancipation économique de la femme contre les démocrates catholiques dirigés par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand, de supprimer la main-d'oeuvre féminine que d'abolir le télégraphe ou le chemin de fer. Effrayé d'une concurrence qui se fait de plus en plus redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrière des fabriques et réclame son expulsion des métiers mécaniques. Mais qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le législateur jetait dehors les millions de femmes qui y sont employées? Ce serait les vouer à la misère ou à la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux femmes honnêtes? Son résultat le plus certain serait de transformer la chambre familiale en atelier nauséabond. Au reste, la femme est un être humain qui doit se suffire à lui-même. Sa dignité, sa liberté sont au prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore que la sujétion et l'abaissement. Les misères de la femme ouvrière sont le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de l'en débarrasser.
C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes âmes révolutionnaires que ni la renaissance de la vie de famille, ni l'équitable égalité des salaires, ni les autres améliorations possibles, n'élèveront le sexe féminin à l'existence idéale qu'il ambitionne. Les collectivistes s'obstinent à considérer l'infériorité de sa condition industrielle comme la conséquence du salariat. Pour soustraire la femme à la puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination capitaliste. «L'égalité civile et civique de la femme, conclut une des fortes têtes du parti socialiste français, ne saurait être efficacement poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'émancipation économique, à laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonnée la disparition de toutes les servitudes[151].» La première prééminence qu'il importe d'abattre, c'est donc l'autorité patronale; et l'on convie les femmes à s'allier aux ouvriers pour courir sus à l'entrepreneur. «Notre ennemi, c'est notre maître!» L'ouvrière ne sera délivrée de son joug que par l'avènement du collectivisme.
[Note 151: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 31 et p. 44.]
III
Mais il ne semble pas jusqu'à présent que la femme brûle très fort de se faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa conversion. C'est d'abord la méfiance qu'inspire une nouveauté systématique qui, en dépit de ses promesses libératrices, ne pourrait s'établir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la société future, ils sont pleins de menaces pour la liberté individuelle. Poussée trop loin, la surveillance préventive risque, avec les meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolérable. Pénétrer dans les ménages, envahir les foyers, sous prétexte de réveiller la torpeur des inoccupées ou de calmer la fièvre des vaillantes, édicter lois sur lois pour obliger les fainéantes au travail et imposer le repos aux laborieuses, est un système qui, pour être imposé par les plus pures vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes françaises en les plaçant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de peine à supporter maintenant l'autorité d'un mari débonnaire pour accepter de vivre sous une règle conventuelle, fût-elle l'oeuvre des sept Sages de la communauté future.
Ensuite, le prolétariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris fantasques qui gratifient leur douce moitié de caresses et de bourrades, avec une même libéralité. Après avoir proclamé la femme «l'égale de l'homme devant la production,» et au même moment où certains syndicats lui font, par une conséquence logique, une place dans leurs conseils d'administration, il est étrange d'entendre des membres du parti ouvrier réclamer des dispositions légales, à l'effet d'interdire l'entrée des ateliers industriels aux ouvrières, qui ont le désir ou l'obligation d'y gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, à celles qui rêvent de s'émanciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons offices du mari, et de leur refuser en même temps le droit et le bénéfice du libre travail?
Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret désir d'empêcher les femmes d'envahir des métiers et des emplois, que les hommes ont pris l'habitude de considérer comme leur domaine exclusif. C'est ainsi qu'à diverses reprisés ceux-ci ont manifesté l'intention de les expulser des postes, des télégraphes, des imprimeries et autres ateliers, où elles menacent de leur créer une redoutable concurrence.
Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'émanciper la femme, voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matière à belles phrases et à déclamations vaines, il leur est interdit de lui ôter tout moyen pratique de gagner honnêtement sa vie. Défendre aux patrons de l'embaucher, même à prix égal, n'est-ce point permettre à d'autres de la débaucher en plus d'un cas? Je n'hésite pas à dire que des mâles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et l'exploitation exclusive d'un métier, poussent l'antagonisme des sexes jusqu'à la barbarie. A ce compte, la liberté du travail, qui est un des premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en mettre beaucoup hors l'honneur ou même hors la vie? Par bonheur, ce protectionnisme masculin, qui unit l'égoïsme à la cruauté, aura quelque peine à triompher de ce vieux fond de politesse française qui est encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir étroitement dans la dépendance de l'homme, le seul moyen honorable de relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau ou à l'atelier.
IV
Les collectivistes disent aux femmes: «Voulez-vous être libres? faites avec nous la révolution socialiste.» Même refrain du côté des anarchistes: «La femme ne peut s'affranchir efficacement, écrit Jean Grave, qu'avec son compagnon de misère. Ce n'est pas à côté et en dehors de la révolution sociale qu'elle doit chercher sa délivrance; c'est en mêlant ses réclamations à celles de tous les déshérités[152].» Les femmes prolétaires ne seront donc affranchies que par l'avènement du communisme anarchiste. Et les voilà du coup fort embarrassées: quel parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la «dictature du prolétariat», selon le mode socialiste, ou de la «commune indépendante», suivant le programme anarchiste?
[Note 152: Jean GRAVE, _La Société future_, chap. XXII: la femme, p. 322.]
Chose curieuse: les deux écoles révolutionnaires ont une même foi dans la «diffusion des lumières» pour conquérir la femme du peuple à leurs idées, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il n'est qu'un moyen de soustraire la femme à la domination masculine, quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intégralement. Après avoir réclamé «l'admission de tous à l'instruction scientifique et technologique, générale et professionnelle», le commentateur de Karl Marx, M. Gabriel Deville, déclare que «l'affranchissement de la femme aussi bien que de l'homme» ne peut sortir que de «l'égalité devant les moyens de développement et d'action assurée à tout être humain sans distinction de sexe[153].» Par ailleurs, un très curieux document, attribué à M. Élie Reclus dont l'anarchisme se réclame avec fierté, abonde dans le même sens: «Les vices et les défauts qu'on a souvent reprochés à la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuadé qu'ils résultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les effets[154]!»
[Note 153: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme scientifique, p. 30.]
[Note 154: _Unions libres_; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.]
On a pu voir que, sans accepter cette manière de voir, nous ne trouvons point déraisonnable d'élever le niveau intellectuel de la femme et d'admettre, à cette fin, les jeunes filles aux études de haute culture scientifique. Et telle est déjà la diffusion de l'enseignement dans les classes aisées, que Jean Grave a pu dire qu'«à l'heure actuelle, la femme riche est émancipée de fait, sinon de droit[155].» En sorte qu'il n'y a plus guère que la femme pauvre qui ait à souffrir de la prétendue supériorité masculine. Et pour l'en débarrasser, anarchisme et socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prôner l'instruction intégrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'être un privilège de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science devienne un «domaine commun», qu'elle soit la «vie de tous», que sa «jouissance soit pour tous[156].»
[Note 155: _La Société future_, p. 328.]
[Note 156: _Paroles d'un révolté_: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.]
Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet ancêtre de la libre pensée, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les sciences. Que les bourgeoises, à la rigueur, s'instruisent et se déniaisent, la chose est de peu de conséquence, à condition toutefois que l'étude ne les détourne point de leurs devoirs de bonnes poules couveuses. A la vérité, la haute éducation ne devrait être permise qu'à celles qui, par extraordinaire, s'élèvent au-dessus du commun: à celles-là, on ne demande plus d'être honnêtes femmes; il suffit qu'elles soient d'«honnêtes gens.» Quant à la femme du peuple, Voltaire la jugeait d'une espèce inférieure et indigne de boire aux sources de la science; il abandonnait aux prêtres le soin de catéchiser «les savetiers et les servantes.» Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le bon Dieu n'a-t-il pas été inventé pour les bonnes femmes?