Le Feminisme Francais I L Emancipation Individuelle Et Sociale

Chapter 6

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Il est à croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie, l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de prêtres français, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables à l'extension du rôle et à l'élargissement de l'action des femmes. Que de maux elles pourraient guérir, que de douleurs du moins elles pourraient soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'à l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou l'autre, au profit de l'ordre social.

C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute situation, assurait dernièrement Mme Fawcett, présidente de la «Société britannique pour le suffrage des femmes», qu'il verrait avec faveur les Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuadé que leur intervention aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la confection des lois. Et l'archevêque de Canterbury, chef de l'Église anglicane, a fait la même déclaration et émis les mêmes espérances. Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Françaises, dont beaucoup sont bonnes chrétiennes, le droit de participer à l'élection des députés et des sénateurs: croyez-vous qu'elles voteront pour des francs-maçons ou des libres-penseurs?

Les chrétiennes de France sont en possession d'une puissance, éparse et latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mêmes. Pour mettre cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes françaises n'aient pas entrepris une croisade plus énergique contre «l'école sans Dieu». C'est peut-être que, dans notre pays, le catholicisme a été, depuis le commencement du siècle, plutôt un frein qu'un excitant, plutôt un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte de l'Évangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.

Le féminisme chrétien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les dévotes et paralyse même les dévots? Il se pourrait. Le monde catholique français est en voie de rajeunissement et d'émancipation. Dans son livre: _Les religieuses enseignantes et les nécessités de l'apostolat_, Mme Marie du Sacré-Coeur ne veut pas admettre que la congréganiste française ait «un tempérament moral inférieur à celui de la jeune protestante américaine.» Elle propose en conséquence d'établir dans nos monastères «un courant de choses de l'esprit, une vie de l'intelligence.» Son espoir est que «mieux armées pour la lutte, plus vivantes, plus modernes,» ses soeurs feront oeuvre sociale plus efficacement que par le passé; et elle conclut que «dans un avenir peut-être prochain, plus d'un couvent sera obligé d'apporter de grandes modifications à la vie claustrale.»

Disons tout de suite que cet esprit nouveau a éveillé dans le monde religieux de naturelles appréhensions et de vives controverses. Certains l'ont dénoncé comme une sorte d'«américanisme féministe» qui ne pourrait fleurir que dans un couvent «fin de siècle» habité par des religieuses «fin de cloître». Point de doute cependant qu'un esprit de nouveauté, de hardiesse, parfois même d'indépendance, ne travaille et ne remue le clergé et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer quelques années, et nos saintes femmes seront moins scandalisées des libres tendances du féminisme contemporain.

Pour le moment, à celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires d'affranchissement, leur viennent dénoncer le despotisme marital, beaucoup de femmes n'ont qu'une réponse très simple: «Laissez-nous tranquilles: s'il nous plaît d'être battues!» Sans nier que cette patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommandé aux femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue à qui les soufflète, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la liberté de rappeler qu'à côté d'un féminisme incohérent, qui s'en prend à tous les fondements du foyer chrétien et qu'il convient de fustiger d'importance si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un féminisme raisonnable qui mérite l'approbation et l'encouragement des laïques et même du clergé.

En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le féminisme chrétien est surtout une force conservatrice qui se propose de défendre le mariage et la société contre les audaces révolutionnaires. A celles qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou qui rêvent d'une «péréquation» absolue entre les sexes, il s'efforce de prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'élargir sans un grave préjudice pour l'honnêteté des moeurs, pour la paix des ménages et la dignité de la femme.

C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le féminisme chrétien s'organise sous l'oeil bienveillant des différentes Églises. Il compte aujourd'hui deux organes: _La Femme_, bulletin des protestantes rédigé par Mlle Sarah Monod, et le _Féminisme chrétien_, publication catholique dirigée par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui président également la _Société des féministes chrétiennes_. L'esprit de ce dernier groupement ressort nettement de la déclaration suivante: «Le féminisme chrétien est l'adversaire résolu du féminisme libre-penseur. Si le XXe siècle doit être, comme on le pronostique, le siècle de la femme, il faut qu'il soit, par excellence, le siècle de la femme catholique[14].»

[Note 14: _Rapport de Mlle_ Marie MAUGERET _sur la situation légale de la Femme envisagée au point de vue chrétien._ Le Féminisme chrétien, mai 1900, pp. 142 et 148.]

Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la détourner des révoltes sociales en l'attachant plus étroitement au foyer, en augmentant sa sécurité, en fortifiant sa dignité, en la confirmant dans son rôle de plus en plus respecté d'épouse et de mère: tel est donc l'objet actuel du féminisme chrétien. C'est un féminisme assagi, expurgé, édulcoré, un préservatif homéopathique, un vaccin inoffensif qui, tournant le poison en remède, immunisera, croit-on, la pieuse clientèle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes espèrent qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus atténué, il sera plus facile de les préserver de la contagion du féminisme aigu et délirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes généreuses qui souhaitent au féminisme chrétien des vues plus libres, des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.

CHAPITRE III

Le féminisme indépendant

SOMMAIRE

I.--POINT DE COMPROMISSION AVEC LE SOCIALISME OU LE CHRISTIANISME.--LES HOMMES FÉMINISTES.--LEURS FICTIONS POÉTIQUES.--LA FEMME DES ANCIENS TEMPS.

II.--LE MATRIARCAT.--CE QU'EN PENSENT LES FÉMINISTES; CE QU'EN DISENT LES SOCIOLOGUES.

III.--LA FEMME LIBRE D'AUTREFOIS ET LA DAME SERVILE D'AUJOURD'HUI.--OPINIONS DE QUELQUES NOTABLES ÉCRIVAINS.--LEURS EXAGÉRATIONS LITTÉRAIRES.

IV.--LES DROITS DE L'HOMME ET LES DROITS DE LA FEMME.--CE QUE LA FEMME PEUT REPROCHER A L'HOMME.

I

Hostile aux tentatives d'absorption du féminisme révolutionnaire et du féminisme religieux, le féminisme indépendant veut s'appartenir, être lui-même, éviter les compromissions et les confusions. Il se considère comme une force autonome animée d'un mouvement propre. Il tient ses revendications pour une question de sexe, qui ne dépend ni des questions ouvrières ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes ne sont point admis à s'immiscer sous prétexte de révolution sociale, ni même sous couleur de prosélytisme chrétien. Qu'on les accueille à titre d'alliés: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressément le mot d'ordre de ces dames.

Des écrivains ont accepté avec joie ces conditions; et pour mériter le vocable barbare, mais envié, d'«hommes féministes», nous les voyons se dépenser, pour la sainte cause de la «féminité souffrante», en conférences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes émus qui font sourire. Ceux-là ne s'efforcent point (pour l'instant, du moins) de détourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un mouvement qui doit se suffire à lui-même. Ils n'admettent même pas que l'amélioration de la femme puisse être le résultat d'une collaboration sincère et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus prudent et plus sage. Ils regardent plutôt le féminisme comme un domaine réservé aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre le pied, même avec les meilleures intentions du monde, ils prennent à tâche d'outrer les regrets, les doléances, les récriminations et les espoirs de l'Ève moderne. Voici des échantillons de leur langage: rapprochés des déclarations de quelques femmes hautement qualifiées dans le parti nouveau, ils nous édifieront sur l'esprit des uns et des autres.

La plupart des écoles féministes ont coutume d'opposer, avec un parti pris intrépide, les perfections idéales du passé aux lamentables déchéances du présent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous les novateurs qui se flattent de nous ramener à la pure noblesse de nos origines. On connaît le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au commencement, l'homme était libre, heureux et solitaire; la société l'a fait dépendant et misérable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut revenir à la simple nature. C'est un peu le même conseil que l'on donne à la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux écouté?

A lire, par exemple, M. Jules Bois, un écrivain qui a conquis l'estime des lettrés par l'intrépidité de ses convictions et la forme ardente et colorée de ses livres, nulle férocité ne fut plus cruelle que celle de l'homme primitif. «Il communie avec le tigre énorme; il manie le meurtre et l'épouvante.» Sa volonté est «criminelle»; il rêve déjà de tout détruire «afin de rester seul[15]». Voilà l'origine sanglante de «l'anthropocentrisme». Tout par l'homme et pour l'homme! Le mâle primitif fut la plus perspicace des brutes.

[Note 15: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 16.]

Sans prêter à nos premiers ancêtres d'aussi longues vues de domination ambitieuse,--car ils ne songeaient guère qu'à vivre au jour le jour et à se défendre de leur mieux contre les espèces animales qui menaçaient leur existence,--il est à croire que le portrait qu'en trace M. Jules Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes primitifs n'eurent point la main légère ni l'âme subtile, la plus simple logique nous induit à penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres ni plus délicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple des premiers âges fut harmonieusement appareillé. Lorsque les mâles sont des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes d'adorables petites créatures.

Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les féministes exaltés s'imaginent la femme primitive. Ils nous assurent même qu'elle fut tout simplement exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut laid, bête et grossier. Ils nous la montrent «suivie d'un cortège de colombes qui adorent sa grâce.» Ce n'est pas elle qui eût tué pour vivre! «Le respect de la vie, même la plus ignorée, même la plus obscure, est son privilège.» Jamais elle ne se fût abaissée à tordre le cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-là lui semblait un crime. «Elle respecte non seulement les insectes, mais les pétales éclatants et parfumés qu'elle ne réunit pas sur son coeur parce qu'ils y mourraient[16].» Et dire que cette blanche brebis qu'on nous présente parée de toutes les séductions fut la femme des cavernes! Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu'à l'âge de pierre, une créature à face humaine pût avoir l'âme d'un chérubin?

[Note 16: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 17.]

II

Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la douce royauté des femmes.

A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens, et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.

Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère. Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps: c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?

L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices, en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir, luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès, s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse reconnaissance.

Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce, persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève, épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal. La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la création.

Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la faiblesse, à la beauté!

Dans le passé profond, barbare et ténébreux, Tu fus toute pitié, Femme, et tout esclavage; Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage Comme sous le pressoir un fruit délicieux.

C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers à l'Ève nouvelle[17]. Et il compte sur les «hommes nouveaux» qu'enivre «le vin de ses souffrances» pour secouer les chaînes de l'éternelle esclave.

[Note 17: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 23 novembre 1896, p. 831.]

III

Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consommé. Pour n'avoir point su ni voulu s'élever à la hauteur de la femme, l'homme, appelant à son secours les codes et les dieux, toutes les contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujétion en sujétion et de déchéance en déchéance, abaissé sa compagne au niveau de sa propre grossièreté originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine est tombée au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son vainqueur en a fait! Tandis que l'Ève des premiers âges rayonnait sur le monde par l'éclat de ses vertus et de ses charmes, la Française de notre fin de siècle n'est qu'une pitoyable dégénérée. Ce n'est plus la femme, mais la «dame[18]», à laquelle on refuse toute intelligence, tout mérite, toute sensibilité, toute noblesse. Après avoir rehaussé de mille grâces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme d'aujourd'hui, passant, avec la même facilité, de la complaisance la plus excessive pour le passé à l'injustice la plus criante pour le présent.

[Note 18: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, pp. 82 et 83.]

Franchement, je ne puis voir dans toute cette littérature retentissante que des préjugés systématiques ou des illusions de visionnaire. Certes, dans les milieux excentriques où sévissent le cabotinage élégant et la mondanité dissipée, il est des femmes qui ne possèdent guère qu'un «cerveau d'autruche» et qu'une «âme de néant», êtres vains et factices, vaniteux et futiles, sortes de «poupées mécaniques» chargées de soie, de dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tête vide. Mais ce type égoïste et inutile représente-t-il toutes les femmes de France? toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mères? La «dame» des classes riches ou des milieux aisés est-elle toujours aussi frivole, aussi sèche, aussi nulle? Voilà pourtant ce que la femme moderne serait devenue--une pitoyable dégénérée--sous l'oppression masculine appuyée de l'autorité des lois divines et humaines. De ses misères et de ses défauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure victime. Le seul coupable, c'est l'homme.

Et de nombreux et notables écrivains mêlent leurs fortes voix au bruit aigu des récriminations féminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous déclare que «la femme est traitée en race conquise et non en race alliée,» et que «la situation qui lui est faite encore actuellement est le reste des premiers établissements de la barbarie.» C'est M. Georges Montorgueil qui prétend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a systématiquement oublié la femme: «Serve, elle a sa Bastille à prendre, ses droits à conquérir, sa révolution à tenter.» A son gré, l'Ève esclave nous rappelle «trop timidement» à nos principes[19]. Combien de romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalté les droits de la femme et jeté la pierre au roi de la création? C'est dans la plupart des petits cénacles littéraires comme une levée de boucliers pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprimée.

[Note 19: _Les Hommes féministes._ Revue encyclop., _loc. cit_., p. 827.]

En vérité, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur subordination légale, n'est-ce point justice de reconnaître que les moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un enfer? Même en admettant que les femmes imparfaites sont une minime exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de règle presque universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes leurs compagnes de si pitoyables créatures? Puisqu'on parle de servitude féminine, pourquoi ne pas reconnaître qu'elle est souvent nominale et que les inégalités qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la cause, sont surtout prétexte à de tendres épanchements de littérature?

Ce n'est point l'avis du _Grand Catéchisme de la Femme_, dont le passage suivant mérite d'être cité intégralement comme un curieux échantillon des outrances d'une âme féministe. L'auteur, M. Frank, écrit sérieusement ceci: «Aujourd'hui, la femme est moins encore que le gredin, moins que l'enfant, moins que l'aliéné: car le fripon redevient citoyen à l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa majorité; l'aliéné, en recouvrant sa raison, est restitué dans ses droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa sagesse, ses vertus, subit toujours la flétrissure de sa naissance, et voit son front marqué d'un stigmate indélébile attaché à ses origines; toujours elle demeure la condamnée, la proscrite, l'éternelle mineure, la perpétuelle déchue[20].» Et renchérissant sur ces excès de langage, une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui «la Demi-Bête».

[Note 20: Cité par M. DE ROCHAY dans la _Question féministe_. Avant-propos, p. VIII.]

IV

Car les femmes éprises d'indépendance ne le cèdent en rien aux hommes féministes et s'acharnent avec la même ardeur à dénoncer le sexe fort, en un style des plus discourtois et des plus déclamatoires, comme la cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument démontré que l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite à tous ses devoirs. Mme Marya Cheliga, présidente de l'Union universelle des femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la femme n'est présentement qu'«un être inférieur, terrorisé par la brutalité masculine,» que «sa condition civile et civique est restée semblable à celle des serfs du bon vieux temps,» que cette grande humiliée est «livrée comme une proie à l'insatiable égoïsme du maître.» Qu'est-ce que le féminisme? Un mouvement «abolitionniste de l'esclavage féminin.» Les femmes n'ont point assez profité, paraît-il, de notre grande Révolution. A la Déclaration des Droits de l'Homme, il n'est que temps d'ajouter la Déclaration des Droits de la Femme. La première charte d'émancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, «a ouvert dans le mur séculaire du privilège une brèche qui deviendra la porte triomphale» où passeront les revendications de l'éternelle opprimée[21].

[Note 21: _Les Hommes féministes, op. cit._, pp. 825 et 826.]

On ne nous pardonne même pas que, dans tous les milieux, dans toutes les conditions, la femme moderne soit condamnée, pour vivre, à être nourrie et soutenue par l'homme. Cette situation est intolérable et indéfendable. Qu'est-ce que l'épouse elle-même, sinon une femme «entretenue» qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de la bonne volonté du mari? L'apôtre du féminisme en Autriche, Mlle Augusta Fickert, en induit que «jusqu'à présent, la femme a dû mentir pour arriver à ses fins et assurer même sa conservation: le mouvement féministe doit l'affranchir de cet asservissement[22].» Et ne croyez pas que la femme riche soit mieux traitée! Confinée entre sa modiste et sa couturière, condamnée aux futilités de la toilette et aux bavardages de salon, exclusivement occupée à faire la belle, elle ne joue dans la vie prétendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'«un rôle de simple meuble de luxe.» A qui la faute? A son seigneur et maître, dont elle partage l'oisiveté frivole et la dissipation tapageuse[23].

[Note 22: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 860.]