Le Feminisme Francais I L Emancipation Individuelle Et Sociale

Chapter 12

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S'agit-il là d'une simple attraction de tempérament? d'une vulgaire impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En général, la femme est moins accessible aux séductions de la beauté physique qu'aux attraits de la distinction morale et de l'élévation intellectuelle. Je parle, cela va sans dire, de la femme bien née. Si, au contraire, nous la supposons d'esprit léger et de coeur médiocre, il est à croire qu'elle marquera peu d'inclination pour les hommes supérieurs. Ses préférences iront à un brave garçon, ni trop intelligent, ni trop bête, pensant et parlant comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et portant élégamment la moustache et l'habit. Aidé d'un bon tailleur, ce monsieur quelconque sera considéré par certaines petites dames comme un pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et complaisant, oh! alors, il deviendra l'idéal du bon mari. Point de doute que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur ménage! Mais on me dira peut-être qu'ils étaient insupportables et que l'instruction des femmes changera ce discord en unisson.

Il n'en est pas moins vrai que, dans la très grande majorité des cas, le sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le nôtre; qu'elle l'entoure volontiers de mystère et le voile de pudeur, et qu'en imprégnant son amour d'une sorte de respect physique pour elle-même, elle incline l'homme qui la recherche à joindre l'estime à l'amour.

II

La sensibilité et la tendresse sont si véritablement fondamentales en la femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de là: ses vertus et ses fautes, ses élans de compassion et son appétit de sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son émotivité ardente. Elle représente le coeur avec ses qualités et ses défauts, tandis que l'homme personnifie plutôt la pensée froide et le raisonnement grave. C'est une passionnée qui ne fait rien à demi. Témoin la vivacité de ses affections, l'impétuosité de ses désirs, ses enthousiasmes et ses colères, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans l'amour, dans la vengeance et dans la fidélité, tout ce qui l'abaisse, tout ce qui l'élève. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute chose prend vite un tour passionnel et démesuré. Comme l'a écrit Octave Feuillet, «elle rêve quelque chose de mieux que le bien et de pire que le mal.» Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce qu'elle les chérit, les nourrit, parce qu'elle les «couve», pour rappeler le mot de Diderot.

C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice tranquille et impartiale. Exaltées, absolues, «elles sont toutes pleines d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fénelon qui parle), elles n'aperçoivent aucun défaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune bonne qualité dans ce qu'elles méprisent.» Et le doux prélat de conclure: «Les femmes sont extrêmes en tout.» Eh oui! extrêmes dans le mal comme dans le bien, suivant l'adage: _Optimi corruptio pessima_. Elles poussent toute chose à outrance, la religion et l'irreligion, la chasteté et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la compassion et la cruauté, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et haïssent avec la même vigueur, avec le même bonheur. Les sentiments excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce sont, je le répète, des passionnées; et la passion ne se plaît guère aux coteaux modérés où habitent la prudente réflexion et la tranquille sagesse. C'est pourquoi il est à craindre que plus d'une ne se précipite, tête baissée, dans le féminisme «intégral» et, poussant son chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine extravagance, jusqu'en pleine immoralité.

Échauffée par la tendresse et par la passion, la sensibilité des femmes s'exalte ou s'exaspère, et se traduit conséquemment en bien ou en mal. Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver que toutes les qualités et tous les défauts de la femme viennent du coeur et des nerfs. Se dévouer est sa première nature, comme aimer est son premier mouvement. Généralement, sa volonté est plus désintéressée que la nôtre. A chaque instant, la maternité, qui sommeille au fond de ses entrailles, se réveille et se répand en sacrifices spontanés qui feront toujours d'elle la meilleure éducatrice. Il faut savoir s'oublier comme elle pour s'adonner utilement à la première formation intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu'à moitié. L'abstraction idéale la touche peu. Par contre, invoquez devant elle la pitié, l'amour, le pardon; faites appel à la sainte bonté; et de tout l'instinct maternel qui gonfle son âme, elle vous répondra en répandant sans compter les trésors de générosité dont son coeur est plein. Pour elle, toute justice sociale se ramène à un élan de sensibilité affectueuse, au don de soi-même. Tandis que l'homme cherche le règne du droit, la femme ne conçoit et ne poursuit que le règne de la grâce et de la charité. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la femme vaut mieux.

C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur par le démon révolutionnaire, sont portées vers le prolétariat militant moins par les formules et les systèmes d'école, que par un élan de vague commisération et d'inconsciente protestation contre la misère. Chez ces terribles femmes, l'esprit de révolte est un succédané de l'amour aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshérités, aux victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se décident à la violence, c'est par un sursaut de pitié, par un emportement, par une explosion de toute leur sensibilité. Et nos discordes civiles nous ont appris les excès de fureur et de destruction dont elles sont capables. Mais, en général, la femme est plutôt pacifique, modérée, conservatrice. Au fond, la violence et le désordre lui répugnent. On a remarqué cent fois que ses goûts réguliers, son entente des affaires, son esprit d'exactitude et d'économie, la rendent éminemment propre à la gestion d'un patrimoine et à l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme qui est travaillé par un incessant besoin d'acquérir, par une ambition inquiète d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plaît à défendre et à garder la richesse amassée. Plus faible, plus fragile, plus sujette aux incapacités de travail, ayant la surveillance des enfants, le gouvernement du ménage, le soin de la table et le souci des approvisionnements, elle doit être plus accessible que l'homme à la peur de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial.

C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. «Élevez-nous des croyantes et non des raisonneuses, écrivait Napoléon à propos de l'établissement d'Écouen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le plus sûr garant pour les mères et pour les maris.» Rien de plus facile, la femme inclinant d'elle-même aux choses de la foi. La critique, qui est un acte de méfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de sécurité; et la religion, qu'elle se fait un peu à son image et qu'elle accommode doucement à ses goûts et à ses préférences, est toute de mansuétude et de miséricorde. Ses croyances, plus émues que raisonnées, se transforment aisément en dévotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu est amour.

C'est pourquoi, enfin, la femme, étant plus tendre, plus retenue, plus pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La maternité, d'ailleurs, est une école de douceur, de patience et de résignation, qui, en vouant la femme à la vie enfermée du foyer, la soustrait aux émotions, aux tentations, aux déviations de l'activité extérieure qui est la loi de l'homme.

Il est vrai que M. Lombroso tire prétexte de cette moindre criminalité pour rabaisser la femme. Comme le génie et la guerre, le crime est masculin. Les violences les plus désordonnées et les plus sanglantes honorent, paraît-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait rendre grâce aux assassins du prestige dont ils entourent, à coups de revolver et à coups de couteau, notre très chère masculinité. Est-ce donc à cause du sang qu'il verse que l'homme a été proclamé le «roi de la nature»? On raconte qu'en fait de cruauté savante, le tigre nous surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humilié?

Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur de mille et mille qualités, nous n'ignorons point qu'il en est d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltées. D'ordinaire, leur faculté de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes à volonté. D'autres sont rancunières et vindicatives. Beaucoup ont un fond de cruauté inconsciente qui éclate brusquement, soit pour défendre ceux qu'elles aiment, soit pour nuire à ceux qu'elles haïssent. Cette malignité féline,--comme l'impressionnabilité, d'ailleurs,--est un signe et un effet de leur faiblesse et de leur nervosité.

La femme, au surplus, n'est pas exempte d'égoïsme. L'amour de soi n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance inférieure est commune aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons pas surpris que Mme Guizot ait pu écrire que «les femmes ne s'intéressent aux choses que par rapport à elles-mêmes.» Mais l'égoïsme féminin procède surtout de la vanité. «Les filles, dit Fénelon, naissent avec un violent désir de plaire.» Tandis que l'orgueil est le vice dès forts, le péché des hommes, la vanité est le penchant des faibles, le péché des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure que, chez les jeunes filles, «le désir de plaire l'emporte souvent sur la faculté d'aimer.» D'un mot, la femme est coquette.

Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destinée d'être aimée, plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et d'embellir la vie, plaire est une nécessité de sa condition; ayant pour partage de tempérer, de civiliser la brutalité masculine, plaire est son arme de combat, son instrument de règne, plaire est la condition même de sa souveraineté, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages, émouvoir et enchaîner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner, orner sa beauté, telle est l'ardente et incessante préoccupation du sexe féminin. C'est une vérité de fait, un lieu commun que les moralistes ont maintes fois mis à profit. Citons seulement ces deux pensées de La Rochefoucault: «La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes.»--«Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur passion.» Ainsi, l'égoïsme féminin est fait surtout de vanité, et cette vanité se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a pour but avoué ou inconscient de préparer les voies à l'amour; et nous voilà ramenés, par un détour, à cette sensibilité émotive qui est le commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes.

Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui sacrifient un peu trop au démon de la toilette. Dans toutes les conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent être mises à la dernière mode. Poussée à l'excès, la coquetterie démoralise la femme. De là, surtout dans les milieux mondains, ces natures sèches, froides, égoïstes, avides de plaisir et de jouissance. A toute époque, du reste, les femmes déplaisantes, acariâtres, hargneuses, n'ont pas été d'une extrême rareté. Malgré les influences attendrissantes de la maternité, il y a même, hélas! de méchantes mères. Les tribunaux ont trop souvent à s'occuper d'horribles mégères qui, non contentes de persécuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs l'emportent sur le coeur, il est fréquent que les femmes surpassent les hommes en férocité. Mais, dans une étude qui n'a en vue que le fort et le faible de la généralité des femmes, il convient de négliger les monstres.

III

Les effets composés de la sensibilité et de la tendresse, de la sympathie et de la vanité, semblent vouer la femme à l'agitation du coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes passions, en l'excluant à peu près de la sphère sereine des calmes décisions et des hautes spéculations rationnelles. Nous allons voir, en effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volonté et l'esprit des femmes sont tributaires de leur tempérament impressionnable et aimant.

Au sens propre du mot, la volonté est la subordination des impressions naturelles et des impulsions instinctives à une règle que l'on s'impose à soi-même. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession de soi, le contrôle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est par l'empire exercé sur nous-mêmes, que la volonté nous élève à la dignité de personnes autonomes.

Si cette définition est exacte, la volonté de la femme est certainement plus faible que la nôtre. D'abord, elle est plus incertaine, plus agitée, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hésite, elle tâtonne, elle flotte. Elle va et vient; elle sautille «comme les mouches»: ainsi parle Kant. Et si la femme manque de décision, ce n'est pas qu'elle manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les impressions contraires qui l'assiègent, elle ne sait pas, elle ne peut pas choisir. La mobilité est son défaut dominant. Combien de femmes sont plus capables de caprices que de résolutions? Combien de femmes ont plus de velléités que de vouloir?

Même inconstance dans l'exécution. Jean-Paul Richter a dit: «L'homme est poussé par la passion, la femme par les passions; celui-là par un grand courant, celle-ci par des vents changeants.» Sa conduite est pleine de surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la fermeté, la patience dans l'action, lui font généralement défaut. Elle ébauche tout; elle n'achève rien. Elle se disperse entre mille travaux entrepris avec joie et abandonnés avec dégoût. Elle est d'humeur versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son âme est en proie à une sorte d'équilibre instable.

Et lorsqu'elle se décide, il arrive souvent que sa résolution tourne en obstination. L'entêtement des femmes est passé en proverbe: «Vouloir corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique.» Toute nature molle et douce qui s'exaspère, devient finalement intraitable. L'opiniâtreté aveugle est soeur de la faiblesse et de l'impressionnabilité. Il faut une grande maîtrise de soi pour convenir de ses torts et sacrifier l'amour-propre à la raison.

Il suit de là que la femme est tantôt le jouet d'impulsions diverses qui l'agitent tumultueusement, tantôt la victime d'une impulsion véhémente qui la domine impérieusement. Ou l'indécision du caprice, ou le vertige de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: «J'aime mieux traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut rien conclure avec les femmes.» Elles ne veulent pas assez, ou elles veulent trop. Et ces défauts contraires procèdent du même fond: l'extrême sensibilité. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les névrosées, cette inconstance fantasque et cet entêtement aveugle prennent tour à tour une telle acuité, que les psychologues ont pu les appeler «les maladies de la volonté».

Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les décisions, moins de fermeté dans l'action, moins de sang-froid et plus de nerfs, telles sont les manifestations caractéristiques du vouloir féminin, comparé au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement, dégageant ici les tendances générales du sexe, nous sommes forcé de constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volonté féminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et ces admirables qualités rétablissent l'équilibre) plus tendre, plus dévouée, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilité nerveuse, la femme sait lutter mieux que nous contre les épreuves de la mauvaise fortune. Facile à troubler dans les petites choses, elle redevient maîtresse d'elle-même dans les grandes. Bouleversée par une contrariété insignifiante, elle tient tête courageusement au malheur. Jetée hors d'elle-même par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araignée, elle retrouve toute sa vaillance devant le péril qui menace les siens. Un coup d'épingle l'émeut jusqu'aux larmes, et les coups irréparables du sort lui font rarement perdre la tête. Une misère de rien l'ébranle, l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe réveille toutes les énergies de son âme. Soutenue par un grand sentiment, elle refoule victorieusement sa timidité et ses appréhensions. En deux mots, toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa force vient du coeur. Décidément, la sensibilité affective forme bien la nature foncière de la femme.

CHAPITRE V

L'intellectualité féminine

SOMMAIRE

I.--CARACTÈRES PRÉDOMINANTS DE L'INTELLIGENCE FÉMININE: INTUITION, IMAGINATION, ASSIMILATION, IMITATION.

II.--CE QUI MANQUE LE PLUS AUX FEMMES: UN RAISONNEMENT FERME, LES IDÉES GÉNÉRALES, LE DON D'ABSTRAIRE ET DE SYNTHÉTISER.

III.--D'UN SEXE A L'AUTRE, IL Y A MOINS INÉGALITÉ QUE DIVERSITÉ MENTALE.--PAR OU L'INTELLIGENCE FÉMININE EST REINE: LES GRACES DE L'ESPRIT ET LE SENS DU RÉEL.

Impressionnable, sensible, aimante, dévouée, telle est la femme. Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voilà l'homme. Ces disparités physiques et morales vont nous donner la clef des dissemblances intellectuelles qui séparent les deux sexes.

I

Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas sûrement de même façon. Du moment que la sensibilité affective fait le fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous, qu'elle raisonne comme nous, qu'elle étudie et qu'elle apprenne comme nous. Et de fait, les caractères dominants de l'intelligence féminine sont, à un degré plus ou moins éminent, l'intuition, l'imagination, l'assimilation et l'imitation.

Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acquérons par l'étude, par la réflexion, par l'application, elles y parviennent généralement par une sorte de divination qui va droit à l'objet de la connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans méthode, avec une sagacité, une promptitude, une sûreté admirables. Elles devinent autant qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des «lumières naturelles»; c'est-à-dire une clairvoyance instinctive, une compréhension vive et spontanée des choses de l'âme, qui manquent à la plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilité, cette vision aiguë et directe leur vient, sans aucun doute, de leur impressionnabilité nerveuse et de leur émotivité affective. Tous les écrivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. «C'est dans le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a placé le génie des femmes.» Et complétant cette pensée, M. Paul Bourget a écrit ce mot profondément vrai: «Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.» L'intuition! voilà donc la qualité maîtresse de l'intellectualité féminine.

Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions les plus générales et les plus séduisantes de la femme de rêver la vie. Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de poésie et incline l'âme aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une tête féminine abrite de chimères. Êtres de sensibilité vive et de tendresse passionnée, il serait inconcevable que les femmes ne fussent pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus éveillée que leur culture générale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a remarqué: «Comme on n'occupe les femmes à rien de solide, cette faculté de leur esprit est souvent la seule qui travaille.» Où l'imagination règne, la raison est servante.

Les sentimentales surtout (elles sont légion) se laissent éblouir facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs rêveries. Et pour peu que les nerfs s'en mêlent et que la santé fléchisse, l'imagination devient la folle maîtresse du logis, une «maîtresse d'erreur et de fausseté[59];» au lieu que, ramenée prudemment à la raison, elle dérobe seulement à nos regards les vulgarités de la vie, en jetant sur le réel la poudre d'or de ses rêves. Et cette charmante illusion est aux âmes féminines un réconfort et une consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est mère des grâces de l'esprit et des excentricités aventureuses. Elle a besoin d'être surveillée, car elle penche naturellement vers l'extravagance. Et lorsque la passion l'échauffe et l'exalte, elle se plaît aux sentiers escarpés qui avoisinent les abîmes. En tout cas, c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilité, c'est-à-dire par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que «l'esprit vient aux filles».

[Note 59: Henri MARION, _Psychologie de la femme_, p. 205.]

A cela, point de mystère. Eu égard à sa sensibilité plus vibrante et plus éveillée, on conçoit que, plus précoce que l'homme par le corps, la femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se développent plus vite et se forment plus tôt que les garçons. Il est banal de parler des étonnantes facilités d'assimilation des femmes. Elles ont de la mémoire, beaucoup de mémoire. Elles comprennent et elles retiennent avec une égale aisance. Leur faculté d'intuition se tourne, se complète et s'achève en accumulation. Elles ont sur nous cette évidente supériorité de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une quantité prodigieuse de détails. En vertu de leur tendance naturelle de réceptivité, elles sont douées très généralement d'une vivacité, d'une fidélité de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de grenier d'abondance où tout se superpose et se conserve étonnamment. Il n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin général plein de faits, de noms, de dates, de notions éparses, de broutilles amoncelées. Voyez les aspirantes au brevet supérieur: elles en savent beaucoup plus que les garçons du même âge. Elles savent presque tout, à vrai dire, mais par les petits côtés, à fleur de terre, par la superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.