Le féminisme

Part 5

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Cette femme avait beaucoup d'esprit, comme chacun sait; mais elle avait aussi un très singulier bon sens. C'est une femme du XVIIIe siècle, revue et corrigée par la Révolution et l'Empire. Elle est née en 1780, et par conséquent elle a été élevée par Rousseau; mais, très raisonnable de son naturel, et douée du sens de l'observation et du sens du réel, sur ce fond de sensibilité, de lyrisme et d'enthousiasme, qu'il n'est pas mauvais d'avoir et de garder si l'on ne veut pas être une simple Mme du Châtelet, elle a mis beaucoup d'expérience, beaucoup de savoir des choses et même de science des choses, beaucoup de réflexion et de sens de la mesure.

Elle a traversé la Révolution et sait ce que c'est qu'une crise d'optimisme. Elle n'en est pas devenue pessimiste pour cela; mais elle ne donnera jamais dans la confiance en la nature et dans la perfectibilité indéfinie et croira toujours que l'homme est très mêlé de mal et de bien.

Elle a vu, et de très près, le premier empire, et elle sait ce que c'est qu'une crise d'égoïsme et d'insatiable «volonté de puissance». Elle n'en est pas devenue «pacifiste» intempérante, mais elle en est devenue très prudente et amie des solutions modérées.

Elle a beaucoup causé avec Napoléon et avec Talleyrand et, pour une personne d'esprit, je ne sais pas s'il y a pu avoir jamais une meilleure école que cette double école, le scepticisme spirituel tempérant la fougue audacieuse et, ce qui est utile aussi, l'intelligence tempérant le génie.

De tous ces enseignements: Rousseau, Révolution, Empire, Empereur et Talleyrand, un esprit est sorti qui était presque la sagesse même et qui était au moins la mesure et la prudence unies à une grande bonté et bienveillance persistantes jusqu'au bout.

Le fond premier reste, assurément. On voit assez que Rousseau ne la lâche point et qu'elle ne l'abandonne pas non plus, prisonnier qui ne veut pas échapper à son premier vainqueur. Elle l'a sans cesse dans l'esprit; elle déplore qu'on «ne le lise plus». On le retrouve dans cette idée, à quoi elle tient, que la femme est un être subordonné, qu'elle n'est nullement l'égale de l'homme, que «sa destinée la place au second rang», que la solitude «qui n'est pas bonne pour l'homme, serait mortelle pour la femme», que la femme «est faite pour la dépendance». Et tout cela est plein de _Sophie_, le livre le plus antiféministe qui ait été écrit (et, du reste, un des plus stupides).

Elle suit encore Rousseau quand elle met en vive lumière cette idée, reprise depuis par Spencer, qu'il faut former la jeunesse surtout par l'habitude de la réflexion et de l'expérience personnelle, «qu'il faut laisser un enfant errer et faillir quand ses fautes, exemptes d'un danger grave, lui donneront une leçon frappante» plus forte que toutes les leçons du monde. «La réflexion, c'est la vie de l'âme.» N'imposez pas des préceptes, «suggérez des solutions»; ce qui revient à dire, et c'est une très belle et très profonde parole pédagogique, et Spencer n'a pas trouvé mieux, «qu'il faut _mettre dans l'éducation de la liberté_.»

Mais elle a une répulsion de sentiment et de raison pour tout ce qui est artifice et mensonge dans toute la méthode de Rousseau. Elle ne croit point qu'il faille, devant l'enfant, faire semblant de chercher, comme il cherche véritablement lui-même, «feindre d'ignorer ce qu'il ignore et faire sous ses yeux le mal, comme il le fait lui-même par impuissance de commencer par le bien. Ce serait donner à l'enfant une étrange idée de la vie...» Et cela signifie, ce qu'a toujours ignoré Rousseau, parce qu'il y avait en lui un fond de dissimulation, qu'il faut dans l'éducation autant de sincérité que de liberté.

Elle signale avec douleur les contradictions de Jean-Jacques et elle en démêle la cause ou une des causes. Jean-Jacques, dit-elle, demande que la femme soit instruite, «un esprit cultivé rendant seul le commerce agréable,» et un «homme qui a de l'éducation ne pouvant point prendre qui n'en a pas»,--et ensuite, ou auparavant, «_par suite du parti pris d'attaquer également et de tous points les méthodes reçues_, il nous raconte que Sophie n'a jamais eu d'autre livre dans les mains que Barême, et qu'elle n'a lu _Télémaque_ que par hasard.»

Elle proteste, cette fois, remarquez-le, contre le fond même de Rousseau pédagogue, quand elle rejette comme une niaiserie dangereuse la fameuse «éducation attrayante:» «Jamais, dit-elle, un enfant à qui on n'aura présenté ses devoirs et ses occupations qu'environnés des images du plaisir, ne sera préparé aux mécomptes et aux sécheresses de la vie».

On ne sait pas pourquoi, tout à côté de cette ligne si juste, elle écrit celle-ci, qui fait un peu contradiction avec celle-là: «_Emile_ est un livre dont toute la pratique est insensée, mais dont la théorie est admirable.» Il me semble bien que l'éducation attrayante est le fond même de la théorie de Rousseau. Peut-être Mme de Rémusat s'explique-t-elle soi-même dans ce passage, excellent du reste, et qui a quelque chose de définitif: «Rousseau prétend ramener l'homme à la nature par l'artifice, à la vérité par le paradoxe, et, pour le rendre honnête, il le rend incapable de tout. C'est sur ce point que je me sépare de lui... _Mais il ne s'est pas mépris dans son intention générale_ [très bien; mais l'intention ce n'est pas la théorie], il n'a pas eu tort de chercher hors des conventions de la société et dans la nature même, la raison et l'honnêteté; il n'a pas eu tort de croire que, pour instruire son élève, il fallait _l'émouvoir et l'éclairer_.»

Tant y a que pour Mme de Rémusat le fond de l'éducation doit être: liberté, appel à la réflexion personnelle, sincérité. Le programme est admirable.

C'est ainsi, par application parfaite de ses principes, qu'elle répudie énergiquement la plupart des moyens d'éducation qui sont constamment employés, parce qu'ils sont indirects et factices, comme ceux de Rousseau, ce qui fait qu'on lâche, très naïvement et en s'en félicitant de tout son cœur, la proie pour l'ombre. La page est d'une bien fine psychologie. Ecrite il y a près de cent ans, elle paraît d'hier. On la croirait détachée de Spencer, et Spencer est moins pénétrant et délié: «Il existe un faux système dont il est très difficile de se défendre dans l'éducation. _Il semble que la tâche du bien à faire soit mesurée pour les enfants_, et qu'ils doivent _dans un temps donné_ avoir accompli une certaine _somme de devoir_. Et pour leur faire achever leur besogne, tous les moyens paraissent bons: l'intérêt, la crainte, l'orgueil, l'avarice. [Elle oublie la jalousie, sous le beau nom d'émulation.] On a recours à tout. A quelque prix que ce soit, on veut obtenir d'eux de la bonne conduite, et, quand on a réussi, on compte avec complaisance les devoirs qu'ils ont remplis, les fautes qu'ils ont évitées. Mais qui vous dit qu'ils aient eu les vertus ou seulement les bonnes intentions que supposent (à vos yeux) leurs bonnes actions? Qui sait même? _Ces bonnes actions, peut-être les avez-vous obtenues de leurs vices._ Ils ont été studieux parce que vous les avez menacés; mais c'est vous qu'ils craignent et non l'étude qu'ils aiment. Ils ont été charitables; mais ils avaient l'espoir de quelque récompense, et pour prix d'un secours qui n'est pas même un bon mouvement, vous les avez rendus vains et intéressés. Voilà où conduit la manie d'avoir des enfants bien sages...»

Et voilà une analyse singulièrement vive de ce principe de Mme de Rémusat que j'appelais, après elle: la liberté dans l'éducation.

Et c'est parce que dans l'éducation il faut aussi être _sincère_, que Mme de Rémusat se moque plaisamment de ces parents, par exemple, qui, ayant une fille jolie, s'appliquent de tout leur cœur à lui dire qu'elle est laide, comme si elle ne devait pas apprendre de vingt autres qu'elle est jolie, et dès lors conclure simplement et avec pleine raison, qu'elle est jolie et que ses parents sont menteurs. «Il ne s'agit pas de faire une belle femme humble. La nature l'a dévouée à l'orgueil. Il faut s'en servir et l'appliquer bien [mal écrit; cela veut dire sans doute: il faut se servir de sa beauté même et appliquer bien les idées qu'elle en peut tirer]. Fournissez à votre petite fille les occasions de bien faire, vantez-lui d'une manière sentie ce que son caractère offre de louable, et ne laissez échapper aucune occasion de lui démontrer qu'il vaut mieux être bien sage que bien belle; car la beauté qui fait qu'on reçoit un compliment dans la rue, n'empêche point d'être mise en pénitence et de s'aller coucher triste et mécontente de soi...»

C'est par cette même foi en la sincérité que Mme de Rémusat, quoique avec réserve et surtout en glissant sur ce point avec une rapidité qui marque qu'elle a peur de s'y brûler les pieds, a le courage de dénoncer l'habitude que l'on a de laisser les jeunes filles dans l'ignorance et de se féliciter d'autant plus qu'elles y sont davantage; habitude qui est, à mon avis, d'une sottise ineffable; que, sans doute, il ne faudrait pas remplacer par les brutalités du système exactement contraire, mais à laquelle, à la rigueur, je préférerais le système contraire, même sans tempérament. Mme de Rémusat dit ici le mot juste, le mot mesuré, mais juste précisément parce qu'il est mesuré, et que je suis particulièrement heureux qui soit dit par une femme et par la femme la plus honnête du monde:

«Il y a en France un genre d'évidence qu'on redoute extrêmement pour les jeunes filles... Quelques mères, qui se vantent de leur donner la connaissance du monde, commencent par le leur raconter; puis le leur font voir seulement par le côté de ses plaisirs. D'autres, plus sévères et dont l'étude est de le cacher, ordonnent une retraite absolue, ne permettant pas qu'on assiste au spectacle, avant le moment d'y jouer un rôle. «Une fille, disent-elles, ne saurait trop ignorer.»--«_Sans doute, il faut écarter de sa jeune imagination tout ce qui pourrait la souiller; mais de l'entière ignorance du mal peut résulter une sorte de niaise ignorance qui ne deviendra jamais de la vertu et qui ne suffira pas à conserver à une femme cette pureté qui ne doit pas la quitter au milieu de la société même._»

Et j'ai à peine besoin de dire, puisque vous voyez bien que vous avez affaire à une femme intelligente, réfléchie, infiniment dressée et armée par l'expérience, qu'en éducation Mme de Rémusat donnerait toutes les théories, doctrines, méthodes, préceptes, maximes et leçons pour un fétu, si on la pressait un peu et que, comme tous les sages, elle sait bien que l'éducation, c'est l'exemple. L'éducation est une suggestion; il n'y a de suggestion forte que par l'exemple. L'éducation est une excitation à imiter. Apprendre, c'est imiter, l'homme étant, avant tout, un animal imitateur. Élever les enfants se réduit donc, tout compte fait, se réduit presque, si vous voulez, à vivre correctement devant eux. Fonder les leçons sur l'exemple et préparer les leçons par l'exemple, tout est là, à tel point que, l'exemple donné, la leçon est presque inutile et ne doit consister qu'en un bref commentaire de l'action que l'enfant a eue sous les yeux. Mme de Rémusat expose cela très bien:

«Les premières réflexions des enfants sont plus excitées par les exemples qu'on leur donne que par les paroles qu'on leur adresse [aussi bien, les enfants ce sont des yeux ouverts et des yeux braqués; et ils ne sont sensibles qu'aux _choses vues_]. Pour agir sur eux on croit que le meilleur moyen est de leur parler; on devrait encore préparer de longue main les discours qu'on leur adresse par des faits qu'on aurait l'attention de produire sous leurs yeux. Je voudrais qu'une mère commençât par rendre sa fille témoin de toutes celles de ses actions que celle-ci peut comprendre et qui renferment une intention morale et chrétienne; je voudrais qu'elle agît alors de manière à exciter la curiosité [inutile: l'enfant est toujours à l'état de curiosité excitée]; qu'il fût question devant elle du devoir _à l'occasion_ de ce qu'elle aurait vu; et qu'ainsi elle fût dès l'abord initiée à cette première liaison d'idées que toute créature _doit faire_ quelque chose ici-bas et que ce quelque chose, c'est le bien.»

Il y a du fatras, ou tout au moins de l'indécis et de l'inutile dans cet _Essai_. Mais des deux cents pages sur lesquelles il s'étend on en tirerait une centaine qui ont été dictées par la raison éclairée de l'expérience et qui révèlent la femme réfléchie qui a traversé les trois époques de l'histoire (Louis XVI, Révolution, Empire) les plus fécondes en fortes leçons.

LA RÉPUDIATION

MM. Paul et Victor Margueritte ont présenté à la Chambre des députés une pétition et ont fait présenter par M. Gustave Rivet un projet de loi en faveur d'une extension du droit de divorce.

Jusqu'à présent, d'après la loi de 1876 (loi Naquet), le divorce n'est possible qu'en cas de flagrant délit d'adultère; qu'en cas de condamnation de l'un des époux à une peine infamante, qu'en cas d'excès, sévices et injures graves, ces injures graves, sévices et excès étant laissés à l'appréciation des tribunaux.

Il n'est pas possible, ni par consentement mutuel, ni par la volonté d'un seul des époux, l'autre ne consentant point.

M. Naquet désirait mettre ces deux dernières possibilités dans sa loi; mais il les en avait retirées devant l'opposition déclarée des Chambres d'alors.

MM. Paul et Victor Margueritte veulent compléter la loi de 1876 en y introduisant: 1º la possibilité de divorce par consentement mutuel; 2º la possibilité de divorce par volonté d'un seul des époux, l'autre ne consentant point.

Voilà l'état, nettement établi, je crois, de la question.

Sur le premier point, divorce par consentement mutuel, je suis très complètement avec M. Naquet et avec MM. Paul et Victor Margueritte. Le mariage, à ne le considérer, bien entendu, que comme union civile, est un contrat. Il peut se faire, il doit pouvoir se défaire. Quiconque se lie doit pouvoir se délier. _Quidquid ligatur dissolubile est_, disaient les vieux codes. On s'unit librement devant la loi par consentement mutuel, on doit pouvoir se délier librement devant la loi par consentement mutuel.

La loi romaine admettait le divorce par consentement mutuel jusqu'à Justinien. La loi ne demandait point que, pour divorcer, on donnât ses motifs. Montesquieu dit à ce propos: «Par la nature même de la chose, il faut des causes pour la répudiation; il n'en faut point pour le divorce, parce que là où la loi établit des causes qui peuvent rompre le mariage, l'incompatibilité est la plus forte de toutes.»

Je n'ai pas besoin de dire, du reste, que dès que la loi accorde explicitement le droit de divorce pour causes déterminées, elle accorde le droit de divorce par consentement mutuel; elle l'accorde implicitement, peut-être involontairement, mais elle l'accorde.

Car dès que les époux sont d'accord pour divorcer, ils inventent une des «causes déterminées»; ils en font choix, ils la créent et ils sont en règle devant la loi pour divorcer. «Il faut se souffleter pour divorcer? Qu'à cela ne tienne. Nous nous souffletons; et maintenant le juge ne peut pas refuser de nous désunir.» Cela est de pratique quotidienne, comme on le sait bien, et les neuf dixièmes des divorces prononcés annuellement sont des divorces par consentement mutuel déguisé.

On peut donc dire que toute loi qui permet le divorce permet le divorce par consentement mutuel; que, par conséquent la loi de 1876 a ouvert le droit de divorce par consentement mutuel tout en faisant semblant de le refuser.

Or, je suis pour la franchise; et l'hypocrisie de la loi ne me plaît pas beaucoup. Mettons dans la loi de 1876 _ce qui y est_, sans qu'elle en convienne. Mettons dans la loi le divorce par consentement mutuel.

Mettons-le même sans différences de conditions entre lui et le divorce pour causes déterminées. Car ce serait inutile. En Belgique, le divorce par consentement mutuel existe; seulement les délais sont plus longs pour celui-ci que pour le divorce pour causes déterminées. Immédiatement, que font les Belges? Ils mettent dans leur affaire une «cause déterminée» pour en finir plus vite. Ils se giflent, ou ils simulent un adultère et, rentrant ainsi dans la catégorie du divorce pour causes déterminées, ils se tirent d'affaire en moins de temps.

Il était donc parfaitement inutile de mettre une différence concernant les délais entre l'un des divorces et l'autre.

Admettons le divorce par consentement mutuel puisqu'il est déjà admis, puisqu'il est légal en pratique sans être dans la loi en forme; puisque, pour ne pas l'admettre, c'est la loi de 1876 qu'il faudrait abroger elle-même, à quoi je crois que nul ne songe. Admettons-le à titre égal avec le divorce pour causes déterminées, puisqu'il ne sert à rien de mettre une différence de conditions entre celui-ci et celui-là.

* * * * *

La seconde question est celle du divorce par consentement de l'un des époux, l'autre ne consentant pas. Ceci, c'est autre chose, c'est tout autre chose. Le nom même change. Le nom de divorce est parfaitement impropre s'appliquant à cette nouvelle chose. Le divorce par volonté de l'un des époux, l'autre n'y consentant pas, ce n'est pas du tout le divorce: c'est la répudiation. Admettrons-nous la répudiation dans notre code?

Elle est très ancienne. Il n'y a même rien de plus ancien qu'elle. Voltaire dit: «Le divorce [et il veut dire la répudiation, comme la suite de son texte va le prouver], le divorce est probablement de la même date que le mariage. Je crois pourtant que le mariage est de quelques semaines plus ancien; c'est-à-dire qu'on se querella avec sa femme au bout de quinze jours, qu'on la battit au bout d'un mois et qu'on s'en sépara après six semaines.»

La loi romaine avant Justinien permettait la répudiation _pour causes déterminées_ (adultère, stérilité, etc.); jamais elle ne la permit par simple volonté de l'un des deux époux.

La loi de la Convention (1792) admit, avec le divorce par consentement mutuel, le divorce par volonté d'un seul des époux, l'autre n'y consentant pas, c'est-à-dire la pure et simple répudiation. Ce fut une des causes de la chute de la République française; car les désordres et l'anarchie morale du temps du Directoire furent tels que le mépris des pouvoirs publics et de la loi en résulta et que le pays aspira de tout son cœur, pour d'autres raisons aussi, mais aussi pour celle-là, à un régime moins «libéral». La répudiation fit même tort au divorce, et c'est à cause des souvenirs du régime de la répudiation que le divorce lui-même fut aboli en 1816, avec un applaudissement unanime.

Je reste partisan du divorce pour causes déterminées, je suis partisan du divorce par consentement mutuel; je recule devant la répudiation, surtout devant la répudiation de MM. Margueritte, qui n'est pas la répudiation romaine, la répudiation pour causes déterminées, mais la répudiation à la Directoire, la répudiation par seule volonté d'un seul des conjoints.

«J'ai assez de cette femme, je vous préviens que je la renvoie.--Oui, Monsieur, répond la loi, comment donc! J'allais vous le proposer.» Cela me paraît un peu fort. C'est tout à fait élémentaire et primitif. C'est le divorce des anthropoïdes; c'est celui dont nous parlait Voltaire: «On se querelle au bout de quinze jours; on bat sa femme au bout d'un mois, et on la chasse après six semaines de ménage.» Oui, il me semble que c'est aller un peu loin dans la voie libérale. Le souvenir de la Convention, quoique auguste, ne m'impose point en cette affaire.

_Tout au plus_,--faites bien attention,--tout au plus et encore je demanderais à réfléchir, tout au plus accepterais-je la répudiation _du mari par la femme_; mais point la répudiation de la femme par le mari. Il y a dix-huit mois environ un monsieur vint me voir et plaida chaleureusement la thèse de MM. Margueritte, qui, déjà, avait été exposée par eux dans les journaux. Je savais à qui je parlais. Je le laissai dire, puis: «Je penche assez du côté de votre opinion.

--Ah!

--Oui, j'admettrais assez bien que la femme pût répudier le mari.

--Sans doute...

--Mais que le mari pût répudier la femme, jamais de la vie!»

Il ne fut pas très content. Ce n'était pas du tout là son affaire.

Depuis, relisant Montesquieu,--je le relis toujours,--je vis que ce qui, en somme, n'avait guère été chez moi qu'une boutade, répondant, il est vrai, à une pensée déjà à l'état adulte, mais enfin une boutade, était tout au long dans Montesquieu et très sérieusement médité et très sérieusement exprimé:

«Il y a cette différence entre le divorce et la répudiation que le divorce se fait par un consentement mutuel à l'occasion d'une incompatibilité mutuelle; au lieu que la répudiation se fait par la volonté et pour l'avantage d'une des deux parties, indépendamment de la volonté et de l'avantage de l'autre. Il est quelquefois si nécessaire aux femmes de répudier, et il leur est toujours si fâcheux de le faire que la loi est dure qui donne ce droit aux hommes sans le donner aux femmes. Un mari a mille moyens de remettre ses femmes dans le devoir, et il semble que, dans ses mains, la répudiation ne soit qu'un nouvel abus de sa puissance. Mais une femme qui répudie n'exerce qu'un triste remède. C'est toujours un grand malheur pour elle d'être contrainte d'aller chercher un second mari, lorsqu'elle a perdu la plupart de ses agréments chez un autre. C'est un des avantages des charmes de la jeunesse chez les femmes que, dans un âge avancé, un mari se porte à la bienveillance par le souvenir de ses plaisirs. C'est donc une règle générale que dans tous les pays où la loi accorde aux hommes la faculté de répudier, elle doit aussi l'accorder aux femmes. Il y a plus: dans les climats où les femmes vivent sous un esclavage domestique, il semble que la loi doive permettre aux femmes la répudiation, et aux maris seulement le divorce.»

Ceci, voyez-vous, c'est ce qu'on a dit du droit romain, et c'est ce qu'on pourrait dire de tout l'_Esprit des lois_, à bien peu près; c'est «la raison écrite». A la vérité, nous ne vivons pas absolument dans un pays «où les femmes vivent sous un esclavage domestique»; cependant par beaucoup de faits et en particulier par ce fait, à mon avis monstrueux, que les femmes ne font aucunement la loi et que les hommes la font, les femmes vivent, dans notre pays, en un état d'infériorité sociale qui, s'il n'est pas l'esclavage, du moins y ressemble. Pour cela seul, en fait de divorce, elles doivent avoir plus de droits que l'homme et Montesquieu a raison: l'homme doit avoir droit au divorce pour causes déterminées; la femme doit avoir droit à la répudiation pure et simple.

Qu'un homme dise: «Je renvoie cette femme.--Y consent-elle?--Non.--Pourquoi la renvoyez-vous?--Parce que cela me fait plaisir», c'est la sauvagerie pure et simple; c'est même la bestialité.

Qu'une femme dise: «Je quitte cet homme.--Y consent-il?--Non.--Pourquoi le quittez-vous?--Parce que je veux le quitter», ce n'est plus monstrueux du tout. La femme a trop d'intérêt à ne pas quitter le premier époux, pour que, si elle le quitte, ce ne soit pas parce qu'elle ne peut pas, absolument pas vivre avec lui, parce qu'elle lui préfère la mort. On n'a pas à lui demander ses raisons, tant il est évident qu'elles sont excellentes. J'entends toujours qu'il s'agit non d'un caprice, mais d'une volonté constante, exprimée au juge par exemple trois fois en deux ans.

Non, cette femme-là, vous n'avez pas à lui demander ses raisons. Elles sont les meilleures du monde.

Quant au monsieur qui laisse une femme parce qu'il en a assez, c'est un anthropoïde de l'âge des cavernes. On a le droit de lui demander un peu ses raisons et, si elles ne sont pas bonnes, de le forcer à garder sa femme ou de le forcer à verser en ses mains la moitié de ce qu'il a ou de ce qu'il gagne.--En un mot, on doit lui accorder le droit de divorce pour causes déterminées; le droit de répudiation, jamais.

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