Part 7
Jusqu'à présent on croyait, nous croyions,--ce qui tendrait, contre toutes les apparences, à prouver que nous sommes modestes,--on croyait, nous croyions qu'il y avait des femmes parfaitement indifférentes à l'attrait du genre masculin. Nous pouvons commencer à croire qu'il n'en est rien et nous avons ici, sous les yeux, comme une confession, comme un aveu, involontaire, peut-être, mais d'autant plus significatif, de la faiblesse féminine.
«Vous êtes une indifférente, Madame?
--Oui, Monsieur, je suis une indifférente, je suis parfaitement indifférente.
--Fort bien, Madame, tous mes respects; peut-être même tous mes compliments. J'ai l'honneur...
--Je suis même tellement indifférente que...
--Que?
--Que je m'associe avec d'autres indifférentes pour être encore plus fermement indifférente.
--Ah! pardon! pardon! Si vous sentez le besoin d'associer votre force d'indifférence à d'autres forces d'indifférence, c'est que vous n'en êtes pas tout à fait sûre. Et par conséquent cette force est une faiblesse ou tout au moins cette force est une force qui sent beaucoup de faiblesse en elle-même. Chrysale, quand il prend la résolution d'être homme à la barbe des gens et de résister à la toute-puissance de Philaminte, au moment même qu'il relève la tête avec un beau geste de défi, jette toutes les mains dont il dispose de tous côtés autour de lui en s'écriant: «La voilà! Soutenez-moi bien tous!» De même, vous, Madame, vous êtes certainement tout à fait indifférente à l'égard des hommes; mais vous criez à toutes celles qui, sur la terre, vous paraissent être dans les mêmes sentiments: «Soutenez-moi bien toutes! Serrez-moi les mains. Tenons ferme. Sans cela, je ne répondrais pas tout à fait de moi.»
Rien au monde ne peut flatter davantage les hommes. Vous savez, chères Mesdames, les hommes n'avaient, diable, pas besoin de cette excitation à la fatuité.
* * * * *
Toujours est-il que cette ligue existe et que les statuts qu'elle s'est donnés, qui sont très sévères, sont autant d'aveux un peu naïfs de cette faiblesse féminine que je signale et beaucoup moins des proclamations d'indifférence que des signes de terreur à l'endroit du sexe, à ce qu'il paraît, fascinateur.
«ARTICLE Ier.--Tous les membres de la Société pour développer chez les femmes l'indifférence à l'égard des hommes, doivent avoir atteint l'âge de dix-sept ans, porter des jupes longues et arranger leurs cheveux avec grâce.»
Jusque-là rien de mieux. Les «indifférentes» veulent montrer qu'elles ne renoncent nullement à leur sexe, à ses grâces et à ses agréments et qu'il n'est nullement nécessaire, et que même il serait malséant, parce qu'on est indifférente, d'être hirsute. Voilà qui est de très bon sens et même d'intelligente et délicate dignité. Je ne suis que charmé de ce petit morceau.
«ART. 2.--Elles doivent être complètement à l'épreuve contre les charmes des hommes, mépriser l'amour et abhorrer le mariage.»
Ah! j'aime moins ceci. Les termes sont violents et par conséquent sentent la faiblesse. N'oubliez donc pas, Mesdames, que vous êtes des «indifférentes». L'indifférence est froide, calme et tranquille. Elle n'est pas véhémente. Si elle est véhémente, elle n'est plus de l'indifférence. Avez-vous si peu de psychologie que vous ne sachiez point qu'il y a beaucoup moins de distance entre l'amour et la haine qu'entre l'amour et l'indifférence? Avez-vous oublié le mot de Théodora à celui qu'elle aime (dont j'oublie le nom), dans la pièce de M. Sardou: «Tu m'insultes! Tu m'aimes encore!» Vous nous insultez, Mesdames, dans votre article 2. Mépris, _abhorration_. Vous nous insultez. Vous nous aimez donc encore. Prenez garde! Non, ce n'est pas le langage de l'indifférence. Vous ne semblez pas savoir combien vous êtes aimables de nous haïr. Flatteuses!
* * * * *
«ART. 3.--Elles doivent faire de la propagande auprès des femmes faibles qui sont tentées de tomber dans le précipice du mariage et les en détourner.»
Hum! sans doute, c'est l'esprit même de la ligue et son office propre. Une ligue est faite avant tout pour recruter des adhérents. Il n'y a rien à dire à cela. Cependant examinez-vous bien et examinez votre article 3, examinez-vous vous-mêmes dans le miroir de votre article 3. Savez-vous bien ce qu'au fond il veut bien dire? Il veut dire que vous n'êtes pas sûres de vous, que vous avez bien quelque défiance de vous-mêmes. Vous cherchez des adhérentes, c'est-à-dire des soutiens et des appuis, comme Chrysale: «Soutenez-moi bien tous. Soyez beaucoup à me soutenir; je sens et j'avoue par mon article 3 que j'en ai besoin.»
Mais certainement! Des indifférentes, de vraies indifférentes, de solides, tranquilles et assurées indifférentes, des indifférentes _qui ne seraient pas inquiètes_ diraient: «Nous sommes des indifférentes. Entre indifférentes nous nous réunissons, comme il est naturel entre gens qui ont les mêmes goûts. Qui se ressemble s'assemble. Et puis, c'est tout. Qui pensera comme nous viendra à nous. De la propagande, non. La propagande est de l'hostilité et non plus de l'indifférence. Et de plus elle montrerait que nous sentons le besoin d'être soutenues par le nombre. Cet aveu d'un besoin de recrutement serait un aveu d'inquiétude sur notre solidité; et cet aveu d'inquiétude sur notre solidité serait un aveu de faiblesse.»--Voilà qui serait le langage d'indifférentes et non pas d'inquiètes. L'article 3 sent la poudre; il sent aussi, et par cela même, la crainte de faillir, la crainte de la faiblesse, et la crainte de la faiblesse est une faiblesse qui commence. «Quand on sent la peur du mal, on éprouve déjà le mal de la peur.» Oh! Mesdames, qu'il y a de charmantes terreurs, comme dirait Boileau, dans votre article 3.
* * * * *
«ART. 4.--Elles doivent gagner elles-mêmes leur vie, de manière à être indépendantes.»
Ici, Mesdames, je n'ai qu'à vous approuver pleinement, comme pour votre article premier. J'ai plaisir à tous vos articles du reste, puisque les uns flattent ma vanité d'homme et que les autres satisfont mon bon sens. On dirait que vous avez dressé vos statuts pour mes plaisirs. Les uns contentent mes passions et les autres mon entendement. J'ai rarement été plus d'accord avec des dames antimasculines. C'est une chose singulière comme, quelquefois, on est agréable aux gens après avoir fait plutôt le ferme propos de leur déplaire. On a dit de certaines personnes d'humeur constamment mauvaise: «Elles sont aux petits soins pour déplaire.» Vous, vous êtes aux petits soins pour déplaire et vous plaisez toujours. C'est que vous êtes femmes. La femme a tellement la vocation de plaire qu'elle fait encore son office, même quand elle a donné sa démission.
J'approuve donc pleinement votre article 4. Oui, il est de la dignité d'une femme de gagner sa vie _ou de pouvoir la gagner_. (Vous l'entendez ainsi, n'est-ce pas?) Il n'est pas nécessaire qu'elle travaille si elle peut s'en passer. Mais il est nécessaire qu'elle ait en main un métier dont elle puisse vivre. Il est parfaitement exact que pour la femme le «sans profession» est une servitude. Si la jeune fille, malgré _la protection spéciale que la loi lui accorde_, malgré sa majorité, c'est-à-dire sa libération, placée par la loi à un âge moins avancé pour elle que pour le jeune homme, n'est pas moins forcée, très souvent, de faire un mariage dont elle ne veut pas et dont ses parents veulent, c'est parce qu'elle n'a pas un métier en mains, qui lui permette de dire à ses parents: «Je n'ai pas besoin de vous.»--A cet égard, la petite bourgeoise française, anglaise, allemande, est une petite esclave, comparativement à sa sœur l'ouvrière. Elle n'est pas une personne. Elle est une petite fille, destinée à être femme et mère et toujours mineure. La libération,--comme aussi la sécurité,--mais la libération, la maîtrise de soi, la possession de soi, la dignité, consistent dans le gagne-pain acquis et assuré. La femme indépendante doit gagner sa vie ou pouvoir la gagner. C'est votre article 4. Il est parfait. Toutes mes félicitations.
* * * * *
J'aime un peu moins deux autres articles, qui, ce me semble, ne vont pas sans quelque contradiction entre eux. Vous dites plus loin, en vos statuts, d'une part: «L'amitié pour l'autre sexe est tolérée, à la condition qu'il ne s'y mêle pas l'ombre d'un autre sentiment»; et d'autre part: «Chaque infraction aux statuts est punie d'une amende d'au moins cinq livres.»
Voyons, voyons! Il faudrait s'entendre, si s'entendre se peut. Je ne vois guère la conciliation entre ces deux règles. Il est permis à vos adhérentes d'avoir de l'amitié pour un gentleman; une adhérente à la ligue de l'indifférence peut être l'amie d'un gentleman. C'est admis, n'est-ce pas? A quelle «infraction» peut donc s'appliquer la pénalité de cinq livres d'amende? Uniquement au mariage ou à l'union libre, uniquement aux rapports de femme à homme qui ne seront pas de l'amitié. C'est l'évidence même. Mais par Parthénos, celle de vos adhérentes qui aurait donné dans le mariage ou dans l'union libre, par ce seul fait elle aurait complètement, absolument cessé de faire partie de votre ligue. Par Aphrodite, quelle indifférente!--La pénalité ne s'applique donc pas à une adhérente qui se sera mariée ou qui se sera unie librement. Elle ne s'applique pas non plus à une adhérente qui aura eu une amitié sérieuse et respectable pour un gentleman, puisque cela, vous l'admettez. Alors à quoi diantre s'applique-t-elle?
J'entends ou je crois entendre, ou je suppose. Elle s'applique, la pénalité, aux choses, toutes de nuances aussi indiscernables que celle du cou de la colombe qui sont _entre_ l'amitié et le mariage, ou _entre_ l'amitié et l'union libre, qui vont de l'amitié à l'amour, qui s'échelonnent de l'amitié à la passion. Ce doit être cela.
Oui; mais dès lors nous voilà pleinement dans la casuistique des cours d'amour. L'amitié pure et simple d'une part étant écartée, le mariage et l'union libre d'autre part étant écartés, où commence, dans l'intervalle, la galanterie proscrite, la courtoisie tendre défendue, le flirt interdit, l'amitié amoureuse condamnable et condamnée et passible d'une amende de 125 francs? Rien au monde de plus difficile à déterminer. J'ai peur que vous n'y épuisiez vos ressources de psychologie et de casuistique et de métaphysique amoureuse.
Savez-vous ce qu'il vous faudra dresser à nouveau? Tout simplement la _Carte de Tendre_. Oui, pour combattre l'amour, il vous faudra dresser à nouveau la carte que les Précieuses avaient dessinée pour tout autre chose, je crois, que pour le combattre. Vous aurez dans vos archives forcément, pour la pouvoir consulter à chacun de vos jugements, une carte de Tendre infiniment détaillée, circonstanciée, précise et technique, une carte d'état-major du pays de Tendre.
Car il s'agira de ne pas se tromper. Il y aura _Tendre-sur-estime_, qui évidemment sera permis; il y aura _Tendre-sur-inclination_, qui sera peut-être toléré; il y aura _Tendre-sur-conformité-de-goûts_, qui sera peut-être admis encore; et, par exemple, il me semble que vous ne sauriez condamner une ligueuse qui, «abhorrant le mariage», se plaira dans la conversation d'un gentleman qui aura le mariage en horreur; et pourtant, songez-y, c'est déjà une manière d'être trop d'accord.
Mais si nous arrivons à _Tendre-sur-coquetterie_, à _Tendre-sur-mélancolie_ et à _Tendre-sur-langueur_, il est clair que l'amende s'impose.
Mais encore avisez les villages, très célèbres, probablement à cause des batailles qui y ont été données, de _Complaisance_, de _Billets doux_ et de _Petits soins_. Que dites-vous de _Complaisance_? Encourt-elle l'amende, celle qui s'y est arrêtée? Vous me direz: «Cela dépend de la longueur du séjour.» Ah! sans doute! mais c'est terriblement difficile à définir et délimiter.
_Billets doux_ est moins difficultueux. Cinq livres d'amende. Et encore si ce billet doux était ironique? Renvoyé à _Coquetterie_. Oh! ça abonde en difficultés.
_Petits soins._ Ah! je vous attendais à _Petits soins_. _Petits soins_ est-il dans le département de l'amitié ou dans le département de l'amour? Je vous défie bien, vous qui vous croyez malignes, de me le dire précisément. _Petits soins_ est évidemment sur les limites du département de l'amour et du département de l'amitié. Y a-t-il lieu à amende? Ou bien, pour prendre une autre métaphore géographique, _Petits soins_ est sur deux rivières, dont l'une conduit de l'amitié à l'amour et dont l'autre ramène de l'amour à l'amitié.
Et voilà, je crois, qui est exact, et voilà, je crois, qui est aussi embarrassant qu'il est exact et aussi difficultueux qu'il est incontestable.
Croyez-vous que vous vous tirerez de tout cela? Mais, Mesdames, vos procès seront interminables: ils seront toujours à reprendre et à reviser, d'autant plus qu'il y aura toujours quelques faits nouveaux. Votre article sur les infractions est gros de toutes les complications, de toutes les complexités, de tous les contentieux et de toutes les discussions possibles.
Or, et c'est peut-être là que j'en voulais venir; or, à discuter toutes ces questions épineuses, à poser tous ces cas difficiles, à démêler tous ces écheveaux embarrassés, de vos doigts du reste agiles, savez-vous ce qui arrivera? C'est que vous passerez votre vie à parler d'amour!
Voyez-vous bien comme on n'y échappe point! Vous formez une ligue contre l'amour, et siégeant au contentieux et au conseil disciplinaire, elle aura pour principale occupation et même, ce me semble, pour unique emploi, d'analyser des questions d'amour, de discuter des questions d'amour et de distinguer, à grand renfort de face-à-main, le point précis où finit l'amitié et où commence l'amitié amoureuse. C'est un résultat inattendu et nécessaire, imprévu et inévitable.
--Et pénible?--Eh! eh! Je ne sais pas trop. Les femmes peuvent renoncer à l'amour, lutter contre l'amour, partir en croisade contre l'amour, faire à l'amour une guerre d'extermination, mais à la condition de s'en occuper sans cesse; et ce sera votre cas; et il est très probable que cela ne vous sera pas désagréable. Les femmes s'occuperont toujours d'amour, alors même et surtout alors qu'elles le maudiront. Ce n'est qu'une manière détournée et plus piquante de s'en entretenir. La ligue pour développer l'indifférence des femmes à l'égard des hommes sera tout ce qu'on voudra, hostile, justicière, vengeresse, exterminatrice, tout, excepté «indifférente». Elle aura pour devise ostensible: «Qu'il ne soit plus question d'amour», et pour pensée de derrière la tête: «Nous n'en voulons pas; mais qu'il en soit question toujours.»
Et il n'y a rien de plus naturel. _Naturam expellas furca_... ce qui veut dire: «Chassé par le jardin, il revient par la cour.»
CLUBWOMEN
Le mouvement se dessine d'une façon très nette et, sans se précipiter, il se poursuit avec la régularité des choses naturelles.
Il y a quelques années,--et, depuis, l'affaire a pris consistance,--de quoi il était question, c'était d'un café de femmes. Le mot est un peu désobligeant, la chose est la plus raisonnable et la plus rationnelle du monde. Pour leurs affaires, pour leurs achats, pour leurs leçons,--j'entends, selon les personnes, pour celles qu'elles reçoivent ou pour celles qu'elles donnent,--un très grand nombre de femmes parisiennes sont, très légitimement, hors de chez elles de 2 heures à 6, chaque après-midi. Fatiguées de courses, pédestres ou autres, elles veulent, un quart d'heure, une demi-heure, se reposer, souffler, se restaurer légèrement ou discrètement se rafraîchir.
Que peuvent-elles faire? Qu'ont-elles à leur disposition pour cet objet? Le buffet des grands magasins ou le pâtissier. Lieux mixtes, endroits très mêlés, où se trouvent beaucoup plus à l'aise celles qui ne détestent pas les rencontres masculines que celles qui aiment à s'en passer. Hors de cela, rien. Rien à ce point que j'en connais qui, pour se reposer un instant, s'attardent à dessein, en laissant passer leur tour, dans les bureaux d'omnibus. Mais cela même, et cela surtout, est compromettant et un peu louche. Cela désigne à l'attention des vieux messieurs qui se font du bureau d'omnibus une spécialité et qui ont élu le bureau d'omnibus comme champ de manœuvres. Ils sont légion. C'est à croire même qu'ils sont enrégimentés. Une honnête femme ne peut pas s'attarder dans un bureau d'omnibus sans être soupçonnée d'y faire le pied de grue, ce qui veut dire attendre, dans le français le plus classique du monde.
Que faire donc? Entrer dans un café. C'est pis encore. Non ce n'est pas pire; mais cela se vaut. D'abord il y a des cafés qui se respectent, avec quelque excès de vénération, à mon avis, et qui n'admettent pas une femme seule, quelque décente qu'elle soit en sa mise et son allure, sous le prétexte, assez plausible du reste, qu'il est trop difficile de distinguer sur la mine, la mise et l'allure, la femme seule qui entre au café pour y rester seule et celle qui y entre pour ne pas demeurer seule très longtemps.--Dans d'autres, j'ai vu une femme seule, très évidemment entrée pour le bon motif, qui est de s'asseoir, être discrètement priée de laisser mettre devant elle deux tasses ou deux verres, pour marquer qu'elle attend quelqu'un qui est ici près, à deux pas, et qui va paraître. La seconde tasse est la tasse préservatrice et isolatrice; cette seconde tasse est un paratonnerre. Mais il n'y a rien de plus ridicule que cette situation d'une femme entre deux tasses.
Bureau d'omnibus, pâtissier, buffet de grand magasin, café à deux tasses, tout cela est impossible, ou du moins très peu pratique. C'est pourquoi l'idée était venue du café pour femmes seules.
Elle était très bonne. Vous entendez bien qu'il ne s'agissait pas d'un café où l'on ne reçût dans toutes les salles, en haut, en bas et dans les annexes, que des femmes. Il s'agissait d'avoir, dans quelques grands cafés des quartiers du centre, une salle réservée aux femmes seules, je veux dire: aux seules femmes; je veux dire, pour être décidément précis, aux seules femmes seules; avec entrée particulière leur permettant de ne pas traverser les salles pleines de gentlemen et de fumée de tabac.--Comme aux bains!--Précisément, comme aux bains, et c'est tout naturel. Égalité des sexes et aussi distinction et distribution des sexes, pour que tout le monde soit à l'aise.
L'idée a fait son chemin et est en pleine pratique, me dit-on, dans trois ou quatre grands cafés. Mais elle n'est pas excellente, en somme; elle est d'une exécution immédiate assez difficile. Très peu de cafés ont été aménagés pour cela. Très peu ont cette entrée particulière que j'indiquais tout à l'heure comme absolument nécessaire. Or, pour se rendre à la salle féminine, _women-room_, traverser la salle masculine et être dévisagé par trois cents buveurs de bière, ce n'est pas un régal tentateur.
* * * * *
Aussi a-t-on songé tout récemment à un cercle de femmes, à une maison où les femmes sociétaires seraient chez elles, tout à fait chez elles, du matin à minuit, et pourraient déjeuner, dîner, passer l'après-midi, passer la soirée.
L'idée me paraît juste; elle me paraît philanthropique, elle me paraît pratique. Songez d'abord,--car il y a plusieurs catégories de femmes à examiner dans l'espèce,--songez aux isolées, à celles qui pour cause de célibat, pour cause de veuvage, pour cause de séparation ou de divorce souvent parfaitement honorable pour elles, n'ont pas de foyer. Songez que celles-ci n'ont que deux partis: ou s'annexer à une famille qui leur est proche, aller chez un beau-frère quelquefois grincheux, ou chez un oncle quelquefois insupportable;--ou bien vivre seules, absolument seules, ce qui est pénible à la plupart des hommes et intolérable pour toutes les femmes.
Celles-ci formeraient comme le noyau consistant et permanent du cercle des femmes. Elles y vivraient, en somme, comme certains gentlemen anglais vivent littéralement à leur cercle. Songez, d'autre part, et nous y revenons, et celles-ci encore sont intéressantes, à celles qui ont un foyer et qui certes y tiennent, mais qui, trottant pour leurs affaires toute la journée dans l'immense Paris, voudraient bien avoir une petite heure, au plus, de répit et de repos, et un lieu, bien à elles, où passer cette heure-là.
Celles-ci seraient des oiseaux volants. Elles viendraient goûter ou tremper leurs lèvres dans un verre d'orangeade, qui à deux heures, qui à trois, qui à quatre, qui à cinq. Elles ne seraient pas sans entretenir une certaine animation continue, fort agréable, dans la grande maison un peu sévère.
Troisième catégorie: les femmes du monde qui voudraient babiller entre elles de cinq à six et demie, tantôt un jour, tantôt un autre; je dis entre elles et non pas dans le mêlé et méli-mélo des _five o'clock_ tels qu'ils existent depuis environ cinquante ans et qui ont fini par leur être à très peu près insupportables.
* * * * *
Car vous ne sauriez croire à quel point les femmes françaises sont lasses du _five o'clock_. Elles ont fini par s'apercevoir qu'elles ne peuvent rien s'y dire du tout. La faute en est à nous, à nous les hommes. Il est bien entendu que le sexe féminin est le plus babillard de tous les sexes. C'est officiel. Seulement il ne babille que quand il est tout seul, et quand nous sommes là, il rivalise immédiatement, et bien contre son gré, avec le peuple carpe. Vous êtes entré bien souvent dans une antichambre à un moment où, dans le salon voisin, il n'y avait encore que des femmes. Vous avez entendu les jolis éclats de voix chantante, les jolis rires, tout ce charmant bruit gai de volière féminine. Bien! Vous entrez. Silence absolu. On se tient. Réserve. Défensive. Un froid. C'est vous qui devez parler maintenant. Un autre monsieur survient. Il parle avec vous. Vous parlez avec lui. Les dames se sont mises à écouter et s'en tiennent obstinément à écouter. Ça les ennuie énormément; mais elles écoutent ou feignent d'écouter, avec une politesse et une déférence déplorables. Ça dure comme cela jusqu'à six heures et demie.
De même aux dîners. Ici moins de rigueur. Quelques conversations de voisin à voisine; mais dominées et gênées (quelquefois favorisées, je dois le reconnaître) par le bruit de la conversation générale; et qu'est-ce que c'est que la conversation générale? C'est la conversation de messieurs les hommes, avec leurs grosses voix écrasantes. Les femmes ne causent librement, aisément, commodément, continûment, que quand elles sont entre femmes.
Voulez-vous être un homme aimé des femmes?... Vous êtes tous là à dire: «Oh! oui! oh! oui! oh!»... Eh bien, ce n'est pas si difficile. Là où des femmes sont assemblées, ne restez jamais plus d'un quart d'heure, un petit quart d'heure, douze minutes et demie, avec une demi-minute pour l'entrée et une demi-minute pour le départir. D'abord, je vous demande pardon, mais, qui que vous soyez, vous n'avez pas d'esprit, n'est-ce pas? pour plus de douze minutes et demie; et ensuite, dans un _five o'clock_, comme dans la vie,--et c'est pour cela que le _five o'clock_ est l'image de la vie elle-même,--l'homme, pour les femmes, n'est agréable qu'à l'état d'intermède. Si vous faites comme je vous dis, je vous gage que, reprenant votre paletot, votre canne et votre chapeau dans l'antichambre--puisque maintenant on entre dans les salons sans canne ni chapeau, comme si on était un larbin--vous entendrez dire: «Il est charmant, ce monsieur X...»--Entendre dire de soi qu'on est charmant quand on s'en va, ce n'est peut-être pas flatteur, mais encore cela vaut mieux que ne l'entendre dire jamais.