Le Feminisme Francais I L Emancipation Individuelle Et Sociale

Chapter 20

Chapter 203,549 wordsPublic domain

En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la science et les progrès de l'industrie,--et notre intention n'est pas de les diminuer,--l'instruction intégrale pour tous,--en admettant qu'elle fût possible--ne serait pas de sitôt réalisable. L'accession de tous les hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture intellectuelle, ne sera concevable que le jour où le machinisme aura libéré l'humanité de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, de la cuisine et du ménage, besognes multiples auxquelles la nécessité de vivre nous condamne présentement sous peine de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour prophétiser, à brève échéance, l'avènement de ce nouvel âge d'or. Mais il est écrit que l'évangile révolutionnaire sera fertile en miracles. Pour l'instant, du moins, l'instruction intégrale, prise dans sa formule littérale, est dénuée de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y résigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature et une nécessité de la vie sociale.

Aussi bien ne ferons-nous pas aux féministes l'injure de penser qu'ils puissent être dupes des mots, au point de croire à la vertu magique et au règne universel de l'instruction intégrale, telle que nous venons de la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une étiquette de propagande, destinée à éblouir et à enflammer l'imagination des masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour être équitable, si ce vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pensée, une aspiration, un voeu de justice et d'égalité, dont la démocratie puisse tirer honneur et profit. Or, la conception chimérique de l'instruction intégrale pour tous nous semble procéder d'une idée simple, infiniment généreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.

La société est intéressée à mettre en valeur toutes les intelligences qu'elle recèle. Et présentement, l'instruction générale n'est accessible qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant défense de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre devant ses yeux la fenêtre d'où lui vient une demi-clarté, sans lui permettre d'élargir ses horizons vers la pleine lumière. Est-ce juste? Est-ce sage?

Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement secondaire n'est donné qu'à ceux qui ont les moyens matériels de le payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est souvent donné à ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de réelles dispositions pour l'étude, doivent-ils se contenter du minimum des connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamnés à subir le maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-là prématurément? La société fait à cela double perte, en arrêtant d'abord les intelligences qui pourraient s'élever, en élevant ensuite les médiocrités qui devraient descendre. J'en conclus que l'instruction complète doit être administrée seulement aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux différentes étapes de leurs études, de capacités réelles et d'activité soutenue: ce qui suppose une sélection à tous les degrés de l'enseignement, depuis le point initial jusqu'au point final. Comment la réaliser sans violence, sans secousse, sans coercition?

IV

J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra l'assentiment de tous ceux qui préfèrent les idées nettes aux formules équivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les contradictions.

Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en lieu clos, suivant le régime collectiviste, ni l'élevage en plein air, suivant l'idéal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop d'indépendance. Point de conscription scolaire, point d'école buissonnière. Ne traitons le «jeune humain» ni comme une recrue exercée entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lâché sans bride à travers les pâturages.

Nous n'admettrons pas davantage la solution préconisée par le féminisme d'avant-garde, c'est-à-dire l'instruction laïque, gratuite et obligatoire à tous les degrés. A une séance du Congrès de 1900, Mlle Bonnevial a fait, comme présidente, la déclaration suivante: «Il est bien évident que, pour que l'instruction soit intégrale pour tous (entendez par là une instruction qui cultive, chez tous, toutes les manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activité humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer, il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuité résultent même du mot intégral[98].» Ainsi comprise, l'éducation n'est intégrale nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les chrétiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir réfléchir un instant sur la portée de ces trois mots: «laïcité, gratuité, obligation,» qui donnent, paraît-il, à l'éducation intégrale tout son sens et tout son prix.

[Note 98: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 8 septembre 1900.]

Laïcité d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche féministe, cette préoccupation tourne à l'idée fixe. «Émanciper la conscience» des femmes, les «mettre à l'abri des séductions d'un mysticisme aveugle,» les prémunir contre «les défaillances de la superstition,» les amener à croire aux «forces de la raison» et au «génie de l'homme en dehors de toute intervention surnaturelle:» voilà les expressions courantes--et blessantes--dont elles usent à l'endroit des pauvres Françaises qui ont encore la faiblesse de croire en Dieu[99]. Ce qu'il faut se hâter de leur inculquer, c'est «une foi lumineuse, la foi scientifique.» Un congressiste est allé jusqu'à dire que l'instruction intégrale devait avoir pour but d'ériger l'homme en Dieu[100].

[Note 99: Rapport déjà cité de Mlle Harlor.]

[Note 100: Compte rendu de la _Fronde_ des 7 et 8 septembre 1900.]

Mais où a-t-on vu que les chrétiennes de France fussent dépourvues d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse est-elle donc un être inférieur? Est-il nécessaire de prêcher l'amour libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de haute raison et de courageuse vertu? Quant à diviniser l'homme, il faut convenir que la demi-science peut faire naître en certaines têtes cette stupéfiante insanité, car la demi-science affole et aveugle. Par contre, les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils sont et même du peu qu'ils savent, pour prétendre jamais à la divinité. Il n'est que les monstres, comme Néron, qui aient entrepris de se déifier. Et si, jadis, nos révolutionnaires ont encensé la Raison sur les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'étranges illusions qu'ils ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut être ou très naïf ou très coquin. Appartient-il à l'instruction intégrale de développer en nous ces belles qualités?

Parlons maintenant de la gratuité et de l'obligation: l'une suit l'autre, et la laïcité est leur raison d'être, comme Mlle Bonnevial nous l'a dit plus haut. Dans ce système, l'enseignement secondaire des collèges et des lycées, et même l'enseignement supérieur des grandes écoles et des universités, devraient être gratuits, comme l'est déjà l'enseignement primaire. Et cette gratuité de l'instruction à tous les degrés permettrait de l'imposer à tous les enfants. En effet, du jour où les frais de l'instruction publique seraient prélevés uniquement sur la bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dépenses faites par tout le monde profitassent à tout le monde. Assurément, cette extension de la gratuité ne sera point du goût des catholiques, ceux-ci étant forcés de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'État dont ils se méfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancés, que le catholique français doit être la bête de somme de la démocratie.

J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuité me choque: elle est vexatoire, puisque de nombreuses familles en pâtissent; elle est irrationnelle, car s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction intégrale une obligation légale? Si les parents doivent assurer à leurs enfants, filles ou garçons, les bienfaits de l'enseignement élémentaire et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir d'en faire des docteurs ou des licenciés, des savants ou des lettrés. Que tout enfant soit mis en état de vivre, voilà l'essentiel. Au fond, les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres: faire de leurs enfants d'honnêtes hommes ou d'honnêtes femmes et de courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des deux sexes, que le droit à l'éducation.

V

«D'accord! dira-t-on. C'est à dessein que l'on a substitué l'éducation à l'instruction, dans le programme des revendications féministes.»--Nous avons répondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est qu'un simple artifice de langage. L'«éducation intégrale», selon l'esprit révolutionnaire, repose uniquement sur l'«instruction intégrale». Et cette formule, adroitement remaniée, ne dissipe aucune de nos méfiances, aucune de nos appréhensions: plus clairement, je doute de sa valeur instructive et plus encore de son action éducatrice.

Ainsi la Gauche féministe est d'accord pour assigner à l'éducation intégrale «une base encyclopédique.» Et je ne sais pas d'erreur pédagogique qui puisse faire plus de mal aux études et aux étudiants. C'est obéir, vraiment, à une préoccupation assez sotte que de contraindre les maîtres à promener hâtivement leurs élèves à travers le monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles ce vice de méthode dont souffrent les garçons, nos programmes actuels n'ayant pas de plus grave défaut que leur ampleur encyclopédique. Lorsqu'on les allège timidement d'un côté, nous pouvons être sûrs qu'on les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.

Contre cette manie, heureusement, la réaction commence. On se dit qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire même de la science; qu'à vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme à vouloir tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu'à jeter à pleines mains en une tête d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est s'exposer à étouffer leur croissance, à surmener, à appauvrir le fond qui les porte, à déprimer, à accabler, à hébéter le cerveau à peine formé qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref, qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de l'«éducation intégrale», une encyclopédie vivante, mais former son intelligence, éclairer sa raison, lui apprendre à bien apprendre.

Quant à la vertu éducatrice de l'instruction intégrale, franchement, je n'y crois pas. Quel serait, en ce système, le principe éducateur? La science? C'est une entité bien vague, bien sèche et bien froide, pour une cervelle d'enfant. Si l'homme mûr parvient, après de longues et laborieuses études, à en comprendre l'austère beauté, elle n'apparaît généralement aux écoliers et aux étudiants des deux sexes que sous une forme rébarbative, avec un cortège de leçons, de pensums, d'examens, qui en font une divinité plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son action sur le coeur de l'enfant sera minime.

Cela est si vrai que des femmes, qui «s'interdisent toute incursion dans le domaine religieux,» se sont demandé avec inquiétude si «l'étude serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes filles,»--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux cultivée,--s'il n'était pas imprudent de les abandonner aux aspirations de leur coeur, au besoin d'aimer, aux «perfides conseils de la passion,» aux appels incessants de la «curiosité,»--curiosité d'autant plus inquiète qu'elle sera plus éveillée. Pour lutter contre l'«impérieux besoin de se satisfaire,» il convient donc de plier les jeunes âmes à l'«habitude de se maîtriser.»

Et comme ressort moral, ces dames esthètes proposent la religion de la beauté! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, «pour donner pâture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence humaine, aussi bien que pour atténuer la sécheresse que la science sèmerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans toutes les classes de filles et de garçons et l'on étende à l'enseignement tout entier, jusqu'aux établissements pénitentiaires pour les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le goût et l'amour du beau[101].»

[Note 101: Communication faite au Congrès de la Condition et des Droits de la Femme. La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]

L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que celui-ci puisse suffire à la jeunesse pour lutter contre les épreuves de la vie et les faiblesses du coeur? L'étudiant qui prend une maîtresse, le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'éducation soit un principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du devoir, fût-elle appuyée de ces «affirmations dogmatiques» qui scandalisent si fort le féminisme radical. Vainement on nous représentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes travaillant côte à côte dans une intimité fraternelle, promenant gravement, par groupes sympathiques, leurs rêveries et leurs méditations sous l'oeil des pédagogues attendris, s'exerçant à vivre en force, en grâce et en allégresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant leurs coeurs devant la statue de la Beauté. Tout ce joli paganisme fait bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes. Mais lorsqu'on redescend aux réalités de la vie, on s'aperçoit bien vite que cette poésie est impuissante à faire vivre honnêtement le commun des mortels.

Même intégrale, l'éducation scientifique ou esthétique ne peut manquer d'être pauvrement éducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan féministe, l'État est chargé de la distribuer officiellement et impérieusement à toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur terre un excellent instrument d'éducation: la famille; et dans la famille, un être d'élection qui le sait manier avec une infinie délicatesse: la mère. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats, les collèges, tous les établissements religieux ou laïques, quels qu'ils soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est guère d'internat où l'éducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire. Trop de parents abandonnent aux maîtres le soin d'élever leurs enfants, trop de mères se déchargent sur l'école de leurs devoirs de surveillance. Et comme si ce n'était pas assez de cette coupable indifférence, il semble que, depuis un quart de siècle, tous les efforts de notre démocratie tendent à affaiblir l'autorité familiale au profit de l'autorité sociale.

Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte à leurs prérogatives est une atteinte à la liberté et à la grandeur du pays. Les pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mêmes de la patrie? Je porte à la famille française, autrefois si simple, si digne, si unie, si respectable, un amour désespéré. Je crois fermement que, si elle décline davantage, ç'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom français. Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, à la sauver des oppressions qui se préparent au dehors, et de la décomposition qui l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'ébranlement dont elle est menacée par l'effort combiné des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.

VI

Mais nous avons reconnu que la société est intéressée à la mise en valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de mots. L'instruction intégrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop difficilement réalisables. Soyons plus modestes et plus pratiques. _L'instruction complète pour les plus capables et les plus dignes_: telle est notre formule. Remplacer la médiocrité bourgeoise, qui encombre les collèges, par l'élite du peuple, qui mérite d'y accéder: tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clergé paroissial distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui lui semblent remarquablement doués, il prend leur instruction à sa charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'école au séminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos professeurs de cette sélection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet les enfants du peuple qui le méritent par leur intelligence et leurs efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense à la liberté des parents, l'ascension des déshérités vers la lumière. Élargi et amélioré, le système des bourses a du bon, à condition qu'elles soient la récompense de la valeur et non le prix des recommandations.

Pour ce qui est de l'élimination des petits bourgeois qui languissent sur les bancs sans utilité pour personne, établissons, à la fin de chaque classe, un examen de passage sérieux, prudent, mais décisif. Et afin de couper court à l'obstination des parents, ayons le courage d'abolir le baccalauréat qui est devenu, peu à peu, une sorte de sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifié pour la vie. Une fois ce titre supprimé, il est à croire que les enfants de la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mêmes, après quelques efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.

Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme à la place qui lui convient, encore faut-il qu'il y ait des places à prendre. C'est pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes à l'enseignement secondaire nous semble un rêve inquiétant, qui réserverait aux générations à venir des réveils douloureux et des déceptions cruelles. On s'écrase déjà à l'entrée de toutes les carrières libérales; que serait-ce si les femmes se précipitaient dans la mêlée?

C'est leur droit, assurément: est-ce leur intérêt? Nous aimons à croire qu'elles hésiteront à se fourvoyer dans une impasse, où il y a moins d'argent à gagner que de risques à courir et de privations à endurer. Que si quelques-unes persistent à nous disputer des professions qui nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur imposer le baccalauréat dont nous aimerions à débarrasser nos garçons. Et pour être beau joueur dans la partie qu'elles mènent contre nous, le législateur ferait galamment d'admettre que le diplôme de fin d'études, institué dans les lycées de jeunes filles, donnera directement accès aux cours et aux grades de l'enseignement supérieur. Nous serions assez payés de notre générosité si, cette brèche faite, l'enceinte fortifiée du baccalauréat pouvait s'écrouler tout entière.

En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et toujours, c'est que tous les «humains» ne sauraient prétendre à une instruction intégrale, synthétique ou encyclopédique, le plus souvent irréalisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu'à une bonne éducation, que nous devons recevoir à l'école ou dans la famille. En admettant même, avec M. Fouillée, que l'enseignement universel soit dans les probabilités idéales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui, cette condition expresse qu'il soit «éducatif et non pas instructif[102].» Et de plus, cette éducation, renonçant aux chimères décevantes de l'intégralité, devra poursuivre seulement des vues spéciales, c'est-à-dire favoriser l'éclosion des vocations naturelles et tendre à la formation d'individualités distinctes, au lieu de viser à modeler, à pétrir, à dresser toutes les intelligences sur un même type uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux mêmes méthodes, aux mêmes programmes, aux mêmes disciplines?

[Note 102: Alfred FOUILLÉE, _L'Instruction intégrale_. Revue bleue du mois d'octobre 1898.]

CHAPITRE IV

La coéducation des sexes

SOMMAIRE

I.--LA COÉDUCATION INTÉGRALE PRÉCONISÉE PAR LA GAUCHE FÉMINISTE.--COÉDUCATION FAMILIALE.--COÉDUCATION PRIMAIRE.

II.--COÉDUCATION SECONDAIRE.--LE «COLLÈGE MIXTE» DES ÉTATS-UNIS.--CE QUE VAUT LE MOT, CE QUE VAUT LA CHOSE.

III.--CÔTÉ MORAL.--TÉMOIGNAGES CONTRADICTOIRES.--CE QUI EST POSSIBLE EN AMÉRIQUE EST-IL DÉSIRABLE EN FRANCE?--INCONVÉNIENTS PROBABLES.--L'ÂGE INGRAT.--CONTACT PÉRILLEUX.--POUR ET CONTRE LA SÉPARATION DES SEXES.

IV.--COTÉ MENTAL.--DÉVELOPPEMENT INÉGAL DE LA FILLE ET DU GARÇON.--PSYCHOLOGIE DU JEUNE AGE.--LA CRISE DE PUBERTÉ.

V.--LES PROGRAMMES RESPECTIFS DE L'ENSEIGNEMENT MASCULIN ET DE L'ENSEIGNEMENT FÉMININ.--CONVIENT-IL DE LES UNIFIER?--LA COÉDUCATION INTÉGRALE EST UN SYMBOLE FÉMINISTE.--DÉCLARATIONS SIGNIFICATIVES.

VI.--COÉDUCATION SUPÉRIEURE ET PROFESSIONNELLE.--EST-ELLE UNE NÉCESSITÉ?--ACCESSION DES JEUNES FILLES AUX COURS DES UNIVERSITÉS.--CE QU'IL FAUT EN PENSER.

I

Au système de l'«instruction intégrale» selon le mode révolutionnaire, devons-nous préférer le régime de la «coéducation des sexes» selon la mode américaine? La Gauche féministe semble aussi passionnément éprise de l'une que de l'autre. Témoin cette déclaration de Mme Pognon à la séance de clôture du Congrès de 1900; «Vous avez voté à l'unanimité la coéducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que c'est la première fois qu'un congrès féministe vote, à Paris, la coéducation, et cela même sans contestation. Voyez comme nous avons marché depuis quatre ans[103]!»

[Note 103: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 12 septembre 1900.]

La coéducation est-elle donc une si étonnante nouveauté? Pas précisément. La coéducation est même une très vieille chose. Si nous remontons aux premiers temps de l'humanité, nous voyons partout les garçons et les filles élevés en commun dans les tribus et les villages; mais personne n'osera, je l'espère, nous présenter cette coéducation barbare comme un parfait modèle d'éducation. Mieux vaut la coéducation familiale, dont les nécessités de la vie font une loi à tous les hommes. Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent côte à côte, sous l'oeil plus ou moins vigilant des père et mère. Mais, ici, l'affection fraternelle est, tout à la fois, un lien qui rapproche les enfants et un frein qui les maintient à distance respectueuse les uns des autres. Encore est-il que, dans les familles d'où la moralité est absente, le contact journalier des frères et des soeurs ne va point sans de graves dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanité fait donc de la coéducation sans le savoir.