Le Feminisme Francais I L Emancipation Individuelle Et Sociale

Chapter 17

Chapter 173,611 wordsPublic domain

Par malheur, beaucoup de maîtresses ont le tort (cela est particulièrement vrai des congréganistes) de s'appliquer à faire de leurs élèves, par une culture intensive des plus artificielles, de petites personnes, complètes et universelles, des «natures éminemment besacières», comme eût dit Alfred de Musset, des cervelles richement meublées en apparence, médiocrement instruites en réalité. Chaque maison brûle d'inscrire sur son palmarès de fin d'année le plus grand nombre de brevetées qu'il est possible; et l'on gave, en conséquence, les pauvres petites pensionnaires! Cette maladie du diplôme commence à pervertir les études féminines, surtout dans les établissements religieux.

Cela même nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne perde peu à peu l'incontestable supériorité qu'elle possède sur l'instruction des garçons. Ajoutons que, sans même qu'on élargisse officiellement les programmes, les maîtresses, religieuses ou laïques, se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur préoccupation--et leur plus grave défaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le malheur est qu'elles y réussissent parfois, tant leur parole coule avec aisance et fuit avec volubilité. Les femmes, en général, se dispersent, se traînent, se noient dans un flot d'explications électriques et torrentielles. D'où l'on a pu dire qu'elles sont moins bien douées que les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des écoles mixtes est confiée, presque partout, à des instituteurs, tandis que les classes enfantines sont laissées naturellement aux institutrices.

On pense bien que les féministes s'en plaignent. La Gauche du parti a émis le voeu «que l'enseignement à tous les degrés, y compris l'Université, fût confié aux deux sexes indistinctement[80].» Mais, pour enlever aux hommes les chaires qu'ils détiennent, ces dames ont un moyen plus décisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement secondaire des filles, dont les programmes et les méthodes nous semblent infiniment supérieurs à ceux de nos lycées de garçons. Après quoi, on verra, si elles y tiennent, à ouvrir aux plus dignes les chaires de nos Universités. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office du maître est de solliciter, d'éveiller les esprits plutôt que de les bourrer,--l'instruction devant être subordonnée expressément à l'éducation.

[Note 80: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]

Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est-à-dire non seulement appropriée aux devoirs des futures mères en même temps qu'à la condition sociale des jeunes filles, mais encore tournée judicieusement à l'amélioration intellectuelle de leur sexe, de manière à redresser les imperfections, à fortifier les faiblesses, à parfaire les insuffisances de l'esprit féminin.

Ainsi, nul ne conteste aux femmes la faculté de retenir; mais il ne faut pas qu'elles apprennent et répètent à vide, sans contrôle ni réflexion. Nul ne leur conteste l'imagination; mais il né faut pas que ce don d'invention aventureux se développe au détriment de la logique et de la raison. Non qu'elles soient incapables de généralisation; mais elles généralisent trop vite, sans méthode, sans patience, sans scrupule. Non qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hâte, sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont même capables de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que «de seconde main[81]», ou, comme dit Mme de Maintenon, «elles ne savent qu'à demi.» Raison de plus pour les prémunir contre elles-mêmes. Se défier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre, travailler lentement, c'est à quoi la femme semble plus impropre que l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout, c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de réfléchir, moyennant quoi je ne serais pas surpris que la futilité des femmes se transformât en cette curiosité large et désintéressée qui fait les esprits fermes et les belles intelligences.

[Note 81: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 217.]

Quant à surmener nos écolières de gymnase comme on force la floraison d'une plante rare, je ne sais point d'exagération plus absurde et plus périlleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au grand air, qu'une culture savante distribuée avec excès dans l'atmosphère lourde des serres. Est-ce à dire que la robustesse du corps soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille exemples prouvent que, chez les hommes, la débilité physique n'est pas un obstacle aux oeuvres de science et même de génie. Mais pourquoi charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand nombre? Ne les écrasons point sous prétexte de les instruire. «C'est la raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir, elles auraient trop de peine à les porter.»

A la vérité, le tempérament de la femme évolue plus rapidement que celui de l'homme. La transformation des filles est plus précoce et aussi plus accidentée que celle des garçons. A cette occasion, les hygiénistes et les médecins nous avertissent qu'il serait d'une fâcheuse imprudence de soumettre les étudiants et les étudiantes au même entraînement cérébral. Un professeur, qui a surveillé des milliers de jeunes filles, atteste l'extrême fréquence des absences motivées par leur santé[82]. A pousser trop vivement leurs études, beaucoup se heurtent aux résistances de la nature qui se venge, parfois avec cruauté, de la violence qu'elles lui ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux écueils,--nous voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des élèves,--quand nous examinerons plus loin les systèmes d'«instruction et de coéducation intégrales», qui figurent au programmé de la Gauche féministe.

[Note 82: P. Augustin RÖSLER, _La Question féministe_, p. 123.]

III

Deuxièmement, la culture de la femme doit être _morale_. Après la formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses se tiennent. Ce serait déjà un progrès considérable de mettre en honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes filles en réflexions salutaires, une culture prévoyante qui les rende capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu à peu, dans les familles, à cette culture superficielle ramassée négligemment dans les cours mondains, à cette culture mensongère faite de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agréments de salon, qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygiène et de la direction du ménage, du développement physique et moral de l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la dignité de la mère.

Joignons qu'une conduite irréprochable ne se conçoit guère sans un jugement droit. Apprenons à bien penser et, du même coup, nous apprendrons à bien agir. Une instruction purement décorative n'a pas de valeur éducatrice. On peut être un lettré ingénieux, subtil, orné, accessible aux raffinements de la pensée, amoureux des élégances de la forme, et n'être, malgré cela, qu'un triste sire. Les gens cultivés ne sont aucunement à l'abri des écarts et des chutes. L'instruction doit donc être soutenue et complétée par des habitudes de réflexion active, de discernement sage et de forte conviction. «Former des esprits capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idéal de l'éducation moderne;» et Mlle Dugard nous assure que «c'est de lui que l'Université s'inspire dans la direction des jeunes filles[83].»

[Note 83: _De l'Éducation moderne des jeunes filles_, p. 7.]

Très bien. Mais que cette nouveauté soit du goût des parents, c'est une autre affaire. Jusqu'à ce jour, la mode et la tradition préconisent, pour les filles, une éducation pusillanime et timorée qui, au lieu de développer les énergies latentes, détourne de l'action, paralyse l'effort, incline les volontés à la résignation, à l'effacement, à l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mères, entourées d'une sollicitude inquiète, élevées en vue de la tranquillité, du désoeuvrement et du bien-être, habituées à ne jamais faire un pas ou dire un mot sans autorisation, toujours accompagnées, surveillées, annihilées, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par procuration. Toute responsabilité les effraie. Domestiquées par avance, elles se défient de la moindre liberté. Sans convictions éclairées, sans énergie, sans initiative, mal préparées à la vie, puisqu'elles ne connaissent le monde que par les distractions énervantes et la politesse mensongère des salons, l'âme faible et le corps anémié, elles semblent faites pour devenir la chose d'un maître. L'époux peut venir: l'esclave est prête.

Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient à la merci de la première volonté forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il sage, est-il bon de travailler à leur diminuer l'âme, à déprimer, à étouffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de Fénelon: «Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les fortifier!» Il y a place ici pour une émancipation pédagogique des plus louables et des plus urgentes. Qu'est-ce à dire?

Il est clair que l'éducation moderne des filles doit avoir pour but essentiel d'accroître et d'affermir en elles tout ce qui peut faire contrepoids à l'émotivité affective, à l'excitabilité capricieuse qui constitue le fond de leur nature, de manière à soumettre leur sensibilité au contrôle de la raison et à l'empire de la volonté. Son premier devoir est de tonifier leur nervosité par un régime sain et une règle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une âme bien équilibrée se plaît à habiter une chair florissante, la pratique bien entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'énervement des bals et des soirées. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et à la maternité plus de vigueur et de santé.

Pour être morale, l'éducation s'appliquera encore à développer en elles la franchise et la sincérité. On sait que la jeune fille est volontiers compliquée, fuyante, rusée. A lui faire perdre le goût des voies obliques, des détours habiles, des petits manèges artificieux, à lui inspirer le culte de la loyauté, l'amour de la droiture, la rectitude scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidité d'âme qui servira de caution à ses plus gracieuses qualités. Mais ce que l'éducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volonté. De ce côté, il y a infiniment à faire: d'abord, pour la dégager du sentiment et de l'impressionnabilité qui la troublent, de l'impulsion irréfléchie et de l'entêtement obstiné qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers le bien, pour la soumettre à la loi du devoir, pour la plier au frein d'une conscience droite et pure, de façon qu'alors même où tout appui viendrait à lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le gouvernement de soi-même.

Le temps n'est plus où la contrainte suffisait à assurer la soumission, de la jeunesse. C'est par une adhésion réfléchie et spontanée que les enfants d'aujourd'hui doivent être amenés à la subordination, à l'obéissance, au sacrifice. La force d'âme est le viatique des faibles. C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'élever à la virilité morale. Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus nécessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre à leurs enfants. De leur culture dépend notre honnêteté. Préparer nos filles à donner des hommes à la France de l'avenir, tel est le but à poursuivre. C'est à bon escient que, sur la médaille frappée pour commémorer la fondation de l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a gravé cette légende: _Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet_.

Si austères que puissent paraître ces idées, elles ne portent pas atteinte aux grâces de la féminité. Elles les élèvent et les ennoblissent, voilà tout. Qui sait même si cette façon de prendre la vie pour ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire comme une épreuve et un devoir, ne ramènera pas notre jeunesse dorée à une conception plus exacte de la grandeur du mariage et de la dignité du foyer?

On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les plus fortunées. Les unes, imbues des pires préjugés mondains, tiennent leur élégante frivolité pour le meilleur moyen d'attirer les épouseurs; et dédaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des goûts et des antécédents de leur futur époux, elles consentent à agréer les ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur la présentation improvisée d'un tiers complaisant. A trop se renseigner sur le caractère et la moralité d'un candidat, à vouloir se marier en connaissance de cause, à prétendre donner amour pour amour à qui seulement le mérite, elles risqueraient de passer pour «romanesques», tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard où l'argent a plus de part que l'affection, elles seront souvent considérées par leur milieu (ô l'étrange aberration!) comme des jeunes filles positivement «raisonnables».

Les autres, pieuses et candides, entretenues naïvement dans les plus sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis perdu, comme un Éden jonché de fleurs, où, appuyées sur le bras du prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rêves, elles vivront le roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables délices. Derrière ce joli décor, on oublie de leur montrer les réalités de l'existence et, après les félicités de demain, les obligations d'après-demain. Aux coeurs ingénus qui escomptent aveuglément une succession ininterrompue de bien-être, de contentement et d'ivresses, l'avenir prépare de cruelles déceptions. Pareil aux années qui passent en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies de son printemps sont brèves et fugitives; son été ne tarde guère à charger l'épouse des fruits de la maternité; puis vient l'automne, qui aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du ménage, de l'entretien et de l'éducation des enfants, des dépenses et des obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tôt venu, où l'hiver apporte avec lui les maladies et les défaillances de la vieillesse.

«Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en France, de leur cacher soigneusement?»--A cette question, que me posait un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence interdit de répondre par un précepte absolu et général. Mon idée est qu'il y a moyen d'éclairer, avec tact, la curiosité des grands enfants sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et même en évitant les révélations trop brusques, en procédant par gradations habiles, en s'abstenant avec soin de toute crudité de langage, en enveloppant la vérité d'un voile de précautions nécessaires, il y a peut-être, en certains cas, plus d'avantages que d'inconvénients à fournir à une jeune âme certains avertissements sur les matières les plus délicates.

Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener à bonne fin? A cela, je le répète, point de règle unique. Nous ne croyons pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les jeunes filles à l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait trop simple. Nombreuses sont celles que vous amènerez plus sûrement jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur dévoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des éclaircissements préventifs, les écarts éventuels, les complaisances possibles, les capitulations faciles de la femme mariée, en supprimant la barrière que nos moeurs françaises ont élevée entre les deux phases de leur vie, ne nous paraît pas un moyen infaillible de les préparer à mieux servir les intérêts de la race, à mieux remplir les devoirs du foyer.

Et pourtant, dans son livre sur «La nouvelle éducation de la femme dans les classes cultivées», Mme d'Adhémar émet hardiment l'avis qu'on renverse «la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la vie de jeune fille et la vie de jeune femme,» quitte à la remplacer par «une grille transparente à travers laquelle se découvrira, petit à petit, quelque chose de l'inévitable avenir.» De deux choses l'une, dit-on encore, ou le futur mari sera honnête, ou il ne le sera pas. Dans le premier cas, le brave homme trouvera son compte à recevoir des mains d'habiles éducatrices une femme complètement élevée; dans le second, il serait criminel de confier l'achèvement de l'éducation féminine aux fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La jeunesse doit connaître la vie avant de la vivre.

Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais à tout apprendre avant l'âge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosité risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une éducation plus élargie, il ne me paraît pas indispensable de les instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de leçons générales, d'après un programme arrêté d'avance, de «l'exercice normal des sens selon les règles établies par la morale religieuse.» J'ai quelque peine à me figurer les «Dames du Préceptorat chrétien», dont Mme d'Adhémar rêve la création, s'appliquant avec sincérité à étudier entre elles et à commenter devant leurs élèves «la dogmatique de l'amour», sous prétexte que celui-ci émane du ciel et qu'il mérite l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage sont-elles si nécessaires aux jeunes filles pour les préparer efficacement à leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses n'a pas empêché nos aïeules et nos mères de comprendre et d'accomplir magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.

Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas à craindre que «les nobles ouvertures de l'enseignement chrétien» inquiètent, agitent, échauffent certains tempéraments? Y a-t-il prudence à provoquer en toutes les âmes l'éveil des sens et la conscience du sexe? A-t-on réfléchi aux difficultés presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou l'institutrice traitera éloquemment de l'amour divin, et voilà des pensionnaires qui s'éprendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice expliquera, avec une chaude persuasion, les mystères de l'amour naturel, et de tels éclaircissements ne peuvent être sans danger pour les écolières, ni sans appréhension pour les parents. Gardez-vous d'effaroucher la sainte pudeur, sous prétexte de renoncer aux calculs étroits d'une pruderie imprévoyante et sotte! A vouloir délivrer radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pédagogie hardie fait songer (excusez le mot) aux pêches sans fraîcheur et aux jeunes filles «sans duvet»[84]. Froissée trop tôt dans sa candeur par des mains rudes et indiscrètes, une âme d'adolescente peut en être meurtrie ou fanée pour la vie.

[Note 84: Léon CROUSLÉ, _Nouvelle éducation de la femme dans les classes élevées_. Le Féminisme chrétien, année 1897-1898, p. 8.]

Encore une fois, la règle à suivre en ces matières infiniment graves dépend des natures et des tempéraments. Comme un caillou jeté dans une eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non, la transparence de la source entière, il est des âmes pures dont la connaissance des choses de la vie ne parvient jamais à altérer l'admirable sérénité, et des âmes troubles dont la moindre secousse remue toutes les fanges. Aux premières, dont l'honnêteté est foncière, vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la pureté n'est que superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrétion la lumière et la vérité.

Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences particulières, et non par enseignement public. Et nous maintenons en principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous mystérieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus délicat que la formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains éclaircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans déflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire tomber la poussière de ses ailes.

Cette tâche exige la délicatesse et l'inspiration d'une mère. Et les institutrices, religieuses ou laïques, ne sauraient suppléer celle-ci que rarement, avec l'agrément de la famille, sous forme d'avertissements intimes, en y mettant toutes sortes de précautions et de ménagements. Il y aurait imprudence à ériger en règle générale, en système pédagogique, des divulgations publiques et collectives qui ne sont que très exceptionnellement désirables ou possibles. L'éducation d'une conscience se peut faire, Dieu merci! sans qu'une maîtresse ait besoin de mettre à nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.

IV

Troisièmement, la culture de la femme doit être _sociale_. Ceci est nouveau. Nous vivons en un temps où le spectacle de l'inégalité des fortunes et des conditions éveille dans les âmes bien nées je ne sais quel malaise indéfinissable. Jamais le problème de la misère n'a excité une préoccupation si vive, une anxiété si poignante. Jamais la légitimité des plaintes, la nécessité des réformes, l'urgence des réparations, ne se sont manifestées à la conscience publique avec une force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'où qu'ils viennent, se prolongent en douloureux échos jusqu'au fond de nous-mêmes. Il semble que plus le bien-être s'étend par en haut, plus le progrès illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dénuement et des ténèbres d'en bas. Un appétit de justice, que les âges précédents n'avaient point connu, travaille confusément le siècle qui commence. Les plus distraits ont peine à rester indifférents devant l'imminence des questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants, des blessés, des vaincus de ce monde, qui appellent à l'aide et demandent à se relever, à travailler, à vivre. Il n'est point douteux que l'esprit de solidarité ne se propage et ne s'avive de jour en jour. Le lien de fraternité qui nous unit mystérieusement les uns aux autres est plus présent et plus sensible à nos âmes. Chacun voit mieux le devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de _socialiser_ l'éducation.

Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les femmes, créatures de grâce et de bonté à qui rien d'humain ne résiste longtemps, ont un rôle à remplir, dont beaucoup ne comprennent ni l'actualité ni la grandeur. En vain le domaine de la charité s'ouvre immense aux bonnes volontés: oeuvres de relèvement à créer, foyers d'assistance à entretenir, indigents et malades à visiter, maisons de refuge et de retraite à ouvrir et à multiplier. Il y a surtout l'enfance à sauver, la vieillesse à soutenir, et plus particulièrement l'ouvrière, cette soeur du peuple si méritante et si oubliée, à préserver contre les tentations de la rue, à défendre contre les mauvais conseils de la misère. Là est le devoir. Combien de femmes s'en désintéressent parce que, jeunes filles, elles n'ont pas appris à le connaître et à le pratiquer?