Le féminisme

Part 9

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Je doute que cette idée soit juste et que ce soit l'explication de la décadence du divorce en France. Il y a dix-huit ans tout à l'heure que la loi du divorce a été rétablie dans notre pays. Évidemment, ce n'est pas en 1895, 1896, 1897 que la liquidation des vieilles séparations à convertir en divorces a eu lieu. C'est, de toute évidence, de 1884 à 1887. Ce n'est pas dix ans après que de vieux séparés se sont avisés de faire transformer leur séparation relative en séparation absolue. De si longues réflexions sont absolument invraisemblables. Non, l'abaissement des chiffres du divorce porte bien sur le divorce lui-même. Ce sont bien des divorces proprement dits, des divorces purs, que nous avons sous les yeux; et qui étaient fréquents jusqu'en 1897 et qui l'étaient moins de 1897 à 1899, et qui le sont beaucoup moins depuis deux ans. Quelle est donc la cause?

On me dira, avec ce sourire vainqueur, j'allais dire que vous connaissez bien, avec lequel on parle à un imbécile, et que par conséquent vous ne connaissez pas, on me dira: «Mais, âme simple et candide, on divorce moins tout simplement parce qu'on se marie moins; et il est assez naturel que les chiffres qui se rapportent à un de ces cas soient proportionnels aux chiffres qui se rapportent à l'autre.»

Non pas! Non pas! Ceci encore est une erreur. On se marie un peu moins, mais à peine un peu moins, et l'on divorce moins aussi, mais beaucoup moins. Les chiffres, précisément, ne sont point proportionnels. Retirez votre sourire vainqueur et transformez-le en physionomie interrogative. Quoi donc?

D'abord l'influence de la mode. Il ne faut pas y voir toute la cause; mais il faut en tenir compte. Le snobisme n'est pas tout à fait le fond de notre caractère national, mais il en est un élément fort considérable. Le coiffeur de Diderot lui disait: «Oh! Monsieur! Parce que je suis un simple carabin; il ne faut pas croire que j'aie plus de religion qu'un autre.» En ce temps-là le bel air était d'être irréligieux. Le «carabin» de Diderot voulait être du bel air. «Eh! comme un autre», comme dit Figaro, autre carabin.

Le carabinisme a été certainement pour quelque chose dans la mode du divorce. On a divorcé comme, vers 1859, on s'est mis à porter des crinolines et l'on a cessé de divorcer comme en 1870 on s'est mis à porter des jupes plates. Remarquez que la gloire du divorce a duré treize ans environ. C'est très bien. C'est juste le temps d'une mode. La crinoline a duré douze ans, le divorce était un peu plus sérieux; mais c'est à peu près le même laps. Une mode en France dure l'espace d'une demi-génération, le temps qu'une génération met à passer de la première jeunesse à la seconde, c'est-à-dire le temps qu'elle met à changer de goût, et à s'apercevoir que son goût précédent ne valait rien, et à en substituer vite un autre avant d'arriver à l'âge où personne ne s'inquiète du goût que vous pouvez bien avoir.

Donc le divorce a subi la loi commune. Il a plu; il a cessé de plaire; il a été du bel air; il est devenu de mauvais ton; il a été bien porté et puis il a marqué mal. Il ne faut pas qu'il s'étonne qu'il en soit de lui comme de toute chose ici-bas.

Causes plus profondes? Il y en a. Il peut y en avoir. Est-ce que les mal mariés ne se seraient pas aperçus que le divorce, neuf fois sur dix, ne remédie à rien du tout? Le désir du divorce vient de ce que l'un des époux, ou tous les deux, attribuent chacun son malheur à la présence, jugée désastreuse, de l'autre. C'est une erreur. Ce n'est pas toujours une erreur; et je serai toujours partisan du divorce, je veux dire de la possibilité légale de divorcer; mais c'est neuf fois sur dix une erreur. Notre malheur, quand malheur il y a, ne vient pas de _l'autre_, de l'affreux _autre_. Il vient de nous. Il vient de notre mauvais caractère, de notre caractère ou trop faible ou trop violent, et les deux vont presque toujours ensemble; ou trop capricieux, ou très imparfait à quelque point de vue que ce soit. Nous ne souffrons de _l'autre_ qu'en raison de notre propre infirmité, le plus souvent, bien entendu. Dès lors, ce n'est pas d'avec _l'autre_ que nous devrions divorcer, c'est d'avec nous. Ce n'est pas du mauvais caractère de _l'autre_ que nous devrions nous affranchir; c'est de notre mauvais caractère à nous. Dès lors encore divorcer d'avec _l'autre_ ne remédie à rien du tout. Je me suis séparé de ma femme; il me reste à me séparer de moi-même. Je me suis séparée de mon mari; il me reste à me flanquer à la porte, ce qui est un peu plus difficile.

Si les prétendus mal mariés se sont dit cela, ce ne sont pas des imbéciles. Et pourquoi ne se le seraient-ils pas dit dans ce pays de France où la psychologie court les rues, et quelquefois la plus fine et la plus pénétrante en soi, sans qu'elle trouve toujours, je l'accorde, le moyen de s'exprimer comme La Rochefoucauld? C'est très possible.

Savez-vous, en son fond, ce que c'est que le désir du divorce? C'est une forme, un peu sommaire, si vous voulez, mais c'est une forme de l'optimisme. En quoi consiste l'optimisme? A croire que tout le monde et en particulier l'humanité marche à merveille, excepté notre maison. Car, évidemment, ce n'est pas en nous et chez nous que nous puisons notre optimisme, quand nous sommes doués de ce privilège. Non! Personne ne se trouve heureux, du moins heureux selon ses mérites. Personne ne trouve que cela va chez lui comme dans le meilleur des mondes possibles. Personne. Seulement il y en a qui, par une illusion innocente, s'imaginent qu'il n'y a que chez eux que cela va mal et qu'il n'y a qu'eux qui soient malheureux, et que partout ailleurs c'est l'ordre, c'est la bonne marche et c'est le bonheur.

Eh bien! les voilà, les optimistes! Les voilà bien! Les voilà précisément. Et ce sont ceux qui divorcent, ou du moins qui divorçaient. Ils se disaient: «Est-il possible que j'aie une si mauvaise femme et une maison qui est toujours c'en dessus dessous, _alors que toutes les femmes du monde sont charmantes_, c'est assez visible, et alors que toutes les maisons du monde sont de véritables petits paradis? Mon cas est unique. Donc mon erreur aussi est unique. Et je n'ai qu'à divorcer pour qu'aussitôt, logiquement, forcément, tout mon malheur cesse. Divorçons donc. «Divorçons», comme disait Sardou.»

Et ainsi raisonnaient nos bons optimistes et ainsi raisonnaient nos bonnes petites optimistes de leur côté. Or, c'est précisément de la façon inverse qu'il faut raisonner. Il est sage, si l'on se mêle de raisonner, de conclure, non pas de ce que l'on ne connaît pas à ce qu'on connaît; mais de ce que l'on connaît à ce qu'on ne connaît pas. Ce que nous connaissons, c'est nous-même, un peu, et c'est notre maison. Ce qui est raisonnable, c'est de nous regarder nous-même et notre intérieur et de nous dire: «C'est comme cela que je suis? Eh bien! tout le monde est comme cela. C'est comme cela que va ma maison? Eh bien! l'univers entier va de telle sorte, et non pas d'une autre. Je ne le vois pas? Non; mais c'est parce que le monde m'est moins familier que mon entresol, les femmes des autres moins connues de moi que la mienne, et mes semblables moins bien vus et surtout beaucoup moins sentis que je ne me sens moi-même. Donc, sans le voir, soyons-en sûr, le monde entier est fait comme mon intérieur:

_Humani mores generis tibi nosse volenti_ _Sufficit una domus._

Conclusion: il est absolument inutile de changer de situation dans le dessein de changer de fortune. Le dessein serait illogique au suprême degré. Le moyen même de changer de situation, c'est de rester dans celle où je suis, parce que les situations anciennes peuvent s'améliorer en vieillissant. Ce n'est pas au change qu'on gagne, c'est à la persistance. Si je suis malheureux, c'est en grande partie ma faute. En transportant ailleurs mes raisons d'être malheureux, c'est-à-dire mon caractère, je déplacerai mon malheur, ce qui n'est pas devenir heureux. Restons ici et tâchons de nous y habituer. Le bonheur humain, c'est un malheur à quoi l'on a réussi à s'accoutumer.»

Ce raisonnement, qui s'applique à neuf cas sur dix, si nos mal mariés l'ont fait, je les en félicite. Ils ont changé de philosophie. Ils ont passé de l'optimisme, qui est la source de toutes les infortunes parce qu'il l'est de toutes les déceptions, à un pessimisme plein de sagesse et de vérité.

Et ce raisonnement, pourquoi ne l'auraient-ils pas fait? L'événement semble du moins indiquer qu'ils ont eu quelque idée très analogue. Je vous dis qu'il y a de l'espoir. Moins divorcer, c'est un symptôme. Ce n'est pas la sagesse, mais c'est le commencement du bon sens.

L'ABBÉ FÉMINISTE

C'est l'abbé Bolo. M. l'abbé Bolo n'est pas un mondain, au moins. Féministe, oui; mais _fémineux_ ou _féminard_, pas pour une obole. M. l'abbé Bolo est un homme jeune encore, qui a publié vingt-deux volumes de philosophie et de morale, plus quelques opuscules de moindre envergure; M. l'abbé Bolo ne sait pas faire de compliments aux belles dames; et il traite rudement les féministes du Congrès de 1900 de folles et d'épileptiques; et il se plaît, relativement au féminisme révolutionnaire, à répéter le mot du député anglais Smollet: «Tout cela, c'est une croisade d'hystériques.» On n'accusera pas M. Bolo d'être un abbé du XVIIIe siècle et, quand il a à parler des femmes, de croire, comme Diderot, qu'il faut tremper sa plume dans l'arc-en-ciel et jeter sur le papier la poussière des ailes du papillon.

Mais il est féministe malgré cela, et presque féministe radical.

Parce que le féminisme, c'est le christianisme; parce que c'est le christianisme qui a émancipé la femme et qui a, en même temps que les droits de l'homme, proclamé les droits de la femme; parce que c'est le christianisme qui a fait de la femme, d'une chose qu'elle était, un être; parce que c'est le christianisme qui a établi l'égalité de la femme et de l'homme, sinon devant la loi civile, ce à quoi il n'a pu réussir tout de suite, du moins devant la loi religieuse; parce que c'est le christianisme qui a fait de la femme la mère de Dieu, la plaçant ainsi aussi haut que possible dans l'échelle des êtres; parce que c'est le christianisme qui a soutenu les droits de la femme à travers tout le moyen âge et tous les temps modernes à l'égal des droits de l'homme, et quelquefois avec plus de vigueur et plus de suite; parce que c'est le christianisme qui, seul entre toutes les religions, a associé intimement la femme à l'œuvre religieuse, créant des associations religieuses féminines aussi actives, aussi fortement organisées et aussi puissantes que les associations religieuses viriles; parce que c'est un prêtre catholique, l'abbé Fauchet, en 1790, qui a créé de toutes pièces le féminisme contemporain et qui doit être considéré comme le père du féminisme du XIXe et du XXe siècle; parce que, si le christianisme a _fait la femme_, c'est la femme aussi qui a fait le christianisme, le mouvement chrétien ayant été si puissamment aidé, soutenu, précipité par les femmes des trois premiers siècles après Jésus-Christ, que l'on peut dire et que je suis assuré que sans les femmes le christianisme n'aurait pas abouti.

Car on a tort de dire d'une façon trop générale que «la femme est conservatrice». Elle l'est presque toujours, ce dont je ne songe pas à la blâmer, n'y ayant rien de plus naturel que ceci que l'homme ait l'initiative et la femme le tempérament et la prudence; et c'est la distribution rationnelle des rôles et la division normale du travail. Mais la femme est réformatrice quand il le faut et quand la réforme est sérieuse et pratique. La femme a été réformatrice à l'avènement du christianisme; la femme a été réformatrice au temps de la _Réforme_, quand il s'agissait de mettre un terme «à des abus qui n'étaient que trop véritables», comme a dit Bossuet, et si elle n'a pas été toujours avec la _Réforme_ proprement dite, elle a puissamment aidé à cette autre «réforme», aussi importante que l'autre, qui est la «réforme» et l'épurement et le redressement du catholicisme lui-même, au XVIIe siècle.--La femme ne s'est montrée si «conservatrice» que pendant et depuis la Révolution française. Mais a-t-elle eu si tort et ne peut-on pas, du moins, l'en excuser un peu? Après tout, la Révolution française, surtout et presque exclusivement bourgeoise et paysanne, n'apportait rien, ne donnait rien à deux classes de la société, c'est à savoir aux ouvriers et aux femmes. Elle leur ôtait plutôt quelque chose. Aux ouvriers elle ôtait l'organisation des corporations, organisation tyrannique, je le sais, mais protectrice aussi, et qui, somme toute, avait si bien pour les ouvriers plus d'avantages que d'inconvénients, qu'un siècle après 1789 les ouvriers y sont revenus, à très peu près, vraiment, par leurs syndicats, également tyranniques et protecteurs.

Et aux femmes la Révolution n'apportait rien et ôtait plutôt quelque chose, comme aux prolétaires des villes. Il faut voir dans le beau livre de M. Étienne Lamy, _la Femme de demain_, et aussi dans celui de M. Bolo, comment, dans cette question ainsi qu'en quelques autres, c'est la liberté qui est ancienne et c'est le despotisme qui est nouveau. Quand on traite les libéraux de réactionnaires, on n'a pas si tort. Sur mille points les libéraux ne font que retourner en arrière. Sous l'ancien régime, les femmes recevaient la même éducation et la même instruction que les hommes; voyez Fénelon et Mme de Sévigné. Sous l'ancien régime, les femmes votaient. On les voit voter pour des affaires municipales en 1316, en 1331; on les voit voter pour des élections des États généraux en 1576; on les voit siéger aux États de Franche-Comté au XVIe siècle; on les voit participer à l'administration corporative et il y a, au XVIIIe siècle, des «preud'femmes» comme des «prud'hommes»! Jusqu'à la veille de la Révolution, le droit électoral des femmes dans certaines situations est reconnu officiellement; seulement elles ne peuvent plus l'exercer que par procuration: «pourront être électeurs et éligibles les veuves propriétaires qui pourront se faire représenter par un de leurs enfants majeurs: les dispositions de cet article auront également lieu pour le Tiers État.»

C'est précisément tous ces droits, confus, je le reconnais, et partiels, mais qu'il aurait fallu éclairer et généraliser, que la Révolution a tout simplement supprimés, au lieu de les étendre. Il n'y avait donc pas de raison très précise pour que les femmes fussent d'ardents partisans de la Révolution française.

Pour ces motifs, c'est-à-dire comme chrétien et comme «réactionnaire», M. l'abbé Bolo est un bon féministe et presque un féministe radical, malgré son horreur peu dissimulée pour les «épileptiques». Il fait sa répartition. S'il est dur pour les dames, un peu excitées, je le confesse, du Congrès de 1900, il n'a que des sympathies, que certes je partage, pour des esprits aussi fermes et aussi distingués que Mme Schmall, Mme Maria Martin, Mme Vincent, et je n'ai pas besoin de dire que les directrices du féminisme chrétien, Mme Maugeret, Mme Duclos, sont ses grandes amies spirituelles.

Il est pour toutes les revendications féminines qui sont marquées au coin, non de l'insurrection et de la haine et du mépris niais à l'égard de l'homme, mais à celui, simplement, de la justice, de l'égalité et de l'humanité. Il est pour l'abrogation du texte: «la femme doit obéissance à son mari», qui est si niais lui-même, tant ces choses sont en dehors de la loi et des prises de la loi, qu'il semble avoir été rédigé par un mari berné qui en appelait à l'État pour le secourir.--Il est pour l'abrogation du texte: «le meurtre en flagrant délit est excusable», qui lui paraît, avec raison, selon moi, «un simple vestige de l'état sauvage».--Il est pour le droit reconnu à la femme de disposer de sa fortune personnelle et de son gain personnel; il est pour la recherche de la paternité et pour une loi répressive de la séduction... Quand on songe, à ce propos que nous sommes à cet égard en arrière sur le XVIe siècle! Quand on songe que la Coutume de Bretagne et que l'Ordonnance de Blois de 1579 (exécutive dans tout le royaume) condamnaient à la _peine de mort_ les hommes coupables de rapt! Quand on songe que l'on a châtié don Juan, pécuniairement et corporellement, pendant tout le XVIIIe siècle! Quand on songe qu'au XVIIIe la justice, à cet endroit, semble devenir de plus en plus rigoureuse; qu'en 1712 un conseiller au Parlement de Paris fut condamné à 60.000 livres (deux cent mille francs environ de notre monnaie) pour promesse de mariage non tenue; qu'en 1709 un sieur La Garrigue, surpris avec une demoiselle qu'il avait enlevée et séduite, sans violence, fut condamné à la peine de mort (ne pleurez pas, cependant: en appel il fut seulement exilé); qu'en 1738 le parlement de Dijon condamna à la peine de mort par contumace le marquis de Tavannes pour avoir enlevé la demoiselle de Brou! Ce ne fut qu'en 1746 que, le consentement de la demoiselle ayant été établi, le marquis put purger sa contumace et rentrer en France.

De même encore, M. Bolo est partisan de l'accès des femmes à toutes les professions libérales réservées jusqu'à présent aux hommes, avec assez de bon sens, je le confesse, mais avec une criante injustice, que nous n'avons pas, sous prétexte de protéger les femmes malgré elles et contre elles-mêmes, le droit de commettre.

Enfin... c'est là que je l'attendais, car c'est là qu'il faut attendre le féministe pour voir s'il est bon teint, c'est le _criterium_ même du féministe. M. l'abbé Bolo est-il pour la femme électeur et éligible?

M. Bolo est pour la femme électeur et éligible.

Il a examiné la question en droit et en pratique. En droit, il n'a pas de peine à soutenir son opinion. Il est si irrationnel que dans un pays de suffrage universel le suffrage ne soit pas universel; il est si irrationnel que l'alcoolique qui porte ma valise de la gare d'Orléans à mon domicile soit électeur, et que ma sœur ne le soit point; il est si irrationnel que la femme soit contribuable et ne soit point électeur; il est si irrationnel qu'une châtelaine, veuve, qui administre son domaine, voie voter tous ses domestiques et ne vote point; il est si irrationnel que la femme subisse la loi et toutes ses charges et ne contribue pas à la faire; qu'il n'y a absolument aucun argument, _même faux_, à faire valoir contre le droit des femmes à voter, à être électeurs et à être éligibles.

Mais ce qu'il y a d'intéressant, c'est la pratique, c'est l'épreuve de l'expérience. Cette épreuve n'est pas complètement faite; mais il faut reconnaître qu'on en a déjà quelques éléments très considérables.

Dans les États d'Australie où les femmes votent, ce qu'on a remarqué le plus, c'est le grand souci qu'ont les femmes de la probité, de la moralité des candidats. Ni panamiste ni Priola, c'est, semble-t-il, le mot d'ordre du féminisme électoral. Il est tellement étrange qu'il y a lieu d'hésiter, tant le changement, en France, serait brusque et radical. Mais encore la chose est à noter pour mémoire et à considérer.

Dans l'État de Colorado les femmes sont éligibles, et plusieurs sont députés. On assure que l'on n'a qu'à se féliciter de leurs lumières et de leur esprit tout particulièrement pratique.

Dans l'Utah, le Wyoming, l'_État_ de Washington (_Far-West_), les femmes font partie du jury. C'est ce que j'ai toujours combattu, jugeant que les femmes sont trop pitoyables pour être de bons jurés, du reste ne reniant pas du tout, pour autant, mes principes; car faire partie du jury n'est pas un _droit_, c'est une _fonction_, à laquelle l'État appelle qui il y croit apte, comme à être sous-préfet ou gendarme. Le commencement d'expérience me donne tort, cependant; je dois le dire. Le juge John Kingman, _conseiller à la cour suprême_ des États-Unis, a déclaré: «On n'a jamais vu, ni au civil, _ni au criminel_, de verdict réformé quand les femmes ont fait partie du jury.» Je confesse que ceci est considérable.

En l'État de Wyoming, les femmes jouissent du droit de suffrage depuis un quart de siècle, depuis 1874. Or, notez que les femmes députés ne sont pas en majorité au Parlement du Wyoming; notez que, donc, ce ne sont pas elles qui ont rédigé le document suivant; notez que ce document a été rédigé et voté par une majorité composée d'hommes et par conséquent peu suspecte de partialité à l'égard des femmes et plutôt supposée un peu jalouse à l'endroit de celles-ci; et puis dégustez-moi cette déclaration du Parlement du Wyoming:

«_Attendu que, sans l'aide d'une législation violente et oppressive, le suffrage féminin a contribué à bannir de l'État la criminalité, le paupérisme et la débauche; qu'il a assuré la paix et l'ordre dans les élections et donné à l'État un bon gouvernement; que, depuis vingt-cinq ans de suffrage féminin, aucun comté de l'État n'a dû établir de refuge pour les pauvres; que les prisons sont à peu près vides et que, à la connaissance de tous, aucun crime n'a été commis dans l'État, si ce n'est par des étrangers_... pour ces motifs le Parlement du Wyoming décide que les résultats de son expérience seront transmis à toutes les assemblées législatives des pays civilisés pour les engager à donner les droits politiques aux femmes dans le plus bref délai.»

Le document est si miraculeusement optimiste qu'en France, qu'écrit en français, il a l'air d'une mystification ou d'une ironie. Il est pourtant parfaitement sérieux et parfaitement officiel. Il fait réfléchir.

Il faut en conclure surtout ceci. En féminisme comme en toutes choses, il faut savoir sérier les questions. Or on a pris l'habitude en France de considérer l'électorat féminin, le suffrage universel intégral, comme le _dernier terme_ des revendications féminines. C'est pour moi tout juste le contraire. Nos pères de 1789 n'ont pas demandé d'abord l'égalité devant la loi, puis l'abolition des droits féodaux, puis autre chose, réservant comme dernier point à emporter le gouvernement du pays par le pays. Ils ont demandé d'abord, ou plutôt pris le gouvernement; ils ont créé l'Assemblée nationale faisant la loi. Le reste devait aller de soi-même. Pareillement les femmes doivent demander d'abord et obtenir par l'obstination de leur volonté--car tout ce qu'on veut énergiquement on l'obtient--le droit d'électorat et d'éligibilité. Le reste suivra tout naturellement. Quand les hommes et les femmes feront la loi concurremment, ils la feront pour les hommes et pour les femmes équitablement. Conquérir l'urne, voilà quel doit être le premier dessein des femmes françaises.

En attendant, qu'elles lisent, et vous aussi, le petit livre, instructif, amusant et insolent (ce sont trois qualités) de l'abbé féministe. Il s'appelle _la Femme et le Clergé_. C'est comme un titre de fable ou de fabliau. Mais ce n'est ni un fabliau ni une fable. Avec _la Femme de demain_ de M. Lamy, c'est le meilleur manuel de féminisme chrétien que je connaisse.

Sur quoi je vous quitte en vous souhaitant le gouvernement du Wyoming. Avant qu'il soit un siècle, nous serons, à trois ou quatre cents ans près, à la veille de l'avoir.

AUTOUR DU MARIAGE ET DU DIVORCE

Ce n'est plus de la répudiation que je veux parler. J'en ai dit tout mon sentiment et je n'ai pas encore eu le temps ni la tentation de changer d'avis. Il est fort à croire que je mourrai antirépudiationiste, si vous me permettez d'employer les mots longs d'une toise qui pesaient à Petit-Jean.

Je veux parler de deux questions, non pas secondaires, mais de détail, que voici à l'ordre du jour et dont l'une concerne le mariage et l'autre le divorce.

La première est, relativement, de mince conséquence. MM. Paul et Victor Margueritte réclament la suppression des articles du Code qui exigent: 1º le consentement des parents pour les mariages contractés au-dessous de vingt-cinq ans; 2º qu'à quelque âge que l'on ait, on doive _demander_ au moins le consentement des parents, quitte à leur faire des actes respectueux s'ils le refusent.