Le féminisme

Part 4

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C'est, entre parenthèses, un de mes criteriums. Quand on me présente un roman écrit par une femme, je m'attends à trouver un caractère de femme très bien étudié et assez original, et presque jamais je ne suis déçu. Mais si, de plus, je trouve un ou plusieurs caractères d'hommes bien saisis, je dis: «Voilà une femme qui a du talent, ou qui en aura». C'est la toise. L'autre était seulement une femme intelligente, sachant se voir et sachant écrire; celle-ci c'est un romancier, un vrai. J'applaudis ou j'encourage.

Si donc les femmes sont nées écrivains et sont nées observatrices et psychologues, je ne vois rien que de très naturel et que d'excellent à ce qu'elles s'adonnent à la littérature et particulièrement à la littérature romanesque, comme leurs sœurs américaines et anglaises.

Elles réussissent moins en vers, chez nous et ailleurs. Je ne sais pas trop pourquoi, car elles sont musiciennes, elles sont peintres, quoique moins, mais encore elles sont peintres; et la poésie n'est que peinture et musique. Peut-être leur infériorité relative en vers vient-elle de ce qu'elles aiment en général le travail un peu facile et qu'il n'y a pas de travail plus terrible que celui de faire de bons vers. Après l'élan, après le transport, après l'inspiration lyrique ou élégiaque, après l'effusion de l'âme sur le papier, rien n'est fait. Il reste une part de métier qui est formidable, un travail de remaniement, de correction, de transposition et d'ajustage qui est délicieux pour l'artiste, mais qui n'en finit pas. Je crois que ce travail irrite l'impatience et l'impétuosité féminines et qu'elles ne s'y soumettent point. En tous cas, cette part du métier, je puis vous assurer que la plupart des femmes poètes ne se doutent même pas qu'il existe.

Ne parlons pas théâtre. Ici la contribution de patience est si énorme, l'art du théâtre, une fois l'idée conçue et les caractères posés, est tellement une chose d'obstination ingénieuse et de tâche remise vingt fois sur le métier, que je crois que jamais les femmes n'y réussiront.

Mais encore, même en vers, nous avons des œuvres féminines toujours inachevées, ne donnant presque jamais la sensation du fini, mais très estimables et quelquefois très distinguées.

En notre siècle surtout. Et cela est tout naturel: le romantisme a libéré la muse féminine. Évidemment! La littérature de l'ancien régime était éminemment et presque exclusivement objective. L'auteur avait comme une pudeur à _s'épancher lui-même_, à exprimer en vers _ses_ propres sentiments, _ses_ douleurs, _ses_ joies, _ses_ désirs. Le romantisme a changé tout cela et a précisément créé une littérature presque toute subjective, presque toute personnelle. Or, c'est précisément ce à quoi les femmes sont enclines de leur naturel. Une littérature _confidentielle_ leur ouvrait donc la porte et _sa_ porte et elles y entraient comme de plain-pied. La littérature romantique est féminine de soi et elle convie les femmes à faire de la littérature.

Aussi est-ce précisément depuis 1830 et--car il faut du temps pour que les habitudes se prennent et se répandent--depuis 1870 que les femmes auteurs sont devenues légion, armée, classe, caste, et presque un ordre de l'État.

Pour ces raisons, qui sont des faits, on verra de plus en plus fourmiller et foisonner la gent des femmes auteurs, et on les verra surtout dans la poésie lyrique et dans le roman. Rien de mieux, à mon avis, et je vois ce mouvement avec un assez grand plaisir. Il est mauvais, je crois, que l'homme se féminise, et il n'est pas mauvais du tout que la femme se virilise un peu. Or, l'homme poète élégiaque, l'homme romancier, entre nous, n'est-ce pas un peu un homme-femme? Tout au moins c'est un homme recherchant l'applaudissement des femmes et s'occupant à des travaux qui plaisent particulièrement aux femmes. «J'ai pour moi les femmes et les jeunes gens», disait Lamartine vers 1840. Un poète élégiaque qui n'est pas tout à fait supérieur et un romancier qui n'est pas tout à fait Balzac ou Flaubert, s'il n'est pas précisément un homme-femme, est bien, tout compte fait, un homme un peu féminisé.

Et, d'autre part, car tout est relatif, une femme qui écrit des romans se virilise quelque peu. Abandonner le piano, la broderie, la tapisserie ou l'aquarelle pour écrire un roman, c'est déjà mettre un peu de pensée dans sa vie et se livrer à une récréation plus intellectuelle. L'horreur du bas bleu m'a toujours paru un sentiment très stupide. Car encore, faut-il remplir la partie inoccupée de la vie. «Elle écrit! Quelle pitié!»--Aimeriez-vous mieux qu'elle fît des visites? «Elle fait des vers! C'est ridicule.»--Aimeriez-vous mieux qu'elle vous ennuyât en prose? «Elle fait des romans! C'est grotesque.»--Aimeriez-vous mieux qu'elle en eût? La littérature, si elle est pour les femmes un divertissement, est le divertissement le plus délicat qu'elles puissent se donner et, si elle leur est un gagne-pain, est un des métiers les plus nobles et les plus distingués qu'elles puissent choisir.

Beaucoup de romanciers femmes et quelques poètes femmes, voilà ce qui existe déjà et voilà à quoi, de plus en plus, l'on doit s'attendre. Ce n'est pas mauvais en soi et cela peut avoir une répercussion meilleure encore. Si la profession de poète élégiaque et celle de romancier deviennent des professions féminines, elles cesseront peu à peu d'être exercées par les hommes. Remarquez-vous déjà qu'au romancier homme on demande plus ou autre chose qu'autrefois? On lui demande de mettre dans son roman plus qu'un roman. On lui demande d'y mettre des idées, une thèse, une théorie générale, de fortes études de mœurs qui soient quelque chose comme un travail démographique. Ils le sentent eux-mêmes, et les Bourget, les Rod, les Bazin, ne se permettent plus guère de faire un roman qui ne soit qu'un roman et qui ne fasse pas penser. C'est la répartition qui commence, la division du travail qui se fait d'elle-même. Aux hommes l'œuvre de pensée forte, à la rigueur sous forme de roman; aux femmes le récit sentimental ou attendrissant.

Quant au poème sentimental et larmoyant, _Brise du matin_ ou _Chanson du soir_, le jeune homme qui le produit encore au jour commence à paraître un jeune homme bien suranné.

J'ai dit, il y a longtemps, qu'un jour viendrait où il n'y aurait plus que les femmes qui feraient des romans et des vers et que les hommes n'écriraient que des choses d'un caractère scientifique. Il ne viendra pas, ce temps-là, tout à fait, et je ne voudrais pas qu'il vînt. Le grand poète élégiaque, le Catulle ou le Musset, ne pourra pas s'empêcher d'être grand poète élégiaque et, certes, tant mieux! Le grand romancier, le Dickens, le Tolstoï ou le Balzac ne pourra pas obtenir de lui qu'il ne soit pas grand romancier et, Dieu merci, qu'il le soit! Mais la production courante et d'une bonne moyenne, en petits vers aimables et en romans touchants, qu'elle devienne chose féminine et presque privilège féminin, c'est plutôt à souhaiter, et je me trompe fort si ce n'est pas cela qui va arriver.

UN AMI DES FEMMES AU XVIIIe SIÈCLE

M. Henri Lion a ressuscité le Président Hénault qui était un peu enterré. Il a fait sur lui quelque chose comme un article de revue, un peu long, qui est devenu, sans délayage et au contraire avec beaucoup de rapidité et d'aisance et de sobriété de style, un juste volume de 400 pages.

Il y a de l'inédit! Vous voilà en repos du côté de votre conscience. Puisqu'il y a de l'inédit, vous pouvez lire ce livre et M. Lion avait le droit de l'écrire. Il y a un certain nombre de lettres et de dissertations du Président, que M. Lion a trouvées, soit à la Bibliothèque de l'Arsenal, soit dans les archives du château de Carrouges, chez un des descendants du fameux président.

Il y a--ouvrez les oreilles--_onze_ lettres inédites de Voltaire, toutes amusantes, puisqu'elles sont de Voltaire, et dont quelques-unes (discussions avec le Président sur le _Siècle de Louis XIV_ alors sur le chantier, ou sur l'affaire Calvin et Servet--de haut goût et de rude ton celle-là) sont tout simplement du plus grand intérêt littéraire et historique.

En dehors de l'inédit, il y a dans ce volume de jolis vers du Président, que personne ne lisait plus, dispersés qu'ils étaient, ou réunis, incomplètement du reste, dans un recueil posthume qui était très oublié lui-même.

Il y a encore et surtout des _pensées et maximes_, absolument inconnues de tout le monde, dont quelques-unes, et plus que quelques-unes, croyez-en un homme qui est coiffé de La Rochefoucauld, sont parfaitement dignes de M. le Prince de Marsillac. Mon Dieu! jugez-en. En voici quatre ou cinq:

«Les colères des amants sont comme les orages d'été, qui ne font que rendre la campagne plus verte et plus brillante.»

«Il y a des hommes qui aiment la faveur pour la faveur même et qui se plaisent à entrer dans le cabinet des ministres auxquels ils n'ont rien à demander.»

«La vie passe à user une passion et à en reprendre une autre.»

«Ce n'est point assez d'être aimé, on veut l'être par les endroits par où l'on se trouve aimable, sans cela on ne se croit point aimé véritablement.»

«La fortune est dans l'habitude de reprendre sur nous, par nos désirs mêmes, tout ce qu'elle nous a accordé pour les satisfaire.»--Un peu précieuse comme forme et comme tour de style, celle-ci; mais combien vraie, à l'ouvrir et à la scruter un peu!

«On commence par tout croire; c'est l'effet de l'éducation; on passe de là à ne rien croire, c'est la suite du libertinage; on en revient ensuite à examiner, et c'est le fruit de la réflexion.»

«L'ami d'un nouveau ministre le descend à la porte de la fortune sans y entrer, et il l'attend pour le ramener. Il est rare qu'il soit longtemps à attendre.»

Et enfin celle-ci, qui semble d'aujourd'hui, justifiée qu'elle est par ce fait que nous possédons l'homme le plus ridicule de l'Europe et qui a prouvé que le ridicule mène à tout, à la condition de n'en jamais sortir: «Si l'on ôtait à certaines gens leur ridicule, il ne leur resterait rien.»

Il est charmant ce Président Hénault. Il fut de l'Académie française avant d'avoir rien écrit (ou à peu près), comme c'était l'usage d'alors, et l'on mettait les honnêtes gens à l'Académie pour les inviter à écrire; mais rien que pour trois pages de pensées de ce genre, il méritait d'y prendre place.

Ce qu'il y a de plus intéressant encore dans le Président Hénault--quoiqu'il ait partout du talent et que son _Abrégé chronologique de l'Histoire de France_ soit un excellent livre et quoique Frédéric II lui ait dit avec raison: «Il n'était réservé qu'à vous de donner des grâces à la Chronologie»--ce qu'il y a de plus intéressant encore dans le Président Hénault, c'est lui-même, c'est sa vie. Ce qu'il était? Il était un personnage très particulier, non pas rare au XVIIIe siècle, mais assez spécial cependant et, au degré où il l'était, c'est-à-dire en perfection, décidément tout à fait original.

Il n'était pas un Lovelace, il n'était point un Don Juan, il n'était pas un Lauzun, il n'était pas un _patito_ à l'italienne ou un _sigisbée_; il était proprement, précisément et littéralement et excellemment un «ami des femmes».

Sérieux et enjoué en même temps, très sûr, très discret, «homme essentiel», comme on disait alors, confident fidèle, conseiller expert, il avait toutes les qualités que les femmes renoncent à trouver dans un amant, ne demandent même pas à un mari, trouvent quelquefois chez un père ou un frère, mais aiment beaucoup mieux trouver chez un homme qui n'est pas de leur famille et avec lequel l'amitié a toujours ce léger ragoût d'inclination amoureuse qui leur est indispensable.

Surtout il était patient et savait écouter infatigablement, c'est la qualité suprême chez les hommes de cette espèce. Le vieux Gomberville, je crois, poète médiocre du temps de Louis XIII, était connu comme «rendant ses soins» avec beaucoup de diligence à une certaine dame de l'Hôtel de Rambouillet: «Vous êtes le cavalier servant de Mme de ***, lui disait-on?

--Oui, vraiment.

--Vous l'aimez?

--De tout ce qu'il y a de respectueux dans mon cœur.

--Pourquoi? Elle n'est pas belle.

--Non.

--Elle n'est pas jeune.

--Non.

--Elle n'est pas élégante.

--Peu.

--Elle n'a pas d'esprit.

--Non, pas beaucoup.

--Eh bien, alors? Quoi donc?

--Je vous assure qu'elle écoute bien.»

Les poètes ont besoin d'être écoutés, parce qu'ils sont des femmes. Les femmes n'ont pas de besoin plus vif que d'être écoutées avec complaisance; et aussi longtemps qu'elles parlent, c'est-à-dire avec patience, et aussi souvent qu'elles se répètent, c'est-à-dire avec une patience sans limites. L'injure qu'une femme ne pardonne jamais, c'est: «Vous me l'avez déjà dit»; et précisément parce qu'on a toujours à le leur dire, c'est ce qu'elles ne permettent pas que jamais on fasse mine seulement de vouloir dire ou d'en avoir envie.

De là (avez-vous remarqué?) le joli mot de l'ancien temps, «attentif». Être «attentif» auprès d'une femme, cela voulait dire lui faire la cour, parce qu'il n'y a pas de procédé plus habile et plus sûr pour faire la cour à une femme que de l'écouter.

Le Président Hénault savait écouter les femmes. A la vérité cela explique sa vie littéraire. Il n'a laissé que quelques petits vers, quelques dissertations et un abrégé chronologique. Cela s'entend: quand on a pris l'habitude d'écouter les femmes, on a beau être un historien très informé et vivre quatre-vingt-dix ans, on ne peut laisser qu'un abrégé chronologique. L'étonnant même, c'est qu'on en laisse un.

Tel était le Président Hénault. Il semble n'avoir jamais demandé l'amour aux femmes, ni le leur avoir donné. Peut-être, voulant rester bien avec elles, s'en est-il gardé soigneusement. Mais il a été pour elles un ami sûr, un confident patient et un _attentif_ inaltérable.

Il avait en lui du «directeur», comme Sainte-Beuve. Mais Sainte-Beuve avait toujours une arrière-pensée. Il était patient, il se résignait à être patient; mais il espérait toujours en venir à être un peu... _moins_ qu'un ami. Il aspirait longuement à descendre. Il souhaitait toujours planter «le clou d'or», comme il a dit. Ce clou est précisément celui qui ne fixe rien. Il déchire l'amitié, mais il ne fixe pas l'amour; parce que c'est surtout quand il s'agit de clous d'or qu'un clou chasse l'autre.

Hénault semble avoir été bien plus avisé. Directeur il était, directeur il restait; et dans ces conditions, _il restait_; il restait toujours. Ses clous à lui étaient de diamant.

Le fait est qu'on ne compte pas, qu'on ne peut pas compter les femmes, toutes très distinguées, qui l'ont aimé, chéri, choyé, dorloté, emmitouflé, endouilleté. C'est Mme du Deffand, qu'il faut nommer la première, non pas que ce soit elle qui l'ait aimé le plus; mais parce que ce fut sa liaison la plus en vue et la plus célèbre et qu'il avait contracté avec elle, ce que M. Henri Lion appelle spirituellement «un mariage de raison illégitime».--C'est la duchesse du Maine, dont le Président Hénault fut longtemps le favori.--C'est Mme de Castelmoron, qui a été «pendant quarante ans, comme il l'a dit, l'objet principal de sa vie», qu'il a aimée aussi profondément, et, croit-on, aussi respectueusement et chastement qu'il fut jamais possible; et qui a été sa conscience, à lui qui était un peu la conscience de tant d'autres. Femme de second plan dans l'histoire et de demi-ombre douce et fraîche, «digne de l'estime et de l'attachement de tous ceux qui font cas de la vertu», l'une des femmes du XVIIIe siècle qu'on souhaiterait le plus qui revînt au monde et qui fût votre voisine.

C'est ensuite la duchesse de Brancas, la comtesse de Forcalquier, la duchesse de la Vallière, la princesse de Talmont, la duchesse de Luynes...; mais j'ai dit que la liste en serait interminable. Ce serait les mille et trois d'un Don Juan fidèle et platonique et qui, puisqu'il était platonique, n'avait aucune raison d'être infidèle, ni n'avait guère à craindre qu'on le fût à lui.

Mais le beau de son affaire, et le glorieux et le sublime, et ce qui paraît tout naturel quand il s'agit de lui et qu'on le connaît, c'est qu'il fut l'amant de la reine, tout simplement.

Il fut l'amant de la reine Marie Leckzinska, autant qu'on pouvait être l'amant de la reine Marie Leckzinska, qui était la femme la plus honnête et la plus chaste femme de l'Europe; mais, sous cette réserve, il fut l'amant de la reine, parfaitement. Elle l'adora; il n'y a rien de plus net.

Ce fut en 1744 que le fait commença à se produire. Hénault avait soixante ans ou tout près.

Et j'avais soixante ans quand cela m'arriva.

C'est l'âge où les amis des femmes ont leurs plus grands succès. C'est leur apogée. Cela tient à ce que, si, comme l'a dit Gondinet, «c'est l'âge où les hommes deviennent timides» quand ils sont nés assurés; c'est l'âge aussi où les hommes nés timides prennent un peu d'assurance et sont juste au point que les femmes exigent des amis des femmes.

Hénault était né timide. Sa timidité ne lui avait pas nui, et peut-être lui avait servi de vingt à trente-neuf, parce que devant le fanfaron l'on se met sur ses gardes meurtrières et qu'au timide, aimable du reste, on fait des avances. Mais à cinquante-neuf ans, avec une timidité très atténuée par beaucoup de succès et dont le fond seul reste encore, j'ai bien dit, on est au point.

Il fut tout de suite très remarqué par la reine qui, «la messe finie (c'était dans l'église Saint-Arnould), s'avança vers lui (rien que cela!), le combla de bontés; voulut même qu'il lui fût présenté officiellement», ce qui fut fait par les soins de la duchesse de Luynes. La reine avait quarante ans au moins. C'est l'âge où les femmes délaissées par leur mari ont absolument besoin d'un ami sérieux et sûr.

La reine s'attacha Hénault, comme surintendant de la maison de la reine et surtout s'attacha à lui, sinon de toute son âme, du moins de tout ce qui, dans son âme, n'était pas donné à Dieu. Hénault eut certainement dans le cœur de Marie Leckzinska ce second rang qui, humainement, est le premier.

Moins de deux ans après la rencontre dans l'église de Saint-Arnould, qui peut être considérée comme le coup de foudre vertueux, Marie Leckzinska en était déjà avec le Président dans les termes suivants. Mme de Luynes faisait passer à Hénault une lettre de la reine avec ce mot d'envoi: «_On_ me fait lire cette lettre et _on_ me charge de vous l'envoyer. Dans la bonne règle, je ne devrais ni la voir, ni l'entendre; mais je _suis sûre de la vertu que vous attendrissez sans l'ébranler_; et mon cœur justifie les sentiments qu'il éprouve pour vous depuis longtemps.»

De sorte que le Président recevait ce jour-là, sous la même enveloppe, deux déclarations, l'une d'une reine et l'autre d'une duchesse, la duchesse n'ayant pas pu transmettre celle de la reine sans y joindre la sienne.

Et c'étaient des faveurs royales, ou si vous voulez _réginales_, prodiguées à tous les neveux, cousins, petits-neveux et petits-cousins du Président; et c'étaient des audiences particulières et longues, longues: «Elle le mande, dit Luynes, après dîner dans ses cabinets; elle le fait asseoir et reste une heure ou deux en conversation avec lui.» J'ai dit qu'il savait écouter, et savoir écouter c'est le secret de plaire.

Elle le comble de lettres tantôt badines, tantôt graves, toujours aimables et toujours aimantes, parfaitement délicieuses, et qui nous font connaître Marie Leckzinska sous un jour inattendu. C'était une femme bonne, généreuse, charitable, ce qu'on savait, mais d'une exquise sensibilité de cœur et vraiment adorable en amitié, et, à dire franc, en quelque chose de difficilement définissable qui est entre l'amitié et l'amour.

Avec ses yeux de femme, Mme de Luynes ne s'y trompe pas; par exemple, quand très éprise elle-même du Président, elle lui écrit: «Il faut donc, mon cher président, que ce qu'il y a de plus élevé vous fasse des avances... Il y a une attaque de goutte (éprouvée par le comte de Noailles, neveu de Hénault), que l'on croyait qui pourrait vous rappeler ici; mais en même temps nous le craignons; les sentiments que vous inspirez tiennent beaucoup de l'amour pur, étant toujours prêts à sacrifier son bonheur et son plaisir à tout ce qui peut convenir à votre santé et à votre repos.»--A une autre date: «La reine s'est jetée sur votre lettre...»--à une autre date: «Ce n'est pas un langage, c'est le sentiment du cœur qui vous appelle... Votre lettre [celle qui était adressée à la duchesse] a été lue hier avec délices; mais avec un peu de jalousie, parce que celle qu'_on_ avait reçue [de vous] était plus sérieuse: _on_ veut bien de la morale, pourvu qu'elle soit passée aux fleurs.»

Tout cela était si tendre que le Président, malgré sa grande habitude des femmes, ne sait pas au juste sur quel ton répondre; mais, très habile et expert en galanterie, met son indécision même en madrigal et écrit ce billet, qui eût été un peu hardi chez un homme de quarante ans, mais qui est juste au point (Hénault y est toujours) partant de la main d'un sexagénaire:

Ces mots tracés par une main divine Ne m'ont causé que trouble et qu'embarras. C'est trop oser si mon âme devine; C'est être ingrat de ne deviner pas.

Vous en seriez-vous aussi bien tiré?

Cette amitié amoureuse dura jusqu'à la mort de la reine. Elle éclaira, consola, apaisa, endormit la femme du monde qui fut la moins jolie, la plus malheureuse, la plus honnête, la plus charmante. Elle consacra Hénault, de la façon la plus honorable pour lui, du reste, dans son personnage d'ami des femmes, de prince des amis des femmes.

Cet homme vécut exactement quatre-vingt-cinq ans, ce qui n'est pas un abrégé chronologique, et fut toujours aimé, ce qui prouve suffisamment qu'il était constamment aimable. Il méritait les lettres affectueuses d'une reine. Il méritait les flatteries délicates de Voltaire, ces vers par lesquels Voltaire l'imposait, pour ainsi parler, à l'immortalité:

L'Anacréon de la Grèce Vaut-il celui de Paris? Il chanta la double ivresse De Silène et de Cypris; Mais fit-il avec sagesse L'histoire de son pays? Après des travaux austères Dans vos doux délassements, Vous célébrez les chimères. Elles sont de tous les temps; Elles nous sont nécessaires; Nous sommes de vieux enfants; Nos erreurs sont nos lisières, Et les vanités légères Nous bercent en cheveux blancs.

ESSAI SUR L'ÉDUCATION DES FEMMES[2]

[Note 2: Par Mme de Rémusat, nouvelle édition avec étude et commentaires par M. Gréard, chez Hachette.]

M. Gréard a donné une nouvelle édition de l'_Essai sur l'éducation_ de Mme de Rémusat.

Comme tout ce que fait M. Gréard, cette édition est établie avec un soin, une curiosité diligente, un souci d'être complet et de tout éclairer, qui sont à n'y rien souhaiter. Une longue étude, d'abord, sur Mme de Rémusat, sa vie, ses mœurs, ses tours d'esprit; puis des rapprochements multipliés, sans l'être au delà des bornes de l'utile, entre le texte de Mme de Rémusat et tout ce qui a pu et dû l'inspirer (Cicéron, Rousseau, Montaigne, Fénelon, etc.). Surtout rapprochements perpétuels entre le texte de l'_Essai sur l'éducation_ et le texte des lettres de Mme de Rémusat à son fils. Et ceci était essentiel; ceci jette une vie extraordinaire et inattendue dans l'_Essai sur l'éducation_, qui, sans ce secours, en manquerait quelquefois un peu. C'est un service signalé que M. Gréard a rendu là à Mme de Rémusat, et c'est un tour très spirituel qu'il a joué, je ne dirai pas à ses détracteurs, car elle n'en a pas, mais à ceux qui n'appréciaient pas assez l'_Essai sur l'éducation_. Entouré, encadré et vivifié ainsi, il paraît une œuvre de premier ordre, surtout une œuvre non seulement sincère, mais toute pleine d'âme et frémissante de la sève d'un cœur qui s'épanche. C'est la première fois que je lis l'_Essai sur l'éducation_ avec charme et il me semble même que c'est la première fois que je le lis.