Le Feminisme Francais I L Emancipation Individuelle Et Sociale

Chapter 19

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Nous dirons même que l'ouverture et la clarté de l'intelligence nous semblent inséparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de ses devoirs et la ferme volonté de les accomplir. N'est-ce pas le malheur d'une instruction superficielle et d'une éducation frivole d'entretenir au coeur de la femme des illusions puériles, que les exigences de l'avenir peuvent tourner en désenchantement et en révolte contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficultés de la vie, elle ne saurait manquer d'être plus attachée à sa condition, à sa famille, à sa maison, et de mieux discerner, par delà le mirage de la jeunesse, les réalités et les obligations de l'âge mur et, au-dessus de l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.

Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines têtes plus faibles ou échauffe certaines âmes plus troubles. Nous savons qu'il ne suffit pas toujours d'éclairer l'innocence pour la rendre incorruptible. Après la règle, l'exception.

Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne détournent certaines femmes de la modestie et de la piété. Préparer la jeune fille, non pas à usurper les fonctions de l'homme, mais à remplir sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science doivent poursuivre en se prêtant un mutuel appui. Une croyance, quelle qu'elle soit, est nécessaire à toute oeuvre d'éducation, parce qu'on ne se fait obéir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce que l'athéisme pèse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et qu'en assurant à nos filles le sérieux et la probité que donne la science, la modestie et le réconfort que procure la religion, nous servirons du même coup les fins les plus élevées de l'âme, qui consistent à éclairer la piété par le savoir et à fortifier la vertu par la foi.

Veillons ensuite à ne point blesser ni défraîchir la grâce de la seizième année. J'y reviens à dessein: à tout connaître avant le temps, certaines jeunes filles risqueraient d'être moins angéliques. A côté d'âmes foncièrement honnêtes auxquelles on peut tout apprendre sans altérer leur limpidité profonde, il en est d'inquiètes, dont la pureté n'est que de surface, et qu'une révélation trop brusque jetterait hors d'elles-mêmes. Nous revendiquons pour la mère française, la plus tendre et la plus admirable des mères, la délicate mission d'ouvrir doucement, sans précipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y verser, au moment voulu, la lumière, l'apaisement et la sécurité. Fénelon écrivait à une dame de qualité: «J'estime beaucoup l'éducation dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mère, quand celle-ci peut s'y consacrer.»

Sous réserve du rôle essentiel de la religion et de l'intervention désirable de la mère, nous tenons pour exact de prétendre qu'une intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseignée, arme les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une piété plus forte. Et pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une jeune fille, élevée d'après la méthode d'éducation dont nous venons d'indiquer l'esprit général, munie d'une culture _rationnelle_, _morale_, _sociale_ et _religieuse_, sera préparée, à la vie aussi bien qu'elle peut l'être et, par suite, capable de remplir dignement sur la terre tout son devoir et toute sa destinée.

CHAPITRE III

De l'instruction intégrale

SOMMAIRE

I.--LE PROGRAMME DU FÉMINISME RADICAL.--VARIANTES HABILES.--INSTRUCTION OU ÉDUCATION?

II.--IDÉES COLLECTIVISTES.--IDÉES ANARCHISTES.--APPEL A LA SOCIALE ET A LA MÉCANIQUE.

III.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE S'ÉTENDRE A TOUTE LA JEUNESSE ET A TOUTE LA SCIENCE?--RAISON D'EN DOUTER.--CE QU'IL Y A DE BON DANS L'IDÉAL DE L'INSTRUCTION POUR TOUS.

IV.--L'INSTRUCTION INTÉGRALE DES FEMMES DOIT-ELLE ÊTRE LAÏQUE? GRATUITE? OBLIGATOIRE?--DÉFENSE DES FEMMES CHRÉTIENNES.

V.--ILLUSIONS ET DANGERS DE L'INSTRUCTION A «BASE ENCYCLOPÉDIQUE».--L'INSTRUCTION INTÉGRALE A-T-ELLE QUELQUE VERTU ÉDUCATRICE?--LA FOI EN LA SCIENCE.--LA RELIGION DE LA BEAUTÉ.

VI.--NOTRE FORMULE: L'INSTRUCTION COMPLÈTE POUR LES PLUS CAPABLES ET LES PLUS DIGNES.--POINT DE BACCALAURÉAT POUR LES FILLES.--CONCLUSION.

Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une éducation plus virile les meilleurs résultats pour l'avenir du sexe féminin, soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcroît d'études inconsidérées, le trésor de ses qualités propres, et estimant que ce serait payer trop cher le développement de son intellectualité que de l'acheter au prix de sa santé morale et physique, il nous est impossible d'accueillir avec complaisance les nouveautés radicales et les hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prétention d'imposer immédiatement à la jeunesse française. Sous le prétexte d'une métamorphose absolue, que nous persistons à croire fâcheuse et irréalisable, le féminisme avancé, poussant à outrance l'émancipation pédagogique des jeunes filles, préconise une série de mesures excessives qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropriées à leur tempérament et peu profitables à leurs intérêts, ne tendent à rien moins qu'à déformer le moral et à fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce à dire?

I

Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrême-Gauche féministe, si séduisant qu'il puisse paraître. Jugez donc: il faut que tous apprennent et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste, l'«instruction intégrale.» Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la citerons textuellement, en soulignant, après elle, les mots essentiels. «Nous voulons l'éducation, intégrale dans son _objet_, tous les hommes et toutes les femmes ayant également droit à leur complet développement;--nous la voulons dans la _méthode de culture_ et dans les _moyens de culture_, c'est-à-dire que l'éducation doit _créer un milieu_ qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de la connaissance, afin d'éveiller son initiative personnelle; elle doit _préserver son cerveau_ de toute empreinte servile, en l'habituant à l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse; de telle sorte qu'il arrive à _se faire sa loi morale_, au lieu de la _recevoir toute faite_; elle doit _cultiver_, _universaliser_, par la mise en présence de la matière et des outils primordiaux, ses aptitudes, le jeu normal des muscles, l'éducation des sens, de façon à lui assurer l'indépendance économique en lui donnant les _procédés généraux du travail_.» Et cette bonne demoiselle,--une pédagogue, s'il vous plaît!--nous assure qu'ainsi organisée, l'éducation nationale supprimera en un tour de main «l'ignorance et la misère[88].»

[Note 88: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 849.]

Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de concevoir que le «jeune humain» puisse si aisément prendre «contact avec tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses sens et ses muscles.» Même aidé par les «outils primordiaux», quel homme ne se perdrait un peu dans ce programme de pédagogie intégrale et d'instruction encyclopédique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connaître et d'approcher quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension indéfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus impossible à une tête, si prodigieusement douée qu'on la suppose, d'être universelle.

Et c'est le «jeune humain» qui devra, sans «empreinte servile», se mesurer avec l'infinie complexité des choses, s'habituer «à l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse!» Et cela, au moment même où de bonnes âmes se répandent en lamentations sur le surmenage des jeunes générations! Récriminations prématurées: attendons, pour nous plaindre, que le «féminisme intégral», dont c'est la prétention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis à l'oeuvre pour distendre et détraquer tout à fait la cervelle de nos fils et de nos filles.

Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isolée, que nous discutons ici, mais un article même du programme de la Gauche féministe voté à l'unanimité par le «Congrès de la condition et des droits de la femme.» En voici le texte littéral: «Le Congrès émet le voeu que l'éducation soit intégrale, c'est-à-dire qu'elle cultive, chez tous, toutes les manifestations de l'activité humaine.» On remarquera de suite que le mot «éducation» a pris ici la place du mot «instruction». Mais cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de Mlle Harlor, le programme de l'éducation intégrale comprend «l'ensemble des connaissances humaines;» il doit être à «base encyclopédique;» il porte «sur toutes les branches de l'activité humaine.» Et suivant le commentaire de Mlle Bonnevial, qui présidait, il doit cultiver en nous «toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales, industrielles, esthétiques, etc., en un mot, une foule de choses.» On voit que cette «culture générale» relève de l'instruction plus que de l'éducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit, du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir «les élans de l'instinct[89].» En un mot, pour ces demoiselles, instruire les enfants, c'est les éduquer. Peu de mères seront de cet avis.

[Note 89: La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]

L'énumération des matières qui doivent être enseignées aux filles nous prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'éducation, c'est l'instruction que l'on vise et que l'on réclame. Voici un aperçu des programmes pédagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les petits cénacles du féminisme avancé.

L'éducation des jeunes filles comprendra: 1º l'enseignement littéraire et scientifique et même la préparation au baccalauréat, la femme devant disputer aux hommes toutes les fonctions libérales; 2º l'enseignement agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles, riches ou pauvres, doivent apprendre un métier ou une profession, afin que le sexe féminin tout entier puisse payer à la société «sa part en production manuelle ou intellectuelle[90];» 3º l'enseignement maternel et domestique qui mettra la femme en état de remplir, d'une manière plus rationnelle, son rôle d'épouse et de mère; 4º l'enseignement social qui initiera la jeune fille à ses devoirs de citoyenne par l'étude des oeuvres et institutions d'assistance, de prévoyance et de mutualité, toutes choses qui développeront en son esprit le sens de la solidarité civique et humaine; 5º l'enseignement du droit, afin que la femme, connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code, puisse défendre ses intérêts et revendiquer ses droits[91].

[Note 90: Rapport déjà cité de Mlle Harlor.]

[Note 91: Propositions agréées par le Congrès de la Gauche féministe. La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]

En ce mirifique programme des études féminines de l'avenir, nous ne relevons, pour l'instant, que la constante préoccupation d'ériger l'instruction universelle en procédé d'éducation générale. Qu'on nous parle donc d'instruction ou d'éducation, c'est tout un. Au fond, dans ce système, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture à «base encyclopédique;» ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intégral mis à la portée de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumière le caractère et l'importance de cette idée, qu'elle n'est qu'un emprunt fait aux doctrines révolutionnaires, puisqu'elle figure expressément au programme collectiviste et même au programme anarchiste.

II

Et d'abord, les socialistes ont la prétention d'administrer militairement l'instruction intégrale à toute la jeunesse. Dans une brochure que M. Jules Guesde a honorée d'une préface, M. Anatole Baju s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hésité à se servir vis-à-vis de son menu peuple: «Si nous voulons une société égalitaire, nous devons la préparer. Pour cela, nous prenons tous les enfants, dès le plus bas âge, avant qu'ils aient contracté de mauvaises habitudes: nous leur donnons à tous les mêmes soins, la même nourriture, la même instruction.» En un vaste domaine, dont «l'ensemble clos par un mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garçons et filles, mêlés sans distinction de sexes, reçoivent l'instruction intégrale, quel que soit le travail auquel on les destine[92].» Bien que M. Baju nous vante les joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement pédagogique, il est à craindre que l'appréhension de ces maisons de force ne procure d'innombrables recrues à l'anarchisme qui, par contre, aspire au grand air de la liberté individuelle.

[Note 92: _Principes du socialisme_, p. 19-20.]

L'anarchisme, en effet, pour assurer à toutes les femmes comme à tous les hommes «l'égalité du point de départ», reste fidèle à ses goûts d'indépendance et laisse chacun boire, à sa soif, aux sources communes. Il ne veut point d'une enfance enrégimentée, casernée, gavée, suivant des règles uniformes, par des pédants autoritaires. Anarchistes et socialistes,--ces frères ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen d'ouvrir à toutes les femmes l'accès des hautes études et de leur assurer une égale participation aux jouissances de l'instruction intégrale.

Il saute aux yeux que le problème n'est pas facile à résoudre. Car si frottées de science et de littérature qu'on le suppose, il faudra bien qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur ménage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer aux vulgaires nécessités de la vie, comment croire que les mille soins domestiques leur laisseront à toutes assez de loisir pour entretenir leurs connaissances, goûter les délices de l'étude et poursuivre en paix la culture de leur esprit?

Le collectivisme ne s'en montre pas embarrassé. Il se fait fort d'affranchir la femme de tous les soins du ménage. Sous le régime socialiste, en effet, «les travaux domestiques se transformeront graduellement en services publics.» Même la préparation des aliments deviendra un «service social[93]». Pourquoi la cuisine ne rentrerait-elle pas, après tout, dans les attributions de l'État? Chaque famille irait chercher ses aliments à un guichet administratif, les consommerait chauds sur place ou les mangerait froids à la maison, comme cela se pratique aux fourneaux économiques. C'est un idéal des plus séduisants.

[Note 93: La _Petite République_ du 15 janvier 1897.]

Mais on se figure moins aisément la conversion en services publics de certaines autres besognes extrêmement domestiques. Chargera-t-on une équipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchés, étant de nature peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la réquisition chère à M. Jules Guesde: chacun de nous sera chargé d'office, à tour de rôle, de pourvoir aux soins de propreté ménagère, ce qui est d'une perspective infiniment agréable--pour les femmes. C'est le régime de la corvée. Un autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employés, de gré ou de force, à ces besognes infimes seront détournés, pour un temps, des travaux de l'esprit et sevrés des bienfaits de l'étude. Et cette considération, jointe aux réglementations tracassières et despotiques de la société collectiviste, révolte les âmes anarchistes.

Kropotkine émet, à cette occasion, une idée qui ne manque point d'originalité. «Émanciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes de l'université, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques. Émanciper la femme, c'est la libérer du travail abrutissant de la cuisine et du lavoir[94].» On ne saurait évidemment multiplier les femmes d'étude sans multiplier du même coup les femmes de loisir. Faudra-t-il donc que les besognes inférieures soient accomplies à jamais par des domestiques volontaires ou par des corvéables réquisitionnés? Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques privilégiées, on rabaisse nécessairement les autres en les surchargeant de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problème pour la femme est de secouer au plus vite le joug du ménage et d'échapper à la servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-là, nous ne ferons des savantes qu'au prix de l'infériorité aggravée des misérables, que les nécessités de la vie condamneront à préparer la soupe, à repriser les hardes et à nettoyer la maison.

[Note 94: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, p. 164.]

Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu'à «la société régénérée par la Révolution» d'abolir l'esclavage domestique, «cette dernière forme de l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace.» Aujourd'hui, la femme est le «souffre-douleur de l'humanité». Mais celle infériorité douloureuse commence à peser aux plus fières et aux plus dignes. L'«esclavage du tablier» les offense. Il leur répugne d'être «la cuisinière, la ravaudeuse, la balayeuse du ménage[95].» Il ne faut plus de domesticité. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'être les servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre les hommes à servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront affranchies tout simplement du servage familial par les progrès de la mécanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et vous savez combien ce travail est «ridicule»,--des machines accompliront ces fonctions avec docilité. Lorsque la force motrice pourra être transportée à distance et distribuée à domicile sans trop de frais, la vapeur et l'électricité se chargeront de tous les soins du ménage, sans nous obliger au «moindre effort musculaire». Il est même à prévoir que la coopération s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur isolement actuel, les ménages s'associeront pour s'offrir un calorifère commun ou un éclairage collectif[96].

[Note 95: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, pp. 157 et 159.]

[Note 96: _Ibid._, pp. 160, 161, et 162.]

Exagération à part, disons tout de suite que ces transformations sont, jusqu'à un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est guère douteux que la machine ne parvienne à alléger le travail domestique, comme elle allège déjà le travail manufacturier, sans qu'il soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne à supprimer un jour toute espèce de travail manuel: ce qui dépasserait la limite des conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les perfectionnements mécaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir sous le régime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de l'abominable capital; que les progrès et les bienfaits du machinisme ne sont nullement subordonnés à l'avènement de la Révolution sociale, et que, dès lors, ce n'est point à l'anarchisme destructeur, mais à la science créatrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dotés des merveilles de l'électricité? Jusqu'à présent, l'anarchisme n'a perfectionné et vulgarisé que les bombes explosibles et les engins meurtriers: et l'on n'aperçoit pas que ce genre de progrès ait simplifié le ménage et libéré les ménagères.

III

Nous sommes maintenant suffisamment édifiés sur l'origine et l'esprit de l'instruction dite «intégrale». En cette revendication, le féminisme penche à gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus avancés; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il épouse les tendances réglementaires. Que penser de l'idée en elle-même? Ce qu'un esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambiguë. Tous ceux qui ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables retentissants et vides, se méfieront de l'«instruction intégrale». Le mot est superbe, mais imprécis et vague. Impossible de le prendre au pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdité.

Pas moyen d'étendre l'intégralité de l'instruction à toute la jeunesse et à toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour convier ou contraindre les deux sexes à tout apprendre, et le plus grand savant du monde n'oserait jamais y prétendre. Au vrai, l'instruction ne peut être intégrale pour personne. Nulle cervelle, mâle ou femelle, n'y résisterait. Alors que l'encyclopédie des connaissances humaines s'accroît prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel d'ingérer cette volumineuse matière, sans cesse grossissante, en toutes les têtes françaises. De grâce, soyons sérieux! On dirait vraiment que nos enfants ne sont pas déjà suffisamment gavés, gonflés, hébétés. Et pourtant, si démesurés qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune prétention à l'universalité.

Quant à promener tous les enfants de France, filles et garçons, à travers l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, disons tout net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir assuré, point de culture intellectuelle possible, hélas! ni pour les femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'état présent de l'humanité, l'étude des sciences, des lettres et des arts ne saurait être également accessible à tous. Y admettre jeunes gens et jeunes filles indistinctement, c'est risquer de dépeupler les champs et de vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des fortes têtes du féminisme chrétien, a fondé une école professionnelle d'imprimerie qui, dans sa pensée, s'adressait particulièrement aux jeunes filles brevetées, la carrière de l'enseignement ne leur offrant plus, à raison de son encombrement, qu'un débouché insuffisant. Or, bien que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre métier de femmes, semblât tout indiquée pour les victimes du brevet, seules les filles du peuple en ont compris l'utilité. Quant aux «demoiselles» instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle Maugeret, «après qu'elles eurent constaté qu'on se noircissait un peu le bout des doigts, que c'était, en somme, un métier d'ouvrières et non une profession, elles ne sont point revenues[97].»

[Note 97: Rapport sur la liberté du travail présenté par Mlle Marie Maugeret au Congrès catholique de 1900.]

C'est le malheur de l'instruction semée à tort et à travers d'étendre dans les petites âmes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs, ce préjugé abominable qui voit dans le travail manuel comme une déchéance et une infériorité. Et pourtant une société pourrait, à la rigueur, se passer de savants, d'artistes, de poètes; elle ne subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu, favoriser l'avancement de la collectivité, tel est le double but du travail le plus humble et le plus relevé. Et en multipliant les déclassés, l'instruction, répandue sans prévoyance et sans mesure, risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la société, sans même assurer l'existence quotidienne des diplômées qui l'auront sollicitée avec avidité et reçue avec ivresse.

Seulement, lorsque les tâches industrielles et agricoles seront abandonnées, lorsque les emplois manuels seront désertés, nos demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dépourvus. Si purs esprits qu'ils deviennent à force de philosopher, ils auront toujours quelques appétits matériels à satisfaire. Un pays où les lumières surabondent doit craindre d'être réduit tôt ou tard à la portion congrue. Une société n'est pas seulement intéressée à multiplier les calculateurs, les pédagogues, les esthètes, les chimistes, les physiciens et les poètes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment qu'elle souhaite d'éclairer sa lanterne, elle n'est point dispensée d'emplir la huche et le garde-manger.