Le féminisme

Part 6

Chapter 63,813 wordsPublic domain

MM. Paul et Victor Margueritte ont prévu l'objection et, dans leur pétition à la Chambre des députés, ils écrivent: «Objectera-t-on qu'avec le divorce par la volonté persistante d'un seul, le plus faible, la femme, sera sacrifiée? Mais la plupart des divorces sont réclamés par les femmes! Et nous ne sommes ici que les interprètes du Congrès international de la condition et des droits de la femme qui, en 1900, émettait ce vœu: _que le divorce demandé par un seul soit autorisé au bout de trois ans, quand la volonté de divorcer aura été exprimée trois fois à une année d'intervalle_.»

Cette «réfutation de l'objection» contient un sophisme et une erreur.

Un sophisme: «la plupart des divorces sont réclamés par les femmes». Sans doute! Ce sont des femmes malheureuses qui demandent à répudier leurs maris. Eh bien! c'est précisément ce que je veux qu'on leur accorde. Mais en conclure que les femmes aiment le divorce _en général_ et aiment _en général_ à être répudiées par leurs maris, et en conclure que le droit de répudiation doit être accordé aux hommes; c'est une conséquence qui ressortit au genre burlesque.

Une erreur: les femmes du Congrès de je ne sais quoi, en 1900, ont réclamé la loi que proposent MM. Paul et Victor Margueritte. Qu'est-ce que cela prouve? Elles ont songé à elles. Les femmes, assez généralement, songent à elles. Elles ont songé aux femmes et ont désiré que la femme pût répudier, ce que je considère comme assez raisonnable. Elles n'ont pas songé--soyez-en sûr--à donner à l'homme cet avantage monstrueux de pouvoir, selon son bon plaisir, jeter à la rue la femme «qui a perdu auprès de lui la plupart de ses agréments», comme dit Montesquieu avec pudeur et élégance. L'erreur de MM. Paul et Victor Margueritte a été de croire que des femmes assemblées pouvaient songer un instant à accorder aux hommes un avantage sur elles. Allez, chers Messieurs, ces dames de 1900 n'ont songé qu'aux femmes. Je reconnais que leur texte est une étourderie. Mais il arrive même aux femmes d'être inadvertantes.

La vérité, vous le savez bien, c'est que la majorité des femmes a toujours été, dès le principe, très défavorable au divorce. Moi, qui ne suis qu'un animal logique, en ma qualité de barbu, j'en étais littéralement stupéfait: «Mais, disais-je, mes chères amies, ce n'est qu'en faveur des femmes, c'est en faveur des toutes seules femmes, cette campagne pour le divorce. L'homme n'y gagnera rien, l'homme à qui l'on refuse le divorce ayant toutes sortes de moyens de se consoler, et, en séparation de corps, étant libre comme l'oxygène. La femme y gagnera tout, qui, en séparation de corps, est encore assujettie et ne peut contracter qu'une union libre très gênée et un peu honteuse et qui en divorce pourra fonder une nouvelle famille à la face du ciel bleu.»

Elles hochaient la tête; elles ne discutaient pas; mais elles répugnaient; elles avaient de la méfiance.

Elles avaient parfaitement raison. Elles raisonnaient moins bien que moi, mais avec leur esprit de finesse, elles subodoraient bien plus juste. Elles se disaient vaguement: «Ceci n'est qu'un commencement. Il semble nous être favorable; oui, peut-être. Mais il est impossible que des hommes fassent quelque chose en faveur exclusivement de la femme ou presque exclusivement de la femme. C'est «la chose impossible». Ils doivent avoir une arrière-pensée ou une pensée de derrière la tête, pour ainsi parler. C'est un commencement. Ils iront du divorce pour causes déterminées, peut-être favorable à la femme, au divorce par consentement mutuel, et du divorce par consentement mutuel à la répudiation pure et simple, ce qui est leur secret désir, leur désir éternel et leur idéal. Depuis que le monde est monde, l'homme a désiré prendre une femme, la garder six mois et la jeter hors de la caverne. Cet idéal caverneux, il l'a encore, et il l'aura toujours. Le divorce actuel (1876) n'est que l'acheminement vers l'idéal caverneux et primitif. Défions-nous! Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.»

Elles voyaient juste. Sur leurs intérêts elles se trompent peu. Le projet actuel est un pas de plus du côté de la barbarie, vers quoi c'est mon avis que nous allons tous les jours d'un pas assez allègre et accéléré.

MM. Paul et Victor Margueritte ont fait un roman dans le même sens (sauf un rien) que leur pétition: _les Deux Vies_. Mais les malins se sont bien gardés de nous montrer un homme voulant répudier sa femme. Le monsieur aurait peut-être été insuffisamment sympathique. Ils ont bien pris le soin de nous offrir une femme voulant répudier son mari et, de par les lacunes de la loi, ne pouvant y réussir. Eh bien! qu'ils fassent un projet de loi dans le même sens que leur roman. Il se pourrait que je le soutinsse.--Et je les défie de faire un roman dans le sens de leur projet de loi.

MÉTIERS FÉMININS

C'est un excellent livre de renseignements que celui que M. Paul Bastien vient de publier sous ce titre: _les Carrières de la jeune fille_. Il démontre que la jeune fille française (car il se borne à cet objet, qui est déjà considérable) n'a vraiment pas beaucoup de carrières ouvertes devant elle, ni de très larges, et que le vieux mot bien connu: «Vois-tu, ma fille, la véritable carrière de la femme, c'est le mariage», est encore le plus véritable.

Seulement les jeunes filles peuvent répondre:

«C'est bien dit, qui le peut. Les maris sont fort chers et n'en a pas qui veut. Qu'on nous épouse et nous ferons très bien notre carrière du mariage. Mais ce qui nous empêche d'être femmes mariées, c'est qu'on ne nous épouse pas.»

Pour celles donc qui, soit par choix, soit par choix forcé, se proposent de gagner elles-mêmes leur vie, qu'est-ce qui s'offre? En vérité, très peu de chose, répond M. Paul Bastien. Ce n'est point du tout la législation qu'il en faut accuser. La législation, petit à petit, de concession arrachée en concession arrachée, est devenue en France très libérale à l'égard des professions permises aux femmes. En vérité, sauf le sacerdoce, l'armée et la magistrature, je n'en vois plus qui soient interdites aux êtres humains sans moustaches. Les femmes peuvent être médecins, avocats, professeurs, postiers, télégraphistes, téléphonistes, caissières, teneuses de livres, pharmaciennes. Non, je ne vois pas, sauf les trois que j'ai dites, de professions qui leur soient interdites.

Elles peuvent même être chefs de gare. Il y a quelques mois, la nouvelle s'étant répandue qu'il y avait une dame de Russie qui était chef de gare, on s'écria: «Toujours en retard! (Il s'agissait, non des trains; mais de la France relativement aux autres peuples.) Toujours en arrière! La Russie est en avance sur la France. C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière. Ce n'est pas en France qu'il y a des femmes chefs de gare.» La rectification fut faite aussitôt, venant de bon lieu, de source officielle. Il y avait, en France, des femmes chefs de gare, non pas, sans doute, non pas encore, chefs de gares importantes, non, chefs, seulement, de petites gares, chefs de stations, simples stationnaires; la France est toujours un peu stationnaire; mais enfin chefs de gare cependant et pouvant s'élever jusqu'à l'administration d'une gare volumineuse.

En vérité, oui, on peut presque dire qu'en France toutes les carrières sont ouvertes aux femmes; en vérité, non, on ne peut pas dire que ce soit la faute de la législation si le chemin est rude encore aux femmes non mariées. La très distinguée et très intelligente ancienne directrice de _la Fronde_ l'a très bien reconnu en enterrant son journal. Elle a dit en substance: «Après tout, notre œuvre _non politique_ est achevée. Nous avons forcé les portes de toutes les carrières. Ce qui resterait, ce serait une œuvre politique, ce serait à obtenir pour les femmes des droits politiques, droit d'électorat, droit d'éligibilité; mais c'est précisément cette œuvre que nous ne voulons pas faire pour le moment; ce sont précisément des droits que nous ne voulons pas qui soient accordés aux femmes pour le moment; et par conséquent nous n'avons plus rien à faire.»

Elle avait raison, du moins pour ce qui est de l'œuvre _non politique_ considérée comme achevée. Car, s'il ne reste comme professions à conquérir pour les femmes que le sacerdoce, l'armée et la magistrature, on conviendra que nous sommes au bout du rouleau, le sacerdoce ne regardant pas l'État, et l'Église étant peu disposée, je crois, à y admettre nos aimables sœurs; le métier des armes étant décidément peu à leur portée, de leur avis même, malgré quelques brillantes exceptions historiques; et la magistrature...

Mon Dieu, je serais assez partisan de la magistrature pour les femmes. D'abord, c'est une profession assise et on y porte la robe. Ce sont des raisons. Ensuite, je suis très persuadé que les femmes y auraient la qualité qui y manque, à ce qu'on dit, le plus, c'est à savoir l'indépendance. On ne ferait pas faire à une dame tout ce qu'on voudrait sous la toge noire ou rouge et je suis sûr qu'elles auraient la tête près du mortier. Elles ne songeraient qu'à rendre des arrêts et non des services.

On y viendra, et voyez, on sera bien comme forcé d'y venir. Vous savez bien que quand il manque un magistrat au tribunal, le président prie un avocat présent de prendre place à côté de lui et de juger. Un jour, récemment, il ne se trouva qu'un avocat présent; on le pria de monter de la barre à l'estrade. Et qui fut-ce? Ce fut le célèbre avocat à la pipe. Il tint l'audience aussi bien qu'un autre. Supposez qu'au lieu de l'avocat à la pipe, il ne se fût trouvé que le seul avocat-femme que nous possédions à Paris, ou du moins qui fréquente le Palais. Il aurait bien fallu le _choisir_, et il aurait jugé, nonobstant son sexe et son peu d'habitude de fumer la pipe.

C'est si vrai que, quand il s'agit d'admettre les femmes à la profession d'avocat, c'est précisément l'argument que les opposants firent servir et mirent en avant comme invincible. Ils dirent: «Concéder aux femmes la faculté de plaider, c'est leur concéder la faculté de juger, _puisque_, en tant qu'avocats, elles pourront être appelées, le cas échéant, à monter au tribunal.» _Donc_, maintenant qu'elles sont très légalement avocats, elles peuvent être, très légalement, appelées, tel jour, à monter au tribunal. _Donc_, la porte de la magistrature leur est entr'ouverte et _donc_ elle leur sera un jour ouverte entièrement, ce dont je ne me plaindrai pas et où je ne verrai aucun inconvénient.

Ainsi, voilà qui est entendu; il ne faut nullement incriminer la législation si les carrières autrefois viriles ne sont pas ouvertes aux femmes. Elle est en dehors de toute accusation sérieuse. Mais c'est l'état des mœurs générales qu'il faut accuser et surtout qu'il faut sérieusement essayer de réformer; et c'est sur quoi M. Paul Bastien, en son livre, attire très fortement notre attention. Toutes les carrières sont ouvertes aux femmes; seulement elles leur sont toutes bien défavorables et bien ingrates.

* * * * *

Parlerons-nous de la médecine et du barreau, pour commencer? Les plaideurs sont si peu disposés à confier leurs affaires à plaider aux femmes, qu'il n'y a en France que deux femmes avocats qui plaident, l'une à Paris, l'autre à Toulouse. Les mœurs «n'y sont pas». Les mœurs, comme il arrive très souvent, ne sont pas d'accord avec la loi, et, de ce seul fait qu'elles ne sont pas d'accord avec elle, la suppriment net. Voilà une profession féminine qui est comme rayée.

Médecine? Cela va un peu mieux, mais en vérité la différence est insensible. La France a l'honneur de compter 13.000 médecins, en chiffres ronds; sur ces 13.000 médecins il y a 83 doctoresses, pas une de plus. Toutes, à la vérité, exercent, plus ou moins. Mais 83 sur 13.000, cela équivaut à zéro.

Pharmacie? _Trois_ pharmaciennes seulement, _trois_, une à Paris, deux à Montpellier. Ce chiffre, pour nous y arrêter maintenant, est tout à fait extraordinaire. Ici il ne faut pas, je crois, accuser l'état des mœurs. Il est trop évident que les mœurs ne répugnent nullement à aller chercher des remèdes chez une pharmacienne. Il y a une preuve; c'est que l'herboristerie est une espèce de pharmacie de second ordre et que les herboristeries sont presque toujours gérées par des femmes. Non, ici, c'est aux inclinations et tendances des femmes elles-mêmes qu'il faut s'en prendre. Les femmes n'ont, ou ne manifestent jusqu'à présent aucun goût pour le métier de pharmacien. Les étudiantes en pharmacie sont très peu nombreuses. Elles le sont si peu que moi--il faut confesser ses erreurs et ses manques d'information--je croyais récemment encore que la profession de pharmacien n'avait pas été libérée et qu'on avait oublié d'en accorder l'accès aux femmes. Sur quoi un pharmacien m'écrivit: 1º que la profession de pharmacien était parfaitement permise aux femmes et que, de fait, il y avait des étudiantes en pharmacie, encore qu'il y en eût peu; 2º que j'avais bien tort de pousser les femmes de ce côté-là; car il n'y a pas de profession plus épouvantablement écrasante que celle de pharmacien, et le métier de mineur, de marin ou de fort de la halle n'est qu'une bague au doigt ou une plume dans la main en comparaison du métier meurtrier d'apothicaire. Ce monsieur, qui ne me paraît pas avoir tâté de plusieurs métiers et qui ne me semble pas avoir étudié la question par comparaisons successives, ne m'a pas entièrement convaincu.

Mais, digression à part, le fait est là: la pharmacie est une profession ouverte aux femmes et où elles n'entrent pas.

Il y a les postes, les télégraphes, les téléphones, les guichets de chemins de fer, les bureaux de poste. Tout cela, certes, est quelque chose et fait vivre un nombre très considérable de braves filles ou femmes, très intelligentes et très dévouées; mais il faut bien reconnaître que les traitements sont bien calculés; ils sont calculés de manière à permettre tout juste de ne pas mourir exactement de faim. Cela est triste, et, quelquefois, jusqu'à en être douloureux. «Tout ce petit monde, dit à ce propos Mme Arvède Barine, est mal payé, et _usé de bonne heure_», ce qui est affreux à penser. «Elles gagneraient beaucoup plus à tenir leur ménage et à élever des enfants et elles seraient beaucoup plus heureuses. Seulement c'est le mari qui manque.»

Reste l'enseignement, la grande carrière et la carrière brillante de la femme--la littérature mise à part. Eh bien, l'enseignement n'est pas trop mal rétribué. On peut atteindre 4.000, même, paraît-il, 4.500 comme professeur agrégé dans les lycées de filles. Comme directrice (mais ceci est le bâton de maréchal) on peut aller jusqu'à 6.000 avec des avantages accessoires qui font monter cette somme à l'équivalent de 7.500 ou 8.000. Enfin l'enseignement d'État est une véritable carrière pour les femmes.

_Mais_, d'abord pour un nombre, respectable, il faut en convenir, de places à 4.000 francs, il y a un nombre beaucoup plus considérable de postes à 1.800 francs, ce qui nous ramène aux conditions des postières et des télégraphistes: vivre tout juste de façon à ne pas tout à fait mourir.

_Et puis_, et c'est là le grand point, la carrière est encombrée. Je dis la carrière même de professeur d'État, de professeur officiel. Pour le métier d'institutrice, n'en parlons même pas. Voilà vingt ans que je combats cette espèce de fureur qu'a la bourgeoisie française (qu'elle _avait_ surtout) de pousser les petites filles du côté du brevet. Dans un pays où toutes les filles sont institutrices, il est évident qu'il vaudrait mieux, infiniment mieux, se faire modiste. L'engouement de la petite bourgeoise française pour le diplôme d'institutrice est tout à fait analogue à celui du peuple pour le métier de couturière. La France est un pays où toutes les petites filles de la bourgeoisie sont institutrices et où toutes les petites filles du peuple sont couturières. Il en résulte que les deux tiers des couturières et les neuf dixièmes des institutrices meurent d'inanition.

Mais si les institutrices ne trouvent pas à se placer, les professeurs mêmes, les femmes professeurs, élèves de Sèvres ou de Fontenay, commencent à marquer le pas; et c'est un terrible pas. _On ne fait plus d'agrégées_, parce que toutes les places qu'on aurait à leur donner sont prises. L'enseignement lui-même n'est déjà plus une carrière pour les femmes.

Je m'arrêterai peu à une observation que fait Mme Arvède Barine à ce sujet. Il y a, d'après elle, défiance et mauvais vouloir de la bourgeoisie française à l'égard des professeurs de lycées de filles. Une de ces jeunes filles lui a dit: «Il ne faut pas se faire d'illusions. Nous sommes des déclassés.»

Exagération. Je n'ai jamais remarqué cela. Les lycées de jeunes filles sont, selon les pays, très fréquentés, ou assez fréquentés, et les professeurs de ces lycées sont très correctement considérés. Le petit monde réactionnaire ne les aime pas et il ne faudrait pas qu'elles s'en étonnassent. Les lycées de jeunes filles ont été créés contre ce monde-là et pour soustraire un certain nombre de jeunes filles à son influence. Il faut voir les choses comme elles sont et ne pas, naïvement, s'en ébahir. Mais il n'y a pas--et cela doit suffire--il n'y a pas de _préjugé général_ contre les professeurs de lycées de filles, non pas plus que contre les professeurs de lycées de garçons. La bourgeoisie française les considère, soit d'un œil favorable, soit d'un œil nonchalant, mais sans animosité. Il faut savoir se contenter de cela. La devise du sage a toujours été: «Oh! pourvu qu'on me laisse tranquille!» Or il est incontestable qu'on les laisse tranquilles.--Mais que ce soit une très belle carrière, pour les raisons et à considérer les chiffres que j'ai énumérés plus haut, non, ce n'est pas une très belle carrière.

* * * * *

Ainsi donc, malgré le libéralisme actuel de notre législation, la situation des jeunes filles qui ont à se créer une carrière est vraiment pénible encore. Il faut, pour la rendre meilleure, en appeler à l'administration un peu;--aux mœurs, beaucoup, et vivement les exhorter à vouloir bien se modifier sensiblement;--aux jeunes femmes elles-mêmes enfin et leur conseiller de considérer plus attentivement leurs intérêts.

L'administration devrait ouvrir plus largement aux femmes ses portes augustes. Elle admet des postières, des télégraphistes, des téléphonistes. Fort bien; mais elle devrait peupler ses bureaux de bureaucrates féminins. Les femmes sont d'excellents bureaucrates, un peu lents, mais ponctuels, dociles, exacts et minutieux. Elles remplaceraient très avantageusement ces employés de ministère, de municipalités, de préfecture et sous-préfecture, etc., qui, robustes et vigoureux, font véritablement un métier de femme et qui seraient infiniment mieux, ne fût-ce que pour leur santé, à courir les pays comme conducteurs de travaux ou comme commis voyageurs. Les bureaux aux femmes, une des solutions du féminisme est là, et aussi une des améliorations à apporter aux services publics; car la nature reprenant ses droits, le bureaucrate mâle n'a jamais qu'une idée, celle de déserter le bureau, et il a toujours des inquiétudes dans les jambes, tandis que la femme est naturellement plus patiente et plus sédentaire.

D'autre part, il faut faire appel aux mœurs, au public, qui a encore beaucoup trop de préjugés à l'égard des femmes faisant un métier, j'entends faisant un métier nouveau. Qu'il songe peu à confier une cause à plaider à une femme, à la rigueur je le conçois; mais qu'il hésite à appeler une femme médecin auprès d'une femme malade, ou d'un enfant malade, c'est où je ne le comprends plus guère et même plus du tout; qu'il ne comprenne pas que le véritable médecin d'enfants, le médecin d'enfants idéal, est une femme qui aura fait de bonnes études médicales, c'est ce que je ne puis me mettre dans l'esprit.--Je n'aime ni la femme avocat ni la femme avoué, et il me semble que la discussion âpre et la procédure habile ne sont guère choses féminines; mais je vois une femme notaire parfaitement bien, avec son goût de l'ordre, du classement méthodique, de la ponctualité... Or croyez-vous qu'une femme notaire eût un seul client? Je gagerais que non. Eh bien, c'est la mentalité française qu'il faut changer à cet égard; ce sont les mœurs, c'est-à-dire les habitudes enracinées qu'il faut, par des raisonnements incessants et par des discussions précises, et par des démonstrations topiques, détourner d'elles-mêmes, diriger dans un autre sens, dans un sens meilleur. Cela se fait peu à peu. On finit par y arriver. On est étonné d'abord du temps qu'il faut pour cela et ensuite, brusquement, du peu de temps, en somme, qu'il y a fallu.

Et enfin il faut que les femmes elles-mêmes soient avisées et ingénieuses dans leur conquête de la place à laquelle elles ont droit. Il faut qu'elles aillent d'abord du côté où les chemins sont plus faciles et du côté où les appellent leurs véritables aptitudes. M. Bastien, et après lui Mme Barine, leur parlent de la profession de pharmacien, à laquelle moi-même je les pousse, malgré les observations de mon correspondant, de tout mon pouvoir; du très joli et charmant métier d'horticulteur, auquel elles ne semblent pas songer et qui est admirablement fait pour elles; du métier d'architecte, surtout d'_architecte décorateur_, qu'elles exercent avec succès aux États-Unis et auquel leur goût inné des élégances les prédestine très précisément; surtout du commerce et de l'industrie, où elles sont déjà, ce qui est un grand point, et où elles n'auraient qu'à étendre de très belles conquêtes déjà faites.

Toutes ces indications, toutes ces orientations, sont excellentes. Je les préconise à nouveau pour donner un coup de marteau de plus sur le clou. Les femmes sont aptes à très peu près à toutes choses; mais parmi toutes les choses auxquelles elles sont propres, il faut qu'elles visent celles auxquelles elles sont accommodées davantage; qu'elles laissent de côté, d'une part les métiers encombrés par elles, d'autre part ceux vers lesquels les pousse surtout un peu de vanité et de gloriole; et qu'elles s'établissent vigoureusement dans les domaines qui sont les leurs et qu'elles se sont en quelque sorte laissé ravir par l'avidité du sexe adverse et la timidité de celui auquel elles appartiennent.

LIGUE ANTIMASCULINE

Si j'avais seulement trente ans de moins, je me sentirais infiniment flatté par la création de cette nouvelle ligue. Même à mon âge, je suis flatté encore. Je suis flatté solidairement. Cela ne me regarde plus, mais cela regarde le sexe auquel j'appartiens encore officiellement.

Cette ligue qui vient de se fonder à Londres est tout simplement, comme l'indique très bien son titre, une «Société pour développer chez les femmes l'indifférence à l'égard des hommes».

Ai-je bien dit que c'était flatteur? Les charmes des hommes sont si puissants, la fascination qu'ils exercent est si forte, le prestige qui émane d'eux est si dominateur, que les femmes indifférentes à l'égard des hommes,--remarquez ceci,--les femmes _indifférentes_ à l'égard des hommes, sentent le besoin de fortifier leur indifférence, par l'association, de se confirmer et renforcer dans leur indifférence, de se serrer les coudes, de se prendre les mains, de presser en faisceau et de se former en carré pour résister au prestige, pour faire face à la fascination et pour être bien sûres de leur indifférence.

Que serait-ce si elles n'étaient pas indifférentes? Quel effort leur faudrait-il? Quelle organisation militaire, impérieuse et despotique leur serait nécessaire et probablement insuffisante? En vérité, voilà qui est pour chatouiller l'orgueilleuse faiblesse du sexe barbu; c'est à cette fois qu'il doit se sentir le sexe fort.