Le Feminisme Francais I L Emancipation Individuelle Et Sociale
Chapter 16
Mme de Rémusat ne voyait «aucun motif de traiter les femmes moins sérieusement que les hommes.» J'ajouterai, pour dire toute ma pensée, que je ne vois aucun motif de refuser à une femme intelligente les moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui dissimuler la vérité, si elle est capable de la connaître? N'ayez crainte que les femmes usent trop généralement des facilités de s'instruire que nous réclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces créatures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza, «passent leur vie à se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour où elles se croient trop vieilles pour apprendre.» Il est si doux de ne rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidèles parmi les hommes, conservera bien assez de dévotes parmi les femmes. Qu'on se rassure: l'espèce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de Scudéry disait au XVIIe siècle, non sans malice, «qu'elles ne sont au monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien faire et pour ne dire que des sottises![72].»
[Note 72: _Opinions de femmes sur la femme_, _loc. cit._, p. 840.]
Si tout de même les dames de cette sorte avaient une raison plus éclairée et une existence plus active, la société s'en trouverait-elle plus mal? Le nombre est grand des Françaises qui, pourvues de tous les agréments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce n'est point qu'elles manquent de grâce et de goût. Elles s'habillent avec élégance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien que la conversation soit en déclin dans la plupart des salons, elles causent bien,--ou à peu près. De ce qu'il faut pour exceller dans cet art, elles ont au suprême degré la coquetterie et la finesse; il ne leur manque qu'une instruction, plus solide et plus sérieuse, que les familles et les maîtresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts d'agrément, au chant, au piano, à la danse, à l'aquarelle, à ces petits talents agréables qui fleurissent l'esprit sans le mûrir et polissent les manières sans tremper le caractère ni fortifier la raison.
Loin de nous la pensée de bannir ces jolies choses de l'éducation des jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit point nous faire oublier ou négliger la culture des fruits. A méconnaître cette règle majeure de toute éducation, les parents peuvent faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agréables à voir dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes, excellentes valseuses, fières de leurs succès mondains, mais aussi de petites têtes folles, ne songeant qu'au plaisir et à la toilette, frivoles de goût, légères d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.
«Mais elles vont au cours!» m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas! L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui à les promener à travers la science, sans ordre ni méthode, à toucher légèrement à toutes les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous les sujets, à introduire et à empiler dans leurs jeunes cervelles mille et mille notions confuses et indigestes, en un mot, à leur donner les apparences de l'instruction plus que la réalité du savoir et le discernement de la raison. On traite leur pauvre tête comme un vulgaire phonographe, comme une simple horloge à répétition, comme un mécanisme automatique, en la forçant à enregistrer fidèlement, à reproduire exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage recommandation de Montaigne qu'«il ne faut pas attacher le savoir à l'âme, mais l'y incorporer,» qu'«il ne faut pas l'en arroser, mais l'en teindre,» on demande trop à leur mémoire qui est surmenée, persécutée, violentée. Et comme je comprends bien qu'après plusieurs années d'un traitement aussi féroce, nos jeunes filles de condition prennent l'étude en horreur et se jettent passionnément sur les chiffons et les romans! A cela, quel remède?
IV
Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit être double: les élever plus fortement à la connaissance de la vérité, les préparer plus sérieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se tiennent.
Voici ce que M. Alfred Mézières pense de la première: «En général, les jeunes filles françaises n'ont que trop de tendance à la frivolité, trop de goût naturel pour le succès, trop de désir de plaire. On devrait les préserver avec soin de la légèreté d'esprit qui est leur défaut capital, les habituer à réfléchir et à penser.» Oui; une pédagogie bien comprise se fera une loi d'élever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler une âme plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci de la réflexion. A cette fin, elle tâchera surtout de faire entrer dans la tête des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait coutume d'insister) que «leur éducation n'est pas finie à dix-huit ans et que la première robe de bal n'a, pas plus que le diplôme de bachelier pour les jeunes gens, la vertu de donner à leur science son parfait développement[73].» Est-ce donc si difficile?
[Note 73: Cité par REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_, menus propos, p. 339.]
Je me refuse à croire que la légèreté féminine soit incurable. On calomnie le sexe faible en lui prêtant je ne sais quelle impuissance à s'instruire et à raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou autres futilités mondaines. Il n'en est pas moins vrai que «ce qui leur manque le plus (c'est encore M. Mézières qui parle), ce sont les goûts sérieux. Il faut éveiller en elles l'amour de l'étude, leur faire lire et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dégoûter ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littérature est inondée et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le mépris de tout ce qui ne l'est pas[74].»
Faute de cultiver, d'éclairer, de redresser même le goût littéraire des femmes, le goût public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est beau et bon ne réussissant jamais sans elles. «Tout ce qui peut arracher les femmes à l'inutilité d'une existence mondaine ou misérable est un bien pour la patrie, un gage d'avenir[75].» A ces mots de Mme Edgar Quinet, nous ajouterons que détourner les femmes de la littérature légère ou vicieuse qui s'étale dans les livres et les journaux, est tout profit pour l'esprit national et la moralité publique, parce qu'en plus de la maternité physique, la femme est appelée à faire oeuvre de maternité morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les enfants de son âme et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait, avec la vie, tous les germes de progrès, l'idée qui éclaire, l'amour qui enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanité. On lit dans les «Lois» de Platon: «Les femmes ont une si grande influence sur les hommes que ce sont elles qui déterminent leur caractère. Partout où elles sont accoutumées à une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les hommes sont corrompus et amollis.» Tâchons donc de les rendre sérieuses.
[Note 74: _Le Travail des femmes_. Revue encyclopédique, _loc. cit._, p. 908-909.]
[Note 75: _Ibid._, _La Femme moderne_, p. 882.]
CHAPITRE II
Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles
SOMMAIRE
I.--L'ÉDUCATION DES FILLES DOIT ÊTRE CONFORME AUX DESTINÉES DE LA FEMME.--POURQUOI?--NOS RAISONS.--ÉDUQUER, C'EST FORMER UNE PERSONNE HUMAINE.
II.--CULTURE «RATIONNELLE».--A PROPOS DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES FILLES.--VOEU EN FAVEUR DE L'INSTRUCTION PROFESSIONNELLE.--ÉCUEILS À ÉVITER: L'INFLATION DES ÉTUDES ET LE SURMENAGE DES ÉLÈVES.
III.--CULTURE «MORALE».--APRÈS LA FORMATION DE LA RAISON, LA FORMATION DE LA CONSCIENCE ET DE LA VOLONTÉ.--MENUS PROPOS DE PÉDAGOGIE FÉMININE.--IDÉES NOUVELLES SUR L'ÉDUCATION DES FILLES.--LA «DOGMATIQUE DE L'AMOUR».--NOS SCRUPULES.
IV.--CULTURE «SOCIALE».--ESPRIT NOUVEAU DE L'ÉDUCATION MODERNE DES FILLES.--OU EST LE DEVOIR DES HEUREUSES DE CE MONDE?--VIEILLES OBJECTIONS: CE QU'ON PEUT Y RÉPONDRE.
V.--CULTURE «RELIGIEUSE».--L'AME DES FEMMES ET LE BESOIN DE CROIRE.--LE DOMAINE DE LA FOI ET LE DOMAINE DE LA SCIENCE.--SI L'INSTRUCTION EST UN DANGER POUR LA RELIGION ET LA MORALITÉ DES FEMMES.--A QUELLES CONDITIONS LE SAVOIR SERA PROFITABLE A LA PIÉTÉ ET A LA VERTU DES FILLES.
Après avoir rappelé sommairement le but élevé auquel doit tendre la pédagogie féminine, il importe, ne fût-ce que pour donner à nos idées plus de relief et de précision, d'indiquer les principes directeurs auxquels nous subordonnons l'éducation moderne des jeunes filles.
I
Quelle est, au voeu de la nature, la destinée normale de la femme?--Être épouse, être mère. De son organisme physique et de sa constitution mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualités et de ses faiblesses, de l'impressionnabilité inquiète de ses nerfs comme de la chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprême se dégage avec toute la clarté propre aux vérités universelles. La maternité? mais c'est le cri de son âme! Par la maternité, elle exerce la plénitude de sa fonction, elle utilise tous ses trésors de vie; par la maternité, elle goûte sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle épuise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la maternité, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'à l'immolation de son être aux fins éternelles de l'humanité.
Si déjà l'homme a pour destination sociale d'être époux et père, s'il ne remplit vraiment tout son rôle, s'il ne connaît à fond toute la vie qu'à la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux responsabilités de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la nature a soumise à des fatalités plus nombreuses, à des servitudes plus dures, dans l'intérêt manifeste de la perpétuation de l'espèce? La maternité est sa raison d'être, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.
De là, cette grave conséquence que l'éducation doit la préparer à cette vocation auguste, lui en faire comprendre la dignité, lui en faire chérir les devoirs. C'était l'avis de Mme de Staël: «Il faut élever la jeune fille avec la pensée constante qu'elle sera un jour la compagne de l'homme.» Et Marion ajoute avec force qu'une pédagogie, qui ne mettrait pas ce «lieu commun» au rang de ses principes, serait «extravagante ou criminelle»[76].
[Note 76: _La Psychologie de la femme_, p. 242.]
Mais, en fait, le mariage n'est point la destinée de toutes les femmes. Après la règle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs laissant à l'homme l'initiative des ouvertures et l'antériorité du choix, beaucoup de femmes sont condamnées à vivre et à vieillir solitaires. Et le célibat est, pour le plus grand nombre des filles, une source d'épreuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain, isolées, délaissées, déclassées, elles ont mille peines à se suffire à elles-mêmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indépendants. Bien que, par nature et par destination, la femme soit vouée à la vie de famille et à la paix du foyer, il faut néanmoins que l'éducation lui permette de se faire, en cas de nécessité, une libre place au soleil. Là est, pour les vieilles filles, la dignité et le salut. Et combien de veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement, démunies et désemparées, dans l'infériorité ou la misère? Les mettre à même de faire face aux éventualités les plus lourdes de l'existence par un travail indépendant et sûr, tel est le plus grand service que l'éducation puisse rendre à la généralité des femmes.
Et encore, avant d'être épouses et mères, elles sont femmes. Disons plus: en elles, comme en nous, les caractères généraux et les besoins communs de l'humanité priment les traits spéciaux et les tendances distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent être éduquées pour elles-mêmes, pour leur bien propre, pour leur honneur, pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de la féminité, il importe de ne point négliger les attributs supérieurs de l'humanité, dont elles sont les membres vivants au même titre que les représentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire à Fénelon que «la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes,» et que, de ce chef, «elles sont la moitié du genre humain, rachetée du sang de Jésus-Christ et destinée à la vie éternelle.»
En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de l'éducation est le même, à savoir l'élévation de la personne humaine à toute la perfection dont elle est capable. Et cette éducation, nous avons trois raisons pour une de la donner pleinement à la femme: parce qu'elle est un être de chair et de sang, de raison et d'amour, un individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanité pensante et souffrante, une personnalité morale qui doit être cultivée pour elle-même; parce qu'elle est destinée au rôle d'épouse et de mère, et qu'appelée à régler tout le détail des choses domestiques, elle ruine ou soutient les maisons, et qu'investie de la royauté du foyer, elle est le bon ou le mauvais génie de la famille; parce qu'enfin, ayant «la principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le monde,» comme dit encore Fénelon, elles tiennent entre leurs mains la dignité, la moralité, l'avenir même de la société. Élever et fortifier la femme, élever et préparer la mère, de telle sorte qu'épouse, fille ou veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons à l'éducation moderne des filles.
Il s'ensuit que les femmes doivent être élevées aussi bien que les hommes, et qu'a cette fin elles ne méritent ni dédain ni adulation; car le dédain les voue à l'ignorance et à la médiocrité, tandis que l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et futiles, les agréments superficiels et vains. Traitons-les donc avec respect, prenons-les au sérieux; fortifions leur faiblesse par une culture aussi complète que possible, par une éducation rationnelle, morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui résument tout notre programme pédagogique, ont besoin d'explication.
II
Premièrement, la culture de la femme doit être _rationnelle_. Autrement dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit appropriée aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.
Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins favorables s'y résignent avec mélancolie, comme à une fatalité inéluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'être moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir, la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la même manière? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes intellectuelles ne coïncident pas absolument avec les nôtres; parce que son organisme est plus délicat et sa sensibilité plus vive; parce que sa nature même la voue à un autre rôle dans la famille, à une autre place dans la société; parce qu'elle ne sert point de même façon les destinées de la race et les intérêts essentiels de l'humanité.
Toutes ces disparités de nature et de fonction entre l'homme et la femme s'opposent à l'uniformité des programmes, des études et des disciplines. Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre l'instruction donnée et le sexe qui la reçoit. «Comme notre corps ne se nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digère,» de même «on ne s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile.» Et M. Ernest Legouvé induit de cette comparaison que «la femme a droit à être élevée aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme,» et que «même dans le cas où on leur enseignerait à tous deux la même chose, il faut la lui enseigner, à elle, différemment[77].» Il ne s'agit pas, bien entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science édulcorée et fade, une science _ad usum puellarum_, mais seulement, comme l'a dit un maître en pédagogie, M. Gréard, «de leur rendre la vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dégageant de tout ce qui n'est pas indispensable à l'éducation de l'esprit[78].» Y a-t-on réussi?
[Note 77: _Le Travail de la femme._ Revue encyclopédique, _loc. cit._, p. 908.]
[Note 78: _L'Enseignement secondaire des filles_, p. 142.]
A peu près. Les jeunes filles ont maintenant des lycées, des collèges, des pensionnats séparés. On s'est efforcé de les préserver, autant que possible, des programmes encyclopédiques qui accablent les garçons. Elles ne sont pas, les heureuses créatures, hantées, poursuivies, étreintes par le cauchemar du baccalauréat. Plus souple et plus libre, leur instruction, répartie entre maîtres et maîtresses, a pour sanction des examens de fin d'études ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute, l'enseignement secondaire spécial des jeunes filles, tel qu'il a été organisé par la loi du 21 décembre 1880, nous paraît judicieusement compris et dosé. On sait, d'ailleurs, s'il a réussi! Depuis sa création, l'effectif de sa clientèle n'a pas cessé de suivre une progression régulière; et il sert trop bien les desseins du féminisme pour qu'on puisse douter de son extension croissante.
Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est entré dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacré-Coeur a proposé, non sans éclat, de fonder à Paris, au centre des lumières, une École normale congréganiste rivale de celle de Sèvres, destinée à fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre les établissements de l'État, auxquels «il ne manque humainement rien.» Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein était exposé--_Les Religieuses enseignantes et les Nécessités de l'Apostolat_--a été mis à l'index par une décision de la Sacrée-Congrégation des évêques et réguliers en date du 27 mars 1899. Le Saint-Siège a préféré s'en remettre aux instituts religieux du soin de prendre «les moyens idoines qui leur permettront de répondre amplement aux désirs des familles et d'élever les jeunes filles à la culture qui convient aux femmes chrétiennes.» Il faut avouer que, si imparfait que puisse être l'enseignement congréganiste, l'innovation projetée avait le très grave inconvénient de détruire l'active émulation et la diversité féconde des communautés enseignantes de femmes, en leur imposant une même préparation, une même discipline scolaire, un même entraînement pédagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de l'Université de France, l'Église n'a pas voulu soumettre ses oeuvres d'éducation à l'uniformité régimentaire.
Et là, précisément, est le vice de notre système d'enseignement officiel qui, rétréci par des vues trop étroites, ne convient qu'aux besoins et aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilégiées. Fénelon a écrit que «le résultat d'une éducation bien entendue doit nous mettre à même de remplir avec intelligence les devoirs de notre état.» C'est une parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une femme, sinon d'élever et d'instruire ses enfants, de diriger son intérieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dépenses, de balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence et économie? Cela étant, je me demande si nos pédagogues ne sacrifient pas aujourd'hui le nécessaire au superflu. Tels qui croiraient déroger en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un ménage en beurre, sucre ou café, trouvent naturel de lui demander la quantité d'oxygène ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous d'organiser le mandarinat féminin à côté du mandarinat masculin! Un régime aussi sot nous donnerait une jolie société: ni hommes ni femmes, tous diplômés.
Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux agir sur la vie, puisque le mariage et la maternité sont la destinée normale de la femme, puisqu'il lui appartient de créer le foyer où grandiront les générations nouvelles, il est un sujet féminin, par excellence, qu'il importerait de joindre à tous les degrés de l'enseignement des jeunes filles, c'est à savoir l'hygiène du logis, de la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes d'instruction, qu'une place tout à fait insuffisante. Serait-il donc si difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, à une crèche, à un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-nés? Tenez pour assuré qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et en os, qu'une poupée à ressorts et à falbalas.
Pourquoi même n'est-on pas entré résolument dans la voie de la différenciation et de la variété des enseignements? Pour qu'une femme puisse vivre, en cas de nécessité, du travail de ses mains, il serait urgent de développer l'enseignement professionnel sous toutes ses formes: 1º l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les fromageries et les fermes modèles, en instituant de nouvelles écoles d'agriculture et d'horticulture; 2º l'enseignement industriel, en favorisant l'extension et le progrès des arts de la femme dans toutes les branches de la production manufacturière; 3º l'enseignement commercial, en mettant à la portée des jeunes filles les ressources d'une instruction réservée trop exclusivement aux jeunes gens dans nos Écoles de commerce récemment créées. Combien de femmes, ainsi armées par une instruction technique sagement appropriée à leur sexe, seraient capables de diriger, aux champs ou à la ville, avec autant d'habileté que de profit, un domaine, un atelier ou un négoce?
Sur ces points, tous les groupes féministes sont d'accord: l'enseignement spécial est encore à créer pour la femme. Les deux sexes devraient recevoir une instruction adaptée au milieu dans lequel ils sont appelés à vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une instruction commerciale ou industrielle dans les agglomérations urbaines ou les centres manufacturiers. Depuis quelques années, les féministes de toutes nuances ont émis voeu sur voeu, afin de déterminer les pouvoirs publics à organiser et à multiplier au plus vite les écoles professionnelles de filles. Voilà de l'émancipation pédagogique saine et sage. Mais, sur ce point, l'État ne semble pas pressé de nous donner satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrès à réaliser, puisque l'enseignement spécial des garçons,--et surtout l'enseignement agricole,--est lui-même manifestement insuffisant.
Dresser la jeune fille aux tâches sacrées de la maternité, à la bonne tenue du foyer, à l'hygiène savante de la maison, à la pratique habile d'un métier ou d'une profession, voilà déjà des points essentiels auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place éminente qu'ils méritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du brevet supérieur qui en est la plaie inséparable, il n'est pas très difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-écueils dont il faudrait, coûte que coûte, le garantir: j'ai nommé l'inflation des études et le surmenage des élèves.
Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui réclameront à bon droit une instruction soignée, une culture complète. S'il est peu raisonnable de vouloir instruire supérieurement toutes les femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux douées les hautes spéculations de la pensée. Suivant le joli mot de M. Anatole France, «la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et ses diaconesses[79].»
[Note 79: _Le jardin d'Épicure_, p. 192-193.]