Le Feminisme Francais I L Emancipation Individuelle Et Sociale
Chapter 22
Au fond, la petite fille se développe plus tôt que le petit garçon. Les partisans les plus décidés de l'infériorité intellectuelle des femmes conviennent de cette antériorité très générale. A égalité d'âge et de travail, les filles ont plus de pénétration, plus de finesse, plus de mémoire, plus de facilité, plus de promptitude à tout saisir, à tout apprendre. «Rien de plus aisé, conclut M. Marion, que de les pousser très vite et très loin[119].» Mgr Dupanloup abonde en ce sens: «Dès cinq ou six ans on peut leur parler raison. La précocité de leur esprit est étonnante, souvent redoutable.» Tous les pères de famille sont à même de constater l'avance énorme qu'une fille de seize ans a prise sur ses frères ou ses camarades de même âge, en sérieux, en finesse, en esprit de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable: mentalement, la fille est mûre avant le garçon. Voilà déjà un obstacle à la coéducation des sexes.
[Note 119: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 87.]
Et ce qui aggrave encore les risques de cette précocité, c'est qu'elle éclate subitement. La maturité des filles a la soudaineté d'une éclosion spontanée. Où le garçon n'arrive qu'à la longue, pas à pas, avec une progression tranquille et régulière, la fille s'y élève d'emblée. De douze à seize ans, ces différences sont particulièrement tranchées. Et cet épanouissement de l'esprit féminin coïncide avec l'épanouissement du corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est souvent, à dix-sept ans, qu'un adolescent frêle, gauche, en pleine croissance physique et cérébrale, la jeune fille du même âge peut déjà faire, en la majorité des cas, une charmante épouse et une bonne petite maman.
Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point sans accidents ou, du moins, sans un trouble général, hasardeux pour le présent, décisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparaît dans l'adolescente, cette métamorphose est inséparable d'une perturbation de tout l'être, d'un ébranlement de la sensibilité, d'une secousse nerveuse qui exige des ménagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de puberté. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont nécessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera douloureuse. Les médecins recommandent alors de suspendre le travail de tête, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'écarter les soucis d'études, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de fragilité, de lassitude et d'excitabilité, qui diminuent chez la jeune fille la résistance physique et l'équilibre mental, il faut encore repousser l'éducation mixte, dont c'est l'inconvénient d'entraîner aux mêmes programmes et à la même discipline, deux sexes qui diffèrent profondément par le développement des aptitudes et l'évolution des forces.
Si enfin le développement des garçons est plus tardif, il suit, par une revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolongée. L'évolution de la femme se fait plus vite, mais s'arrête plus tôt. Ce qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations désobligeantes: «La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesurée,» prétend Schopenhauer. «Elles sont faites pour commercer avec notre folie, et non avec notre raison,» déclare à son tour Chamfort. Sans acquiescer à ces impertinences, il est certain qu'au point de vue intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne tiennent.
Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que les hommes, une fraîcheur et une grâce d'esprit, une spontanéité jaillissante, une vivacité, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne pourraient remplir, dans leur plénitude, les fonctions de leur sexe et les devoirs augustes de la maternité. Bien qu'il nous déplaise de comparer les femmes à de grands enfants, ce rapprochement contient pourtant cette part de vérité, que le plus grand nombre d'entre elles n'a pas plus besoin «d'acquérir les talents virils que d'avoir de la barbe au menton[120].» A chacun sa destinée. Pourquoi alors imposerait-on aux deux sexes mêmes études et mêmes examens, même travail et même formation?
[Note 120: MARION. _Psychologie de la femme_, p. 63.]
V
Soumettre l'un et l'autre sexe aux mêmes disciplines intellectuelles, c'est donc risquer de surmener le garçon et de retarder la fille, au préjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coéducation admettent eux-mêmes que les résultats de ce régime sont favorables aux filles, et que les garçons ont quelque peine à le suivre[121]. On ajoute bien que l'introduction des filles dans les lycées de garçons exercera une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'émulation. Mme Pieczinska estime même que cette action stimulante sera «surtout profitable aux garçons qui ont moins de goût pour l'étude, moins de vivacité d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades filles[122].» Mais nous persistons à croire qu'il est antipédagogique de contredire les indications de la nature, d'accélérer, de forcer le développement cérébral de nos fils en leur donnant pour émules des intelligences plus éveillées et plus précoces. Il y a danger d'apparier deux forces inégales: ou la plus active se relâche, ou la plus faible s'épuise prématurément.
[Note 121: Rapport de M. W. J. Stead sur la coéducation en Angleterre.]
[Note 122: Étude déjà citée sur la coéducation.]
Et puis, dans ces collèges mixtes que l'on souhaite de voir entre les mains de libres-penseurs très féministes, dans ces «grandes familles» où les maîtres s'appliqueront à développer la «fraternité des sexes», il est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les détestables habitudes des bourgeois français qui, paraît-il, «exercent leurs fils à être plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les tyrans de leurs soeurs[123].» On protégera donc fermement la jeune fille contre les rudesses du jeune garçon. Nos petits hommes devront toujours céder: cela est inévitable. Et ces demoiselles, habituées à voir leurs compagnons plier devant leurs volontés (ce qui, n'en déplaise aux dames socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu à peu une idée superbe et fausse de leur rôle et de leur condition, au risque d'engendrer à la longue l'égoïsme, la vanité, l'esprit d'orgueil et de domination, bref, de graves déformations morales.
[Note 123: Déclaration de Mme Renaud: voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
Appliquée aux écoles secondaires, la coéducation est donc mauvaise pour les garçons, puisqu'elle tend à les constituer, vis-à-vis de leurs compagnes, et en état d'infériorité dans leurs études, et en état de subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles? Pas davantage.
Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanités sont devenues inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, «nous n'avons pas le droit d'imposer à nos fils et moins encore à nos filles.» Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans être parfait, est mieux conçu, mieux organisé, mieux adapté que celui des garçons. Ce serait folie de lui substituer les programmes encyclopédiques de nos lycées. Rien de plus sot, rien de plus vain que d'astreindre toute la jeunesse aux mêmes méthodes, aux mêmes disciplines, aux mêmes examens. Il en est des intelligences comme des fleurs: elles sont frêles ou vivaces, précoces ou tardives, robustes ou délicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalité ne comporte pas les mêmes soins. Pourquoi les enrégimenter sous la même férule? L'uniformité comprime et blesse. Il faudrait consulter les goûts de nos enfants, chercher, éveiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de les jeter pêle-mêle dans le même moule éducateur.
On insiste: «Les filles ne pourront jamais arriver au baccalauréat qui ouvre toutes les carrières libérales.»--Qu'à cela ne tienne! Si l'on s'obstine à exiger des jeunes filles ce grade préliminaire (nous aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer, dans leurs lycées, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles qui désireraient préparer le baccalauréat classique. Pas besoin de coéducation pour permettre à l'élite d'accéder, par cette porte basse, à l'enseignement supérieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours la très grande majorité (je l'espère bien pour elles et pour nous), la coéducation violerait la loi fondamentale de toute pédagogie, qui est l'adaptation des diverses connaissances au rôle spécial que la femme est destinée à remplir dans la famille et dans la société. C'est dans le sens de sa nature, et non dans le sens de la nôtre, que le sexe féminin doit se développer. Dès lors, il serait illogique d'enseigner les mêmes choses, et dans la même enceinte, aux filles et aux garçons. Ce qui le prouve mieux encore, c'est que les congrès féministes réclament eux-mêmes l'adjonction aux collèges et lycées de filles d'un annexe comprenant une crèche, un atelier familial et une école ménagère; et nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir une maison.
Rentrent, par excellence, dans l'enseignement féminin: tout ce qui concerne l'hygiène de l'enfance et l'économie domestique, les lois et les méthodes d'éducation, la couture, la lingerie, la médecine usuelle, les notions de comptabilité, de cuisine, de floriculture; tout ce qui peut apporter au logis l'ordre, la santé, la joie et l'embellissement; tout ce qui peut préparer la jeune fille à ses fonctions et à ses devoirs de future mère de famille. D'autant mieux que la femme est merveilleusement douée pour les sciences d'observation, et même pour les sciences expérimentales, dont les applications prennent une importance croissante en ce qui concerne la salubrité du foyer et la bonne tenue du ménage. Les coéducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer indistinctement toutes ces spécialités à nos garçons comme à nos filles? Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris devront s'occuper un peu plus des «besognes de l'intérieur», surveiller le rôti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur femme[124]. Simple habitude à prendre, qui ne serait pas, du reste, pour beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si extraordinaire nouveauté. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le rôle social des deux sexes étant différent, leur préparation à la vie ne saurait être la même.
[Note 124: Rapport de Mlle Bonnevial présenté au Congrès de la Condition et des Droits de la Femme en 1900.]
Résumons-nous. Je me résigne à la coéducation élémentaire du jeune âge; j'accepte la coéducation des études, pour ce qui est de l'enseignement supérieur; mais j'estime que, dans la période moyenne correspondant aux études secondaires, la coéducation est mauvaise, irrationnelle, antipédagogique. Loin de moi la pensée, d'ailleurs, que nos raisons puissent convaincre les fanatiques de la coéducation intégrale. Ceux-ci les tiennent communément pour de «petites barricades d'enfants», pour de «petits tas de sables», qui n'empêcheront pas l'humanité de poursuivre sa route.
Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coéducation tient si fort au coeur des féministes intransigeants? M. Léopold-Lacour, dont les écrits sont empreints du plus ardent féminisme, vous le dira avec autant de franchise que de vigueur: «Le séparatisme de l'enseignement, c'est l'image même d'une société où les deux sexes sont traités inégalement; c'est l'humanité coupée en deux dès l'enfance; c'est la guerre des sexes perpétuée, et c'est, de plus, le principe de l'autorité sauvegardé dans la famille contre la femme réputée inférieure, mise à part dans l'enseignement, préservée de certains pièges, comme si elle était toute faiblesse et fragilité.» La coéducation est donc, pour le féminisme radical, un symbole, c'est-à-dire «la négation immédiate, dès l'enfance, du principe d'autorité dans la famille, la transformation de la famille selon les principes de liberté, de véritable fraternité humaine.» Et ces paroles véhémentes furent longuement applaudies au Congrès de 1900.
Renchérissant même sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard s'écriait quelques minutes plus tard: «Il nous faut la coéducation, si nous voulons avoir un pays digne de son passé et digne de son avenir, si nous voulons être la grande République issue de la Révolution de 1789[125].» C'est trop de lyrisme. Ceux-là penseront comme nous qui repoussent la coéducation aussi bien dans l'intérêt des filles que dans l'intérêt des garçons, convaincus que ce régime nouveau, n'ayant point fait notre passé, ne saurait mieux préparer notre avenir. C'est une grave imprudence d'imposer aux deux sexes mêmes études, mêmes examens, mêmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les époux, toute hiérarchie, toute primauté, toute autorité, grâce à quoi la société conjugale deviendrait une sorte de monstre à deux têtes où les heurts de volonté et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre résultat que la mésintelligence et d'autre solution que le divorce.
[Note 125: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
VI
Désarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces inconvénients--uniformité des programmes et rapprochements de vie--ne se retrouvent que d'une façon très atténuée, dans l'enseignement supérieur? A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles, la crise de croissance touche à sa fin. L'organisme arrive à la plénitude de son développement. La raison est plus ferme, la conscience plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses responsabilités, la jeunesse des deux sexes peut nouer, à l'Université, des relations amicales sans trop de risques, ni trop de défaillances.
Non que je déconseille aux parents toute espèce de surveillance. La règle, que j'établis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions. Même à vingt ans, certaines natures, certains tempéraments sont incapables de sage liberté. Ils n'aspirent à la vie que pour en mésuser. Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, à laquelle l'amour, ce terrible enjôleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que ce n'est pas en gardant trop sévèrement la jeunesse, qu'on lui apprend toujours à se défendre d'autrui et de soi-même.
Et puis, la séparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement supérieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes. Infirmiers et infirmières reçoivent en commun les mêmes leçons. L'École des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universités pour demoiselles? On pourrait, à la rigueur, en faire les frais, si le nombre des étudiantes en valait la peine. On vient d'instituer à Londres une Faculté de médecine pour les jeunes filles; et il est à prévoir que cette création se développera rapidement. Dans ces derniers temps, près de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universités anglaises: 300 à Oxford, 400 à Cambridge, 500 à Londres.
Que cette fièvre soit à imiter, c'est une autre affaire. Montaigne disait aux mères de son temps: «Il ne faut qu'éveiller un peu et réchauffer les facultés qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par curiosité, avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodités de l'histoire. Mais quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin, j'entre en crainte.» Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille d'aujourd'hui devant être plus instruite que la jeune fille d'autrefois, et les difficultés croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens d'existence, notre gouvernement s'est décidé en faveur de la coéducation universitaire, moins par passion que par nécessité. Reculant devant la fondation d'écoles supérieures affectées spécialement aux étudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la création d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles l'accès de l'École de médecine et de l'École de droit, de la Faculté des lettres et de la Faculté des sciences. On ne saurait être plus hospitalier.
Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement supérieur sont accessibles au sexe féminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et conquérir tous nos grades académiques, depuis le baccalauréat jusqu'à l'agrégation. Et par une conséquence naturelle, la loi du 27 février 1880 a reconnu aux femmes chargées d'une haute fonction d'enseignement le droit d'électorat et d'éligibilité au Conseil supérieur de l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a octroyé aux institutrices les mêmes prérogatives de vote et de représentation aux Conseils départementaux de l'Instruction primaire.
En France, donc, l'émancipation scolaire des femmes est à peu près réalisée. Est-ce une victoire très méritoire pour le sexe féminin? Non. L'assaut livré aux Écoles, Facultés et autres prétendues forteresses de la science, n'a enfoncé que des portes ouvertes. En réalité, jamais nos Universités n'ont empêché les profanes de se glisser dans le sanctuaire. Nulle part leur enseignement n'était clandestin. La science est vouée à la publicité. Elle n'aime ni le mystère ni le privilège. C'est un préjugé de croire que nos professeurs poussent le verrou derrière leurs initiés et enseignent à huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites et les gestes de la haute culture, à un petit nombre de fervents agenouillés dévotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes, ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont ébranlées pour emporter la citadelle, elles se sont aperçues avec stupéfaction que les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement, pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.
D'abord, quelques femmes sont entrées, timidement. Puis, en fréquentant nos amphithéâtres, elles n'ont pas tardé à faire cette autre découverte, qu'il n'est pas très difficile de s'élever à la taille d'un bachelier, d'un licencié ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune fille bien douée est capable d'escalader les hauteurs où, juchés sur leurs diplômes, les petits camarades planaient dédaigneusement sur la platitude féminine. Mon avis (je le répète avec intention) est qu'on a trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que, rationnellement parlant, la capacité moyenne des femmes vaut la capacité moyenne des hommes.
N'y a-t-il point cependant quelque inconvénient à convier la jeunesse des deux sexes au même enseignement supérieur ou professionnel? De bons esprits s'obstinent à voir en cette communauté de vie intellectuelle plus de dangers que de profits. Mais n'exagérons rien. Il est possible que, si consumé d'amour que soit le coeur de nos étudiants pour les belles-lettres, la procédure ou les mathématiques, le voisinage quotidien d'étudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque distraction à leurs études ou refroidisse même leur passion pour le Code ou la philosophie. Seulement, on oublie que les étudiantes peuvent être laides, que ce fait regrettable est d'une constatation fréquente, qu'il n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entraînées aux spéculations viriles, éveillent l'idée d'un demi-homme sans grâce et sans beauté,--auquel cas, il faudrait reconnaître que leur fréquentation serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un précieux antidote. Rappelons même que l'introduction de cet élément--inoffensif--dans nos écoles officielles et l'émulation qui en résultera, contribueront peut-être à secouer la torpeur de notre clientèle masculine et à relever le niveau des études et des examens.
Et puis, le travail est un dérivatif et la science un réfrigérant. Ouvrons donc largement nos «Palais universitaires» au public féminin; et il est à espérer que, parmi les étudiantes, beaucoup useront de cette permission, surtout parmi les plus âgées, pour travailler avec application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce lieu de perdition sans être chaperonnées par leurs mères ou leurs gouvernantes, où sera le mal? Les amphithéâtres deviendront d'agréables salles de spectacle; les cours serviront de prétexte à des réunions de famille. Cela s'est vu jadis à la Sorbonne.
Que si même le temple de la science se transforme, à de certaines heures, en salon de conversation pour les dames du «monde où l'on s'ennuie», nos étudiants auraient grand tort de s'en indigner comme d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amèneront leurs filles aux cours, poursuivissent un but éminemment humain et que l'instruction supérieure leur fût un simple prétexte pour exhiber leur aimable progéniture en un lieu où s'assemble un grand nombre de jeunes gens à marier. Voyez-vous l'Université transformée en office matrimonial? Quel rôle charmant! On raconte que l'Université de Berlin a eu la mauvaise grâce de s'en émouvoir et que, pour faire droit aux réclamations des étudiants, elle a décidé, en 1898, de procéder sévèrement au «contrôle des dames». Précaution irritante et vaine! Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brûle de se marier d'une jeune fille qui brûle de s'instruire?
Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de présider aux examens et aux fiançailles de ses élèves? Nous faisons donc des voeux pour que les études de droit ou de médecine se terminent souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'école mixte d'enseignement supérieur ou professionnel devienne une pépinière de savants et heureux ménages. Mais nous verrons, hélas! que le mariage n'est pas précisément en faveur auprès des «femmes nouvelles».
En attendant, la perspective d'atteindre à tous nos grades littéraires et scientifiques embrase peu à peu d'une noble ardeur toutes celles qui ambitionnent le double qualificatif de «femmes savantes» et de «femmes libres». Nos Universités commencent à se peupler d'étudiantes qui aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) à toutes les licences. Nos grandes écoles produisent déjà des bachelières et des doctoresses. Les femmes médecins croissent en nombre et en autorité. Et croyez-vous qu'il n'y aurait pas plus de jeunes filles à faire leur droit, si la loi française les autorisait à instrumenter comme elle les a autorisées à plaider? On peut donc se demander si la France est appelée à devenir, comme l'Amérique, une vaste garçonnière, et s'il faut s'en désoler ou s'en réjouir.
CHAPITRE V
Les conflits de l'esprit et du coeur
SOMMAIRE
I.--DANGERS D'UNE INSTRUCTION INCONSIDÉRÉE.--LA FACULTÉ DE COMPRENDRE ET LA FACULTÉ D'AIMER.--L'INTELLECTUALISME FÉMININ ET LE MARIAGE.
II.--LA FEMME SAVANTE ET LES SOINS DU MÉNAGE ET DU FOYER.--ADIEU LA BONNE ET SIMPLE MÉNAGÈRE!
III.--MOINS DE MARIAGES ET PLUS DE VIEILLES FILLES.--LE DIVORCE DES SEXES.--CLUBS DE FEMMES.--POINT DE SÉPARATISME!--CE QUE L'INDIVIDUALISME DES SEXES FERAIT PERDRE A L'HOMME ET A LA FEMME.
IV.--L'ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE ET LA MATERNITÉ.--INSTRUCTION ET DÉPOPULATION.