Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme
Part 18
Apprenons-leur donc, à l'âge où le coeur s'ouvre naturellement à tout ce qui est tendre et bon, que la destinée de la femme n'est pas dans la médiocrité du bien-être égoïste, mais plus haut, dans une vie utile, employée à combattre le mal et à diminuer la souffrance. Apprenons aux demoiselles riches, trop disposées à rêver d'une vie luxueuse et dissipée, que leurs toilettes commandées trop tard, exigées trop tôt, se traduisent en souffrances pour les ouvrières de l'aiguille ainsi condamnées, tour à tour, au travail de nuit qui les épuise et au chômage qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonèrent point des obligations plus larges qui dépassent l'horizon familial, et qu'après avoir donné premièrement leur affection et leur peine à ceux qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons à toutes que réparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la vie des malheureux, entrer doucement dans leurs préoccupations, dans leurs épreuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs deuils et de leurs misères, est le seul moyen de désarmer les rancunes et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines inégalités cuisantes. Apprenons même aux enfants gâtées des classes supérieures (il n'est que temps!) que, faute d'élever charitablement les deshérités jusqu'à elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser violemment jusqu'à eux.
«Pourquoi ne pas prêcher tout de suite le socialisme à nos filles?»--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient pas la direction «sociale» que j'assigne à l'éducation féminine, sont priés de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacité du système collectiviste. La révolution est possible, mais le socialisme est irréalisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique l'abolition de la propriété privée. Si la première peut faire des ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable. J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il n'est donné à aucun mécanisme politique, si savamment combiné, si fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la société tout entière pour la rétablir, de main de maître, dans la paix, la justice et la félicité. Bien plus, l'avènement du régime collectiviste n'irait pas sans une diminution de nous-mêmes, sans un amoindrissement des libertés et des énergies individuelles, sans un ralentissement ou même une régression du progrès humain. Mais si notre société ne peut être refondue en bloc, libre à nous de l'améliorer en détail. Et c'est à cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les heureuses de ce monde. Elles y ont un rôle superbe à remplir.
Pour relever une âme défaillante et rappeler l'espérance qui s'envole, pour susciter l'effort de vivre chez les plus découragés et rendre la patience et le courage aux désespérés, la délicatesse féminine est incomparable. Tel qui se révolterait contre la pitié un peu froide d'un philanthrope ou d'un professionnel de la charité, sera désarmé par quelques mots compatissants tombés des lèvres d'une femme. Il est des tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de mère, des plaies qui ne peuvent être pansées que par la main souple et fine d'une amie, des vies sombres et désolées dans lesquelles une jeune fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser, guérir, voilà une mission vraiment féminine. Il est plus facile aux femmes qu'aux hommes de vaincre les défiances du peuple, de gagner les bonnes grâces des mères par les soins donnés aux enfants, de désarmer les préventions farouches des pères par l'intérêt témoigné à leurs ménagères. Des messagères de paix sociale, voilà ce que les femmes riches ou aisées devraient être dans nôtre société si dure et si divisée!
Or, l'éducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et les préparer directement à cette fonction. Il vaut mieux socialiser les âmes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer les classes. Et afin de joindre l'exemple au précepte, pourquoi les mères de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles pas plus fréquemment, plus étroitement, leurs enfants aux oeuvres d'assistance et de charité? Quelques visites, au cours de chaque semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portées d'une main amie à un enfant malade ou à un vieillard infirme, ouvriraient, mieux que toutes les prédications, le coeur de nos fils et de nos filles à la compassion, à la solidarité, à l'amour de nos semblables.
A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relève de la législation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait être atténué sérieusement que par des réformes politiques qui ne vous regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous ne changerez point la société, si vous ne changez préalablement les coeurs. Point de réformes efficaces sans la réforme de soi-même. Faire le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien général de la communauté. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu. Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de répandre autour de vous la sainte contagion de la bonté. Vous aurez la joie d'en tirer double profit, l'exercice de la bienfaisance améliorant celui qui donne autant que celui qui reçoit.
Direz-vous que la souffrance et la misère sont des fatalités nécessaires, que l'ordre mystérieux des choses implique l'existence juxtaposée des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter un jugement si hautain et si dédaigneux, tant que vous n'aurez pas essayé d'alléger les maux d'autrui avec le zèle attentif que vous mettez à prévoir et à diminuer les vôtres? Qui sait si votre indifférence, votre luxe, votre dureté, et plus encore les fautes de la société tout entière, ne sont pas responsables, pour une large part, des épreuves, du dénuement, du vice même de ses membres inférieurs? Avant de parler d'ordre nécessaire, essayez donc de le changer. Avant de prétendre que la misère est incorrigible, faites effort pour la guérir.
Direz-vous que les organes de la charité publique et privée, que vous commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plaît! L'assistance officielle entretient la pauvreté, elle ne la guérit pas. Elle considère les indigents comme un troupeau à nourrir, et non comme une famille malheureuse à plaindre et à élever. On l'a dit cent fois: il ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social consiste à se dépenser soi-même, à se dévouer, à «servir». Alors, quoi?
Direz-vous que vous donnez ostensiblement, généreusement, à toutes les quêtes, à toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le curé de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et méritants, et que l'intermédiaire des fonctionnaires de la charité atteint plus sûrement la misère cachée, leur assistance étant mieux renseignée et mieux répartie?--Mauvais prétexte. Il ne suffit point que la charité s'exerce par procuration, par délégation. Il faut aborder fraternellement l'infortune et assister, fréquenter, traiter la pauvreté comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents à domicile,--ce qui est, pour le riche, un devoir sacré d'humanité? L'aumône individuelle elle-même, lorsqu'elle est jetée distraitement au mendiant inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien; sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'égoïsme ou d'ennui, par lequel nous croyons libérer notre conscience, en débarrassant nos yeux d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affichée, sans familiarité fausse et déplacée, comme des soeurs vont à des frères affligés ou malheureux! Et surtout tâchez de les aimer pour qu'ils vous aiment!
Direz-vous enfin qu'un intérieur misérable est peu attrayant, qu'on y respire des odeurs déplaisantes, qu'on y subit des contacts désagréables, et qu'à ces visites répétées, vos filles risquent de perdre la distinction de leur langage et de leurs façons, le sentiment et la grâce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux. Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre sollicitude aux pires nécessiteux. Les braves gens de votre voisinage seront si sensibles à une bonne parole dite sans fierté! Une caresse aux enfants, un conseil, un service à la mère, un vêtement chaud, une tisane aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conquérir leurs coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honnêtes et proprettes où des ouvrières de tout âge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur sans joie et sans répit, pour faire vivre maigrement la maisonnée. Vous y monterez gaiement, vous et les vôtres, pour peu que vous songiez que le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre existence libre et facile, la rédemption de vos privilèges de fortune et de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins clément vous avait fait naître aussi pauvres que vos pauvres, il se pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames, craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en mettez pas! La poignée de main que vous échangerez avec vos amis indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.
Ce programme d'éducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour nos âmes débiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinément fermés à ce qui dérange leurs aises ou n'atteint pas leurs intérêts présents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet idéal. Dans un opuscule très intéressant de Mlle Dugard, une maîtresse distinguée qui paraît très éprise de «l'esprit nouveau», nous lisons ceci: «On leur enseigne que si cette oeuvre de réparation relève de toutes les volontés bonnes, elle leur appartient surtout à elles jeunes filles des classes aisées, affranchies des servitudes accablantes pour l'âme, et qu'en agissant de la sorte et en se dévouant aux autres, elles ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais simplement le devoir[85].» C'est parfait.
[Note 85: _De l'Éducation moderne des jeunes filles_, p. 28.]
Du côté des filles aussi bien que du côté des garçons, il n'est que l'éducation de la responsabilité et la conscience de la solidarité qui puissent réaliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je compte même sur le féminisme chrétien,--d'inspiration catholique ou protestante,--pour conquérir à ces idées les familles religieuses et les établissements libres. Car ce que je viens de dire relève, il me semble, du plus pur esprit évangélique. Il suffit d'être chrétien pour traiter les malheureux en frères. Riches et pauvres sont nécessairement égaux pour qui croit à l'égalité des âmes rachetées par le même Dieu.
Et cette considération pieuse est un nouveau motif, pour les femmes dévotes, de travailler sur la terre au règne de la fraternité chrétienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait, l'union idéale! Voilà comment la bonté et l'unité, conçues dans leur plénitude et s'engendrant l'une l'autre, découlent naturellement d'une source divine et supposent cette vieillerie nécessaire et sainte: la religion.
V
Quatrièmement, la culture de la femme doit être _religieuse_. Nous voulons dire que le spiritualisme nous semble le complément nécessaire de l'éducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui, parce que les principes directeurs de l'Évangile permettent, mieux que tous autres, de concevoir le bien avec clarté, de le vouloir avec force et de le réaliser jusqu'à l'immolation de soi-même. Rien de plus réconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu égard aux épreuves et aux servitudes qui menacent particulièrement son sexe, la femme, plus que l'homme peut-être, éprouve le besoin d'appeler Dieu à son secours.
De par la sensibilité de son être et la tendresse de son coeur (nous savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa nature), la femme est profondément religieuse. Et ce sentiment très vif est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en présence du mystère des choses, de la nécessité d'un appui et d'un consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce monde. Et cet instinct sublime est élargi, spiritualisé par une sorte d'élévation de l'âme vers l'infini, par un appel au principe éternel de la vie, par une soif inextinguible de piété et d'adoration. Les femmes croient, parce qu'elles ont besoin de croire à une puissance qui relève leur faiblesse, à un amour qui emplisse leur coeur.
C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si agissant. Jamais le mystère de l'au-delà ne les laissera indifférentes. Il leur faut une solution complète aux problèmes de la vie et de la mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs âmes. Elles traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. «Nous pouvons dire tout ce que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en sommes ravis.» Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est une raison pour l'éducation de ne point s'attaquer à leurs croyances.
A la vérité, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent point s'en passer. Même parmi les fortes têtes du féminisme, il en est plus d'une qui n'a répudié les dogmes chrétiens que pour s'affilier passionnément au spiritisme ou à la franc-maçonnerie. A défaut du culte catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantôme, un semblant de religion. Celles qui vont jusqu'à la négation absolue y mettent une violence impie, une intolérance haineuse, qui fait de leur incroyance une façon de religion du néant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse se voue à l'athéisme avec une sorte de piété aveugle. On a vu des jeunes filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un enthousiasme et une ferveur mystiques.
L'éducation des filles ne doit pas, ne peut pas être irreligieuse, la religion se mêlant à tous leurs sentiments. Au reste, la morale indépendante a donné de trop pauvres fruits du côté des garçons, pour qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lycées de filles. On n'ignore point avec quelle véhémence les femmes se plaignent,--non sans raison,--de l'immoralité des hommes. Tâchons, au moins, de ne pas ébranler la vertu féminine: car, sans elle, l'honnêteté qui nous reste serait bientôt réduite à rien.
Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pédagogie de mettre tout en oeuvre pour former des consciences aussi éveillées, aussi scrupuleuses que possible, des âmes pures et droites, des volontés fermes et sûres? Or, en matière d'éducation, je le répète, la religion est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que la foi, l'espérance et la charité sont les plus augustes des préservatifs, et les plus réconfortants des viatiques, parce qu'il s'en dégage une douceur, une chaleur, une sérénité qui aide à supporter le poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un élargissement de notre horizon, une élévation de l'existence qui rehausse, ennoblit, sanctifie notre misérable humanité. Que les maîtres et les maîtresses, qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs élèves. Ces égards leur sont commandés par un scrupule très délicat et très pur que Littré formula jadis en termes admirables, et dont, nous autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire une loi absolue: «Je me suis trop rendu compte des souffrances et des difficultés de la vie pour vouloir ôter à qui que ce soit des convictions qui le soutiennent dans les diverses épreuves.»
Est-ce à dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin d'être éclairé, élevé, spiritualisé par une culture intellectuelle plus forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient plus à notre époque. Et chose grave, dont le clergé convient lui-même: jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrétien n'a été plus rare ou plus débile. La religion des modernes a besoin d'être fortement raisonnée. Ce qui ne veut pas dire que notre raison doive empiéter sur le domaine de la foi et rejeter le mystère parce qu'elle n'arrive pas à comprendre l'incompréhensible, à connaître l'inconnaissable. Croire et savoir font deux. «S'il n'y avait pas de mystère dans la religion, remarque M. Brunetière, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais!» Et l'objet de la connaissance et l'objet de la croyance étant distincts, il n'y a point de danger que la foi contredise la raison. «Elle ne s'y oppose point, poursuit le même auteur; elle nous introduit seulement dans une région plus qu'humaine, où la raison, étant humaine, n'a point d'accès; elle nous donne des lumières qui ne sont point de la raison; elle complète la raison; elle la continue, elle l'achève et, si je l'ose dire, elle la couronne[86].»
[Note 86: Conférence faite à Lille en décembre 1900 sur les _Raisons de croire_.]
D'où suit qu'il est permis d'être un savant très libre et très hardi, sans cesser d'être un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un même homme; coexister en une même chair, sans gêne ni amoindrissement pour l'une ou pour l'autre. C'est ainsi que l'Université compte en son sein beaucoup de vrais savants qui sont de parfaits chrétiens. Et ceux-ci ne manquent point d'accueillir par un éclat de rire toutes les tirades sur l'incompatibilité de la foi et du savoir, sur la substitution de la science à la religion, et autres niaiseries énormes qui s'étalent dans les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.
Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent point,--sans quoi la critique se résoudrait vite en négation téméraire,--l'infirmité de notre esprit a parfois surchargé, obscurci le dogme religieux d'une enveloppe de contingences matérielles, de pratiques dévotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'Église subit à regret ou tolère avec peine, et qu'il est sage de discerner, de soulever, d'écarter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine supérieur de la foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux maîtres qu'il appartient de les suggérer à l'âme de la jeunesse, au lieu de la noyer dans cet abîme de ténèbres et d'inquiétudes qui s'appelle: le doute.
«A cela, nous diront certains esprits courts et attardés, il n'y a qu'un malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrédule et immoral, et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a déjà ruiné la foi et la chasteté des garçons.»--C'est trop dire. De grâce, n'attribuons pas à l'instruction religieuse, que nous réclamons pour le sexe féminin, les déviations et les ravages qu'une instruction irreligieuse a pu infliger à l'âme d'une certaine jeunesse indifférente ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous, de si grands savants fassent de si bons chrétiens? Comment admettre, d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la religion, et qu'une France mieux éclairée ne puisse être qu'une France «déchristianisée»?
A l'accroissement de la culture féminine, nous voyons même un profit réel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa clientèle de dévotes, l'Église romaine (j'y faisais allusion tout à l'heure) s'est peu à peu efféminée. Petites chapelles, petites dévotions, petites confréries, ont morcelé et affaibli l'admirable unité du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins à Dieu qu'à ses saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et endort, alors qu'elle devrait être un principe de force et d'action qui secoue les timides et réveille les endormis. Faites que les femmes soient plus instruites, et leur dévotion régénérée prendra, du coup, un ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques. Dans une conférence donnée à Besançon à la fin de novembre 1900, sous la présidence de l'archevêque, M. Étienne Lamy a développé cette idée que «la Française peut étendre son savoir sans exposer sa foi, et que l'Église, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester fidèle à sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les âmes[87].» Ce vigoureux appel au féminisme chrétien sera-t-il entendu?
[Note 87: _La Femme de demain_, pp. 7 et s.]
Au surplus, c'est une erreur d'éducation de croire que la culture de l'esprit soit un danger pour la foi et la piété des jeunes filles. L'ignorance n'est pas précisément une condition de vertu. Un vénérable curé de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des ouvroirs, les orphelines les moins renseignées sont aussi les plus exposées aux surprises et aux défaillances. S'il est vrai qu'un homme prévenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqué là-dessus) déchirer à ses yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de l'amour. L'instruction bien comprise permet à la jeunesse de tout apprendre, de tout connaître, en lui laissant deviner peu à peu ce qu'on ne dit pas à travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?
Sans souhaiter pour Agnès une ignorance puérile et sotte, Molière estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une révélation suffisante. Mais cette pédagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles à l'abri des pièges, puisqu'elles n'en connaîtraient le danger qu'en y tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prémunir contre la licence des moeurs et les excès de leur propre imagination, en les détournant des lectures malsaines et des séductions du mauvais luxe. Depuis que l'expérience nous a démontré qu'une «savante» n'est pas nécessairement une «pédante», il nous apparaît mieux qu'étudier, apprendre, savoir, c'est proprement éclairer, élever, fortifier son jugement, sa raison, sa volonté. A regarder la vie en face et à se dire qu'elle nous réserve, presque toujours, plus d'épreuves que de joies, les jeunes filles, sans rien perdre de leur grâce, seront mieux pourvues de sagesse et de gravité, de courage et de prudence. Ce n'est point l'habitude de réfléchir et de penser, mais l'inconscience et la légèreté, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons à nos filles des goûts sérieux; et, sans pédantisme maussade, elles préféreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches, loyales, elles sauront distinguer la pureté de la pruderie, l'aménité du bavardage, la gaieté de la dissipation. Et leur honnêteté sera plus solide et leur religion plus tolérante, puisqu'elles se seront affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mêlent trop souvent à la vertu et à la dévotion.